À la recherche de l’ « écosocialisme »
Dossier coordonné par la rédaction.
Quand l’écologie politique entre pour la première fois en tant que telle dans l’arène politique, en 1974, avec René Dumont, c’est la conviction d’une évidence[1] : le socialisme, en tant que régime rationnel de maîtrise collective des besoins, est la solution. Le , à l’opposé, est le règne du chaos : besoins artificiels, gaspillages, exploitation de la nature et des travailleurs.
Le socialisme – pris ici dans un sens générique englobant ses variantes communistes, sans s’y réduire – connaît alors d’importants débats mais il fait fond sur une matrice théorique commune, au sein de laquelle le marxisme tient une place importante. La planification est l’outil privilégié, mais elle doit s’entendre de diverses manières : centralisme soviétique ou décentralisation yougoslave, place du marché, types d’investissements entre secteurs, importance relative de la souveraineté nationale, structures variables de délégation et de représentation des travailleurs / consommateurs / citoyens etc. L’écologie politique paraît brouillonne, par contraste, cherchant ses repères. Elle se range pourtant déjà assez nettement du côté du fédéralisme et de l’autonomie dont Ivan Illich est « l’idéologue et avocat principal »[2], suivant l’économiste Serge-Christophe Kolm, fin observateur des mouvements de l’époque. Et elle a la conviction d’avoir l’avenir avec elle. Elle développe donc son propre corpus : Serge Moscovici, Jacques Ellul, André Gorz, Bernard Charbonneau et de nombreux autres[3].
50 ans plus tard, c’est le socialisme qui s’est effacé, contre toute attente. Du côté du socialisme réel, la Corée du Nord constitue un terne repoussoir dictatorial, l’URSS s’est effondrée, la Yougoslavie a explosé dans une guerre fratricide. La Chine connaît un insolent développement mais celui-ci repose sur la combinaison de la férule du PCC et d’un développement capitaliste d’une grande violence. Les révolutions les plus marquantes (zapatisme, Rojava) ne font plus appel ni au corpus marxiste ni même à l’étendard socialiste, même s’ils en reprennent certains thèmes, tels que l’anticapitalisme et l’anti-impérialisme. Les expériences social-démocrates ont sombré dans la gestion social-libérale, et les partis qui en sont issus ont souvent cherché à rompre avec la matrice socialiste. D’un autre côté, les pays capitalistes ont socialisé une partie importante de leur économie, comme Marx l’avait anticipé. Les crises financières sont récurrentes, mais en partie gouvernées, certes au prix de nouveaux déséquilibres économiques. Les inégalités de pouvoir ont explosé, comme l’ont documenté par exemple les travaux de l’économiste Thomas Piketty[4]. Et la situation écologique connaît une détérioration peut-être hors de contrôle.
La droite ne s’étant pas emparée sérieusement de l’écologie[5], celle-ci reste bien de gauche, ou du centre, à l’image de Corinne Lepage, alliée de François Bayrou. De plus la question s’est popularisée, et a donc été reprise par les divers partis de gauche. La période au cours de laquelle les écologistes étaient contraints à jouer principalement le rôle de lanceurs d’alerte est terminée depuis une dizaine d’années environ, principalement sous l’influence de la question climatique. Cette fonction n’est pas devenue superflue pour autant, mais que l’écologie politique est plus attendue que jamais sur les questions d’alternative de société. La vitesse avec laquelle le Nouveau Front Populaire a proposé son programme en France indique peut-être qu’écologismes et socialismes semblent désormais capables de s’allier, au moins en cas de menace grave.
Cette alliance masque cependant des divergences importantes, qui ne manqueront pas de ressortir. Difficile de prévoir si elles provoqueront l’émergence de compromis ou de fractures. Dans ce chassé-croisé durable entre socialisme et écologie politique, qu’est-ce qui pose problème ? Pourquoi l’un ne peut-il pas simplement fusionner avec l’autre ? Les obstacles sont manifestement importants, sans cela 50 ans de débats et de rencontres en seraient venus à bout. Ou alors ?
Ce premier numéro tente de baliser le débat, de telle manière à en saisir les points de bascule ou de bifurcation. Il multiplie les éclairages à partir d’angles et de positions différentes. Le dossier est composé de six articles, et trois entretiens qui viennent le compléter. Suit ensuite le Varia, puis les rubriques.
