Pourquoi l’écosocialisme ?
Michael Löwy est membre du Comité de Coordination du Global Ecosocialist Network, directeur de recherche émérite au CNRS, auteur notamment de Étincelles écosocialistes (Amsterdam, 2024) et de Romantisme anticapitaliste et nature, avec Robert Sayre (Payot, 2022).
Capitalisme et crise écologique
La civilisation capitaliste contemporaine est en crise. L’accumulation illimitée du capital, la marchandisation de tout, l’exploitation impitoyable du travail et de la nature, et la catastrophe écologique qui en découle sapent les bases d’un avenir durable, mettant ainsi en danger la survie même de l’espèce humaine. Le système capitaliste, une machine de croissance économique propulsée par les combustibles fossiles depuis la révolution industrielle, est le responsable du changement climatique et de la crise écologique plus large sur la planète. Sa logique irrationnelle d’expansion et d’accumulation sans fin, conduit la planète au bord de l’abîme.
Le « capitalisme vert » – la stratégie consistant à réduire l’impact environnemental tout en maintenant les institutions économiques dominantes – offre-t-il une solution ? L’invraisemblance d’un tel scénario de réforme politique est illustré de la manière la plus frappante par l’échec d’un quart de siècle de conférences internationales – les COP visant à traiter le changement climatique. Les forces politiques engagées dans l’« économie de marché » capitaliste qui ont créé le problème ne peuvent être à l’origine de la solution.
La récente COP 28 (Dubaï, 2023), réunissant les gouvernements de la planète, illustre parfaitement l’impossibilité d’une solution à la crise dans les limites du système. À la place de mesures concrètes dans les prochaines 5-10 années – condition nécessaire, selon les scientifiques, pour éviter une réchauffement de la planète qui dépasse les 1,5°C – on a eu droit à des promesses mirifique de « neutralité carbone » pour 2050… À la place d’engagements précis et chiffrés d’immédiate suspension de l’exploitation de nouvelles sources d’énergie fossile (charbon, pétrole) on a eu droit à de vagues promesses de réduire leur consommation.
En définitive, le défaut fatal du capitalisme vert réside dans le conflit entre la micro-rationalité du marché capitaliste, avec son calcul myope des profits et des pertes, et la macro-rationalité de l’action collective pour le bien commun. La logique aveugle du marché résiste à une transformation énergétique rapide pour s’éloigner de la dépendance aux combustibles fossiles : elle est en contradiction intrinsèque avec la rationalité écologique. Il ne s’agit pas d’accuser les « mauvais » capitalistes écocidaires, par opposition aux « bons » capitalistes verts ; la faute en revient à un système ancré dans une concurrence impitoyable et une course au profit à court terme qui détruit l’équilibre de la nature.
Une politique écologique qui fonctionne dans le cadre des institutions et des règles dominantes de l’« économie de marché » ne parviendra pas à relever les profonds défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés. Les écologistes qui ne reconnaissent pas que le « productivisme » découle de la logique du profit sont voués à l’échec – ou, pire, à être absorbés par le système. Les exemples abondent. L’absence d’une position anticapitaliste cohérente a conduit la plupart des partis verts européens – notamment en France, en Allemagne, en Italie et en Belgique – à devenir de simples partenaires « éco-réformistes » de la gestion néo-libérale, ou sociale-libérale, du capitalisme par les gouvernements.
Bien plus qu’une illusoire réforme du système , ce qu’il faut, c’est l’émergence d’une civilisation sociale et écologique fondée sur une nouvelle structure énergétique et sur un ensemble de valeurs et de modes de vie post-consuméristes : l’écosocialisme. La réalisation de cette vision ne sera pas possible sans une planification et un contrôle publics des « moyens de production », c’est-à-dire les installations, les machines et les infrastructures.
Pourquoi les socialistes doivent être des écologistes
La survie de la société civilisée, et peut-être d’une grande partie de la vie sur la planète, est en jeu. Une théorie ou un mouvement socialiste qui n’intègre pas l’écologie comme élément central de son programme et de sa stratégie est anachronique et inefficace.
