Les rapports entre la gauche belge francophone et les enjeux écologiques : tensions, concurrences et clivages

Jonathan Piron est historien et coordinateur du Pôle recherche d’Etopia, centre de recherche et d’animation en écologie politique (Bruxelles). Il est notamment l’auteur, avec Benoît Lechat, d’une histoire du parti belge Ecolo (Ecolo, l’écologie de l’action politique, Etopia, 2021).


Introduction

Loin d’avoir été un long fleuve tranquille, les rapports de la gauche belge francophone aux enjeux écologiques font l’objet d’âpres combats et incompréhension depuis l’arrivée des thématiques environnementales dans l’espace public en Belgique au début des années 1970. En Belgique, le dernier quart du XXe siècle est marqué par la fédéralisation progressive de l’État. Les différentes révisions de la Constitution, entre 1970 et 1993, répondent aux revendications d’autonomie culturelle par les Flamands et d’autonomie économique du côté wallon. Les partis politiques s’inscrivent dans cette dynamique via les scissions, dans les années 1970, des structures jusqu’alors unitaires. La « pilarisation », à savoir l’organisation sociale, politique et philosophique de l’action de la société civile suivant les clivages idéologiques (catholique, laïque, libérale ou socialiste)1, suit le même processus tandis qu’au tournant des années 1980 apparaissent les partis se revendiquant de l’écologie politique : Ecolo et Agalev (qui deviendra Groen en 2003).

Une collaboration entre les forces de gauche et les organisations environnementales n’a donc rien d’une évidence. D’une part, des concurrences existent au sein même du mouvement environnemental de gauche, et pas seulement entre partis de gauche ayant des idéologies politiques distinctes. D’autre part, les tensions se font aussi sur une distinction entre enjeux environnementaux et enjeux écologiques, les deux ne se recoupant pas nécessairement. Enfin, les tactiques politiques ont souvent pris le pas sur des rapprochements entre ces divers acteurs politiques. La question est donc aussi celle de la concurrence entre les gauches et des résistances aux politiques écologiques. Les tensions entre le mouvement ouvrier et le mouvement écologiste sont historiquement présentes, le premier s’opposant au patronat sur l’organisation du travail tandis que le second s’oppose aux technocrates sur l’enjeu du contrôle du savoir, pour reprendre le sociologue français Alain Touraine2. Il s’agira donc dans cet article de revenir sur ces oppositions au sein de la gauche belge francophone à travers une approche historique d’abord, ces rapports ayant évolué au gré des événements sociétaux et politiques ; idéologique ensuite, le rapport avec la nature n’étant pas le même au sein de la gauche.

La lente montée de la conscientisation environnementale dans le paysage politique francophone belge : 1980-2010

Avant les années 1980, le monde politique belge est largement hermétique aux enjeux environnementaux. La mise en place d’un ministère de l’Environnement peine, alors que la question de la protection de l’environnement émerge dans les espaces occidentaux. Les gouvernements Leburton (1973-1974) et Tindemans (1974-1978) défendent l’idée selon laquelle la coordination entre départements ministériels suffit. Toutefois, en réalité, personne n’est vraiment responsable. Le social-chrétien Jean-Pierre Grafé, alors secrétaire d’État chargé des Affaires wallonnes, a bien une compétence environnementale, mais il ne dispose ni d’une administration, ni d’un budget affectés à cette compétence. Quelques propositions d’action politique émergent, à l’instar de celle de François Perin, en février 1971, qui propose l’ajout d’un article 11 bis dans la constitution : « la loi crée les obligations et servitudes d’utilité publique, à charge de la propriété, en vue de protéger l’environnement naturel contre toute pollution ». En vain. Comme le résume Paul-Henri Gendebien, un des rares élus à mettre en avant à l’époque l’agenda environnemental dans le pays : « pour plus d’un ministre, la protection de la nature demeure encore un sujet de plaisanterie »3.

Il faut attendre plusieurs moments accélérateurs, du premier choc pétrolier aux accidents environnementaux en passant par la question du développement des centrales nucléaires, pour que la montée de la conscience écologique se réalise enfin. De nombreuses organisations se créent pour défendre l’environnement et pour promouvoir des modes alternatifs de production et de consommation, à l’exemple des Amis de la Terre. En parallèle, des dissidences de partis comme le Rassemblement Wallon favorisent la création de listes électorales se revendiquant de thématiques démocratiques4 et environnementaux. L’émergence de listes écologistes proprement dites, à la suite de divers scrutins à partir de 1976, suivi de la création du parti Ecolo en 1980, feront définitivement entrer ces questions dans l’arène politique belge.

