Un verdissement inachevé. Les trajectoires de l’écologie au Parti socialiste
Timothée Duverger, chercheur au Centre Emile Durkheim (UMR 5116)
Introduction
Un nouvel acteur a fait son entrée dans le champ politique en 1974 avec la candidature de René Dumont à la présidence de la République. L’écologie intègre un champ de forces structuré par la compétition, dans lequel le capital politique dépend du poids électoral du parti ainsi que de ses membres1. Cela signifie d’une part que les acteurs installés sont réservés vis-à-vis de l’entrée de l’écologie en politique parce qu’elle perturbe les clivages traditionnels et d’autre part qu’ils la respectent à proportion du nombre de voix qu’elle obtient. C’est particulièrement vrai pour le Parti socialiste (PS) qui est directement concurrencé et interpellé par la politisation de l’écologie. Guillaume Sainteny a dressé une typologie des réactions : « Exclure du champ le thème grâce auquel l’intrus tente d’y entrer ou y est entré ; récupérer ce thème ; exclure du champ l’intrus qui y a pénétré ou tente d’y pénétrer ; récupérer l’intrus une fois qu’il a pénétré dans le champ »2.
Le PS doit ainsi adapter son régime argumentatif au gré des circonstances, ce qui l’amène à intégrer l’écologie à son discours selon une intensité et des modalités variables. Historiquement porté sur la critique sociale du capitalisme, le PS développe sa propre critique écologique dans deux directions. Une critique environnementale d’une part, à travers l’essor des politiques sectorielles qui lui sont attachées. Une remise en cause du développement capitaliste d’autre part, favorisée par la critique de la croissance économique et l’essor de nouveaux concepts comme celui de développement durable.
Dans cette contribution, nous tâcherons d’analyser la pénétration de cette critique écologique, tant sur le plan organique que cognitif, au sein du Parti socialiste, qui a alterné des phases d’opposition et d’exercice du pouvoir. Quelle réception le Parti socialiste accorde-t-il à la critique écologique ? Quelles formes prend-t-elle dans les discours, les actions et les coalitions du Parti socialiste ?Quelles sont ses trajectoires ? Nous retiendrons une approche issue de l’histoire intellectuelle pour mettre les discours en rapport avec le contexte et l’action, et les inscrire dans les rapports de forces politiques, tant internes qu’externes au parti. Cette étude ne saurait prétendre à l’exhaustivité mais s’appuie pour l’essentiel sur une revue de littérature sur le sujet, complétée de différentes sources telles que des archives, des revues, de livres, etc.
L’étude sera d’abord consacrée à la construction du Parti socialiste dans les années 1970, au moment où émerge la critique écologique. Elle s’attachera ensuite à l’exercice du pouvoir, d’abord marqué par le reflux de l’écologisme, avant sa réapparition à la fin du premier mandat autour de la question du développement durable. Enfin, elle examinera les séquences allant de la gauche plurielle au quinquennat de François Hollande qui sont elles aussi traversées de tensions fortes.
Le cycle d’Epinay
Le rapport du Club de Rome est un moment fondateur de l’écologie politique en France, suscitant à la fois un important débat autour de la croissance économique ainsi que la première candidature d’un écologiste à l’élection présidentielle. C’est dans ce contexte que le PS, alors pris dans un référentiel marxiste encouragé par la dynamique du Programme commun, discute et commence à intégrer la critique écologique, notamment à partir de la critique du nucléaire.
L’influence du Zero Economic Growth sur la doctrine du PS
Alors que le premier ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement a été créé en 1971, le Programme commun signé un an plus tard par le Parti socialiste, le Parti communiste français (PCF) et les radicaux de gauche, ne consacre qu’un paragraphe à l’écologie, qui porte sur les pollutions et les nuisances. Le programme de gouvernement du Parti socialiste, Changer la vie3est à peine plus étoffé avec un peu plus de deux pages préconisant le respect de la protection de l’environnement dans l’aménagement du territoire. L’écologie n’est donc alors abordée que marginalement, de manière technique et à travers le cadre de vie.