Le changement climatique représente l’expression la plus menaçante de la crise écologique planétaire, posant un défi sans précédent historique. Si l’on laisse les températures mondiales dépasser de plus de 1,5°C les niveaux préindustriels, les scientifiques prévoient des conséquences de plus en plus graves, comme une élévation du niveau de la mer si importante qu’elle risquerait de submerger la plupart des villes maritimes, de Dacca au Bangladesh à Amsterdam, Venise ou New York. La désertification à grande échelle, la perturbation du cycle hydrologique et de la production agricole, l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des phénomènes météorologiques et la disparition des espèces sont autant de menaces. Nous sommes déjà à 1,1°C. À partir de quelle augmentation de température – 4,5° ou 6°C – atteindrons-nous un point de basculement au-delà duquel la planète ne pourra plus supporter la vie civilisée, voire deviendra inhabitable ?
Il est particulièrement inquiétant de constater que les effets du changement climatique s’accumulent à un rythme beaucoup plus rapide que prévu par les climatologues, qui, comme presque tous les scientifiques, ont tendance à être très prudents. L’encre d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat est à peine sèche que l’augmentation des impacts climatiques le rend trop optimiste. Alors que l’accent était autrefois mis sur ce qui se passera dans un avenir lointain, l’attention se porte de plus en plus sur ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui et dans les années à venir.
Certains socialistes reconnaissent la nécessité d’intégrer l’écologie, mais s’opposent au terme “écosocialisme”, arguant que le socialisme inclut déjà l’écologie, le féminisme, l’antiracisme et d’autres fronts progressistes. Cependant, le terme écosocialisme, en suggérant un changement décisif dans les idées socialistes, est porteur d’une signification politique importante. Premièrement, il reflète une nouvelle compréhension du capitalisme en tant que système basé non seulement sur l’exploitation mais aussi sur la destruction – la destruction massive des conditions de vie sur la planète. Deuxièmement, l’écosocialisme élargit la signification de la transformation socialiste au-delà d’un changement de propriété, à une transformation civilisationnelle de l’appareil productif, des modèles de consommation et de l’ensemble du mode de vie. Troisièmement, le nouveau terme souligne le regard critique qu’il porte sur les expériences du vingtième siècle menées au nom du socialisme.
Le socialisme du vingtième siècle, dans ses tendances dominantes (la social-démocratie et le communisme de style soviétique), était, au mieux, inattentif à l’impact humain sur l’environnement et, au pire, carrément méprisant. Les gouvernements ont adopté l’appareil productif capitaliste occidental dans un effort effréné de « développement », sans se rendre compte des coûts négatifs considérables de la dégradation de l’environnement. L’Union soviétique en est un parfait exemple. Les premières années qui ont suivi la révolution d’Octobre ont vu se développer un courant écologique, et un certain nombre de mesures visant à protéger l’environnement ont effectivement été adoptées. Mais à la fin des années 1920, avec le processus de bureaucratisation stalinienne en cours, un productivisme insensible à l’environnement a été imposé dans l’industrie et l’agriculture par des méthodes totalitaires, tandis que les écologistes étaient marginalisés ou éliminés. L’accident de Tchernobyl en 1986 est un emblème dramatique des conséquences désastreuses à long terme.
Changer qui possède la propriété sans changer la façon dont cette propriété est gérée est une impasse. Le socialisme doit placer la gestion démocratique et la réorganisation du système productif au cœur de la transformation, ainsi qu’un engagement ferme envers la gestion écologique.
