Concepts : décolonial

Pierre Gaussens est sociologue au Collège du Mexique.


Résumé. Le concept de « décolonial » est utilisé en France comme un quasi-synonyme de « postcolonial » voire de « tiers-mondisme », au sens où il entend souligner le fait que les relations de colonialité perdurent au-delà des indépendances formelles, sous la forme d’institutions héritées, d’identités marquées par leurs origines coloniales et de racisme. Mais Pierre Gaussens, sociologue basé au Mexique, montre qu’il porte à l’origine un sens plus précis, qui fait de l’invasion de l’Amérique par l’Europe l’origine de la colonialité en général, incarnée par le capitalisme et la modernité. Cette thèse problématique a rapidement fait l’objet de nombreuses critiques, y compris au sein des études décoloniales elles-mêmes.


Décolonial est un néologisme de provenance latino-américaine. Les théoriciens qui ont forgé ce concept restent largement méconnus en dehors des Amériques, ce qui oblige à une généalogie des études décoloniales. L’origine du terme se trouve dans le corpus de textes produit à partir des années 1990 par un collectif d’universitaires latino-américains en sciences sociales et humaines, en partie basé aux États-Unis : le « groupe Modernité / Colonialité ». Parmi les principaux membres de ce réseau figurent Anibal Quijano, Enrique Dussel, Walter Mignolo, Arturo Escobar, Ramon Grosfoguel, Maria Lugones, Fernando Coronil, Edgardo Lander, Santiago Castro-Gomez, Catherine Walsh et Nelson Maldonado-Torres.

Les thèses développées par ces auteurs reposent sur un postulat central, qui leur sert de dénominateur commun : l’Amérique latine n’est jamais entrée dans une période post-coloniale, au sens où les processus de décolonisation sont restés inachevés, en dépit de la fin officielle du colonialisme. Les rapports sociaux d’origine coloniale continuent à se reproduire jusqu’à nos jours, selon des schèmes de domination voilés qui ont été hérités du colonialisme européen. Ainsi, l’approche décoloniale part du principe que la modernité serait d’essence coloniale, que celle-ci aurait commencé en 1492[1], et que les processus de colonisation ont forgé des structures de domination qui constituent désormais une matrice de pouvoir global : la colonialité.

Le décolonial repose sur une lecture de l’histoire selon laquelle la modernité, le capitalisme et la colonialité sont intimement liés, nés de la Conquête des Amériques en tant que produit du colonialisme européen. Cette colonialité s’exprime dans différents domaines (du pouvoir, du savoir, de l’être, du genre, de l’esthétique, de la nature), aussi bien dans l’eurocentrisme de la production culturelle que dans les hiérarchies des rapports sociaux, et tout particulièrement dans le racisme. À cet égard, la race représente le principal facteur de domination sur lequel la modernité capitaliste se serait construite[2]. De ce point de vue, seul un projet politique radicalement critique de cette colonialité sera capable d’une véritable émancipation. En revanche, toute lutte sociale qui ne tiendrait pas compte de cette perspective serait condamnée à reproduire la colonialité et, par conséquent, à demeurer « blanche » et eurocentrique. Autrement dit, la décolonisation, toujours d’actualité, est une tâche impérative qui doit passer par une remise en cause radicale des fondements de la modernité occidentale.

Le décolonial n’est pas qu’une philosophie de l’histoire, c’est un « grand récit »[3] téléologique qui a comme ambition l’avènement d’une nouvelle utopie. Il s’agit d’un projet intellectuel et militant de dépassement de l’universalisme moderne et occidental, afin de construire – dans les termes du jargon décolonial[4] – une « transmodernité » à visée « pluriverselle ». Pensée comme telle, en tant qu’alternative à un socialisme jugé eurocentrique, la politique de la « dé-colonialité »[5] serait non seulement capable de libérer les premières victimes du colonialisme européen – les peuples originaires d’« Abya Yala » (d’Amérique latine) –, mais les sociétés du Sud dans leur ensemble, ainsi que les populations racisées du Nord.