Mais un tournant se produit avec le zégisme, renvoyant à l’expression « Zero Economic Growth » associée au rapport du Club de Rome, Limits to growth, publié en 19724, qui reconnaît les limites physiques de la croissance et en appelle à un état stationnaire. Le socialiste hollandais Sicco Mansholt, vice-président de la Commission européenne, adresse une lettre à son président, dans laquelle il préconise une planification et une réduction de la production ainsi qu’un modèle de développement fondé sur le bien-être (santé, éducation, culture, loisirs). Devenu président de la Commission européenne le 22 mars 1972, et alors que se déroule la Conférence de Stockholm sur l’environnement la même année, Sicco Mansholt signe un texte explicite dans le Nouvel Observateur : « Il ne s’agit même plus de croissance zéro, mais d’une croissance en dessous de zéro »5.
Un peu avant ces prises de position publiques, le PCF crée la polémique en dévoilant la lettre Mansholt qu’il accuse de promouvoir une politique anti-sociale. Mais au sein du PS, Jean-Pierre Chevènement reconnaît que Mansholt « esquisse l’image d’un socialisme autogestionnaire dans lequel le Parti socialiste n’a pas de peine à se reconnaître »6. Claude Allègre confirme même qu’un temps les socialistes « furent tentés par la doctrine de la non-croissance »7, comme en témoignent les réflexions de Jacques Attali en 1974 dans L’Anti-économique8. Mais en 1975 lors d’une conférence de presse François Mitterrand clarifie la position de son parti en opposant la critique sociale à la critique écologique : « Cette formule serait considérée comme un scandale par les peuples du tiers-monde non producteurs de matière première recherchée, ou simplement par les classes sociales des pays industriels qui ne participent pas pleinement à la croissance »9.
L’intégration de la critique écologique
La critique écologique n’appartient cependant pas au référentiel du PS. Pour Guillaume Sainteny, « les stratégies de récupération et de réaction du Parti socialiste envers l’écologisme sont grossièrement corrélées avec l’importance de l’intrusion et ses conséquences électorales supposées (sondages) ou effectives (résultats électoraux) »10. Les réseaux socialistes reconnaissent pourtant l’enjeu : Édith Cresson crée un Comité pour l’environnement (mars 1972), qui se transforme en Commission nationale (1974), suite à la candidature de René Dumont, à laquelle François Mitterrand avait réagi en publiant un programme sur l’environnement11. Le Parti socialiste, crée en 1975 au congrès de Pau, confie une Délégation nationale à l’environnement à la géographe Christiane Mora, et désigne un Rapporteur national auprès du Premier secrétaire pour les questions d’écologie. Cette prise en compte reste cependant marginale.
Aux élections municipales de 1977, les listes écologistes obtiennent en moyenne environ 9 % des voix là où elles se présentent. D’après un sondage Ifop réalisé en 1977, le mot « écologie » devient familier pour les trois quarts des Français12. Dans sa « Motion finale de politique générale » du Congrès de Nantes, le PS déclare vouloir « une nouvelle logique de développement » et précise qu’« entre la croissance zéro qui ne veut rien dire puisque, de toute manière il faudra faire face aux remplacements de matériels vétustes et aux besoins de techniques avancées, et la croissance tous azimuts, le Parti doit assurer une croissance équilibrée qui protège l’homme dans son travail et dans sa dignité et facilite le maintien ou le rétablissement des équilibres naturels »13.
Ces quelques inflexions restent néanmoins limitées. Christiane Mora regrette d’une part le « réflexe […] de parcelliser les problèmes » et, d’autre part que « le Programme commun de la gauche n’a et n’aura pas de contenu écologique précis »14. En 1975, elle lance une enquête auprès des fédérations sur les questions d’environnement et d’énergie nucléaire, tandis qu’un dossier est publié en supplément du Poing et la rose15où le « tout-nucléaire » est critiqué. Le 19 octobre 1977, le bureau exécutif du Parti socialiste se prononce en faveur d’un moratoire nucléaire de deux ans. Cependant, s’il s’est rapproché du mouvement écologique, « le Parti socialiste n’a pas joué avec le feu d’une révolution culturelle »16, comme le souligne Hélène Hatzfeld. Par contraste avec le PSU, qui est un véritable « laboratoire de l’écologie politique »17, de toutes les luttes, la critique écologique est intégrée dans le référentiel socialiste sans le reconfigurer, au prix de positions nuancées voire floues.
Les années Mitterrand
Le socialisme au pouvoir ramène d’abord la critique écologique à son volet strictement environnemental jusqu’à la rupture suite à l’affaire du Rainbow Warrior. Il ne s’en préoccupe de nouveau qu’à la fin des années 1980 quand Les Verts réalisent de meilleurs scores électoraux, et ce à partir du concept de développement durable qui s’impose au niveau international et permet de ne pas remettre en cause la recherche de la croissance économique.