On peut considérer Karl Marx comme un des précurseurs de l’écosocialisme. L’image un peu caricaturale d’un Marx « prométhéen », productiviste, indifférent aux enjeux de l’environnement, véhiculée par certains écologistes, pressés de « remplacer le paradigme rouge par le vert », a perdu beaucoup de sa crédibilité. Le pionnier dans la redécouverte de la dimension écologique chez Marx et Engels a été sans conteste John Bellamy Foster, avec son ouvrage Marx’s Ecology. Materialism and Nature1, qui met en évidence les analyses de Marx sur la « rupture du métabolisme (Riss des Stoffwechsels) » entre les sociétés humaines et l’environnement naturel, provoquée par le capitalisme. Bellamy Foster a transformé la Monthly Review, une des plus importantes publications de la gauche nord-américaine, en une revue eco-marxiste, et a suscité l’essor de toute une école de pensée marxiste, autour de la thématique du metabolic rift, qui inclue des auteurs aussi importants que Brett Clark, Ian Angus, Paul Burkett, Richard York, et plusieurs autres. On peut critiquer Bellamy Foster pour sa lecture de Marx comme un écologiste engagé, depuis ses écrits de jeunesse jusqu’à ses derniers travaux, sans prendre en considération des textes ou des passages qui relèvent d’une logique productiviste ; mais on ne peut pas mettre en doute l’importance, la nouveauté, la profondeur de ses écrits.
Proche de cette école de pensée – son premier livre, La Nature contre le Capital. L’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital2, fut publié originairement en 2017 par Monthly Review Press – le jeune chercheur japonais Kohei Saito va se distinguer par une interprétation plus nuancée des écrits de Marx. Il montre, aussi bien dans ce premier livre que dans le suivant3, que la réflexion de Marx sur l’environnement n’est pas un tout homogène. Il ne traite pas les écrits de Marx comme un ensemble systématique d’écrits, défini, du début à la fin, par un fort engagement écologique (selon certains), ou une forte tendance non écologique (selon d’autres) mais comme une pensée en mouvement. Certes, on peut déceler des éléments de continuité dans la réflexion de Marx sur la nature, mais on y trouve aussi des changements et des réorientations très significatifs. En outre, comme le suggère le sous-titre du livre de 2017, ses réflexions critiques sur la relation entre l’économie politique et l’environnement naturel sont « inachevées ». D’où la nécessité, pour les écosocialistes, ou les éco-marxistes, de développer théorie et une pratique capables de répondre aux défis de l’Anthropocène au XXIe siècle.
Une des sources importantes de la culture écosocialistes est la critique romantique du capitalisme. Le romantisme n’est pas une « école littéraire » mais une vision du monde, présente dans tous les champs de la culture : littérature, art, poésie, religion, philosophie, historiographie, théorie politique et même l’économie politique : Lénine avait polémiqué en 1896 contre « le romantisme en économie politique » … Le romantisme n’est pas une « époque », mais s’étend depuis le 18e siècle (Rousseau !) jusqu’à aujourd’hui. La vision du monde romantique est une protestation culturelle contre la civilisation capitalise, ou la société bourgeoise moderne, au nom du passé pré-capitaliste ; une révolte contre le désenchantement du monde, la réduction de toutes les valeurs au calcul monétaire, la marchandisation des rapports sociaux et… la destruction de la nature. Tandis que les romantiques rétrogrades rêvent d’un retour au passé, les romantiques révolutionnaires proposent un détour par le passé vers l’avenir émancipé. Plusieurs des pionniers de l’écosocialisme sont des « marxistes romantiques » : par exemple, William Morris, notamment dans son roman utopique Nouvelles de Nulle Part (1896), ou, au XXee siècle, Raymond Williams, le fondateur des Cultural Studies et un de premiers partisans d’un socialisme écologique4.
Écosocialisme et planification écologique
Le cœur de l’écosocialisme est le concept de planification écologique démocratique, dans lequel la population elle-même, et non le « marché », ou les banquiers et industriels, ou un Politburo bureaucratique, prend les principales décisions concernant l’économie. Au début de la transition vers ce nouveau mode de vie, avec son nouveau mode de production et de consommation, certains secteurs de l’économie doivent être supprimés (par exemple, l’extraction des combustibles fossiles impliqués dans la crise climatique) ou restructurés, tandis que de nouveaux secteurs sont développés.
