Cimenter le statu quo au nom de la transition : la fabrique d’une modernisation verte sans rupture par la Sococim Industries au Sénégal
Khadim MBOW est doctorant en Science, Technologie et Société (STS) au Cermes3 (Université Paris Cité).
Serigne Momar SARR est enseignant-chercheur au LASAP (Université Cheikh Anta DIOP de Dakar).
Résumé. Cet article interroge de manière critique la trajectoire de « transition énergétique » revendiquée par Sococim Industries, principal producteur de ciment au Sénégal. À rebours des discours institutionnels valorisant une modernisation technologique « verte », l’enquête révèle qu’il s’agit moins d’une bifurcation structurelle que d’une logique d’optimisation industrielle et financière. Bénéficiant d’un accès privilégié aux instruments des financements climatiques et du soutien d’acteurs transnationaux, Sococim Industries a mis en œuvre des dispositifs techniques (four plus efficient, filtre à particules, recours aux combustibles alternatifs) sans jamais remettre en cause le cœur productiviste de son modèle économique, fondé sur l’extraction intensive de ressources et la croissance continue de la production de clinker. En mobilisant les apports de la sociologie politique de l’environnement et les sciences de la durabilité, l’article met en lumière les mécanismes de coproduction entre acteurs industriels, institutions financières et État, qui, sous couvert de durabilité, consolident in fine le statu quo extractiviste. Ce cas emblématique invite à repenser les conditions politiques, économiques et sociales d’une véritable bifurcation écologique dans les pays du Sud.
Mots-clés : durabilité, capitalisme vert, industrie cimentière, financement climatique, modernisation technologique, transition, coproduction
Introduction
La transition énergétique s’impose comme un impératif global dans un contexte d’aggravation de la crise climatique[1]. Présentée comme une voie universelle vers un développement soutenable, elle se décline pourtant de manière différenciée selon les contextes. Dans les pays du Sud, et particulièrement en Afrique, elle prend la forme d’un processus contraint, façonné par des normes techniques, institutionnelles et financières élaborées dans les centres de pouvoir du Nord global. Cette diffusion prescriptive, plus imposée que co-construite, tend à reproduire des déséquilibres historiques en matière de priorités environnementales. Ce paradoxe est d’autant plus saillant que le continent africain n’est responsable que d’environ 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre[2], tandis que la Chine et les États-Unis en concentre plus de 25%, sans faire l’objet des mêmes pressions normatives en matière de transition écologique.
Dans ce paysage inégal, le Sénégal affiche une volonté forte de s’aligner sur les objectifs internationaux de verdissement de l’industrie, notamment depuis sa ratification de l’accord de Paris en 2015. La transition énergétique y est devenue un axe majeur des politiques publiques[3], mais aussi un ressort central du discours industriel, en particulier dans les secteurs à forte intensité carbone. Le ciment, l’un des plus polluants, se présente aujourd’hui comme un laboratoire de cette mutation. Bien au-delà de son rôle dans la construction urbaine, il incarne un objet social total : matériau de masse, symbole d’inclusion urbaine, ressource de développement[4]. Dans un contexte d’urbanisation rapide en Afrique, il devient un pivot des projets d’infrastructures. Par son poids économiques – en termes d’emploi, d’investissement et de compétitivité -, le secteur cimentier attire l’attention conjointe des gouvernements, des industriels et des bailleurs. Il occupe ainsi une position clé dans les trajectoires de transition industrielle au Sénégal.
Dans ce contexte, interroger la transition des industries cimentières ne revient pas seulement à évaluer leurs performances environnementales. Il s’agit aussi de comprendre les enjeux structurels qui sous-tendent les ajustements opérés et les choix technologiques. C’est précisément dans cette perspective que se situe l’analyse du cas Sococim Industries, première cimenterie d’Afrique de l’Ouest, fondé en 1948 au Sénégal. À la croisée des ambitions de modernisation, les contraintes du marché mondial et des contestations locales, Sococim Industries cristallise les tensions inhérentes à une transition industrielle présentée comme « verte ». Se positionnant comme un acteur clé de la transition énergétique dans l’industrie, l’entreprise mobilise un discours de durabilité ambitieux, que nous nous proposons ici de déconstruire à partir d’une lecture critique des logiques technico-financières et sociales à l’œuvre.Nous cherchons à savoir si la Sococim Industries s’engage dans une transformation structurelle ou s’il s’agit d’un simple ajustement stratégique adapté à un agenda global.
