A l’île de la Réunion, les planteurs de canne à sucre aux prises avec la réduction des pesticides
Erwan Molinié, doctorant en sociologie, LCSP / Université Paris-Cité.
Résumé. Dans cette première contribution à la rubrique « Lamayaz », Erwan Molinié, doctorant réunionnais en sociologie à l’université Paris-Cité, nous propose un regard photographique et biographique sur les enjeux de transition écologique liés à l’usage des pesticides dans la culture de la canne à sucre à l’île de la Réunion. Les photos présentées ainsi que les extraits d’entretiens qui les accompagnent sont issus d’une série d’enquêtes de terrain réalisées entre 2020 et 2023 dans le cadre de son travail de thèse sur l’exposition des travailleurs de la canne à sucre aux pesticides à la Réunion.
C’est une véritable bataille à laquelle se livrent les planteurs de canne à sucre et les « mauvais herbes » à l’île de la Réunion. Qu’il s’agisse du bien nommé Panicum maximum jacq (le fataque), de Rottboeillia cochinchinensis (le fataque duvet), de Cynodon dactylon (le chien dent fil de fer) ou encore de Sorghum arundinaceum (ou maïs cafre), toutes ces plantes ont pour caractéristique d’être considérées comme des « mauvaises herbes », des concurrentes de la canne à sucre qui doivent être éliminées. La gestion de cet enherbement est cruciale pour le planteur. S’il ne parvient pas à le gérer, il prend le risque de voir son rendement dégringoler, et donc de perdre la quasi-totalité de son revenu. Pour lutter contre cette « invasion », il doit faire « le choix des armes » comme le titre le magazine spécialisé Carocanne de juillet 2011 à propos du désherbage de la canne à sucre.
Ces « armes », ce sont principalement les herbicides chimiques tels le 2-4D (un des herbicides principalement utilisé en canne à sucre), le glyphosate ou encore le S-métolachlore qui annihilent les graines et les herbes indésirables. Pourtant, malgré cette lutte chimique qui leur est imposée, les « mauvaises herbes » « résistent », elles « luttent » comme nous l’explique ce planteur : « Les mauvaises herbes elles s’habituent à ces matières actives là. En fait ça fait bientôt 35 ans voir même plus qu’on utilise les mêmes matières actives dans nos champs. Et ben on a développé des graines qui résistent à ce désherbant. C’est notre faute hein, je te dis franchement c’est notre faute. Parce que mauvaises pratiques agricoles. ». Les mauvaises herbes auront-elles raison de la filière canne à sucre à la Réunion ?


« Regarde un champ de canne. Dès que tu vois un peu autre chose, c’est des mauvaises herbes. Ça peut-être du fataque, nom latin panicum maximum, ça porte bien son nom. Donc l’enherbement, c’est un énorme problème ».


Afin de se prémunir des risques liés à l’usage des pesticides les agriculteurs doivent aujourd’hui porter des équipements de protection individuels (EPI) censés garantir leur protection. Avant la mise en place de ces réglementations, les travailleurs réunionnais ont longtemps été livrés à eux-mêmes, sans la moindre information quant à la dangerosité de ces produits. Ils étaient de fait surexposés, comme nous l’explique ce planteur dans cet extrait d’entretien pour le moins glaçant :
« tout ce qui était protection individuelle ça n’existait pas. À l’époque ils avaient encore les appareils à dos en cuivre-là. Mais ça fuyait ça. Vu que ça fuyait, ben ça coulait dans ton dos. Ça descendait et ça fait que tout tes vêtements étaient mouillés. Ben ça c’était tous les jours. Tous les jours tu as un bain d’eau plus 2-4D. J’ai commencé à m’interroger quand mon grand-père est décédé d’un cancer du colon. Pas que lui d’ailleurs, toute sa génération, une trentaine de personnes on va dire, même cancer. Ils étaient tous colons chez… Ils travaillaient tous de la même façon, c’est-à-dire pieds-nus, un petit pantalon kaki, une chemise manche longue pour pas que la paille de canne les coupe, une cigarette dans la bouche, un chapeau sur la tête et un appareil a dos pour épandre du désherbant toute la journée. Toute la journée ! Et en même temps là ça fume et tout là hein. Après ils posaient l’appareil, ils mangeaient, ils remettaient l’appareil et ça repartait ».
Ce récit rejoint l’interrogation de cet autre planteur :
« Combien d’agriculteurs sont morts avec les désherbants ? C’est ça qu’ils disent pas. Ils te disent il faut revenir à l’ancienne, mettre moins de pesticides pour préserver… ton sol déjà parce qu’on a tué notre sol finalement. Faut préserver le sol mais moi je dis qu’il faut préserver les gens aussi. Je me dis tout le désherbant que je mets… Quand t’en mets tu peux avoir une combinaison ou pas, ça passe toujours un peu à travers. Au final je mets plus de combinaison ».
À la Réunion, peu de planteurs de canne à sucre portent les EPI. Selon un rapport de la DAAF, 64% d’entre eux ne portent jamais d’équipements complets et 12% n’en portent qu’occasionnellement. Quand bien même ils s’équiperaient parfaitement, les travaux menés dans le cadre de « l’alerte EPI » ont démontré l’inefficacité des combinaisons et l’illusion entretenue par les modalités d’évaluation apriori des risques. Pour l’heure, aucun agriculteur réunionnais n’a pu avoir une reconnaissance de maladie professionnelle liée à l’usage des pesticides. À quand la fin du déni ?