En définitive, une telle vision est inconciliable avec le contrôle privé des moyens de production. En particulier, pour que les investissements et l’innovation technologique servent le bien commun, la prise de décision doit être retirée aux banques et aux entreprises capitalistes qui dominent actuellement, et placée dans le domaine public. C’est alors la société elle-même, et non une petite oligarchie de propriétaires ou une élite de techno-bureaucrates, qui décidera démocratiquement quelles lignes de production doivent être privilégiées, et quelles les ressources doivent être investies dans l’éducation, la santé ou la culture. Les décisions majeures sur les priorités d’investissement – comme la fermeture de toutes les centrales au charbon ou l’orientation des subventions agricoles vers la production biologique – seront prises par un vote populaire direct. Les autres décisions, moins importantes, seraient prises par des organes élus, à l’échelle nationale, régionale ou locale.
Contrairement à ce que prétendent les apologistes du capitalisme, la planification écologique démocratique apporte en fin de compte plus de liberté, et non moins, pour plusieurs raisons. Premièrement, elle offre une libération des « lois économiques » réifiées du système capitaliste qui enchaînent les individus dans ce que Max Weber appelait une « cage de fer ». Deuxièmement, l’écosocialisme propose une augmentation substantielle du temps libre. La planification et la réduction du temps de travail sont les deux étapes décisives vers ce que Marx appelait « le royaume de la liberté ». Une augmentation significative du temps libre est, en effet, une condition de la participation des travailleurs à la discussion et à la gestion démocratique de l’économie et de la société. Enfin, la planification écologique démocratique représente l’exercice par une société entière de sa liberté de contrôler les décisions qui affectent son destin. Si l’idéal démocratique n’accorde pas le pouvoir de décision politique à une petite élite, pourquoi le même principe ne s’appliquerait-il pas aux décisions économiques ?
Sous le capitalisme, la valeur d’usage – la valeur d’un produit ou d’un service pour le bien-être – n’existe qu’au service de la valeur d’échange, ou valeur sur le marché. Ainsi, dans la société capitaliste, de nombreux produits sont socialement inutiles ou conçus pour devenir rapidement inutilisables (« obsolescence planifiée ») : le seul critère est la maximisation du profit. En revanche, dans une économie écosocialiste planifiée, la valeur d’usage serait le seul critère de production des biens et des services, avec des conséquences économiques, sociales et écologiques considérables.
La planification se concentrerait sur les grandes décisions économiques, et non sur les décisions à petite échelle qui pourraient affecter les restaurants locaux, les épiceries, les petits magasins ou les entreprises artisanales. Il est important de noter qu’une telle planification est compatible avec l’autogestion par les travailleurs de leurs unités de production. La décision, par exemple, de transformer une usine de production d’automobiles en usine de production d’autobus et de tramways serait prise par la société dans son ensemble, mais l’organisation interne et le fonctionnement de l’entreprise seraient gérés démocratiquement par ses travailleurs. On a beaucoup discuté du caractère « centralisé » ou « décentralisé » de la planification, mais le plus important est le contrôle démocratique à tous les niveaux – local, régional, national, continental ou international. Par exemple, les problèmes écologiques planétaires tels que le réchauffement de la planète doivent être traités à l’échelle mondiale, et nécessitent donc une forme de planification démocratique mondiale. Cette prise de décision démocratique intégrale est tout le contraire de ce qui est habituellement décrit, souvent avec dédain, comme une « planification centrale », puisque les décisions ne sont pas prises par un « centre » quelconque, mais décidées démocratiquement par la population concernée à l’échelle appropriée.
Un débat démocratique et pluraliste aurait lieu à tous les niveaux. Par le biais de partis, de plates-formes ou d’autres mouvements politiques, des propositions variées seraient soumises au peuple, et des délégués seraient élus en conséquence. Cependant, la démocratie représentative doit être complétée – et corrigée – par la démocratie directe, grâce à laquelle les gens choisissent – au niveau local, national et, plus tard, mondial – parmi les grandes options sociales et écologiques. Les transports publics doivent-ils être gratuits ? Les propriétaires de voitures privées devraient-ils payer des taxes spéciales pour subventionner les transports publics ? L’énergie solaire doit-elle être subventionnée afin de concurrencer l’énergie fossile ? La semaine de travail devrait-elle être réduite à 30 heures, 25 heures ou moins, avec la réduction de la production que cela implique ?
