Bernadette Bensaude-Vincent et Gabriel Dorthe, Les sciences dans la mêlée. Pour une culture de la défiance, Paris, Seuil, 2023.
Luca Paltrinieri, philosophe, Université de Rennes.
Nous serions entrés dans l’ère de la « post-vérité » : fake news, théories du complot, mises en doute de l’autorité scientifique, manipulations diverses des données présentées comme « objectives » notamment sur des dossiers brûlants comme le changement climatique, les avancées de l’IA ou la nature des pandémies, sont devenues si fréquentes qu’ils génèrent désormais de nombreux cris d’alarme, émanant autant des milieux journalistiques qu’académiques. La crise du Covid-19 a ainsi coïncidé avec une infodémie – une épidémie d’informations douteuses, soupçons et révélations « cachés par les médias officiels » sur l’origine du virus, la gestion politique de la crise et ses véritables objectifs – qui n’est pas sans rappeler les « fausses nouvelles » et les rumeurs se propageant en temps de guerre, chères à Marx Bloch1. Les réseaux sociaux, inconnus de l’historien, n’arrangent certes pas les choses : on peut montrer facilement que, sur Twitter ou WhatsApp, les fausses nouvelles se répandent à une vitesse bien supérieure à celle des informations « vérifiées », et touchent dix fois plus d’internautes (p. 39). Face à ce déferlement, conduisant à un diagnostic de crise maintes fois évoqué, que faire ? Un mur d’incompréhension et de méfiance réciproque, voire une véritable guerre de sourds, semblent s’être élevés entre un « public » informe et influençable et des « experts » incapables de se faire entendre. Certains, parmi ces derniers, ont proclamé une nouvelle croisade des Lumières contre la « vague d’irrationalité ». Il s’agira alors de réaffirmer sans hésiter la confiance en une recherche scientifique libre d’intérêts et d’émotions, et dédiée à la seule révélation des faits indiscutables (ex : Emmanuel Macron justifiant les choix politiques pris au cours de la pandémie de Covid-19 par la fiabilité de l’expertise) ; de dénoncer les « biais cognitifs » rendant l’opinion publique inadaptée à la complexité du monde contemporain (ex : le controversé Rapport Bronner « Les lumières à l’ère du numérique »2, qui fait l’objet d’un long développement, pp. 42-47) ; ou encore de renforcer l’étanchéité entre une science neutre et impartiale et l’opinion en recourant à des arguments… de bon sens, comme les pourfendeurs de l’irrationalité au cours de la « guerre de science » qui opposa les « sciences dures » aux sciences humaines dans les années 1990, avec comme résultat de donner une image de l’activité scientifique complètement « hors sol » (cf. chap. 2, pp. 59-72).
Loin de se rallier à « l’armée de la raison », Bernadette Bensaude-Vincent et Gabriel Dorthe renvoient dos-à-dos les publics crédules et les experts tout-puissants : « La méfiance des croisés de la raison à l’égard du public est l’image en miroir de la méfiance du public à l’égard des sciences » (p. 14). Les raisons sont exposées tout au long de la première partie du livre (chapitres 1 à 3). D’abord, les deux camps se fondent sur une même image irréaliste de la science comme entreprise libre et désintéressée qui n’a rien à voir avec le fonctionnement réel et actuel de la recherche scientifique dans la soi-disant « économie de la connaissance », où la production court-termiste de savoirs opérationnels prime sur la « recherche fondamentale » (cf. pp. 98-113). Le concept d’infodémie, par exemple, passe sous silence le fait que les revues scientifiques et les chercheurs eux-mêmes sont noyés sous la productivité débordante et pléthorique imposée par le dogme dominant du « publish or perish » (p. 40)3. Deuxièmement, les « complotistes » et les « experts » se renvoient les mêmes accusations d’irrationalité dans leurs marches respectives vers une vérité qui existerait en dehors de tout procès de construction : « En mettant face à face les arguments des deux bords, on découvre d’étranges similitudes dans les postures comme dans l’ambition de détenir la vérité nue, enfin dévoilée, dégagée de la gangue des obstacles et des préjugés » (p. 34). Troisièmement, les deux camps ont une tendance malsaine à décontextualiser les résultats de la recherche scientifique, plus particulièrement en ce qui concerne les finalités politiques de l’expertise. Se centrant sur le cas de la France, l’intéressant chapitre 3 montre la lente construction de l’imaginaire scientiste « comme un acteur politique à part entière, une persona » (p. 90) qui lie le mérite et le progrès, immunise les institutions contre les contestations citoyennes et devient un instrument performatif permettant d’imposer la décision et écraser les visions alternatives.