Les tensions sur les positionnements à adopter en faveur de la protection de l’environnement émergent rapidement. Ces tensions opposent dans un premier temps les écologistes non pas aux autres partis politiques mais d’abord aux mouvements environnementaux. En mars 1978, Paul Lannoye, qui contribue par la suite à la fondation d’Ecolo, s’efforce de distinguer l’environnementalisme, qu’il condamne, de l’écologie politique, qu’il défend. Dans un éditorial baptisé « Écologie ou protection de l’environnement ? », il explique que l’écologie a d’abord été une science ; elle s’est ensuite transformée en une « philosophie politique » dont les « bases naturelles » sont formées par « le respect des équilibres dans la biosphère et l’affirmation du caractère global des problèmes que se posent les sociétés modernes ». Au nom de ce respect, l’écologie politique rejette le productivisme parce qu’il entraîne autant la destruction de la nature que « l’irresponsabilité généralisée qui implique l’ignorance de ce que l’on fait, de ce que l’on est ». Contre le productivisme qui « produit pour produire », l’écologie signifie « l’intégration des activités humaines dans la nature, la gestion rationnelle des ressources, l’autonomie des petites communautés, l’autogestion ». Ce point implique « une transformation profonde de la société et du modèle culturel actuel » qui ne se limite, en aucun cas, à la lutte contre les pollutions et à la défense de l’environnement. Là où les environnementalistes se battront pour qu’une usine polluante soit équipée de filtres, l’écologiste va s’interroger non seulement sur la pollution, mais également sur l’« utilité sociale » de ce qui y est produit. Ou encore, quand les environnementalistes se contentent d’attaquer le productivisme de manière ponctuelle, l’écologie globalise ses critiques et insiste sur les effets à long terme et sur les conséquences sociales. Certes, Paul Lannoye se réjouit que chez beaucoup de protecteurs de l’environnement, « la prise de conscience écologique se soit rapidement et logiquement imposée », mais il estime que globalement, l’environnementalisme revient à « aménager le système ». Or, clame- t-il, « on n’aménage pas un système complètement vicié, on le change »5.

À ces tensions au sein du mouvement écologiste se joignent des antagonismes entre le nouveau parti Ecolo et le parti socialiste (PS). Ce ne sont pas les positionnements socio-environnementaux qui opposent les deux structures politiques mais la crainte pour le PS de se voir privé d’une part croissante de son électorat, singulièrement auprès des primovotants dont l’âge minimal a été abaissé à 18 ans. Le 4 novembre 1981, le quotidien démocrate-chrétien La Cité a, en effet, publié un sondage, réalisé essentiellement auprès de ses lecteurs, qui crédite Ecolo de 30% des suffrages de ceux qui votent pour la première fois6. Une semaine avant le scrutin, Joseph Coppé, l’éditorialiste de La Wallonie, le quotidien des métallos liégeois du syndicat socialiste, exprime bien cette appréhension. Dans un édito titré « L’écologie, c’est la gauche », il lance un appel vibrant aux jeunes tentés de voter pour Ecolo à ne pas délaisser le mouvement socialiste : « la Terre n’appartient qu’aux hommes. C’est à l’honneur du mouvement socialiste de l’avoir proclamé dès ses origines (dans la charte de Quaregnon). Il se peut que les circonstances et aussi les modes aient parfois détourné le mouvement de ce principe. Mais ce n’est pas en le désertant que les jeunes pourraient le ramener à la pureté de ses origines. C’est au contraire en renforçant, dans ses rangs, les forces et les tendances qui n’ont jamais cessé d’espérer, ni de se battre »7. L’offre politique incarnée par les écologistes reste largement dénigrée des divers bords de l’échiquier politique. À droite, les écologistes sont régulièrement présentés comme un appendice du PS, ce que celui-ci se garde bien de démentir. À gauche, le discours en vogue considère que les écologistes sont des sous-marins du néo-libéralisme. Enfin, de part et d’autre, l’écologie est essentiellement réduite à la défense de l’environnement. Le parti des verts francophones, considéré comme un « mouvement sympathique » par le président du parti socialiste, ne serait d’ailleurs qu’une structure en sursis, destinée à être intégrée à court terme dans un des partis traditionnels8.