La transition du progrès destructeur capitaliste vers l’écosocialisme est un processus historique, une transformation révolutionnaire permanente de la société, de la culture et des mentalités. La réalisation de cette transition conduit non seulement à un nouveau mode de production et à une société égalitaire et démocratique, mais aussi à un mode de vie alternatif, une nouvelle civilisation écosocialiste, au-delà du règne de l’argent, au-delà des habitudes de consommation artificiellement produites par la publicité, et au-delà de la production illimitée de marchandises inutiles et/ou nuisibles à l’environnement. Un tel processus de transformation dépend du soutien actif de la grande majorité de la population à un programme écosocialiste. Le facteur décisif dans le développement de la conscience socialiste et de la conscience écologique est l’expérience collective de la lutte, depuis les confrontations locales et partielles jusqu’au changement radical de la société globale dans son ensemble.
La question de la décroissance
Quelles sont les convergences et les désaccords entre l’écosocialisme et le courant de la décroissance, dont l’influence en France n’est pas négligeable ? Les deux partagent le refus du productivisme et du consumérisme, ainsi que la critique radicale de la religion de la « croissance ». Mais du point de vue écosocialiste, le concept de « décroissance » risque de devenir une image inversée de la logique quantitative de la « croissance » : réduction du PIB à la place de son augmentation. Or, ce dont il s’agit c’est d’opérer des choix qualitatifs : certains branches de la production ne sont pas à « décroître » mais à supprimer (par exemple : le nucléaire, les armements, la publicité), d’autres à réduire (la voiture, le camion), d’autres à élargir : agriculture biologique, énergie solaire, éducation, santé. Le terme « décroissance » ne permet pas de rendre compte de cette démarche qualitative.
Serge Latouche est sans doute le plus controversé des « décroissants ». Certes, une partie de ses arguments est légitime : démystification du « développement durable », critique de la religion de la croissance et du progrès, appel à un changement culturel. Mais sa position sur le capitalisme est loin d’être claire : d’une part, il affirme que la décroissance est contre le capitalisme ; de l’autre il critique la position de l’extrême gauche qui « consiste… à attribuer à une entité, “le capitalisme”, la source de tous les blocages » ; cela n’a pas de sens, avance- t-il, puisque « le big brother du grand capital est anonyme » et le système est fondé sur la « servitude volontaire des sujets » ; en fait, ajoute-t-il, le capitalisme comme système est « une création de l’esprit ». Quant au sujet de la transformation désirée, il n’a, bien entendu, rien à voir avec la lutte de classes, ou le combat anti-impérialiste : « acte étant pris de l’adieu au prolétariat et au tiers monde (…) le sujet porteur du projet de décroissance (…) c’est tout le monde en tant que personnes singulières et tout un chacun concret particulier »5. Cependant, au cours des dernières années, on assiste à une convergence entre écosocialisme et décroissance : plusieurs partisans du premier reconnaissent la nécessité d’une réduction globale de la production d’énergie et de marchandises, et plusieurs adeptes de la deuxième se réclament de l’écosocialisme. Une déclaration commune a été publiée par la Monthly Review en 2022, « Pour une décroissance écosocialiste », signé par Giorgio Kallis et Bengi Akbulut (décroissants) et Sabrina Fernandes et moi-même (écosocialistes).
Une décroissance écosocialiste implique avant tout de mettre un terme au gaspillage flagrant des ressources sous le capitalisme, alimenté par la production à grande échelle de produits inutiles et nuisibles. L’industrie de l’armement en est, bien sûr, un exemple dramatique, mais, plus généralement, le but premier de bon nombre des « biens » produits – avec leur obsolescence planifiée – est de générer des profits pour les grandes entreprises. Le problème n’est pas la consommation excessive dans l’abstrait, mais le type de consommation qui prévaut, fondé sur le gaspillage massif et la recherche ostentatoire et compulsive de nouveautés promues par la « mode ». Une nouvelle société orienterait la production vers la satisfaction des besoins authentiques, notamment l’eau, la nourriture, les vêtements, le logement et les services de base tels que la santé, l’éducation, les transports et la culture.