La deuxième partie s’emploie à déconstruire l’imaginaire mythologique de la « science pure », montrant d’abord que les soupçons à l’égard de l’objectivité de certains résultats sont justifiés, dans le contexte du régime technoscientifique où la conception de la vérité répond moins à l’idée d’adéquation qu’à des enjeux pratiques d’efficacité et de marchandisation. Soit la notion de « service écosystémique », par exemple : en traduisant les services que les écosystèmes rendent à l’humanité, elle devrait permettre de quantifier les fonctions de sol mais aussi leur degré de pollution, en enclenchant une prise de conscience écologique et des mesures compensatoires permettant de protéger la biodiversité (pp. 113-116). Pourtant, elle conduit aussi à démembrer des écosystèmes qui évoluent selon des dynamiques précaires et incertaines, et elle méconnait la valeur intrinsèque des entités naturelles. Ainsi, un instrument apparemment neutre au service de la décision se révèle d’une part chargé d’impensés, de l’autre abstrait et inefficace. De même, l’objectivité des sciences « basées sur la preuve » (evidence-based)se révèle dépendante d’objectifs collectifs. Une notion telle que celle d’« Anthropocène », fondée sur la convergence de plusieurs courbes exponentielles (population, concentration atmosphérique de CO2, Biodiversité, PIB réel, nombre de restaurants McDo, etc.) vise aussi à créer un consensus nécessaire pour l’action (pp. 128-132). Ce que visent les sciences du climat, ou encore l’épidémiologie, ce sont des scénarios, plus que des « purs faits », lesquels ne sont pas non plus les seuls prétendants à la vérité, puisque la décision implique des dimensions éthiques, économiques ou politiques…
Les processus de production de la connaissances sont donc « intriqués de valeurs et d’ambitions morales » (p. 135). Si les efforts pour réduire l’incertitude soulèvent la méfiance du public, c’est que le désaccord est plus profond et porte sur des valeurs comme le progrès, l’innovation ou la compétition, qui cadrent la recherche tout en étant de plus en plus contestés par les communautés scientifiques elles-mêmes (que l’on pense par exemple aux appels à « bifurquer », voire à déserter sinon à « saboter » de l’intérieur le régime technoscientifique). Le cas de la 5G est emblématique de ce propos : non seulement les opposants pratiquent d’autres tests et obtiennent d’autres mesures, mais encore iels contestent les impératifs de croissance économique et de compétitivité mis en avant, soulignant les effets rebonds sur la consommation d’énergie et l’empreinte écologique, voire le projet de société sous-tendu par ces technologies. Même lorsque l’opposition citoyenne se nourrit de théories fantaisistes telles que sur les « chemtrails », elles pointent le sentiment d’un déséquilibre croissant entre la représentation démocratique et le pouvoir des lobbies s’appuyant sur l’expertise techno-scientifique. Ce genres de contestations, loin d’être la lubie d’un communautarisme amish4, révèlent que les « appels quasi disciplinaires à la rationalité dans les controverses récentes (5G et vaccins en particulier) opèrent un tri a priori et implicite entre les éléments dignes de considération pour la délibération publique et ce qui doit pouvoir être négligé » (p. 148).
Comment tracer, dès lors, la frontière entre préoccupations éthiques et politiques, et fantaisies complotistes ? Comment construire un débat public sur les enjeux techno-sociétaux sans que cela prenne la forme de la moquerie ou d’une inoculation autoritaire de « vérité scientifique » à un public récalcitrant ? Plus que de rejeter les désaccord hors des frontières de la Science, il s’agit d’intensifier les controverses, re-politiser et re-contextualiser la production scientifique, mais surtout promouvoir une nouvelle culture de l’expertise où la méfiance mutuelle devient défiance. Loin d’identifier méfiance et défiance5, Bensaude-Vincent et Dorthe définissent cette dernière comme une « attitude prudente, structurée et relationnelle, qui tente de dépasser le rejet méfiant pour le transformer en proposition positive » (p. 156). Cela suppose de créer une nouvelle alliance entre chercheurs et citoyens, autour de la figure de l’activiste qui, à la différence du militant s’enfermant dans une guerre de position, « cherche à activer d’autres possibles dans son milieu spécifique » notamment en élargissant le cercle des interlocuteurs pour « faire exister des définitions alternatives des problèmes posés » (p. 176).