Cette étude repose sur une approche qualitative, combinant entretiens avec divers acteurs (institutionnels, industriels, associatifs, universitaires), observations de terrain et analyse documentaire. Une attention particulière a été portée sur les régimes de production de modèle de transition, les formes de transition et les (dis)continuités à l’œuvre dans les transformations écologiques des territoires industriels. Ainsi, afin d’interroger la réalité des transformations revendiquées, cette étude propose de partir d’un double mouvement : d’une part, la manière dont la transition énergétique des industries s’inscrit dans un référentiel global de durabilité promu par les institutions internationales, et d’autre part, les formes locales de réception, de traduction de ces injonctions par les acteurs industriels et parfois de contestation par les populations concernées. C’est dans cet entrelacement que prend place la trajectoire spécifique de Sococim Industries. Implantée entre Bargny et Rufisque, zones marquées par de fortes vulnérabilités sociales et écologiques, Sococim Industries occupe un espace emblématique des tensions entre développement industriel et exposition environnementale.
C’est dans cette espace à la fois stratégique et vulnérable, entre pressions internationales et tensions locales, que Sococim Industries déploie son projet de transition énergétique. Pour en saisir les ressorts, il convient d’analyser les récits de durabilité mobilisés par l’entreprise, ensuite les logiques technico-financières de sa modernisation, puis les effets sociaux et territoriaux liés à l’usage des combustibles dits « alternatifs ».
Cimenter la conformité, les dessous narratifs et normatifs de la transition énergétique de Sococim Industries
La trajectoire de transition revendiqué par Sococim Industries ne peut être saisi sans replacer l’entreprise dans les dispositifs normatifs, discursif et financier qui encadrent aujourd’hui les industries à forte intensité carbone. Au-delà des seuls choix technologiques, la transition énergétique est aussi un processus de gouvernance, traversée par des circulations de normes internationales, des référentiels de durabilité produits dans les arènes globales, et des instructions de conformité émanant des bailleurs, des États et des institutions multilatérales. Dans ce contexte les entreprises comme Sococim Industries développent des stratégies d’alignements qui passent par une mise en récit soigneusement construite : objectifs climatiques, modernisation des équipements, recours à des solutions dites « vertes ». Ces dynamiques d’écologisation s’appuient sur des mécanismes d’alignement, de légitimation et de contrôle qui structurent en profondeur la trajectoire industrielle de Sococim Industries.
La transition énergétique au Sénégal se déploie dans un contexte marqué par une écologisation encouragée, voire requise en faveur d’une décarbonisation des industries. Dans ce cadre, les entreprises sont incitées à intégrer des standards de durabilité pour rester compétitifs sur les marchés, accéder à certains financements ou conserver leur légitimité auprès des pouvoirs publics. Cette « transition » devient ainsi un cadre prescriptif, structuré par un réseau d’attentes normatives transnationales. Les engagements chiliastiques pris dans le cadre de l’Accord de Paris de 2015, les normes environnementales promues par les institutions financières internationales (Banque mondiale, Société Financière Internationale), ainsi que la montée des critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) dans les stratégies d’investissement ont contribué à faire de la durabilité un critère de compétitivité industrielle.
Dans ce contexte, Sococim Industries affirme son alignement avec ses objectifs internationaux, en construisant un discours centré sur l’efficacité énergétique, le recours aux énergies dites « alternatives » et la valorisation des déchets. Cette posture déclarative ne relève pas d’une communication isolée : elle structure l’ensemble de la mise en récit de la transition par l’entreprise. Sous des apparences d’un simple alignement rhétorique, elle s’inscrit dans un registre managérial où les responsables techniques eux-mêmes deviennent des relais d’un discours globalisés sur la durabilité. Ce positionnement est explicitement revendiqué par l’un de ses ingénieurs en Qualité, Sécurité et Environnement (QSE), illustrant la manière dont ce récit est internalisé, rationalisé et performé dans les pratiques professionnelles :
« Nous avons mis en place une stratégie volontariste qui repose sur plusieurs piliers essentiels. Ces initiatives ne sont pas seulement techniques mais elles incarnent notre engagement à aligner nos pratiques sur les Objectifs de développement durable (ODD) et d’autres accords internationaux comme celui de Paris »[5].
