Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte, 2023.

Fabrice Flipo est philosophe, professeur à l’Institut Mines-Télécom BS et chercheur au Laboratoire de Changement Social et Politique de l’Université Paris Cité.


Résumé. Le livre de Bernard Lahire interpelle en sa page 10, où l’auteur indique l’importance de la « prise de conscience écologique ». Qu’en est-il réellement ? S’il introduit à quelques concepts de l’écologie scientifique, il n’entre pas, en réalité, dans les enjeux écologiques de notre temps. Il donne cependant l’occasion d’aborder quelques questions cruciales dans le dialogue des sciences humaines et sociales avec les sciences naturelles.


La sociobiologie de Bernard Lahire

Le livre est imposant : près de 1000 pages, en trois grandes parties, 22 chapitres, précédés d’une longue introduction générale. Résumons-les brièvement.

L’introduction pose deux problèmes que l’auteur considère comme liés : d’une part la question d’un cadre unificateur en sciences qui soit susceptible d’articuler les résultats issus des innombrables études minutieuses qui sont disponibles, d’autre part l’insatisfaction devant des sciences sociales qui s’intéressent aux variations tout en déniant l’existence d’invariants. La réponse se trouve dans la mise à distance des sciences de la nature. Sans celles-ci, difficile d’identifier des invariants et impossible de construire un cadre unificateur. Quiconque s’intéresse à l’écologie politique ne peut que le suivre, y compris chez les sociologues, puisque la remise en cause de la « thèse de l’exceptionnalité humaine », en tant que seul être à ne pas dépendre de la nature, est considérée comme fondatrice de la sociologie dite « de l’environnement »[1]. Comment espérer parler de l’humain en général en méconnaissant volontairement ses conditions de vie ?

La première partie s’intéresse aux rapports entre sciences sociales et lois. Lahire déplore à juste titre l’hyperconstructivisme qui règne souvent en sciences sociales, généralement en raison d’une ignorance de ce que sont les sciences de la nature. Il pointe aussi quelques autres obstacles récurrents, tels que la vénération du terrain dans certaines disciplines (à l’exemple de la sociologie) et le refus de principe de toute forme de généralisation.

Lahire montre avec bonheur la méconnaissance dont Passeron fait preuve en matière de sciences de la nature (p. 99-110), dans son célèbre ouvrage Le raisonnement sociologique. Les sciences naturelles sont en effet utilisées en contre-point pour définir la sociologie. Lahire pointe à juste titre six erreurs, qui montrent que les deux sciences sont mal définies. Tous sont pertinents pour l’écologie en tant que science :

1/ les sciences de la matière et de la vie seraient expérimentales et pas les sciences sociales. Pourtant bien sciences de le nature ne sont qu’observation, dit Lahire, à l’exemple de la climatologie ou de la géologie. Ajoutons qu’expérimenter avec les écosystèmes c’est risquer de les détruire de manière irréversible, ce qui pose les mêmes questions qu’avec l’expérimentation humaine et devrait interdire à quiconque et à jamais d’affirmer comme le fit Latour de manière assez bruyante et avec beaucoup de succès que la nature « tue la politique »[2] puisqu’elle serait de l’ordre de la fixité ;

2/ les sciences sociales ne sont donc pas les seules à être « historiques », et en effet la biosphère a une histoire, au sens où il n’est pas possible de déduire sa forme actuelle des conditions initiales qui ont présidé à la formation de la Terre[3] ;

3/ elles ne sont pas non plus les seules à s’intéresser à des phénomènes qui ne se répètent pas ; Lahire ajoute à juste titre qu’il faut ne jamais avoir côtoyé la physique pour penser que les lois dans ce domaine se donnent simplement à l’observation. En effet, ce qui se présente à première vue est un divers de phénomènes qu’aucune logique n’explique aisément, sans cela la gravité aurait été identifiée dès le néolithique. Lahire aurait pu renvoyer aux travaux de Francis Bacon qui sont parfaitement clairs à ce sujet[4], quand ils dénombrent les dizaines de manières de rapprocher les faits entre eux, entre lesquelles il est très facile de se perdre et de n’aboutir à rien ;