Le décolonial est donc double par nature, à la fois savant et politique[6], ce qui porte souvent à confusion. En effet, les auteurs et militants décoloniaux se posent en hérauts de l’émancipation en imposant dans le débat public un défi politique – la décolonisation – qu’ils seraient les seuls à pouvoir relever. Il va sans dire que cette ambition politique a suscité de nombreuses oppositions et controverses. A ce sujet, il est regrettable que l’introduction au décolonial de Colin et Quiroz[7] passe sous silence ces contradictions, la rendant incapable de voir ce que l’émancipation perd au passage.

Ainsi, des dissensions sont apparues à l’intérieur même du groupe fondateur, comme l’a révélé en 2013 l’un de ses principaux animateurs, allant jusqu’à affirmer qu’« il n’existe pas de groupe modernité / colonialité, c’est une fiction […] Ce qui existe, c’est un réseau, et un réseau très faible […] Personne ici ne pense de la même façon. Le réseau est hétérogène, et en son sein, il existe de fortes critiques »[8]. Ce fut le cas, notamment, sur la position à prendre par rapport aux gouvernements du virage à gauche des années 2000 en Amérique latine. Par exemple, tandis que certains, tels que Ramon Grosfoguel et Enrique Dussel, ont ouvertement soutenu le régime chaviste au Venezuela, d’autres ont dénoncé, comme Fernando Coronil et Edgardo Lander, non seulement ses dérives autoritaires, mais aussi les contradictions d’une politique toujours basée sur la rente pétrolière et l’exploitation des ressources naturelles, souvent dans des territoires habités par des populations autochtones.  

Une autre rupture a été introduite par le féminisme décolonial,[9] qui a remis en cause l’androcentrisme des « pères fondateurs » à partir d’une critique féministe du décolonial. Arturo Escobar avait reconnu le problème dès 2003 : « Il est clair que le traitement du genre par le groupe Modernité / Colonialité a jusqu’à présent été, au mieux, inadéquat. »[10] C’est pour cette raison que Maria Lugones a proposé la colonialité du genre afin de compléter le concept de Quijano, dans lequel la question est sous-développée, tout en critiquant la vision sexiste et naturaliste de sa genèse. Cependant, en postulant l’invention coloniale du patriarcat, Lugones a reçu en retour de fortes critiques pour son essentialisation des sociétés précoloniales, qu’elle suppose non patriarcales.[11] 

L’essentialisme est en ce sens l’élément le plus couramment reproché au décolonial. D’un côté, un passé précolonial idéalisé en paradis perdu, , et de l’autre une Europe fantasmée, comme s’il s’agissait d’une réalité homogène et unitaire. C’est omettre les contradictions intrinsèques aux sociétés autochtones. L’Amérique a connu des formes de colonialisme antérieures à la colonisation européenne, avec l’empire maya, inca ou aztèque. L’Europe a connu des formes de colonialismes internes, telles que l’émergence des nations, qui s’est faite sur la base de la disparition des cultures antérieures.

Un autre problème a été pointé très tôt par la sociologue bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui, qui soulignait les effets de distance séparant les bureaux universitaires des auteurs décoloniaux – principalement basés aux États-Unis –[12] des enjeux concrets qu’affrontent les communautés indigènes dans leurs processus de lutte : « Sans modifier en rien les rapports de force dans les ‘palais’ de l’empire[13], les études culturelles des universités nord-américaines ont adopté les idées issues des études sur la subalternité[14] et lancé des débats en Amérique latine. Elles ont créé un jargon, un appareil conceptuel et des formes de référence et de contre-référence qui ont éloigné la recherche universitaire de l’engagement et du dialogue avec les forces sociales insurgées »[15] Sous couvert d’un retour aux origines, les termes du débat s’en sont donc trouvés américanisés. 