Les objectifs techniques (efficience, diversification énergétique) sont étroitement articulés à une narration globale d’engagement durable. En mobilisant des références internationales, la Sococim Industries inscrit ses actions dans un espace de légitimité transnational, où la conformité aux normes devient un vecteur stratégique de reconnaissance. Cette stratégie discursive ne peut être dissociée des dynamiques qui traversent les secteurs cimentiers à l’échelle mondiale où les injonctions à la décarbonisation se multiplient et redéfinissent les conditions même des légitimités industrielles. En effet, le secteur cimentier, au niveau mondial, est soumis à de fortes pressions internationales pour se conformer aux objectifs climatiques. Par conséquent, Sococim Industries, comme bien d’autres entreprises de ce secteur, se trouve contrainte d’élaborer des stratégies d’investissement alignées sur l’agenda du développement durable. Ainsi, la ratification par le Sénégal des accords de Paris et les objectifs du référentiel de développement durable, crée un cadre discursif dans lequel l’entreprise doit évoluer au risque de perdre sa légitimité sur le plan national et international.
La rhétorique de la transition devient un impératif stratégique, intégrant la promesse d’équipements moins polluants, le recours à des combustibles alternatifs et la mise en avant d’une responsabilité sociale et environnementale. Cette dynamique d’alignement ne se limite pas à des choix d’investissements ou à des adaptations techniques ; elle s’incarne aussi dans une construction discursive active, un langage de la transition pour se positionner stratégiquement dans l’espace politique transnational de la durabilité. Autrement dit, les pressions normatives ne se traduisent pas uniquement par des contraintes opérationnelles, mais par la mise en récit performative d’un engagement environnemental.
L’entreprise se positionne stratégiquement dans un espace politique où la conformité aux discours globaux permet d’accéder à des financements ou des partenariats internationaux. Dans une perspective de sociologie politique de l’environnement, cette conformité peut être interprétée comme une stratégie (néo)-impérialiste[6], c’est-à-dire une adaptation réflexive aux attentes normatives globales, sans bouleversement du modèle industriel sous-jacent. L’écologisation apparente devient alors un levier de légitimation plutôt qu’un vecteur de transformation. En effet, dans les discours publics et les communications institutionnelles, la Sococim Industries mobilise abondamment les lexiques de la durabilité, de la responsabilité sociétale et de la transition verte. Ce cadrage stratégique est récurrent dans les prises de parole institutionnelles.
Fondé sur des indicateurs chiffrés et l’alignement explicite avec les objectifs de développement durable (ODD), L’énoncé institutionnel témoigne d’une stratégie de rationalisation technico-managériale de la transition. L’accent est mis sur la « réduction de l’intensité carbone » [7] permet à la Sococim Industries de présenter ses efforts sur une forme mesurable, standardisée, compatible avec les exigences des bailleurs internationaux et des dispositifs d’évaluation environnementale. Ce cadrage privilégie ce qui est comptable, modélisable et valorisable sur les marchés de la transition, au détriment d’une prise en compte des effets sociaux, territoriaux et sanitaires de l’activité industrielle. En sélectionnant ainsi les éléments à visibiliser – réduction relative d’émissions, conformité aux standards globaux – le discours environnemental opère en double déplacements : d’une part, il déplace l’attention du local vers le global, et d’autre part, il requalifie la durabilité comme performance technique plutôt que comme transformation politique. Autrement dit, Sococim Industries ne négocie pas sa transition avec les territoires qu’elle affecte, elle la communique en direction des instances susceptibles de valider son positionnement stratégique. Ce processus renforce l’idée d’une écologie avant tout discursive, où Sococim Industries performe son rôle d’acteur responsable de la transition, tout en éludant les effets environnementaux réels de ses pratiques, notamment sur la qualité de l’air, la santé des travailleurs ou l’artificialisation des sols, le craquèlement des bâtiments alentours, etc.