4/ la quatrième erreur de Passeron tient à prétendre que la réalité sociale serait « plus complexe » que la réalité matérielle. Lahire estime que rien ne permet de l’affirmer. C’est l’objection la plus discutable de toutes. Signalons simplement ici qu’il n’existe pas deux écosystèmes identiques et que non content d’être historiques, ils sont géographiques. L’écologie est donc une science historico-géographique, ce qui donne quelques indications précieuses au sujet de ce qu’on appelle la « biodiversité », que l’on ne peut pas espérer stocker dans des ordinateurs ou sous une montagne, sans la détruire du même mouvement ;

5/ et 6/ les deux dernières erreurs ne sont pas relatives à la différence entre sciences naturelles et sciences sociales. Lahire pointe de nouveau l’impasse qui consiste à ne se concentrer que sur les variations, sans s’intéresser aux invariants ; et il ajoute qu’il y a une contradiction chez Passeron à prétendre que son discours sur « la » sociologie est universel et qu’il n’y a pas de théorie générale des sociétés.

Relativiser l’autorité de Passeron affaiblira peut-être l’assurance avec laquelle certains sociologues et autres SHS parlent des sciences naturelles tout en les méconnaissant, ce qui rend le dialogue avec eux à peu près impossible. Cela évitera peut-être aussi que des SHS se perdent dans les tréfonds de la « construction sociale de la nature » au lieu d’aborder les sujets concrets qui sont mis en avant par les sciences de la nature : réchauffement climatique ou effondrement de la biodiversité. Cette difficulté explique sans doute pour beaucoup le succès des thèses latouro-descoliennes qui prétendent en finir avec le concept de nature sans avoir commencé à le définir[5]. Lahire conclut à juste titre que Passeron propose une vision de l’histoire laissée aux caprices et au jeu des seules intentionnalités humaines (p. 125).

La première partie s’intéresse aussi aux diverses tentatives de synthèse et d’extraction de lois, de Comte à Alain Testart. Lahire pointe l’existence de « convergences » anatomiques, comportementales, sociales ou culturelles, qui s’expliquent soit par une antériorité commune (un même « ancêtre ») soit par une adaptation semblable à des milieux semblables.

La seconde partie s’intéresse à ce que les sociétés humaines doivent à la longue histoire du vivant. Lahire liste les « grands faits anthropologiques », présent dans toutes les sociétés connues : séparation des deux sexes, socialité et historicité de l’espèce humaine etc. Un fait organise en particulier toute la réflexion de Lahire : « l’altricialité secondaire ou prématurité du bébé humain » (p. 335). L’altricialité, concept clé qui n’est pourtant défini qu’à la p. 547, issu de l’anglais « altricial » qui vient du latin altrix qui veut dire « nourrice », qui nourrit (désaltère). Ce terme est proposé par le zoologue Adolf Portmann dans les années 1950 et souligne une relation de dépendance que Lahire veut voir organiser de manière souterraine et matricielle toutes les relations de dépendance et donc de domination – adulte-enfant, homme-femme, pouvoir-sujet etc.

À côté de ces « grands faits », Lahire propose des « lignes de force », au nombre de 10. Ce sont des traits qui peuvent se développer, ou non. Ce sont les modes de production, les rapports de parenté, les rapports homme-femme, la socialisation et transmission culturelle, la production d’artefacts, l’expressivité symbolique, les rites et institutions en tant que formes stabilisées des rapports sociaux, les rapports de domination y compris sur les animaux, le magico-religieux en tant que rapport à ce qui ne peut être observé, et enfin la différenciation sociale des fonctions, ou division sociale du travail. Il conclut à partir de là à 22 « lois générales », que l’on ne va pas énumérer ici faute de place, mais qui se ramènent en grande partie à l’idée que la société développée est le destin inévitable de l’humanité, sans que l’auteur ne se demande jamais à quelles conditions écologiques une telle chose serait possible.