Il est évident que les pays du Sud, où ces besoins sont très loin d’être satisfaits, doivent poursuivre un plus grand « développement » classique – chemins de fer, hôpitaux, systèmes d’égouts et autres infrastructures. Cependant, plutôt que d’imiter la façon dont les pays riches ont construit leurs systèmes de production, ces pays peuvent poursuivre le développement de façon beaucoup plus respectueuse de l’environnement, notamment par l’introduction rapide d’énergies renouvelables. Alors que de nombreux pays pauvres devront accroître leur production agricole pour nourrir des populations affamées et en pleine croissance, la solution écosocialiste consiste à promouvoir des méthodes d’agroécologie ancrées dans les unités familiales, les coopératives ou les fermes collectives à grande échelle, et non les méthodes destructrices de l’agrobusiness industrialisé impliquant des apports intensifs de pesticides, de produits chimiques et d’OGM6.
Dans le même temps, la transformation écosocialiste mettrait fin à l’odieux système d’endettement auquel le Sud est aujourd’hui confronté en raison de l’exploitation de ses ressources par les pays industriels avancés ainsi que par les pays en développement rapide comme la Chine. Au lieu de cela, nous pouvons envisager un flux important d’assistance technique et économique du Nord vers le Sud, ancré dans un sens profond de la solidarité et la reconnaissance que les problèmes planétaires nécessitent des solutions planétaires.
Mais comment distinguer les besoins authentiques des besoins artificiels et contre-productifs ? Dans une large mesure, ces derniers sont stimulés par la manipulation mentale de la publicité. Dans les sociétés capitalistes contemporaines, l’industrie de la publicité a envahi toutes les sphères de la vie, façonnant tout, de la nourriture que nous mangeons et des vêtements que nous portons aux sports, à la culture, à la religion et à la politique. La publicité promotionnelle est devenue omniprésente, infestant insidieusement nos rues, nos paysages et nos médias traditionnels et numériques, façonnant des habitudes de consommation ostentatoire et compulsive. De plus, l’industrie publicitaire elle-même est une source de gaspillage considérable de ressources naturelles et de temps de travail, payé en fin de compte par le consommateur, pour une branche de la “production” qui est en contradiction directe avec les besoins socio-écologiques réels. Bien qu’indispensable à l’économie de marché capitaliste, l’industrie publicitaire n’aurait pas sa place dans une société en transition vers l’écosocialisme ; elle serait remplacée par des associations de consommateurs qui veillent et diffusent des informations sur les biens et les services. La modification des habitudes de consommation est un défi éducatif permanent qui s’inscrit dans un processus historique de changement culturel.
L’une des prémisses fondamentales de l’écosocialisme est que, dans une société sans le fétichisme de la marchandise et sans l’aliénation capitaliste, « l’être » primera sur « l’avoir ». Au lieu de rechercher des biens sans fin, les gens chercheront à disposer de plus de temps libre, ainsi que des réalisations personnelles à travers des activités culturelles, sportives, ludiques, scientifiques, érotiques, artistiques et politiques. Rien ne prouve que l’avidité compulsive découle d’une « nature humaine » intrinsèque, comme le suggère la rhétorique conservatrice. Elle est plutôt induite par le fétichisme de la marchandise inhérent au système capitaliste, par l’idéologie dominante et par la publicité. Ernest Mandel résume bien ce point critique : « L’accumulation continuelle de plus en plus de biens […] n’est en aucun cas une caractéristique universelle et même prédominante du comportement humain. Le développement des talents et des inclinations pour eux-mêmes ; la protection de la santé et de la vie ; le soin des enfants ; le développement de riches relations sociales […] deviennent des motivations majeures une fois que les besoins matériels de base ont été satisfaits »7.