Cette performativité environnementale de l’entreprise repose sur une capacité à produire des récits légitimes. En cela, elle s’inscrit dans une forme de capitalisme moral où la quête de profit se pare des ornements de l’éthique[8]. Cette posture lui permet non seulement de maintenir sa légitimité face aux autorités publiques et bailleurs internationaux (comme la Société financière internationale (SFI) ou la Banque africaine de développement (BAD), mais aussi de verrouiller le débat public sur les véritables conditions d’une transition énergétique socialement juste et environnementalement opportun. Elle détourne ainsi l’attention des citoyens, des Organisations non gouvernementales (ONG) et des chercheurs, des coûts socio-environnementaux de ses opérations, au profit d’une mise en scène du progrès technique et de l’innovation. Cette rhétorique permet également à la Sococim Industries de se positionner comme un acteur incontournable des politiques climatiques nationales. Cette reconnaissance institutionnelle est exprimée par les agents étatiques en charge des politiques environnementales. Un fonctionnaire de la Direction de la réglementation et du contrôle (DREC), au sein du ministère de l’environnement et de la transition écologique, souligne ainsi :
« Dans les différents rapports sur le climat ou les feuilles de route sectorielles, la Sococim Industries est toujours mis en avant comme un bon élève. On l’accepte comme exemple de l’industrie qui s’engage, qui investit, qui communique. Pour nous c’est un partenaire crédible dans la décarbonisation »[9].
En étant présentée, en effet, comme un « champion de la décarbonisation » dans les communications étatiques ou les plans d’action climat, la Sococim Industries s’érige en partenaire de l’État sénégalais dans la trajectoire de neutralité carbone du Sénégal. Ce rôle de co-constructeur de la transition lui confère un pouvoir d’influence considérable dans les processus de négociation des normes, notamment dans l’élaboration de la Contribution déterminée au niveau national (CDN) ou des dispositifs de tarification carbone. On assiste dès lors à une co-production d’un régime de transition où l’agenda industriel centré sur la compétitivité l’emporte sur les impératifs de sobriété énergétique.
L’alignement sur les objectifs environnementaux ne découle pas d’une transformation normative profonde, mais d’un impératif d’adaptation stratégique à un contexte international de plus en plus contraint. L’intégration d’un standard climatique est ainsi perçue non pas comme une rupture avec le modèle productiviste, mais comme une opportunité d’optimisation industrielle, dans une logique de « verdissement compétitif » [10]. Cette posture illustre un processus de cooptation technologique de la transition, où les objectifs de durabilité sont subordonnés à ceux de rentabilité et de croissance. En s’appropriant le langage du développement durable sans en assumer les implications redistributives et de sobriété, la Sococim Industries contribue à une forme de dépolitisation de la transition. Celle-ci devient un consensus autour de l’efficience technologique et de la compétitivité, conformes aux attentes du marché et des bailleurs, évacuant les nouvelles vulnérabilités socio-environnementales.
Ce déplacement discursif ne se limite pas à une stratégie d’adaptation. Il relève également d’un travail actif de communication et de légitimation qui mobilise à la fois les registres techniques, environnementaux et institutionnels. En effet, la mise en récit d’une modernisation écologique sert à masquer les formes d’externalisation des coûts environnementaux vers les territoires et les populations les plus exposées. Le répertoire discursif mobilisé par la Sococim Industries met aussi en lumière une dynamique où la durabilité devient un langage managérial, naturalisé dans les routines professionnelles, sans pour autant garantir une transformation profonde du modèle productif. Autrement dit, ce récit d’entreprise, rationalisé par ses agents eux-mêmes relèvent moins d’un renversement de paradigmes que d’un ajustement aux nouvelles attentes du marché global de la transition. La Sococim Industries adapte son image aux attentes contemporaines en matière de durabilité, consolidant ainsi sa position dans l’arène politique et économique nationale.
Ces registres discursifs, aussi élaborés soient-ils, ne sauraient être dissociés des dynamiques matérielles qu’ils prétendent accompagner. Car au-delà du récit, ce sont les infrastructures, les investissements et les choix techniques qui donnent chair – ou non – à l’engagement de transformation. C’est à ce niveau que se dévoile une tension centrale : la modernisation technologique de Sococim Industries, loin d’opérer une rupture, semble plutôt reproduire les fondements d’un ordre industriel hérité.