Pour que cela soit possible, il faudrait d’une part que les sciences assument leur caractère de savoirs situés, de l’autre que les tenants du « savoir officiel » acceptent d’être mis à l’épreuve par les savoirs populaires (p. 192). Seule cette double transformation pourrait permettre de dépasser l’opposition sachants/non-sachants ainsi que l’éloignement entre les enjeux politique de justice sociale et la vérité désintéressée de la science. Le dernier chapitre est ainsi articulé en cinq proposition-invitations visant à construire cette culture de la défiance, notamment dans les milieux scientifiques : une épistémologie civique attentive aux circonstances locales, l’invitation à multiplier et déplier les récits en privilégiant ceux qui augmentent la puissance d’agir des acteurs, l’attention aux savoirs vernaculaires, notamment dans les situations d’incertitudes ouvertes par des objets comme le virus SARS-COV-2, l’encouragement à un activisme visant à réévaluer les critères de validation de ce qui compte et de ce qui ne compte pas à l’aune de la question de l’indispensable, et enfin, le goût de l’expérimentation collective visant à reprendre la main sur un protocole expérimental trop souvent monopolisé par les « spécialistes ».
On regrettera toutefois que le livre n’explicite pas à qui s’adressent ses invitations, ni quelles sont les normes d’une expertise de qualité, ni ne précise ce que sont les enjeux d’une décision en situation controversée. Les travaux de Philippe Roqueplo auraient pu être davantage mobilisés, qui distinguait par exemple les enjeux de l’expertise « confidentielle » (un acteur cherchant à cautionner ses positions) de ceux de l’expertise « publique » (l’expert pris dans une controverse à acteurs multiples)6. Roqueplo prône un modèle de preuve judiciaire7, que les auteurs du livre écartent curieusement sans réellement le justifier (p. 23). Pourquoi ne pas avoir fait davantage appel à l’important savoir accumulé par l’INRAE en termes d’expertise collective8 ? Et ne peut-on tirer aucun enseignement général des conférences de citoyens et autres exercices de démocratie participative ? Bref, on pourra regretter que le livre ne soit pas allé plus loin dans l’exploration du rapport entre contestation de l’autorité scientifique et crise de la démocratie. Mais la proposition d’une culture de la défiance reste un acquis original et positif de ce livre jamais difficile à lire, faisant un grand usage de cas et d’exemples, et au final généreux de propositions et d’optimisme.
1Marc Bloch, Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, Revue de Synthèse Historique, n° 33, 1921, pp. 17-39, re-édité par Allia, Paris, 2019.
2https://www.vie-publique.fr/rapport/283201-lumieres-l-ere-numerique-commission-bronner-desinformation
3Aux États-Unis le système actuel de la recherche scientifique fondé sur la publication à tout prix, le classement bibliométrique, l’usage du facteur d’impact et l’évaluation par le pairs fait l’objet des critiques depuis plus de dix ans, cf. par exemple https://sfdora.org/read/.
4https://www.latribune.fr/technos-medias/telecoms/macron-defend-la-5g-ironisant-sur-le-modele-amish-et-le-retour-a-la-lampe-a-huile-857207.html
5C’est l’erreur que l’on pourrait reprocher à Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance. Comment le modèle Français s’autodétruit, Paris, Éditions de la rue d’Ulm, 2007.
6Philippe Roqueplo, Entre savoir et décision, l’expertise scientifique, Paris, INRA Éditions, 1997, chap. 4.
7Ibid., p. 53.
8Catherine Donnars et Anaïs Tibi, Principes de conduite des expertises scientifiques collectives et des études à INRAE. L’expertise en éclairage des politiques publiques et du débat public, INRAE, 2021.