Sources : Préfigurer une bifurcation énergétique : l’exemple du projet Alter breton

Alexis Vrignon est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Orléans (POLEN).


Résumé. L’historien Alexs Vrignon présente le projet ALTER du Parti Socialiste Unifié (PSU) breton, élaboré à la fin des années 1970.


La seconde moitié des années 1970 est marquée dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest par d’importants débats autour du futur énergétique différent d’un modèle de développement productiviste critiqué à partir de fondements théoriques multiples[1]. Lutte contre l’exploitation, remise en cause de l’aliénation et, depuis les années 1960, dénonciation des dégâts environnementaux du progrès constituent les fondements de cette démarche dans laquelle s’inscrivent les premiers mouvements écologistes mais aussi certains partis politiques comme le PSU (Parti Socialiste Unifié).

À l’époque, le choc pétrolier et la recherche de nouveaux relais de croissance poussent les pouvoirs publics à accélérer des programmes électronucléaires initiés dans les années 1950. C’est tout particulièrement le cas en France où le nucléaire est érigé en technologie d’avenir devant garantir l’indépendance énergétique du pays et en matrice d’un renouveau industriel reposant sur de nouveaux champions industriels. L’avenir énergétique du pays sera nucléaire avant que, éventuellement, une ou deux générations plus tard, le solaire ne vienne prendre le relais.

Au contraire, pour les opposants au nucléaire, cette énergie constitue un danger d’un point de vue sanitaire, environnemental mais aussi politique[2]. Pour beaucoup, la mise en œuvre d’un programme électronucléaire massif empêcherait toute alternative énergétique véritable de se déployer, les centrales constituant un verrou technologique mais aussi politique tant la prise de décision serait entre les mains de quelques technocrates.

C’est dans ce contexte qu’émergent les plans dits alter portés par des collectifs de militant.e.s et de chercheur.euse.s dont l’objectif est d’élaborer une préfiguration précise et argumentée d’un système énergétique qui, sur un territoire donné, ne reposerait ni sur les énergies fossiles, ni sur le nucléaire. Certains de ces plans concernent tout un pays : la Suède, la RFA ou la France hexagonale (c’est le cas de « Tout solaire » des Amis de la Terre[3] et du projet Alter conçu par le groupe de Bellevue) ; d’autres, plus nombreux, réfléchissent à une reconfiguration du système énergétique à l’échelle régionale : à ce jour, huit ont été identifié portant sur le Centre-val-de-Loire, la Bourgogne, Midi-Pyrénées ou sur la Bretagne avec le projet alter breton porté, notamment, par le PSU.

Celui-ci prend la forme d’une grosse brochure d’une centaine de pages parue en décembre 1979 et d’un tiré-à-part de vingt pages résumant la démarche. C’est un texte hybride, presqu’un collage de documents de nature diverse, ce dont les extraits sélectionnés tentent de rendre compte. En première lecture, le projet alter breton s’appuie sur des données précises révélatrices d’une mise en chiffre de la nature envisagée comme un support de production d’énergie qu’il s’agit d’optimiser à l’échelle régionale. Rappelons que la fin des années 1970 correspond au crépuscule de la planification qui demeure encore en vogue dans les milieux de gauche[4]. Ces enjeux énergétiques ne sont pourtant pas envisagés sous un angle purement technique mais comme un levier pour une transformation globale de la société dans une perspective écologiste et autogestionnaire : en cela, il s’agit d’une vraie pensée de la bifurcation dont le rapport à la technique est plus complexe qu’on ne l’a parfois caricaturé : nulle nostalgie de la bougie ne transparaît mais au contraire une confiance dans la nécessité de passer par des dispositifs techniques pour impulser des transformations politiques au risque, de fait, de verser dans une nouvelle forme de technosolutionnisme[5]. Est-ce la raison pour laquelle ces considérations sont environnées de productions graphiques pour contrebalancer la sécheresse du contenu et désarmer l’accusation de technocratisme ?

Le projet alter breton constitue donc, comme ses épigones, une expérience originale de prospective citoyenne associant des chercheur.euse.s et des militant.e.s politiques. D’un point de vue historique, il renseigne sur la variété des répertoires d’action à cette période et sur les acteurs engagés dans ces mouvements sociaux. De telles archives démontrent également, suivant une démarche désormais bien installée en histoire environnementale, la récurrence des alternatives au modèle de développement et les failles, sans cesse redéfinies, dans le consensus productiviste.

Ces sources historiquement situées sont aussi un miroir tendu à celleux qui, aujourd’hui, réfléchissent sur les liens entre technique, énergie et transformation sociale : parce que le projet alter breton est un exemple de scénario de bifurcation construit et argumenté, parce qu’il n’échappe pas à de multiples critiques – le nombre d’éoliennes prévues sur le littoral laisse planer quelques doutes sur l’acceptabilité d’une telle proposition –, parce qu’il pose l’âpre question des réussites et des échecs et, in fine, de la capacité du système productiviste à perdurer malgré ses impacts.