Quand la modernisation technologiques reproduit l’ordre industriel : la fausse rupture de Sococim Industries
La reconnaissance institutionnelle dont bénéficie Sococim Industries ne repose pas uniquement sur son discours de durabilité mais également sur des engagements visibles en matière d’investissements et de modernisation technologique. Ces initiatives industrielles sont présentées comme des preuves tangibles d’une transition vers une production plus verte. Toutefois loin d’être le seul fait d’une volonté d’entreprise, ces transformations s’inscrivent dans une configuration plus large de coproduction entre acteurs industriels, institutions financières internationales, et pouvoirs publics. Ce triangle d’acteurs participe à façonner un régime de durabilité qui articule modernisation technique, rentabilité économique et conformité environnementale.
En effet, le projet de modernisation de la cimenterie Sococim Industries, notamment à travers l’investissement dans le « Four 6 », s’inscrit pleinement dans les dynamiques actuelles du capitalisme vert, où modernisation industrielle, rationalisation énergétique et respect des normes environnementales de décarbonisation deviennent des leviers de sécurisation des investissements et de légitimation politique. Lancé en 2021 par le groupe français Vicat via sa filiale Sococim Industries, le projet « Four 6 » vise la modernisation et l’extension de la capacité de production de la cimenterie de Bargny. D’un montant de 291 millions de dollars (environ 290 millions d’euros), ce programme d’investissement a été financé par un montage combinant fonds propres et emprunts arrangés par la Société Financière Internationale (SFI) du groupe de la Banque Mondiale, en collaboration avec des banques sénégalaises.
Cette opération s’inscrit dans une dynamique globale de modernisation industrielle sous contrainte environnementale, où les financements internationaux conditionnent la transformation technique à l’intégration des normes de durabilité. Ainsi, le projet est présenté comme un levier de compétitivité verte, conciliant efficacité énergétique et conformité climatique, et la construction d’une centrale solaire d’une capacité de 7 MWc sont régulièrement mobilisés comme preuve tangible de l’engagement de la Sococim Industries dans la transition énergétique, renforçant le positionnement stratégique de la Sococim Industries dans les politiques industrielles et climatiques nationales.
Toutefois ces dispositifs relèvent davantage de l’ordre de la compensation symbolique que d’un basculement structurel. Leur portée écologique reste largement marginale, tant que le cœur du processus industriel repose sur l’utilisation massive des clinker, matériau dans la production et l’une des plus émettrices de gaz à effet de serre dans le secteur industriel mondial. Ce verrouillage technologique – indissociable des chaînes d’approvisionnement mondialisé et du modèle extractif – maintient la cimenterie dans une trajectoire de dépendance carbone structurelle. Comme le fait remarqué un expert en énergie d’une ONG locale :
« On peut parler de transition énergétique mais dans les faits, le cœur du processus reste le même. Tant qu’on produit du ciment à partir de beaucoup de clinker, on reste dans une logique fortement émettrice de CO2. Les investissements sont réels, mais ils contournent le problème central »[11].
En dépit des investissements dans des infrastructures dites vertes, la logique d’ensemble reste orientée vers la maximisation de la production à faible coût, dans un marché concurrentiel qui valorise la rentabilité immédiate bien plus que la soutenabilité à long terme[12]. Ce projet matérialise un compromis instable entre rentabilité industrielle, conformité normative et communication verte. La modernisation annoncée – substitution partielle des combustibles, recours au solaire, promesse d’une réduction des émissions – repose sur une rationalité technicienne qui masque la persistance des logiques extractives. Le verrouillage n’est pas uniquement technique, il est aussi financier, alimenté par des mécanismes de financement international qui favorisent l’optimisation énergétique. Les instruments de financement international – qu’ils proviennent des institutions multilatérales, de banques de développement ou d’investisseurs privés – sont majoritairement orienté vers des objectifs d’efficacité énergétique ou de réduction relative des émissions de CO 2. Ce cadrage techno-financier repose sur une rationalité économique néolibérale, dans laquelle la transition se pense en termes d’« optimisation ». Les entreprises comme Sococim Industries accèdent plus aisément à des lignes de crédites « vertes » lorsqu’elles intègrent des filtres à particules et des fours plus efficients.