L’historien Timothée Duverger ouvre le dossier. Il retrace l’évolution du parti socialiste, sous le prisme de son attitude par rapport à la question écologique. Il s’accorde avec l’analyse déjà ancienne de Guillaume Sainteny[6] pour qui la position du PS est directement corrélée au score des partis écologistes : s’ils montent, le PS s’écologise, s’ils baissent, il délaisse la thématique. Il utilise de plus des sujets secondaires pour laisser penser qu’il fait de l’écologie. Il préfère parler de « d’environnement » et de « cadre de vie ». Il a tendance à considérer le sujet comme un domaine spécialisé, déléguable et confinable, et non comme un projet de société à part entière, à rebours de ce que revendiquent les écologistes. Ces désaccords se reflètent dans les débats sur le périmètre des ministères[7].
La situation est comparable en Belgique, d’après l’historien Jonathan Piron. La prise de conscience se fait également sous la pression des événements. Comme leurs homologues français[8], les écologistes belges cherchent à se distinguer de « l’environnementalisme », et montrer qu’ils ont un projet de société, pas seulement un souci de protection de la nature, ni une science : l’écologie. Là encore, ce sont les poussées électorales du parti vert qui contraignent les autres formations à s’intéresser à la question. Mais les écologistes sont aussi jugés ambigus : ce qu’ils refusent est plus net que ce qu’ils proposent. En Belgique aussi, l’élargissement
de la conscience écologique contribue à rapprocher les partis. Mais des divergences persistent, en particulier autour du productivisme.
Le fond de l’affaire est toujours la définition, création ou découverte de « l’écosocialisme », synthèse tant espérée par toutes et tous. Le sociologue Michael Löwy est dans la même démarche, mais sur une position radicale et anticapitaliste. Il avance la nécessité d’une sortie des règles dominantes de l’économie de marché, pas simplement pour changer les rapports de propriété mais avec l’objectif d’une transformation civilisationnelle de l’appareil productif, hors du développement. Il met en avant les relectures récentes de Marx, notamment par John Bellamy Foster[9] et Kohei Saïto[10]. Il prône une planification écologique, qui doit être participative. Il rappelle que l’on assiste à une convergence entre décroissance et socialisme ces dernières années, ce qui paraissait en effet peu probable, ne serait-ce que voici une ou deux décennies.
Les racines des divergences sont donc plurielles : stratégies électorales, priorités, soutien ou non dans la population ou encore matrices théoriques distinctes.
La réception de l’œuvre d’André Gorz indique cela. Cet auteur est souvent considéré comme incarnant une possible synthèse. Mais la philosophe Céline Marty montre combien sa réception est différenciée. Sa critique du capitalisme est bienvenue du côté des anticapitalistes, mais sa mise en cause du travail suscite des réticences fortes. Les écologistes relèvent le productivisme latent de Gorz, quant à eux.
Le philosophe Serge Audier, au travers de sa lecture de Hayek et de Polanyi, esquisse différentes traditions d’écologisme et de socialisme, et montre combien il serait aventureux de tirer des conclusions trop rapides. Le socialisme planificateur comporte de l’écologisme, tandis que ce dernier comporte aussi des traits socialistes. Ainsi les Bolchéviks mettent-ils très tôt en place des parcs nationaux[11]. L’aversion forte de l’écologisme pour tout dirigisme et sa critique du projet d’expansion des forces productives le rapproche toutefois du socialisme associationniste de William Morris ou de Robert Owen, comme le souligne également Michael Löwy.
Ajoutons un mot sur l’appel à Marx, qui ressort également de manière régulière du côté anticapitaliste. Audier souligne combien les relectures en faveur d’un Marx écologiste sont aussi unilatérales que celles qui faisaient de lui autrefois le père d’un matérialisme historique très mécanique. Si Marx parle de l’épuisement des sols, c’est aussi pour saluer Liebig, l’inventeur de l’agriculture à base d’apports minéraux. Quand Marx parle de climat, comme le relève Saïto, c’est en un sens ancien, déjà présent chez Aristote ou Montesquieu, de climat local, et non global. Le concept de « métabolisme », enfin, est assez courant à l’époque ; et il est utilisé de longue date en économie écologique, bien avant les travaux écomarxistes.