Dans une Wallonie frappée par la crise, il est tentant pour les adversaires des partis verts de faire passer les écologistes pour des gens uniquement soucieux du sort des « petits oiseaux »9, se désintéressant du social. L’écologie, c’est l’environnement et l’environnement, ce n’est pas le social : ce simplisme domine longtemps la perception médiatique d’un parti écologiste qui consacre, en réalité, plus d’énergie aux enjeux politiques, sociaux ou économiques qu’aux thèmes étroitement environnementaux. Caricaturer ceux qui proposent une reconversion économique en profondeur de la Wallonie permet d’éviter tout débat sérieux sur leurs propositions et sur sa propre incapacité à entamer sérieusement cette reconversion10. Tout se passe alors comme si relayer les revendications des associations de protection de la nature ne pouvait que susciter les sarcasmes de la part de parlementaires qui défendraient, eux, des propositions politiques raisonnables.

Au cours des années 1980, la spécificité de l’écologie reste mal identifiée. Le 17 mai 1985, le président du parti socialiste Guy Spitaels, publie une Tribune Libre dans Le Soir dans laquelle il juge que les ressacs électoraux que viennent de subir coup sur coup les Verts allemands dans des élections régionales au bénéfice des sociaux-démocrates présagent de la disparition des partis écologistes. Il sous-entend que leurs représentants en Belgique subiront, tôt ou tard, le même sort à mesure que leurs revendications et tout ou partie de leur personnel politique seront repris par les partis traditionnels. Cependant, Ecolo s’installe durablement dans le paysage politique belge, sans être absorbé par la composante socialiste. Il y a, en effet, au cœur de l’identité verte, une résistance forte à sa réduction à la composante environnementale. L’écologie politique n’est pas la social-démocratie plus l’environnement11. En outre, les valeurs post-matérialistes qui sous-tendent l’écologie politique attirent plus les classes moyennes éduquées que les ouvriers d’un sillon industriel wallon alors en pleine crise et pour lesquels l’emploi n’est pas seulement pourvoyeur de revenus mais aussi de sens et d’intégration sociale. Socialistes et écologistes opposent deux visions du changement social et environnemental : l’une s’ancre dans les luttes passées et l’autre se pense encore souvent dans une approche expertocratique, même si cette dernière essaye de correspondre à la nouvelle société de la connaissance et à ses formes flexibles de travail. Le refus persistant de la création d’un « pilier vert »12 assurant le monopole de la représentation politique des associations écologistes complique encore la production du changement social souhaité, les organisations environnementales tenant à conserver leur indépendance.

Sous l’impulsion d’une nouvelle direction politique, la stratégie évoluera au début des années 1990, avec une volonté de la direction d’Ecolo de se réclamer de l’héritage de la gauche. L’ambition est d’inscrire les écologistes dans cet héritage tout en refusant d’être réduits à une vision de gauche traditionnelle voire conservatrice : « seuls les Écolos sont encore progressistes » lance le leader Ecolo Jacky Morael dans Le Peuple, en juin 1989. Sous l’impulsion de Morael, Ecolo réoriente sa communication sous un angle novateur et progressiste, insistant sur une ouverture aussi bien vers le monde économique (les patrons et les indépendants) que social (les syndicats) : « Ecologie/syndicalisme, chacun devrait se rendre compte que ce sont là deux facettes d’une même lutte, celle contre les dégâts d’un productivisme et d’un libre-échangisme effrénés. L’éco-développement implique pour nous la recherche d’emplois durables tournés vers la satisfaction des besoins des gens et vers la réduction des dégâts écologiques et sociaux »13. Les écologistes renvoient dos-à-dos libéraux et socialistes, considérés comme étant les deux faces de la même pièce appelée « austérité ». Pour les Verts, l’État est devenu à la fois victime et complice de la société mondialisée. Les écologistes pointent la vacuité de la recherche d’un salut dans des ajustements du système, la crise étant le système lui-même. Insistant sur l’avènement de la société duale et atomisée, qui nécessite des mesures sociales adaptées prenant également en compte les enjeux environnementaux, les écologistes s’engagent dans un discours social tentant d’attirer les orphelins du compromis fordiste.