Les financements favorisent ainsi des solutions dites « compatibles avec le marché » – comme l’utilisation de pneus comme substitut aux combustibles – mais exclut des pistes de décroissance matérielle, de relocalisation ou de transformation des modes de production[13]. Dans ce cadre, à travers son projet « Four 6 », Sococim Industries se présente comme engagé dans une transition écologique, alors même qu’elle poursuit l’expansion de sa capacité de production. L’entreprise construit son capitalisme vert sur un double langage : un discours de transformation soutenu par des innovations incrémentales, et une réalité de continuité structurelle, appuyée par l’ingénierie financière internationale. Comme le souligne un inspecteur des établissements classés au ministère de l’Environnement et de la transition écologique :
« Les financements dits « verts » favorisent une amélioration superficielle des procédés industriels, sans jamais remettre en cause la logique profonde de production intensive »[14].
Plutôt que de rompre avec les modes de production hérités du capitalisme industriel, la trajectoire adaptée par la Sococim Industries s’inscrit dans une logique de modernisation incrémentale qui préserve les bases productivistes. Les stratégies d’investissement et de financement privilégient l’efficacité énergétique et les améliorations techniques, mais ne questionne pas la croissance continue ni la dépendance aux combustibles fossiles et clinker intensif en carbone. Ce compromis, souvent facilité par les exigences des bailleurs internationaux et les attentes des marchés, traduit un capitalisme vert au contrôle ambivalent, taillé entre l’impératif écologique et la poursuite des accumulations économiques[15].
Cette logique de transformation sans rupture se donne à voir de manière emblématique dans le recours croissant aux combustibles dits alternatifs. Présenté comme des solutions techniques à la dépendance aux énergies fossiles, ils occupent désormais une place centrale dans les projets de transition portés par des industriels. À Sococim Industries, ces combustibles représentent aujourd’hui « plus de 70% du mix énergétique utilisé »[16] pour alimenter les fours. Mais derrière cette apparente mutation énergétique se cache une autre forme de continuité.
Détourner les déchets, préserver la production et exposer les territoires : la triple face de la transition énergétique chez Sococim Industries
Au cœur de sa stratégie de transition Sococim Industries mise sur l’intégration de matières énergétiques dites « alternatives » constituées de rebuts industriels et urbains. Parmi les sources mobilisées, on retrouve une diversité de déchets : pneus usagés issus des filières informelles ou des centres de tri, déchets ménagers solides (DMS), biomasse agricole ou forestière, et résidus industriels non recyclables. Cette diversité traduit une volonté d’adapter le mix énergétique aux contraintes d’approvisionnement local tout en répondant aux standards internationaux de durabilité. Comme le souligne un responsable industriel :
« Cela nous permet de réduire notre consommation de fioul tout en répondant aux attentes environnementales de nos partenaires. C’est un levier d’optimisation de notre performance énergétique »[17].
Cette orientation s’inscrit dans une logique de valorisation énergétique qui répond à la fois à des objectifs de performance environnementale et à des pressions internationales croissantes en matière de réduction des émissions. Mais derrière cet usage présenté comme innovant, ce profile des interrogations sur la manière dont ces déchets sont captés, transformé et reparti dans la chaîne de valeur, et sur les impacts différenciés qu’ils peuvent engendrer à l’échelle des territoires. En effet, le recours aux combustibles alternatifs, tel qu’il est mis en œuvre par Sococim Industries ne relève pas d’un changement de paradigme, mais plutôt d’une adaptation stratégique et aux contraintes externes : pression des bailleurs internationaux, réputation et environnementale, et incitations fiscales. Ces combustibles dits « alternatifs » permettent d’optimiser le rendement énergétique.