Texte 1. PSU-Bretagne, PSU-Bretagne documentation, n°8, Le projet Alter. Une réponse possible face au nucléaire et à la crise ? , avril 1979, pp. 1-20.

Introduction

Devant les questions que se posent aujourd’hui les travailleurs et tous les hommes et femmes de notre peuple (crise, chômage, nucléaire), le Projet alter (alter pour alternatives, énergies de remplacements) peut offrir un début de réponse, en affirmant que l’on peut vivre mieux et autrement avec d’autres énergies (dont le soleil), et sans le nucléaire.

La question de l’énergie, la crise économique, le type de développement industriel sont étroitement liés. […]

Cette crise n’est pas simplement économique. Le problème de l’énergie, la question de la croissance révèlent une crise des sociétés industrielles occidentales, sociétés basées sur le mode de production industriel et capitaliste. L’ensemble de l’activité économique n’a qu’un but (en plus du profit réalisé par les patrons sur le dos des travailleurs) : produire des marchandises et les vendre. Cette production de masse par l’industrie, avec le développement de la publicité forçant à consommer provoque l’extension des rapports marchands à tous les aspects de la vie sociale : on fabrique et on vend du loisir. La réussite d’une société se mesure à coups de PNB (produit national brut), qui additionne sans distinction les dépenses de nourriture, les frais de santé, le budget de l’armement et le coût de la dépollution. […]

Mais la « crise » fait apparaître 3 contradictions majeures dans ce développement industriel :

  • La croissance indéfinie de la production industrielle (c’est-à-dire du volume des marchandises produites) n’est pas envisageable en raison des charges qu’elle fait peser sur les ressources naturelles. Depuis 1945, la croissance énergétique augmente de 7 % par an, soit un doublement tous les 10 ans. Ce rythme n’est pas tenable à terme : il revient à multiplier la consommation d’énergie par 128 en 70 ans ! De plus, cette croissance incontrôlée provoque de graves déséquilibres au niveau écologique : atteintes à l’environnement, pollutions : 80 % des Français sont devenus urbains, et 20 % s’agglutinent dans une ville monstrueuse […]
  • La société industrielle n’est pas extensible à l’ensemble du monde : elle est basée sur la domination économique et politique de quelques pays privilégiés : le modèle industriel des USA devient la référence universelle, même pour les pays socialistes. […] Le modèle de développement industrie, c’est Neuilly et les quartiers bourgeois de Paris étendus à l’échelle de la planète : une poignée de privilégiés pour une multitude d’exploites
  • […] Ce règne de la marchandise provoque des destructions croissantes […]. Destruction des travailleurs eux-mêmes […], destruction des équilibres écologiques, […] destruction des relations sociales […]

Mais comment se manifeste cette « crise » en Bretagne, et comment en sortir ?

Le développement de la Bretagne ou le mythe de l’industrialisation

La création d’emplois en Bretagne passe-t-elle nécessairement par une industrialisation sur le modèle existant dans l’hexagone, comme nous le propose la droite ou la gauche traditionnelle ? […]. L’industrialisation n’a finalement pas créé d’emplois, elle a surtout transféré des emplois. Et dans le mode de production dominant, ceci s’est accompagné d’un accroissement considérable des grandes villes, pendant que les campagnes se sont désertifiées […]. La part de la population urbaine en Bretagne a atteint 59 % en 1975, soit le niveau de la France de 1954, illustration de notre « retard » par rapport à la France, de notre « sous-développement ».

  • Quelles perspectives pour demain ?

Faut-il pour arrêter l’émigration des jeunes accepter l’évolution classique des sociétés développées ? Faut-il « industrialiser », accepter les usines-pirates, les installations gigantesques et polluantes, la mort de la campagne et les centrales nucléaires (puisque paraît-il nous sommes pauvres en énergie) ?

La réponse à ces questions est de nature politique, c’est celle du modèle de développement, et de savoir à qui il profite.

Pour un socialisme autogestionnaire et écologique

[…] Le PSU Bretagne […] propose un développement basé prioritairement sur l’utilisation de nos richesses naturelles : agriculture et pêche, autour desquelles doit se développer une industrialisation. Nous préconisons la construction de petites unités de production sous le contrôle des travailleurs. C’est le socialisme autogestionnaire et écologique.

Le nouveau mode de production pose naturellement le problème de l’energie. […]

Ce projet alter (voir la présentation qui suit) n’est pas en tant que tel une réponse radicale face à la crise. Le capitalisme saure en récupérer certains aspects (par exemple le marché des énergies nouvelles). Mais la démarche de ce projet est fondamentalement nouvelle, par rapport à la gauche traditionnelle, qui se limite à aménager le système.

Redéfinir l’activité industrielle, le but de la production, à partir des besoins populaires, et en refusant l’énergie nucléaire, lier les aspects production, énergie et écologie, peut être un axe nouveau pour les luttes anti-nucléaires et les autres luttes des travailleurs.