Il est d’autant plus difficile de tirer l’écologisme de Marx qu’on ne pouvait déjà pas trouver de socialisme. C’est une difficulté que les théoriciens socialistes ou communistes les plus importants, tels que Charles Bettelheim[12], Serge-Christophe Kolm[13] ou Edvard Kardelj[14], ont généralement reconnu. On ne trouve chez Marx ni théorie du socialisme, ni de l’État moderne, et encore moins de critique des formes dominantes de socialisme au XXe siècle, puisqu’elles ont toutes pris place longtemps après la mort de l’auteur du Manifeste du Parti Communiste. Savoir ce que Marx en aurait pensé divise les socialistes entre eux depuis plus d’un siècle. On peut se demander si c’est vraiment le débat le plus important… D’autant qu’écologisme et socialisme ne font pas le tour des enjeux. Quatre catégories devraient être présentes, au moins : race, classe, genre, et écologie. De là diverses configurations, qui ne convergent pas spontanément, et dont il faudrait faire l’histoire. Le point fort de Marx, par contre, c’est l’analyse du capitalisme au prisme de la lutte des classes, qui a une influence déterminante sur ce dont l’avenir sera fait, quoiqu’on en pense.
Dans ce contexte, les trois entretiens sont éclairants à plus d’un titre. La philosophe étasunienne Nancy Fraser se dit en faveur d’un anticapitalisme de marché, ce qui indique peut-être une convergence polanyienne avec les écologistes, autour de cette idée de socialisation du marché[15] ; mais elle ne va pas jusque-là. Elle ne se prononce pas non plus sur la place de l’économie sociale et solidaire, cependant, à laquelle l’écologie politique donne une place importante[16]. Elle entend réguler l’économie « du haut » par la planification, point qui fera sans doute débat dans le détail, par exemple sur les choix énergétiques : le nucléaire ne se planifie pas de la même manière que les énergies renouvelables. Plus largement son apport à la construction du corpus écosocialiste est intéressant. Elle s’efforce en effet d’intégrer à la matrice socialiste les dimensions du genre, de la race et de la nature, non pas comme des problématiques subordonnées mais comme autant de contradictions actives dans le fonctionnement réel du capitalisme dont le dépassement ne saurait être pensé en en faisant abstraction.
Luc Foulquier montre que l’intérêt manifesté par les communistes pour la question écologique est ancienne, et se positionne de manière différente. Le PCF souscrit à la Charte Mondiale de la nature (1982) et ses militants sont présents dans de nombreux combats locaux, tels que la lutte contre les boues rouges de la Montedison en Corse. Le programme « Changer de cap » qui précède le Programme Commun comporte un petit volet sur les atteintes à l’environnement. Luc Foulquier, alias Guy Biolat, publie en 1973 un livre très complet sur la question[17], avalisé par le parti. Le PCF compte également des écologues célèbres parmi ses proches, tel François Ramade qui rédige les manuels d’écologie à destination des étudiants[18]. Le remarquable mémoire de Victor Michel confirme les propos de Foulquier[19], qui a publié en 2013 une note récapitulative sur ces questions[20]. La question divise toutefois les communistes, qui ont également tendance à sous-traiter la question, non pas aux Verts mais à une associations ad hoc située dans leur giron : le Mouvement National de Lutte pour l’Environnement (MNLE).
Trois désaccords profonds avec la matrice de l’écologie politique ressortent nettement. Tout d’abord, la société communiste repose sur le développement le plus important possible des forces productives, qui tienne compte des équilibres avec la nature. D’où un désaccord au moins partiel avec les écologistes sur le potentiel que recèlent les sciences et les techniques, puisque les courants écologistes les plus radicaux se distinguent par leur critique de la production, comme le relève le théoricien anglais Andrew Dobson[21]. Serge Moscovici estime aussi que « le mode de production est, de manière directe ou indirecte, la cible majeure »[22]. Désaccord « partiel », disons-nous, car les utopies et pratiques écologistes sont moins critiques du développement technique qu’elles ne le reconnaissent, ainsi l’usage abondant du numérique, en pratique ou dans les utopies telles qu’Ecotopia[23]. Un second désaccord porte sur la part qui relève du centralisme et celle qui revient à l’autonomie, et derrière cela, deux conceptions de la démocratie, dont l’une peut difficilement se dire plus démocratique que l’autre, car aucune des deux ne suffit entièrement à elle-même. Un troisième désaccord concerne la nature de l’obstacle à surmonter, vers une société écologique et plus largement émancipée. Pour Foulquier, le grand capital est l’obstacle principal. L’absence relative de cet enjeu dans l’écologisme pose en effet question. Cette divergence s’exprime aussi en termes de stratégie de terrain : pour les écologistes, il n’est pas évident que les luttes ouvrières soient plus efficaces pour aller vers l’écologie. Et en cas de contradiction entre les deux, Foulquier fait bel et bien de l’écologie un « front secondaire », comme il l’assume d’ailleurs ouvertement : l’emploi passe devant l’environnement, quand il faut choisir. Il y a là un désaccord profond avec l’approche écologiste, qui se trouve toutefois relativisé dans le récent Plan Climat du PCF, qui signale un changement de cap à ce sujet, puisqu’il s’agit d’une véritable stratégie de reconversion industrielle, différenciée suivant les classes sociales. Mais le PCF priorisera-t-il l’écologie, le moment venu ? Et l’écologisme se mettra-t-il à défendre une écologie plus populaire ?
