Qui est le Shift Project ?

Réalisé par Fabrice Flipo à partir d’un échange avec Eric Bergé, responsable « Industrie lourde » du Shift Project.


Le Shift Project est une association d’intérêt général. Si des entreprises donatrices figurent dans le conseil d’administration[1], c’est sous la forme de collèges qui n’ont aucun contrôle sur le travail qui est produit. Vinci a préféré partir par exemple, en désaccord avec ce qui a été publié. Les dirigeants de l’association sont des experts dans leur domaine, plutôt issus du monde des dirigeants – hauts fonctionnaires, industriels, consultants etc. Le point fort, c’est le dialogue avec les industries, même si on est souvent en désaccord et que l’engagement dans le Shift peut avoir un coût pour ceux qui le prennent, en termes de réseau professionnel.

L’association s’intéresse surtout à la décarbonation sous l’angle de la double contrainte (climat et épuisement des fossiles). L’approche est physique, car l’argent est une convention, tandis que c’est la physique qui permet de prendre des décisions. Nous ne sommes ni pro ni anti technologie, mais nous sommes convaincus que les objectifs ne peuvent être atteints sans sobriété. Nous proposons des scénarios pour éclairer l’avenir.

Les moyens venaient des grandes entreprises, au début, puis de plus en plus de PME. Le crowdfunding est utilisé sur des projets précis. Ainsi, 4 millions d’euros ont été collectés via Ulule pour l’action en vue des présidentielles 2027, c’est 4 à 6 fois plus qu’espéré. La moyenne des dons est de 80 à 100 euros. Nous avons aussi des soutiens ponctuels, tels que le Ministère de la défense pour un rapport sur le gaz. Les ressources, c’est aussi le travail gratuit fourni par nombre d’entre nous. En surtout les 20 000 Shifters, qui ont leur propre association. Ils disséminent le travail ou y contribuent, suivant les cas, ainsi pour la grande consultation avec les agriculteurs. Leur profil est diplômé, plutôt ingénieur, et assez féminisé.

L’objectif est de faire passer l’économie sur un mode décarboné, ce qui se mesure donc en émissions de GES. Dans ce but, influencer l’opinion publique, les parties prenantes et, à la fin, les politiques – dans cet ordre-là. Nous travaillons donc avec le grand public, les associations, les syndicats, les entreprises, les syndicats d’entreprise, les syndicats de salariés, toutes les parties prenantes. De fait, nous sommes plus écoutés qu’autrefois, et ça se mesure en citations, invitations etc.

On nous reproche souvent de ne pas parler d’économie, et éluder la question de la répartition. Mais nous l’abordons quand c’est un obstacle au changement. Et l’équité la matière, ça se partage aussi. Ainsi, nous défendons l’option physique de petites batteries de 35 ou 40 kWh, plutôt que quelques grosses de 100 kWh dans des SUV de luxe.

Notre rapport sur l’industrie mobilise 3 leviers : progrès continu, technologie de rupture, sobriété[2]. Ce sont des améliorations incrémentales, mais aussi des investissements et des changements dans les process et les métiers. Actuellement l’industrie se réinvente comme jamais. Le second levier est plus difficile car ce sont des techniques qui sont disponibles parfois de longue date, mais qui sont plus coûteuses. La « sobriété » désigne les changements d’usage planifiés et organisés, à la différence de l’appauvrissement, qui est subi. C’est par exemple passer de la voiture au vélo, ou consentir aux 1000 euros que rajoute la norme RE2020 sur le prix d’une maison. L’appauvrissement, c’est par exemple la baisse des ventes automobile, devenues trop chères. La sobriété représente 10 à 20 % du scénario « industrie ». Mais dans le plastique, c’est 80 %.

À l’avenir, l’enjeu est l’empreinte carbone et affronter la question de la souveraineté. Comment se réjouir d’une baisse apparente des émissions qui ne tient qu’à la délocalisation ? Avoir l’une des électricités les plus décarbonées au monde doit permettre de construire une stratégie de positionnement industriel, adossé à la taxe carbone aux frontières ou à des normes françaises, sans attendre l’Europe. Les cimentiers étaient farouchement opposés à la norme RE2020, et la défendent désormais. Il faut dire que les cadres ont leur rémunération indexée sur le résultat. Et les industriels ont ce réflexe pavlovien d’être opposé à toute nouvelle norme.

De même, la France importe les engrais azotés alors qu’elle pourrait les produire à bas coût carbone et exporter. Et aussi pour nos fruits et légumes. De dépit d’une production décarbonée, la France exporte 5 millions de tonnes de déchets d’acier par an. La difficulté commerciale de la France rend ce raisonnement inhabituel possible. À la différence de l’Allemagne, nous pouvons décarboner en augmentant la production.

La Chine est un exemple à suivre. Ils gardent les matières précieuses chez eux pour les transformer. Ils ont ainsi réduit leurs exportations de terres rares vers les États-Unis. Ils ont mis des taxes sur l’exportation d’une bauxite particulière qui n’était présente qu’en Grèce et Turquie, utilisée pour produire du ciment alumineux (présence d’alumine). Et beaucoup d’usines sont venues en Chine pour le produire. La qualité des ingénieurs chinois est impressionnante.

Certains choix sont plus coûteux, mais les industries peuvent rogner sur le rentabilité, quand on voit combien elle est élevée. Le pire serait de se retrouver entre une Amérique qui ne décarbone pas, et une Chine prend le leadership. Elle est déjà leader en panneaux solaires et en éoliennes. Ce n’est peut-être pas très désirable, mais c’est un pays qui obéit au doigt et à l’œil. Par exemple les deux roues thermiques ont disparu depuis longtemps des grandes villes chinoises. Et quand le responsable local du Parti Communiste se voit fixer des objectifs en termes de KPI[3] environnementaux, il assainit tout en très peu de temps. À quand des KPI environnementaux pour les préfets, en France ?

L’efficacité opérationnelle est cruciale. Imposer du reporting onéreux sans implication concrète n’a pas de sens. Et les DREAL françaises mettent 3 fois plus de temps qu’en Allemagne. Nous citons souvent Eisenhower : le plan est sans valeur, mais la planification est critique (« plans are worthless but planning is everything »). Planifier, c’est avoir en tête tous les paramètres, ce qui rend agile sur la façon de s’adapter. La création du Secrétariat général à la planification écologique est salutaire. Le capitalisme doit être encadré par des règles du jeu qui vont dans le sens de l’intérêt général et du bien commun.