Présentation du projet alter. Vivre mieux et autrement avec l’énergie solaire et sans le nucléaire

[…]. Le projet alter (comme énergie alternative, de remplacement) remet en cause l’impératif catégorique de la croissance industrielle, et on le remplace par un impératif de stabilisation de l’activité productrice et de la population. Il propose une société égalitaire, confortable pour tous, fondé [sic] non plus sur la croissance économique (profit pour quelques-uns, et gaspillage des richesses, pollution) mais sur une stabilisation de la production limitant l’utilisation des ressources non renouvelables. En aucun cas il n’y a de « retour à la bougie », ni diminution du niveau de vie pour les classes populaires […].

Cette démarche radicale est à l’origine du projet alter. Des scientifiques antinucléaires (le groupe de Bellevue) travaillant dans le domaine des énergies renouvelables ont établi un projet énergétique chiffré et rigoureux. Frappés par la timidité de la prospective énergétique actuellement disponible pour la France, ce groupe a naïvement entrepris avec les moyens du bord l’étude d’un scénario énergétique axé sur le potentiel renouvelable.

Le projet alter est un contre-plan pour parvenir à un état d’autosubsistance énergétique basé sur l’énergie solaire, en excluant les énergies non renouvelables et polluantes (pétrole, uranium…), il se situe volontairement dans le long terme (2050 et après). […]

Pour un projet alter breton

Le PSU-Bretagne a pris l’initiative de lancer un groupe de travail « Pour un projet Alter breton » avec des militants écologistes et des chercheurs de l’INRA, de l’IEM (UBO), du CNEXO [désormais IFREMER]. […]

Texte 2. Mieux vivre en Bretagne sans pétrole et sans nucléaire. Le projet Alter breton, supplément au Combat socialiste : Vivre au Pays, décembre 1979, pp. 14-31.

Nous avons retenu comme objectif une consommation annuelle de 2,16 TEP d’énergie secondaire par habitant (contre 1,82 actuellement) soit un accroissement de 19 % de la dépense énergétique de 1975 à l’An 2000. Pour une Bretagne de 4 millions d’habitants (3,54 actuellement), la demande globale en énergie secondaire est alors de 8,64 MTEP (soit 9,52 MTEP en énergie primaire). […]

Nous plaçons dans la perspective d’une société beaucoup plus décentralisée, où la croissance des grosses agglomérations urbaines (Nantes, Rennes, Brest) est stoppée, et où les communes rurales sont revitalisées, en particulier autour de complexes agroénergétiques.

La filière éolienne

La Bretagne est la région de France la plus favorisée en ce qui concerne l’énergie éolienne. Dans la zone côtière, l’énergie disponible annuellement peut être estimée globalement à 4 000 kWh/m². Dans la zone intérieure, elle est deux fois moindre en moyenne. […] Le maximum d’énergie annuelle récupérable en Bretagne est de l’ordre de 6 MTEP.

Nous prendrons comme machine de base, une éolienne de 2 MW du type de celle qui fonctionne actuellement au Danemark (diamètre : 60 m. ; axe horizontal à 40 m au-dessus du sol ; surface : 2 800 m² ; rendement : 50 %). La densité maximale admissible est de 4 machines de base au km².

  • Dans la zone côtière, une machine fournit annuellement 5 600 MWH. Nous proposons l’installation de 1 200 éoliennes permettant de récupérer 6,72 TWH soit 1,49 MTEP. Elles pourraient être ainsi réparties : […] dans la zone Ouest (Presqu’île de Crozon ; Douarnenez – Le Cap ; Pays Bigouden) : 200 unités de production sur 50 km². A cette fin, 10 km de côtes sur 5 km de profondeur pourraient être utilisées de Douarnenez à Loctudy

Ainsi, la Bretagne regorge d’énergies ! Un doublement du niveau proposé est certainement possible. Il est urgent de développer une politique de recherche cohérente et soutenue – tant appliquée que fondamentale – dans le domaine des « énergies nouvelles ».

Figure 1. Les besoins en énergie par habitant.

Figure 2. Dessin d’illustration de Christian Anat (p. 26)

Figure 3. Filières de production d’énergies renouvelables (p. 28)


[1] Audier Serge, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, Paris, La Découverte, 2019.

[2] Gorz André, Ecologie et politique, Paris, Seuil, 1978 [1975 pour la 1re édition].

[3] [Les Amis de la Terre – Commission énergie], Tout solaire. Une autre vie, une autre politique, d’autres énergies, Paris, Pauvert, 1978.

[4] Fulla Mathieu, Les socialistes français et l’économie (1944-1981): Une histoire économique du politique, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2016.

[5] En cela, les projets alter participent de la genèse du courant écomoderniste. Boudes Philippe, « Changement social et écologie : où en est la modernisation écologique ? », Socio-logos. Revue de l’association française de sociologie, no 12, 2017.