« Mi mor pou la kann ». « Je meurs pour la canne ». Ces mots, ce sont ceux tenus – avec détermination et un semblant d’humour – par ce cannier allongé sur la photo durant les mobilisations concernant la renégociation de la « Convention canne » en juin 2022. Cette convention tripartite entre les représentants des planteurs, l’État, et l’usinier Tereos, fixe notamment le prix d’achat de la tonne de canne pour les 5 années qui suivent sa signature. Dans ce cadre, les planteurs se sont mobilisés en vue d’obtenir une revalorisation du prix d’achat de la tonne de canne dans un contexte de forte augmentation de leurs coûts de productions. Si ce cannier se dit lui prêt à « mourir pour la canne », d’autres scandent pendant ces mobilisations « si on y arrive plus on aura qu’à se suicider. On prend un coup de 2-4-D et fini ».
Ces propos que j’ai pu entendre durant ces manifestations illustrent avec force le profond désarroi ressenti par une partie de la profession qui se sent de plus en plus précarisée et plongée dans l’incertitude. Les enjeux liés aux retraits de certaines molécules herbicides participent aujourd’hui à entretenir cette incertitude. Car si certains des herbicides comme le 2-4D ou le glyphosate venaient à être interdits cela marquerait la fin de la filière canne selon ces planteurs interrogés sur la question : « on peut pas. Toi en tant que doctorant tu peux leur dire hein. Qu’il y a des agriculteurs qui te disent les yeux dans les yeux, que sans 2-4D et sans glyphosate à la Réunion on ne peut pas faire de la canne. C’est pas compliqué hein. C’est pas possible ». Comme le dit cet autre planteur : « (…) sachant bien que dans l’état actuel des choses, certains produits on ne peut pas les enlever ou on arrête. Si on a pas ça on arrête, on arrête, on arrête le sucre, c’est clair ! ».

Afin de faire face à la réduction du nombre de molécules herbicides autorisées, un ensemble de techniques alternatives au désherbage chimique de la canne à sucre sont expérimentées par plusieurs organismes locaux comme le centre de recherche Ercane ou le CIRAD. Désherbage mécanique, désherbage thermique, utilisation de plantes de services, les planteurs de cannes ont à leur disposition plusieurs « alternatives » afin de réduire l’usage d’herbicides. Mais si ces techniques sont fonctionnelles en conditions expérimentales, leur réplicabilité et leur transfert en contexte réel est plus complexe. Un technicien agricole nous le résume parfaitement :
« dans l’ensemble, c’est très compliqué de leur faire s’approprier la pratique, parce qu’encore une fois ils ont une manière de faire qui fonctionne aujourd’hui, faire ce qu’on fait en désherbage alternatif c’est une prise de risque, pourquoi ? Parce que ça marche pas à tous les coups, on a pas la même efficacité que les herbicides, les herbicides ça a été, comment dire… c’est un produit, on va pas dire miracle mais c’est facile ».
Si les pesticides constituent une garantie d’efficacité pour le planteur ce n’est pas nécessairement le cas des techniques alternatives et notamment du désherbage mécanique comme l’explique cet autre technicien : « Aujourd’hui on leur demande de faire du désherbage mécanique, c’est-à-dire d’acheter des outils, de les adapter. Mais ils peuvent pas les utiliser partout parce que il y a des cailloux, il y a des pentes. Si l’agriculteur dit ok, je réduis mes herbicides, je test des pratiques alternatives, ça coûte plus cher que d’acheter un bidon et de traiter sur du matériel qu’ils ont déjà. C’est moins efficace et c’est plus compliqué. Donc le transfert est très compliqué ». Les difficultés liées à la mise en place de techniques alternatives au désherbage chimique de la canne à sucre à la Réunion dessinent aujourd’hui les contours d’une situation de dépendance et d’une impasse sociotechnique à laquelle est confrontée la filière. En l’absence d’alternative généralisable au désherbage chimique les planteurs de canne à sucre de l’île de la Réunion sont-ils condamnés à s’intoxiquer pour vivre ?