L’entretien avec Alain Lipietz, économiste, militant et élu écologiste, confirme que l’écologisme ne se construit pas seulement sur la protection de la nature à laquelle Nancy Fraser tend à renvoyer l’écologisme non socialiste dans sa totalité, mais plutôt à partir du « monde vécu », et en particulier ce qu’il comporte de perte, du fait de la modernisation. Cette dernière n’est pas refusée non plus dans son principe, mais plutôt suivant ses modalités, ce qui rapproche l’écologisme du socialisme. Parmi ces pertes, la nature, au sens des zones peu anthropisées, telle que le Plateau du Larzac. Cette thèse va à l’encontre d’analyses telles que celle de William Cronon[24] et d’autres approches marxistes, pour qui la nature n’est qu’une valeur bourgeoise ; thèse qui était la conviction de Lipietz, avant qu’il ne prenne conscience de son caractère erroné.
Si les communistes français préfèrent parler d’« environnement », c’est au moins pour deux raisons : parce que l’écologie est une science, incapable d’établir une politique, et parce qu’elle ne suffit pas, en tant que science, à saisir les implications de l’activité humaine sur les milieux. Cette mise à distance de la science et de la politique est justifié par l’épisode stalinien, qui a marqué les communistes, en ayant tragiquement voulu confondre les deux ; passif que l’écologie politique ne porte pas sur ses épaules. Cette observation rapproche cependant le PCF de l’analyse d’Alain Lipietz, qui souligne combien l’écologisme part du monde vécu.
Ce point conduit à une remarque générale : la propension de chaque acteur à ne saisir les autres courants politiques que de l’extérieur, voire à se caricaturer entre eux, ce qui ne facilite pas la convergence, on s’en doute. Le regard que les uns portent sur les autres révèlent aussi des angles morts. Les écologistes utilisent bel et bien les forces productives qu’ils critiquent ; ils sont inévitablement perçus comme « punitifs » ou « dogmatiques », quand ils poussent des mesures qui ne font pas sens pour les travailleurs. En retour, les communistes sont bel et bien productivistes. Deux conceptions du capitalisme émergent, soit comme propriété privée des moyens de production soit comme processus d’accumulation, qui ne sont pas symétriques. Le marché peut être mis au service d’une décroissance, et l’accumulation peut être planifiée. Ce sont donc deux anticapitalismes distincts. L’expérience du Nouveau Front Populaire permettra peut-être de dépasser ces représentations faussées du réel, et s’attacher à discuter des vraies divergences, plutôt qu’abonder en postures.
La contribution de la politiste Christelle Terreblanche apporte un contre-point issu d’un pays en développement : l’Afrique du Sud. Les questions écologiques et la critique du développement sont remises dans un contexte qui montre tant leur ancienneté que leur actualité. Il montre notamment que la lecture proposée par l’anthropologue Viveiros de Castro est fausse, quand elle attribue la responsabilité de la crise écologique à une « métaphysique occidentale » considérée comme « la fons et origo de tous les colonialismes »[25].
D’une part, parce que la modernité n’est pas seulement européenne, et cela, les auteurs africains, indiens ou chinois l’ont montré et revendiqué de longue date[26]. Le colonialisme n’est pas non plus l’apanage de l’Occident. D’autre part, parce que les peuples autochtones ne sont pas forcément un modèle d’émancipation. Cette discussion imprègne le recours à l’« ubuntu », en tant que ressource autochtone, non-occidentale, non-moderne et qui offre pourtant un appui pour penser l’émancipation, ayant partie liée tant à ce que la modernité appelle socialisme qu’à ce qu’elle nomme écologisme. Le contexte dans lequel ces idées prennent place est également très différent de celui de pays industrialisés tels que l’Allemagne, qui n’ont pas de peuples autochtones, à la différence du Canada, du Japon (les Aïnous), des États-Unis et de la France avec les Kanaks. Les modes de vie développés coexistent avec ceux qui ne le sont pas. Les alliances et enjeux sont donc distincts. Certaines tensions sont toutefois similaires, par exemple entre les gains que permet le développement en termes d’espérance de vie, et le souci écologique ; la question de l’usage du charbon indique cela.