Reprenant les thèses classiques de Patrick Tort, grand spécialiste de Darwin[6], Lahire estime en effet que l’anthropologue évolutionniste Lewis Morgan, auteur de Ancient society en 1877, décrit de manière « plutôt réaliste le passage de l’enfance de l’humanité à un état de société où des artefacts de toutes sortes commencent à se multiplier » (p. 521).

« Là où les espèces pré-culturelles ou proto-culturelles sont obligées d’attendre les lents changements corporels en laissant jouer les lois de la sélection naturelle qui supposent que disparaissent  les membres de l’espèce les plus dépourvus de bons atouts corporels et que les membres de l’espèce les mieux adaptés enregistrent un succès reproductif supérieur, une espèce culturelle comme l’espèce humaine peut rester corporellement inchangée en produisant les moyens culturels, donc extra-corporels, d’une adaptation infiniment plus rapide » (p. 520).

« L’augmentation de ses capacités naturelles par la fabrication et l’usage d’artefacts et l’élaboration de savoirs et de savoir-faire est donc le propre de l’humanité » (p. 522). « La prise de pouvoir du genre Homo sur son environnement n’a cependant pas été immédiate » (p. 530).

Lahire cite Leroi-Gourhan : 

« dans le domaine technique, le doute n’a jamais effleuré personne : l’Homme perfectionne ses outils avec une efficacité telle qu’il est maintenant, moralement, artistiquement et socialement dépassé par ses moyens d’action contre le milieu naturel, et ce mouvement de progrès technique est si éclatant que, depuis des siècles, chaque groupe qui s’exalte dans ses outils se croit du même coup haussé dans tous les domaines »[7].

Le processus aurait été lent, puis exponentiel. Et apparemment sans fin, ni problème de compatibilité avec les équilibres de la biosphère, qui ne sont d’ailleurs pas abordés.

La troisième partie vient explicitement développer ce qui a déjà été dit avant et confirme amplement ce qu’on avait cru comprendre.

Que conclure ? Lahire éblouit le lecteur par son érudition et l’accumulation de « faits » mis en avant. Mais l’idée générale est peu originale. Il s’inscrit dans la sociologie évolutionniste du XIXe siècle, sans s’intéresser aux conséquences de cet évolutionnisme sur la biosphère. Manifestement, une croissance infinie dans un monde fini ne pose aucun problème particulier. Les références à l’écologie comme science ne sont liées qu’au soubassement biologique du social, pas au lien de ce dernier avec la biosphère. Il s’agit donc d’une lecture très réductrice de cette science. Lahire aurait été bien avisé de prendre connaissance des travaux de l’écologue François Ramade[8] ou des manuels de sociologie de l’environnement[9], sa propre discipline. La question du rapport entre l’écologie et les sociétés humaines a été travaillé de longue date, y compris en sociologie marxiste[10]. Il est regrettable que ces travaux fondateurs, qui thématisaient déjà les mêmes questions, mais d’une manière plus ample, ne figurent pas dans la bibliographie. Ce fait explique cependant pourquoi l’ouvrage paraît quelque peu daté, y compris dans sa propre discipline. Lahire s’inscrit donc dans le « paradigme de l’exception humaine », c’est-à-dire une sociologie pré-environnementale.