Dans une publication au sein des Cahiers Marxistes, en 1995, Jacky Morael reviendra sur le renouvellement de la gauche envisagé par l’écologie politique14. La question sociale s’y pose au sens fort par la réintégration de la nature dans le politique et par le refus du mythe de la croissance. Mais aux élections de 1995, Ecolo sera loin de bénéficier d’un transfert de voix en provenance du PS. Face à cet échec, Ecolo va chercher, par la suite, à affirmer son indépendance par rapport au PS et à jouer un rôle clé dans « l’émergence à terme, à l’échelle européenne, de la nouvelle gauche de la société post-industrielle ». L’ambition est d’ouvrir le parti à de nouveaux publics dans les syndicats, les associations, les milieux intellectuels et artistiques, en lançant, en 1996, des « États Généraux de l’Écologie politique », à savoir processus participatif ouvert devant manifester aux yeux du public la transmutation d’Ecolo en force politique généraliste et constituer un moment décisif de son élargissement. Un des objectifs vise à contribuer à ce que l’écologie politique soit plus clairement identifiée comme un courant politique à part entière, sur le même pied que le libéralisme, le socialisme ou le christianisme social15.

Cette stratégie d’ouverture et de communication repensée permet la victoire d’Ecolo aux élections législatives de 1999. Les écologistes entrent, pour la première fois, dans divers gouvernements belges16, sans y être cependant vraiment désirés. Face au parti socialiste et au parti libéral, qui se voyaient gouverner seuls, Ecolo débarque tel un perturbateur de l’ordre prétendument établi. Cherchant à peser sur l’ensemble du programme gouvernemental, voire à occuper des postes sortant des domaines environnementaux, les verts sont sèchement renvoyés à leur caricature. En juillet 1999, quand Jacky Morael réclamera pour Ecolo une compétence à caractère social dans le gouvernement arc-en-ciel, le président du PS, Philippe Busquin répondra avec fureur que « le social, c’est pour moi. Toi, c’est les petits oiseaux17 ».

Cette première participation gouvernementale est, pour Ecolo, un moment difficile. Tiraillés par une base militante qui estime que la victoire électorale impose un changement radical et profond dans de nombreuses matières politiques, les mandataires écologistes sont confrontés à une fin de non-recevoir des autres partis de la coalition, qui souvent s’allient entre eux pour contrecarrer les propositions des Verts. Diverses avancées sont néanmoins réalisées sur la libéralisation du secteur de l’énergie, alors dominé par des structures étatiques décalées par rapport aux enjeux environnementaux.

Les rapports entre Ecolo et le PS font aussi l’objet de nombreux débats internes. Le projet d’une « Convergence des gauches » émerge ainsi au début des années 2000, lancé par un des secrétaires fédéraux d’Ecolo. Pour Jacques Bauduin, la seule issue politique possible est de réaliser un rapprochement entre socialistes et écologistes. Dans l’esprit des défenseurs de cette idée, l’écologie n’est qu’une métaphore du changement. Pour le secrétaire fédéral du parti vert, c’est Ecolo qui permet de maintenir les déçus du socialisme au sein de la famille de la gauche. Si Ecolo représente, une innovation, l’écologie et Ecolo sont d’abord des outils pour redynamiser la vision sociale-démocrate de la gestion publique et ainsi refonder la gauche. Or, jamais au sein de la direction socialiste, l’idée d’un partage du pouvoir n’a été envisagée. Une constante demeure entre les socialistes et les écologistes, celle de deux logiciels différents. Les mots, la grammaire ne sont pas les mêmes. Quand les écologistes débarquent avec leur langage politique, qui est parfois même celui de leur quotidien, ces termes et leurs sens restent très souvent profondément étrangers aux autres partis. Le social des écologistes n’est pas le social des socialistes : la critique anti-productiviste des écologistes, et la transformation de l’État qu’elle suppose est particulièrement éloignée du projet social-démocrate qui vise à la réforme de la structure de distribution des profits du travail collectif.

Le projet de « Convergence des gauches » coûtera sa place à Jacques Bauduin, acculé à la démission le 21 juin 2022 pour avoir quasiment soutenu une alliance électorale avec le parti socialiste. Mort-né, le projet met bien en évidence les tensions quasiment insurmontables qui existent entre socialistes et écologistes quant à leurs lectures idéologique et politique.