Dans cette logique, les déchets deviennent des ressources non pas pour réduire l’empreinte globale du secteur, mais pour un optimiser l’efficacité et consolider sa compétitivité dans un marché mondialisé du ciment. Les pneus usagés, les déchets urbains ou encore la biomasse ne sont ainsi pas mobilisés dans une perspective de sobriété ou de transformation des pratiques, mais comme nouveaux entrants dans une chaîne de valeur industrielle restée intacte. Le capitalisme extractiviste s’actualise avec la Sococim Industries dans sa version la plus instrumentale : intégrer de nouvelles sources d’énergie sans réinterroger ni le sens ni la soutenabilité du modèle productif dominant. Or, cette approche présente des effets pervers. Elle renforce une illusion de durabilité en masquant les externalités liées au traitement et à la collecte des déchets, à leur acheminement vers les sites industriels, et aux pollutions secondaires qu’ils peuvent générer.
L’adaptation verte de la Sococim Industries fonctionne comme une fiction stabilisatrice du système, permettant de répondre aux critiques tout en pérennisant les logiques d’accumulation. De plus, la réduction de la dépendance à l’énergie fossile est souvent présentée comme l’un des objectifs centraux de la transition énergétique au Sénégal. Or, la réalité montre que Sococim Industries demeure fortement tributaire de carburant importés (charbon, coke de pétrole…), notamment en raison de la faiblesse des infrastructures locales de production d’énergies renouvelables. La substitution par des combustibles alternatifs comme les déchets ou la biomasse, bien valorisée dans les discours reste marginale. Un ouvrier du site Bargny affirme : « Les déchets ? Oui, on en utilise, mais ça reste symbolique. Ce sont toujours les énergies fossiles qui font tourner les machines »[18].
En effet, derrière le vernis de la durabilité, la trajectoire énergétique de la Sococim Industries reste largement tributaire d’un système fondé sur la dépendance aux combustibles fossiles. En dépit du discours sur les énergies alternatives, la dépendance aux combustibles fossiles reste structurante. En s’inscrivant dans une logique de rentabilité court-termiste, les stratégies énergétiques de Sococim Industries révèlent la manière dont les logiques d’investissement l’emportent sur les considérations écologiques. Ce que l’entreprise qualifie de « valorisation énergétique » des déchets apparaît, dans les faits, comme une manière de détourner le traitement environnemental classique pour en faire une source de combustion à bas coût. Or, ces dynamiques énergétiques ne sont pas sans effet sur les équilibres socio-spatiaux.
Bien loin de constituer une panacée, l’usage croissant de combustible alternatif par Sococim Industries induit de nouvelles formes de vulnérabilités, tant logistiques qu’environnementales et sociales à Bargny et Rufisque. Sur le plan opérationnel, cette stratégie repose sur une chaîne d’approvisionnement instable, alimentée par des flux de déchets issus de circuits peu régulés. La dépendance à ces ressources, souvent aléatoires et difficiles à standardisés, expose l’usine à des risques de discontinuité énergétiques, notamment en l’absence d’un cadre national structuré pour la valorisation des déchets. Cette précarité logistique est aggravée par le manque d’infrastructure dédiées et par la faible coordination entre les acteurs municipaux et industriels. Ce que souligne un technicien municipal, service hygiène-environnement en affirmant : « On nous demande d’approvisionner l’usine en déchets, mais il n’y a ni moyens logistique mi cadre clair[19]. »
Les choix technologiques – comme l’incinération des pneus en substitution au charbon – sont dénoncés par des collectifs citoyens locaux tel que le Réseau des Associations pour la Protection de l’Environnement et de la Nature (RAPEN). Ces derniers alertent sur les effets sanitaires à long terme de ces nouvelles pratiques notamment l’exposition prolongée aux émissions toxiques, dans les zones déjà confrontées à de fortes vulnérabilités sociales et environnementales. En qualifiant ces dynamiques de « sacrifice environnemental de la trajectoire de transition imposée à des territoires déjà marginalisés »[20], les militants pointent une forme d’injustice environnementale. Les protestations ne se réduisent pas à une simple revendication d’intérêt matériels[21], mais s’ancrent dans des jugements moraux sur ce qui est acceptable ou non en termes de risque dans la nouvelle trajectoire énergétique de Sococim Industries. À Bargny, ce sont les promesses de modernisation verte – recours aux énergies alternatives réduction des émissions, recyclage et four efficient – qui sont mises en cause, dès lors qu’elles servent à légitimer la poursuite et l’intensification de l’exposition des populations locales aux nuisances. Cette mobilisation devient le lieu d’une mise en débat des finalités même de la transition en industrie, souvent réduite à des logiques d’optimisation technico-économique et d’efficacité verte mesurée en grammes de CO2 évités.