Le livre se lit donc relativement vite, par conséquent ; ceci, dès que l’on a compris que la clé de lecture est un peu trop simple, et surtout trop bien connue, pour être convaincante. On trouvera un contre-point utile chez les sociologues de ce domaine, ainsi que chez Serge Moscovici, pour qui les sociétés déterminent des « états de nature » dont le sens est chaque fois rediscuté et non surdéterminé à l’avance par des « tendances » irrépressibles[11]. L’ouvrage de David Graeber et de David Wengrow[12] est également beaucoup plus novateur. Ceci prouve également l’intérêt des sciences humaines, car si Lahire avait replacé le sens de son analyse au sein des autres possibles en la matière, il aurait pu constater qu’il s’agit moins de nouveauté que d’un recul d’au moins un demi-siècle. Sur l’évolutionnisme, on lira d’ailleurs avec profit le livre du sociologue de l’environnement Salvador Juan[13], ainsi que sa recension du livre de Lahire[14].

On peut aussi se demander pourquoi Lahire parle des sciences sociales et pas des sciences humaines et sociales. Cette insistance semble liée à la volonté déclarée de rester dans un entre-soi de sciences « purement » empiriques, loin de « l’essai ». Il y a là une autre faute méthodologique, car on ne peut exclure une partie des sciences tout en prétendant proposer une théorie « totale », agrégeant tous les savoirs.. Rappelons que les sciences humaines sont (dans l’ordre) l’histoire et l’archéologie, les langues et les lettres, la philosophie, l’éthique et les religions, les arts et l’histoire de l’art, suivant la classification en vigueur[15]. Qu’ont-elles de particulier ? La dimension « subjective » ou plus exactement interprétative, tandis que les sciences sociales sont explicatives. Autrement dit, le sens appartient aux premières bien plus qu’aux secondes. N’y a-t-il pas une contradiction à vouloir proposer une « théorie générale » qui ait du sens, tout en écartant en réalité cette partie des sciences qui en traite le plus ? Avoir puisé dans les sciences humaines et autres « essais » aurait de plus permis à Lahire de s’apercevoir que sa thèse n’était pas aussi nouvelle qu’elle y paraît.


[1] William R Catton et Riley E. Dunlap, « Environmental sociology: a new paradigm », The American Sociologist, n° 13, 1978, p. 41-49.

[2] Bruno Latour, Politiques de la nature, Paris, La Découverte, 1999.

[3] Vladimir Vernadsky, La biosphère (1926), Paris, Alcan, 1929.

[4] Francis Bacon, Du progrès et de la promotion des savoirs (1605), Paris, Gallimard, 1991 ; Francis Bacon, Novum organum (1620), Paris, Hachette, 1857.

[5] Patrick Dupouey, Pour ne pas en finir avec la nature. Questions d’un philosophe à l’anthropologue Philippe Descola, Marseille, Agone, 2024.

[6] Patrick Tort, L’Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Seuil, 2008.

[7] André Leroi-Gourhan, Milieu et technique (1945), Paris, Albin Michel, 1973, p. 304.

[8] François Ramade, Éléments d’écologie – écologie fondamentale (1994), 2e édition, Paris, Dunod, 2004 ; François Ramade, Éléments d’écologie – écologie appliquée (1995), 2e édition, Paris, Dunod, 2005.

[9] Paul Cary et Bruno Villalba (dir.), Sociologie de l’environnement, Neuilly, Atlande, 2023.

[10] Frederick H. Buttel, « Environmental sociology: A new paradigm? », The American Sociologist, 1978, p. 252-256.

[11] Serge Moscovici, Essai sur l’histoire humaine de la nature (1962), Paris, Flammarion, 1999.

[12] David Graeber et David Wengrow, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2021 ; Fabrice Flipo, « David Graeber et David Wengrow… Recension », Bifurcation/s, n° 2, 2025, p. 201-206.

[13] Salvador Juan, Critique de la déraison évolutionniste. Animalisation de l’homme et processus de « civilisation », Paris, L’Harmattan, 2006.

[14] Salvador Juan, « Le grand retour du naturalisme anti-sociologique et la négation de l’histoire », L’Homme & la Société, vol. 219,  n°2, 2023, p. 225-243.

[15] OCDE, Manuel de Frascati, Paris, OCDE, 2015.