La conscientisation verte, entre théories et pratiques politiques au tournant des années 2020 : écosocialisme vs écologie politique

Si la défaite des écologistes aux élections de 2003 et 2004 marque une pause dans la mise en place de politiques publiques engageant résolument la transition environnementale, le consensus sur le réchauffement climatique continue à avancer. À la fin des années 2000, presque tous les partis s’accordent sur la nécessité de lutter contre les effets du dérèglement climatique et inscrivent des objectifs environnementaux dans leur programme18. Cependant, au sein des partis de gauche, l’unanimité est loin d’être présente sur les modalités à mettre en œuvre pour y répondre.

Au cours de la décennie 2010, la montée en puissance de la conscientisation environnementale, à la faveur d’une plus grande médiatisation des enjeux et d’un essor de la société civile structurée autour des thématiques vertes19, voit les enjeux écologiques occuper un espace de plus en plus grand dans l’espace public. À côté d’Ecolo se revendiquant de l’écologie politique, d’autres structures politiques mettent l’écosocialisme dans leur identité : des micropartis tels que la Ligue communiste révolutionnaire [LCR], le Mouvement de gauche ou encore Vega. Le PS se lance aussi dans ce repositionnement. À la faveur de sa cure d’opposition dans divers gouvernements en Belgique, les socialistes francophones lancent un travail de réflexion doctrinale en mars 2015, le « Chantier des idées », destiné à repenser la vision socialiste. Dans la foulée, à l’été 2017, Elio di Rupo, alors président du parti, publie « Nouvelles conquêtes », ouvrage dans lequel l’auteur s’y déclare écosocialiste : « « Ma conviction personnelle est la suivante : de nos jours, on ne peut plus être socialiste sans être écologiste. Socialisme et écologie vont nécessairement de pair »20.

Cette revendication doctrinale de l’écosocialisme est poursuivie par le successeur d’Elio di Rupo, Paul Magnette, qui, en 2022 et à grand renfort de participation à des débats en France, publie un ouvrage de doctrine politique insistant sur l’idée que l’écosocialisme représenterait le nouvel âge du socialisme21. Dans La Vie large, manifeste éco-socialiste, le président du PS propose divers éléments en vue decréer une intersection entre le social et l’écologie22. Cette lecture écosocialiste transparaît dans les programmes du PS pour les élections de 2019. Les propositions portées par les socialistes francophones belges rejoignent en de nombreux points celles des écologistes : 100% d’énergie renouvelable en 2050, fermeture des centrales nucléaires, investissements dans les transports en commun rendus plus attractifs par la gratuité, etc. À la gauche de la gauche, ces positionnements programmatiques se réalisent également. Le PTB, parti marxiste-léniniste menant une opposition particulièrement dure à l’égard du PS, montre sa volonté de s’approprier les enjeux environnementaux, à l’image de la campagne « Red is the new green » lancée en 2015 et « souhaitant une approche sociale et équitable de la question »23.

Le succès des « marches climat » organisées en Belgique en 2018-2019, leur médiatisation et la proximité des élections communales le 14 octobre 2018 et législatives le 26 mai 2019 obligent à la prise en compte du sujet environnemental. Comme ailleurs en Europe, la question climatique pèse sur les scrutins. La « vague verte » qui traverse la Belgique prolonge ce repositionnement politique avec l’entrée à divers niveaux de pouvoirs du parti Ecolo dans les exécutifs locaux, régionaux et fédéral belge même si en 2019 les résultats sont moins élevés qu’escomptés24. Vainqueurs des élections, PS et Ecolo décident de former ensemble des coalitions régionales, tentant même un temps l’avenir d’une inédite majorité dite Coquelicot, à deux partis, mais minoritaire au parlement wallon25.

Si divers engagements forts sont pris dans les majorités fédérales et régionales en faveur de la mise en place de politiques environnementales, des clivages importants persistent cependant sur l’essence même des transformations à réaliser. En 2019, des débats ont opposé écologistes et marxistes orthodoxes. Le rapport au capitalisme devenait dans certains milieux, une clef de compréhension du positionnement à gauche et de la capacité d’action ou de renoncement des partis s’en réclamant. Dans Le Vif, Hugues Le Paige, intellectuel proche du PTB, considérait qu’Ecolo, après sa victoire annoncée aux élections, devrait choisir entre « la construction d’un nouveau centre ou celle d’une nouvelle gauche ». Le Paige affirmait cependant que ce choix centriste avait été posé par le parti vert, justifiant ainsi sa propre préférence pour la gauche radicale, c’est-à-dire le PTB, « la seule force qui affirme radicalement son anticapitalisme »26.