Les luttes immédiates et concrètes
La lutte pour un socialisme vert à long terme nécessite de se battre pour des mesures concrètes et urgentes à court terme. Sans se faire d’illusions sur les perspectives d’un « capitalisme propre », le mouvement pour un changement profond doit essayer de réduire les risques pour les personnes et la planète, tout en gagnant du temps pour construire un soutien pour un changement plus fondamental. En particulier, la bataille pour forcer les pouvoirs en place à réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre reste un front essentiel, de même que les efforts locaux pour passer à des méthodes agroécologiques, à l’énergie solaire coopérative et à la gestion communautaire des ressources.
Ces luttes concrètes et immédiates sont importantes en soi, car les victoires partielles sont essentielles pour lutter contre la détérioration de l’environnement et le désespoir face à l’avenir. Mais surtout, ces campagnes peuvent contribuer à élever la conscience écologique et socialiste et à promouvoir le militantisme d’en bas. Tant la prise de conscience que l’auto-organisation sont des conditions préalables et des fondements décisifs pour transformer radicalement le système mondial. La convergence des efforts locaux et partiels en un mouvement anti-systémique mondial global ouvre la voie à la transition vers une nouvelle société et un nouveau mode de vie.
L’écosocialisme fait partie d’un mouvement international : puisque les crises écologiques, économiques et sociales mondiales ne connaissent pas de frontières, la lutte contre les forces systémiques à l’origine de ces crises doit également être mondialisée. De nombreuses intersections significatives apparaissent entre l’écosocialisme et d’autres mouvements, notamment les efforts visant à associer l’écoféminisme et l’écosocialisme en tant que mouvements convergents et complémentaires8. Le mouvement pour la justice climatique réunit l’antiracisme et l’écosocialisme dans la lutte contre la destruction des conditions de vie des communautés victimes de discrimination. Dans les mouvements indigènes, certains leaders sont des écosocialistes, tandis qu’à leur tour, de nombreux écosocialistes considèrent le mode de vie indigène, fondé sur la solidarité communautaire et le respect de Mère Nature, comme une inspiration pour la perspective écosocialiste. De même, l’écosocialisme trouve une voix au sein des mouvements paysans, syndicaux, et autres.
Le pouvoir des élites dirigeantes est indéniable et les forces de l’opposition radicale restent faibles. Mais elles se développent et représentent notre seul espoir d’arrêter le cours catastrophique de la « croissance » capitaliste. Walter Benjamin a défini les révolutions non pas comme la locomotive de l’histoire, à la Marx, mais comme la tentative de l’humanité d’actionner le frein d’urgence avant que le train ne tombe dans l’abîme. Jamais nous n’avons eu autant besoin de saisir ce levier et de poser de nouvelles voies vers une destination différente. L’idée et la pratique de l’écosocialisme peuvent aider à inspirer ce projet historique mondial.
NB. Cet essai parait au moment ou la victoire du Nouveau Front Populaire aux élections législatives de juillet 2024 suscite des grands espoirs, aussi bien sur le terrain des questions sociales que sur celui de la transition écologique. Les prochains mois seront décisifs. La première condition pour un changement effectif, après des décennies d’inaction, c’est que le NFP n’accepte pas de reculer sur son programme.
1John B. Foster, Marx’s ecology. Materialism and nature, New York, Monthly Review Press, 2000
2Kohei Saïto, La nature contre le capital. L’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, Paris, Syllepse / Page 2, 2021
3Kohei Saïto, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea of Degrowth Communism, London & New York, Cambridge University Press, 2022
4 Voir à ce sujet Robert Sayre et Michael Löwy, Romantisme anticapitaliste et nature, Paris, Payot, 2022.
5 Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale. Contresens et controverses sur la décroissance, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2010, pp. 105-111, 181.
6 Via Campesina, un réseau mondial de mouvements paysans, plaide depuis longtemps pour ce type de transformation agricole. Voir https://viacampesina.org/en/.
7 Mandel Ernest, Power and Money : A Marxist Theory of Bureaucracy, Londres, Verso, 1992, p. 206.
8 Voir Ariel Salleh, Ecofeminism as Politics, New York : Zed Books, 1997, ou Capitalism, Nature and Socialism (29, no 1 : 2018) sur « Ecofeminism against Capitalism », avec des essais de Terisa Turner, Ana Isla et d’autres.