Bien que se situant hors dossier, l’article publié en Varia contribue aussi à éclairer la problématique sous l’angle global. Il illustre en quelque sorte un moment dans le parcours de Gorz, quand il s’inquiétait de l’écart croissant entre les pays industrialisés et les autres, pointant le caractère problématique des projets de « communisme riche », en tant qu’ils laissaient la majeure partie du monde de côté. Dans une approche de justice environnementale, ou écologique, l’économiste Juan Martinez-Alier et ses co-auteurs montrent en effet comment la major du pétrole TotalÉnergie instaure un partage entre la dépendance au pétrole au Nord et l’extractivisme et son cortège de maux au Sud.
La rubrique « concepts » s’intéresse au concept de nature. Le philosophe Fabrice Flipo revient sur les principales définitions disponibles, dans la tradition de l’émancipation. Il montre que le prix à payer pour son abandon est élevé, et trop peu mesuré par des auteurs tels que Bruno Latour, Philippe Descola ou Viveiros de Castro. Les réticences de Nancy Fraser et d’Andreas Malm[27] sont donc justifiées. C’est aussi la raison pour laquelle les courants d’idées qui veulent en finir avec le concept de nature sont « équivoques » : ils peuvent aussi être interprétés comme étant conservateurs. C’est un débat déjà ancien dans l’écologisme[28]28, que les critiques du concept de nature semblent ignorer.
Le Texte de Base des Amis de la Terre (1977) est la première contribution de la rubrique « sources », placée sous l’égide de l’historien Alexis Vrignon, qui le présente. Ce document illustre parfaitement le projet de société des écologistes, dont chacun peut voir à quel point il se distingue d’un simple « environnementalisme » qui
ne s’intéresserait qu’à la protection de la nature. Cette différence est constamment revendiquée par l’écologisme[29]. C’est ce qui permet de soutenir, d’ailleurs, que les « pensées du vivant » sont un environnementalisme, et non un écologisme.
La rubrique « lamayaz » entend proposer un éclairage sur les luttes, sous une forme très ouverte, récit, photoreportage, bande dessinée ou autre. Erwan Molinié éclaire la situation des canniers à la Réunion, en tant qu’ils sont pris entre l’exposition à des produits toxiques et la nécessité de combattre les mauvaises herbes, avec une efficacité suffisante du travail, pour que leur exploitation soit rentable. Le sociologue souligne l’hypocrisie à laquelle les planteurs font face, entre alternatives impraticables et préconisations d’usage inadaptées.
La dernière rubrique est consacrée à l’esthétique, qui accueillera des contributions sous diverses formes, graphiques ou non. La philosophe Anna Longo en explique le sens et propose une première contribution, à partir des travaux de Günther Anders. Ce dernier en appelle à un art soucieux des effets qu’il produit, en matière de transformation sociale. Il n’est plus question seulement de figurer ou de représenter, ni simplement d’accumuler un patrimoine culturel, mais d’en questionner le contenu, au regard des enjeux écologiques. La faculté sensible est ressaisie comme levier de l’action.
Ce premier numéro se conclut sur une note de lecture, consacrée à l’ouvrage de Bernadette Bensaude-Vincent et de Gabriel Dorthe, Les sciences dans la mêlée (2023). Ce qui a retenu l’attention du philosophe Luca Paltrinieri, c’est l’appel des auteurs à bifurquer d’une conception surplombante de la raison, accueillant la parole des sciences avec déférence, vers une « culture de la défiance », demandant des comptes et donnant sa place à la société civile à but non-lucratif. La défiance ne se confond pas avec la méfiance : elle n’exclut pas, elle déploie une « épistémologie civique » attentive aux raisons déployées par les acteurs, et pas seulement à leur force absolue ou leur autorité.
Ce premier numéro est-il à la hauteur du projet ? Nous l’espérons, et si tel n’est pas le cas, nous ferons tout pour améliorer la qualité des prochains. Nous serons donc très attentifs aux retours qui nous seront faits.