La posture de la gauche quant à la question climatique s’articulerait, in fine, autour de deux positionnements opposés : pour la gauche dite classique, des sociaux-démocrates aux communistes, l’environnement s’ajouterait au programme de la gauche sans en modifier la structure fondamentale. Pour la gauche dite écologiste, au contraire, la protection du vivant s’inscrirait non comme un chapitre du programme, mais comme un élément du noyau de la gauche27. Là où une partie de la gauche envisage la question environnementale comme un élément de la lutte contre les inégalités et les rapports de classes, la gauche écologiste, de son côté, considère l’écologie comme l’orientation de base qui oblige à repenser l’ensemble des approches économiques, sociales, politiques, culturelles, etc.

Un clivage important existe ainsi au sein de la gauche par rapport au productivisme. D’entrée de jeu, dans son manifeste adopté en 2013, Ecolo définit son identité par rapport à cet enjeu : « L’écologie naît face à l’illusion productiviste ». Ecolo souhaite ainsi « Ouvrir un horizon postcapitaliste contre l’alliance des conservatismes et du productivisme »28. De leur côté, les socialistes francophones belges plaident « pour une transformation systémique de notre modèle économique et sociétal », autour notamment de slogans comme « Réparer la Terre »29. Paul Magnette met en évidence l’importance « de la politisation de la problématique des dégradations environnementales et du réchauffement climatique »30. Toutefois, le slogan de l’écologie non alignée sur les enjeux sociaux voire culpabilisatrice pointe chez Paul Magnette : « Quand l’écologie consiste à renoncer à sa voiture et à l’avion, à manger moins de viande, à déménager vers un logement plus petit et à acheter moins de vêtements, il n’est pas étonnant qu’elle soit perçue comme un nouveau surmoi castrant nos désirs les plus élémentaires »31.

Le clivage entre productivisme et antiproductivisme est un élément important qui explique les diverses approches de la gauche quant à la question environnementale. Ce clivage n’est cependant pas le seul. Le positionnement voulu par Paul Magnette est ainsi plus pointé pour son opportunisme politique que pour son revirement idéologique. La crise écologique se présente comme une deuxième chance pour le socialisme. Le choix apparaît comme essentiellement tactique, au regard de la montée électorale d’Ecolo en 2018 et 2019 et d’un questionnement quant à l’avenir des partis sociaux-démocrates, alors en plein questionnement quant à leur avenir. Ainsi, pour certains élus écologistes comme Olivier Biérin, l’écosocialisme relève « du discours de Paul Magnette, mais beaucoup moins des actes de ses ministres et bourgmestres »32. Dans les exécutifs où les socialistes francophones sont présents, la logique productiviste et croissantiste reste d’ailleurs de mise. Au sein du gouvernement wallon, le PS défendait au début des années 2020 une stratégie de redéploiement économique par la logistique, notamment via le développement de nouvelles capacités d’accueil dans les aéroports wallons, entraînant des critiques des associations environnementales33. De l’autre côté, au gouvernement bruxellois, les socialistes reprocheront aux écologistes le caractère antisocial de leur projet de taxation kilométrique. L’érosion du discours environnemental au cours de la législature contribuera également à voir divers représentants socialistes se distancier de mesures socio-environnementales un temps soutenues. Un exemple emblématique est le sort réservé à Good Moove, ambitieux plan de mobilité visant à rééquilibrer la mobilité douce face à la voiture dans la région de Bruxelles-Capitale. Conspué tant par la droite que par l’extrême-gauche, Good Move est finalement lâché par les socialistes en 2024, quelques semaines avant les élections. Les doutes et revirements du PS sur les enjeux environnementaux ainsi que le désalignement avec les verts acteront, pour certains analystes politiques, la fin de l’expérience écosocialiste34. Le contexte politique francophone en général et de la gauche en particulier n’y est pas étranger : la montée en puissance du PTB et la perte de vitesse des enjeux environnementaux et climatiques dans la société belge ont amené les socialistes à une prise de distance vis-à-vis de l’écosocialisme et des positionnements environnementaux.

Conclusion : l’environnement comme ligne de fractures entre les gauches ?