L’accent mis sur la race en tant que principal facteur de domination relègue également au second plan la classe sociale. Les auteurs décoloniaux comme Dussel, Quijano ou Mignolo ont pourtant fait leurs classes dans le marxisme d’une façon assez orthodoxe. Ils ont ensuite renié leur formation matérialiste, condamnée a posteriori comme « eurocentrique ». Ils ont alors remplacé le capitalisme par la modernité, l’accumulation par le développement, le capital par l’Occident, la bourgeoisie par l’Europe, la plus-value par le racisme, la subalternité par l’altérité, la conscience par l’identité, l’impérialisme par l’eurocentrisme et l’internationalisme par l’interculturalité. 

En conséquence, le principal front d’opposition au décolonial semble s’être constitué autour du marxisme, aujourd’hui en Amérique latine.[16] Il ne s’agit pas seulement d’une réponse à la relégation de la lutte des classes. Les critiques portent également sur de nombreuses questions qui demeurent problématiques, entre essentialisme, idéalisme, culturalisme et manichéisme. Elles sont émises par des penseurs et des militants issus d’horizons divers – comme le marxisme hétérodoxe, l’indianisme, l’anarchisme ou l’écologie politique –,[17] à partir de réflexions qui s’ancrent dans l’anticolonialisme de la pensée critique latino-américaine et cherchent à apprendre des luttes des peuples autochtones et afrodescendants, afin de mieux (re)penser le colonialisme d’aujourd’hui, en lien avec l’extractivisme.[18]

Le point le plus problématique du décolonial est peut-être qu’ill tend à reproduire ce qu’il critique. En effet, penser le monde en termes de grands blocs culturels ne rejoint-il pas une forme de pensée conservatrice ? Octroyer une primauté à la race, n’est-ce pas tomber dans une logique raciste ? Le rejet de l’universalisme fait-il le lit de l’ethno-différentialisme ? Les récupérations récentes du discours décolonial par les militaires putschistes en Afrique et par le nationalisme hindou,[19] ou les convergences inquiétantes entre le décolonial et l’extrême-droite européenne,[20] sont des invitations à la prudence.

En France, le terme décolonial était encore méconnu il y a peu. S’il est aujourd’hui de plus en plus présent dans les débats universitaires, politiques et militants, la plasticité de son usage n’en reste pas moins problématique. Sa diffusion a prospéré sur la méconnaissance de traditions de pensée préexistantes, bénéficiant par là d’un effet superficiel de nouveauté. En effet, les questionnements décoloniaux ne sont pas nouveaux en soi. Le tiers-mondisme et l’antiracisme en ont longtemps été l’expression la plus courante. La critique de l’eurocentrisme avait été formulée dans les années 1980 par les études postcoloniales, produites depuis l’Asie et l’Afrique. Quant à la critique du développement, elle est au cœur de l’écologie politique depuis ses origines – ainsi Bernard Charbonneau s’exclamait-il déjà « nous sommes tous des Bororos »[21] et voyait-il dans le développement le principal problème, colonisant non seulement les pays du Sud, mais aussi l’Europe elle-même, les Bretons ou encore les Basques.

C’est le mythe du bon sauvage qui réapparaît d’une façon tout-à-fait paradoxale. Ainsi, le décolonial fait écho à un certain écologisme occidental qui a également eu tendance à idéaliser le mode de vie des peuples non-industrialisés. Or si les Achuar ont une faible empreinte écologique, par exemple, c’est aussi à cause de leur propension à se massacrer entre eux, si l’on en croit Philippe Descola.[22] Et l’animisme est d’origine coloniale.[23] 

Malgré ses limites, le décolonial a favorisé un renouvellement de l’antiracisme en Occident, ainsi qu’une redéfinition des relations Nord/Sud au niveau international, dont les rapports de la France à ses anciennes colonies et à ses territoires ultramarins. Il a mis en lumière l’existence persistante d’un « racisme systémique » dans de nombreuses sociétés, dont la France, que beaucoup auraient voulu dénier l’existence au profit d’un égalitarisme simplement formel. Il n’en reste donc pas moins une opportunité pour (re)penser le rôle du colonialisme dans le développement du capitalisme, la reproduction des inégalités sociales et l’exploitation des ressources naturelles. En ce sens, sa diffusion a eu le mérite de faire bouger les lignes en décentrant les regards. La tâche consiste désormais, dans un souci méthodologique, mais aussi d’ouverture idéologique, à suivre l’invitation de Giuseppe Cocco pour « cannibaliser le décolonial »,[24] afin de continuer à penser et à agir face aux besoins de la décolonisation, avec et contre ses promoteurs.