Conclusion
L’analyse de la Sococim Industries en tant que laboratoire local de transition en industrie permet de questionner plus largement la manière dont les récits de durabilité sont construits, appropriés et réinterprétés par les industries du Sud global. Présentée comme une entreprise pionnière dans la réduction de son empreinte carbone au Sénégal, elle multiplie les investissements dans des technologies dite « propres », diversifie ses sources d’énergie.
Mais derrières ces annonces d’innovation verte se dessine une autre réalité : les énergies « alternatives » mobilisées s’ajoutent plus qu’elles ne substituent, prolongeant les formes de pollution existantes plutôt que de les corriger. Les dynamiques observées sur le terrain révèlent la continuité d’un régime productif fondé sur l’extractivisme, la dépendance aux énergies fossiles et ‘exposition des populations locales aux nuisances.
En mobilisant les codes du discours sur la transition, Sococim Industries opère moins une transformation structurelle qu’un ajustement stratégique. Sa trajectoire de transition illustre une captation du langage écologique au service de la compétitivité, où la modernisation écologique[22] masque la persistance des logiques productivistes. Il donne à voir une transition sans rupture, inscrite dans un capitalisme climatique mondialisé, plus soucieux d’alignement normatif que de justice environnementale.
[1]Mark Swilling et al., « Linking the energy transition and economic development: A framework for analysis of energy transitions in the global South », Energy Research and Social Science, vol. 90, 2022, p. 102567.
[2]Serigne M. Sarr, , « L’Afrique aussi et encore réifiée à partir de l’environnement », Naaj — Revue africaine sur les changements climatiques et les énergies renouvelables, vol. 2, n°1, 2021, p. 205-231.
[3] République du Sénégal, Stratégie nationale de développement 2025-2029, 2024.
[4] Armelle Choplin, La vie du ciment en Afrique. Matière grise de l’urbain, Genève, Éditions MetisPresses, 2020.
[5] Entretien avec un cadre de la Sococim Industrie, juin 2024.
[6] Ulrich Brand et Markus Wissen, « The imperial mode of living», in Clive Spash (dir.), Routledge Handbook of Ecological Economics : Nature and Society, London, Routledge, 2017, p. 152-161.
[7] Entretien avec un ingénieur de la Sococim Industries, mars 2024.
[8]Newell Peter et Paterson Matthew, Climate Capitalism: global warming and the transformation of the global economy, Cambridge, Cambridge University Press, 2010.
[9] Entretien avec un inspecteur de l’environnement de la Direction de la réglementation et du contrôle (DREC), juin 2024.
[10] Entretien avec un responsable technique de la Sococim Industries, juin 2024.
[11] Entretien avec un conseiller technique de l’ONG Natural Justice, mars 2024.
[12] Daniel Tanuro, L’Impossible capitalisme vert, Paris, La Découverte, 2010.
[13] Maxime Combes, « Réflexions sur le « capitalisme vert » », Mouvements, n°63, 2010, p. 99-110.
[14] Entretien avec un inspecteur des établissements classés à la Direction de la réglementation et du contrôle (DREC), juin 2024.
[15] Mathias Lefèvre, « Les firmes multinationales face au risque climatique : sauver le capital en sauvant la terre ? », VertigO, vol. 5, n°2, 2004.
[16] Entretien avec un responsable technique de la Sococim Industrie, juin 2024.
[17] Entretien avec un responsable environnemental de la Sococim Industrie, juin 2024.
[18] Entretien avec un responsable de la production site industriels de Bargny, juin 2024.
[19] Entretien avec un technicien municipal des services techniques de la commune de Bargny, juin 2024.
[20] Entretien avec un activiste du RAPEN, juin 2024.
[21]Johanna Siméant-Germanos, « « Économie morale » et protestation – détours africains », Genèses. Sciences sociales et histoire, n° 81, 2011, p. 142-160.
[22] Brice Auvet, et al., « La modernisation écologique en action : les promesses à l’aune de leurs contradictions internes », Développement durable et territoires, vol. 15, n°3, 2024.