Toutes les tentatives structurelles de rapprochement entre socialistes et écologistes se solderont dans les années 1990, 2000 et 2020 par des échecs. Il y a, en effet, au cœur de l’identité verte encore en cours de constitution des éléments qui résistent obstinément à sa réduction à la composante environnementale. L’écologie politique telle que portée par Ecolo refuse de se réduire à la dimension sociale-démocrate plus l’environnement. Les partis verts ont beau vouloir incarner l’espoir d’une réinvention de la gauche européenne, voire la perspective de l’émergence d’un « au-delà de la gauche »35, cette redéfinition ne se réduit pas à une ouverture du socialisme européen à la protection de l’environnement et au ravalement de ses pratiques démocratiques.

Le parti socialiste francophone belge mettra longtemps à s’engager dans la défense des questions environnementales, considérées comme marginales. Héritier du parti ouvrier, le PS n’intègre la question environnementale que comme moyen en vue de la réalisation de son programme s’inscrivant dans le marxisme orthodoxe, et non pas comme une fin à la différence des partis se revendiquant de l’écologie politique. Deux lectures idéologiques finalement très différentes, qui peuvent se rejoindre par moments sur les mesures à mettre en place, mais qui restent réfractaires à se comprendre pleinement. Au final, au sein de la gauche francophone belge, la spécificité écologiste reste encore difficile à saisir, cet état des choses causant de nombreuses tensions en interne des partis de gauche, tensions qui perdurent en ce premier quart du XXIe siècle.

1Lynn Bruyère, Anne-Sophie Crosetti, Jean Faniel et Caroline Sägesser (dir.), Piliers, dépilarisation et clivage philosophique en Belgique, Bruxelles, Crisp, 2019.

2François Dubet, Zsuzsa Hegedus, Alain Touraine, La prophétie anti-nucléaire, Seuil, Paris, 1980, p. 320.

3Paul-Henri Gendebien, L’environnement… un problème politique, Namur, Institut Jules Destrée 1974.

4Le Rassemblement wallon milite activement pour une régionalisation de la Belgique, à travers notamment le principe de subsidiarité.

5Paul Lannoye, « Écologie ou protection de l’environnement ? », in La feuille de chou biologique, n°6, Mars 1978.

6André Méan, « Des Écolos à vélo », in La Cité, 4 novembre 1981.

7Joseph Coppé, « L’écologie, c’est la gauche », in La Wallonie, 28 octobre 1981.

8Guy Spitaels, « La Belgique va faire comme l’Allemagne », Tribune Libre, in Le Soir, 17 mai 1985.

9Le 11 octobre 1982, le député Ecolo José Daras, dépose au Parlement wallon un décret relatif à la protection des oiseaux. Le président du Conseil Régional Wallon, André Cools, décide d’autorité d’envoyer le texte pour avis au Conseil d’État, retardant sciemment la procédure parlementaire. Quelques « cui-cui » sont alors entendus en provenance des bancs des partis traditionnels.

10Face au déclin industriel qui frappe de plein fouet la Wallonie, les écologistes proposent divers plans de reconversions économiques. Il s’agit de parvenir progressivement à dissocier l’emploi, le revenu et le travail et de reconstruire une économie qui proposerait des emplois de qualité tout en intégrant les contraintes écologiques. Dès 1980, Ecolo propose la réduction et le réaménagement du temps de travail ainsi que la réorientation de l’économie vers la production de biens et services écologiques. « Travaillons pour vivre et non l’inverse », disent les écologistes belges qui développent une approche argumentée du soutien aux petites et moyennes entreprises qui doivent jouer un rôle central dans cette reconversion (Ecolo, Journée Emploi 1er mai 1980, Le Combat Ecologique : pour un revirement anti-industrialiste, Namur, 1980).

11Benoît Lechat, Ecolo, la démocratie comme projet, Namur, Etopia, 2014, p. 346.

12En référence à la pilarisation définie plus haut.

13« Une Sécurité sociale équitable, universelle et individualisée », Conférence de presse Ecolo, Bruxelles, 15 mars 1993.

14Jacky Morael, « Je t’aime, moi non plus… Pour un positionnement des gauches face à leur société », in Cahiers marxistes, mai 1995, n°198.

15Benoît Lechat, Jonathan Piron, Ecolo, l’écologie de l’action politique, Namur, Etopia, 2021, p. 250.

16État fédéral, la Belgique se compose des Communautés et des Régions. Les Communautés (flamande, francophone et germanophone) gèrent principalement les matières dites personnalisables comme la culture, l’enseignement, les médias, etc. Les Régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles-capitale) ont pour compétences les matières économiques.