[1]Enrique Dussel, 1492. L’occultation de l’Autre, Paris, Éditions Ouvrières, 1992.

[2]Anibal Quijano, « Race et colonialité du pouvoir », Mouvements, n°51, 2007, p. 111-118.

[3]« Le “grand récit” décolonial : synthèse de la culturalisation et de l’unidimensionnalité », Théorie Communiste, n°26, mai 2018. https://lorage.org/wp-content/uploads/2019/07/TC-26Final.pdf

[4]Neil Larsen, « Le jargon réactionnaire de la décolonialité », Jaggernaut, 7 mars 2025.

[5]Walter Mignolo et Catherine Walsh, On Decoloniality, Durham, Duke University Press, 2018.

[6]Emir Mahieddin, « Anthropologie, option “postcolonial–décolonial” », Lectures anthropologiques, n°10, 2023, p. 24.

[7]Philippe Colin et Lissell Quiroz, Pensées décoloniales, Paris, La Découverte, 2023.

[8]Ramon Grosfoguel, « Hay que tomarse en serio el pensamiento crítico de los colonizados en toda su complejidad », Metapolítica, vol. 17, n°83, 2013, p. 42.

[9]Voir le numéro 23 des Cahiers du CEDREF sur les épistémologies féministes décoloniales, dans lequel se trouve le texte de Maria Lugones, « La colonialité du genre », 2019.

[10]Arturo Escobar, « Mundos y conocimientos de otro modo. El programa de investigación de modernidad / colonialidad latinoamericano », Tábula Rasa, n°1, 2003, p. 72.

[11]Michel Cahen, Colonialité. Plaidoyer pour la precisión d’un concept, Paris, Karthala, 2024.

[12]Tous les membres du groupe Modernité / Colonialité – sauf Dussel – y ont soit enseigné (Quijano à Binghamton, Escobar et Grosfoguel à Berkeley, Mignolo et Castro-Gómez à Duke, Coronil à Michigan, Maldonado-Torres à Rutgers), soit fait leurs thèses, comme Lugones, Lander et Walsh.

[13]Ndt: c’est-à-dire, aux Etats-Unis.

[14]Ndt: c’est-à-dire, des études postcoloniales.

[15]Silvia Rivera Cusicanqui, Mito y desarrollo en Bolivia, La Paz, Plural, 2015.

[16]Enrique de la Garza (dir.), Critica de la razón neocolonial, Buenos Aires, CLACSO, 2021. 

[17]Critiques réunies dans l’ouvrage : Gaya Makaran et Pierre Gaussens (dir.), Piel blanca, máscaras negras. Crítica de la razón decolonial, México, UNAM-Bajo Tierra, 2020 ; partiellement traduit par Mikael Faujour et Pierre Madelin en français (sous la direction de Patrick Marcolini) : Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle, Paris, L’Echappée, 2024.

[18]A partir de l’expérience zapatiste, c’est ce que fait par exemple Jerôme Baschet : « Malaise dans la décolonialité », Terrestres, 25 mars 2025. 

[19]Kalpana Wilson, « From dematerialising race to distorting decoloniality: development-as-imperialism and Hindu supremacy », Global Discourse, vol. 14, n°2-3, 2024.

[20]Miri Davidson, « On the concept of the pluriverse in Walter Mignolo and the European New Right », Contemporary Political Theory, 2024.

[21]Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone (1969), Paris, Encyclopédie des Nuisances, 2002, p. 165.

[22]Philippe Descola, Les lances du crépuscule, Paris, Plon, 1993.

[23]Jean-Loup Amselle, Critique de la raison animiste, Paris, Mimesis, 2023.

[24]Giuseppe Cocco, « Cannibaliser le décolonial ? », Multitudes, n°84, 2021.