[1] Dumont, René, Seule une écologie socialiste…, Paris, Robert Laffont, 1977.
[2] Serge-Christophe Kolm, La transition socialiste. La politique économique de gauche, Paris, Le cerf, 1977, p. 76.
[3] Alain Lipietz, Qu’est-ce que l’écologie politique ? La grande transformation du 21ème siècle, Paris, La Découverte, 1999 ; Fabrice Flipo, Nature et politique – anthropologie de la globalisation et de la modernité, Paris, Amsterdam, 2014 ; Alexis Vrignon, La naissance de l’écologie politique en France. Une nébuleuse au cœur des années 68, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.
[4] Thomas Piketty, Brève histoire de l’égalité, Paris, Seuil, 2021.
[5] Simon Persico, « “Déclarer qu’on va protéger la planète, ça ne coûte rien”. Les droites françaises et l’écologie (1971-2015) », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, vol. 44, no. 2, 2016, p. 157‑186.
[6] Guillaume Sainteny, Les Verts, Paris, PUF, 1997 (Que Sais-Je ?).
[7] Florian Charvolin, L’invention de l’environnement en France, Paris, La Découverte, 2003.
[8] Dominique Simonnet, L’écologisme, Paris, PUF, 1979 (Que Sais-Je ?).
[9] John B. Foster, Ecology against capitalism, New York, Monthly Review Press, 2002 ; « Marx and the rift in the universal metabolism of nature », Monthly Review, vol. 65, no. 7, décembre 2013 ; « Planned Degrowth : Ecosocialism and Sustainable Human Development », Monthly Review, juillet 2023.
[10] Kohei Saïto, La nature contre le capital. L’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, Paris, Syllepse / Page 2, 2021.
[11] Audier, Serge, L’âge productiviste, Paris, La Découverte, 2019, p. 259.
[12] Charles Bettelheim, Problèmes théoriques et pratiques de planification, Paris, Maspéro, 1966.
[13] Serge-Christophe Kolm, La transition socialiste. La politique économique de gauche, Paris, Le Cerf, 1977.
[14] Edvard Kardelj, Les contradictions de la propriété sociale dans le système socialiste, Paris, Anthropos, 1976.
[15] Karl Polanyi, La Grande transformation (1944) Paris, Gallimard, 1983.
[16] Alain Lipietz, Qu’est-ce que l’écologie politique ? La grande transformation du XXIe siècle, Paris, La Découverte, 1999.
[17] Guy Biolat, Marxisme et environnement, Paris, Éditions Sociales, 1973.
[18] François Ramade, Éléments d’écologie – écologie fondamentale (1994), 2e éd., Paris, Dunod,
2004 ; François Ramade, Éléments d’écologie – écologie appliquée (1995), 2e éd., Paris, Dunod, 2005.
[19] Victor Michel, « Le Parti communiste français et l’écologie : une occasion manquée au cœur des années 1968 », Mémoire de M2, Université de Rennes 2, 2019. https://www.calameo.com/books/
0066242501c33064c1197.
[20] Luc Foulquier et Roland Charlionet, L’être humain et la nature, quelle écologie ? Manifeste pour un développement humain durable, Paris, Fondation Gabriel Péri, 2013, https://gabrielperi.fr/librairie/notes-actes/letre-humain-et-la-nature-quelle-ecologie/
[21] Andrew Dobson, Green political thought, London, Routledge, 2003.
[22] Serge Moscovici, in Jean-Paul Ribes, dir., Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ?, Paris, Seuil, 1978, p. 54.
[23] Ernest Callenbach, Ecotopia (1975), Berkeley, Heyday Books, 2004.
[24] Cronon William, Uncommon ground: Rethinking the human place in nature, Norton & Company, New York & London, 1995.
[25] Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales. Lignes d’anthropologie post-structurale, Paris, PUF, 2009, p. 9.
[26] Kenneth Pomeranz, Une grande divergence, Paris, Albin Michel, 2021 ; Shmuel N. Eisenstadt, « Multiple modernities », Daedalus, vol. 129, no. 1, 2000, pp. 1‑29.
[27] Andreas Malm, Avis de tempête. Nature et culture dans un monde qui se réchauffe (Paris: La Fabrique, 2023).
[28] Alphandéry, Pierre, Bitoun, Pierre et Dupont, Yves, L’équivoque écologiste, Paris, La Découverte, 1991.
[29] Simonnet, L’écologisme, Paris, PUF, 1979 (Que Sais-Je?).