17Benoît Lechat, Jonathan Piron, Op. cit., p. 185.

18Vincent De Coorebyter, « Clivages et partis en Belgique », in Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 2000, no. 15, 2008, [en ligne], https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2008-15-page-7.htm#re54no54.

19À l’image entre autres du succès du mouvement des Villes en transition porté par le Britannique Rob Hopkins.

20Elio Di Rupo, Nouvelles Conquêtes, Waterloo, Luc Pire – Renaissance du livre, 2017.

21Paul Magnette, La Vie large, manifeste éco-socialiste, Paris, La Découverte, 2022, p. 178

22David Coppi, Michel De Muelenaere, « La vie rêvée de Paul Magnette: socialiste et écologiste », in Le Soir, 14 octobre 2022, [en ligne], https://www.lesoir.be/471356/article/2022-10-14/la-vie-revee-de-paul-magnette-socialiste-et-ecologiste.

23Nick Dobbelaere, « Le PTB invite à marcher pour le climat », in Solidaire, 3 novembre 2015, [en ligne], https://www.solidaire.org/articles/le-ptb-invite-marcher-pour-le-climat-peu-de-questions-sont-aussi-collectives-que-celle-du.

24Jean-François Herbecq, « Zakia Khattabi: « La vague verte est là, les écologistes ont gagné » », in RTBF, 14 octobre 2018, [en ligne], https://www.rtbf.be/article/zakia-khattabi-les-ecolos-ont-gagne-10046005; « Une vague verte plutôt qu’un tsunami », in L’Avenir, 27 mai 2019, [en ligne], https://www.lavenir.net/actu/belgique/2019/05/27/une-vague-verte-plutot-quun-tsunami-QERSOPPSNRABBOG4GYDBF4XPIQ/.

25Maxime Biermé, Pascal Lorent, « C’est quoi une «coalition coquelicot»?, in Le Soir, 16 juin 2019, [en ligne], https://www.lesoir.be/230983/article/2019-06-16/cest-quoi-une-coalition-coquelicot.

26Hugues Le Paige, « Ecolo, le capitalisme et la gauche », in Le Vif, 18 avril 2019, [en ligne], https://www.levif.be/belgique/ecolo-le-capitalisme-et-la-gauche/.

27Jean De Munck, « Les écologistes et l’anticapitalisme. Une réponse à Hugues Le Paige », in POUR, 12 juin 2019, [en ligne], https://pour.press/les-ecologistes-et-lanticapitalisme-une-reponse-a-hugues-le-paige/.

28Manifeste politique d’Ecolo. Pour une transition écologique de la société, Namur, Ecolo, 2013, p. 8-9, [en ligne], https://ecolo.be/wp-content/uploads/2021/08/manifeste_politique_ecolo_2013v3-2.pdf.

29Parti Socialiste, Réparer la Terre, non daté, [en ligne], https://www.ps.be/reparer_la_terre_five.

30Clara Van Reeth, « Social et écologie: vers la réconciliation? Paul Magnette et François Gemenne débattent », in Alter échos, 15 mars 2023, [en ligne], https://www.alterechos.be/on-assiste-a-lebauche-dune-synthese-entre-les-questions-sociale-et-environnementale-qui-redonne-un-sens-a-la-gauche/.

31Paul Magnette, La Vie large, op. cit.

32Nicolas De Decker, « L’écosocialisme, cadeau ou piège pour Ecolo? », in Le Vif, 27 octobre 2022,

[en ligne]

https://www.levif.be/belgique/politique/lecosocialisme-du-ps-cadeau-ou-piege-pour-ecolo-analyse/.

33Stop Alibaba,Alibaba ou l’écosocialisme, le P.S. doit choisir !, 25 septembre 2021, [en ligne], https://stopalibaba.com/alibaba-ou-lecosocialisme-le-p-s-doit-choisir/.

34Bertrand Henne, « Good Move, les socialistes enterrent l’éco-socialisme », in RTBF Info, 24 mai 2024, [en ligne], https://www.rtbf.be/article/good-move-les-socialistes-enterrent-l-eco-socialisme-11374420.

35Comme l’exprime le titre du livre de Kitschelt et Hellemans, « Beyond the European left » (Herbert Kitschelt, Staf Hellemans, Beyond the European Left: Ideology and Political Action in the Belgian Ecology Parties, Durham & Londres, Duke University Press, 1990).