Une écologie sélective
La période du pouvoir est « marquée par les efforts du PS pour s’approprier sélectivement certains enjeux écologiques tout en jugulant la poussée des Verts »18. Les 110 propositions retenues au congrès extraordinaire de Créteil le 26 janvier 1981 intègrent trois propositions concernant « les équilibres naturels » (n° 101 à 103) avec la protection de la nature (protection de sites, lutte contre les pollutions, normes de construction de machines et moteurs), la réduction du temps de travail et les vacances, une politique énergétique diversifiée, luttant contre les gaspillages et transparente, la décentralisation et le développement de la vie associative.
François Mitterrand assimile le langage de l’écologie politique, comme lorsqu’il renvoie dos-à-dos le capitalisme et le communisme : « L’économisme, la croissance pour la croissance et donc le productivisme, le profit privé ou public à n’importe quel prix caractérisent les deux faces du dieu Janus qui gouverne la société industrielle »19. Son affiche de campagne marque le changement : en 1965, François Mitterrand posait avec, en arrière-plan, un pylône électrique ; en 1981, il apparaît dans la campagne française. Comme le relève cependant Jacques Gerstlé, cette rhétorique est caractérisée par une « ambiguïté [qui] résulte tant de l’utilisation de concepts flous que du défaut d’harmonisation des textes »20 et qui est « la source de toute stratégie de parole »21.
Les résultats électoraux des écologistes sont décevants. Brice Lalonde obtient certes 3,87 % des voix à l’élection présidentielle, mais les 174 candidats aux élections législatives ne rassemblent qu’1 % des suffrages, de sorte que « l’écologie politique commence une traversée du désert médiatique »22. Mis à part quelques mesures symboliques telles que l’abandon de la construction de la centrale nucléaire de Plogoff ou l’annulation de l’extension du camp militaire du Larzac, le PS ne se préoccupe plus guère d’environnement. Le ministère de l’Environnement, classé 27e dans l’ordre gouvernemental, est confié à des forces d’appoint, telles que le radical de gauche Michel Crépeau, puis Huguette Bouchardeau23 du Parti Socialiste Unifié (PSU). Cette dernière, nommée en pleine affaire Seveso24, fait tout de même adopter une loi sur l’enquête publique en 1983. Deux autres lois environnementales sont votées, en 1985 pour le développement et la protection de la montagne et en 1986 pour la protection, l’aménagement et la mise en valeur du littoral, bien qu’elles soient qualifiées par certains commentateurs de « lois poudre aux yeux »25.
En 1985, au nom de la raison d’État, afin de protéger la campagne d’essais nucléaires dans le pacifique, le gouvernement socialiste saborde le Rainbow Warrior, le navire amiral de Greenpeace, tuant le photographe Fernando Pereira. Cette opération désastreuse sème le trouble avec les réseaux écologistes et le jeune parti Vert. Le PS tend à délaisser la critique écologique, malgré la présence en son sein du courant Mouvement écologiste socialiste. Celui-ci contribuera aux échanges militants, comme au Congrès de Toulouse en 1985, avec sa motion « La crise du travail, levier du changement : une voie “écologiste” vers le socialisme ? »26 et au Congrès de Lille en 1987 sur « Écologie et socialisme en Europe »27.
L’avènement du développement durable
La mise sur l’agenda international du développement durable en 1987 avec le rapport Brundtland28, le relatif essor électoral des Verts depuis 1988 (après leur création en 1984), plusieurs catastrophes industrielles (en particulier Bhopal en 1984 et Tchernobyl en 1986) et sans doute le déclin du Parti communiste français, conduisent les socialistes à se préoccuper à nouveau d’écologie. Lors de l’élection présidentielle de 1988, Antoine Waechter obtient 3,89 % des voix, tandis que l’année suivante, les Verts ont une moyenne de 9 % des voix aux élections municipales là où ils se présentent et 10,6 % aux élections européennes. Ils sont « dorénavant traités, sur le plan médiatique, comme un acteur à part entière du champ politique »29.
Après avoir présenté quelques mois plus tôt pour François Mitterrand un programme en dix points sur l’environnement aux côtés de Claude Allègre, Brice Lalonde devient sous le gouvernement Rocard le premier écologiste secrétaire d’Etat à l’Environnement auprès du Premier ministre en 198830. Il élabore en de manière interministérielle un Plan national pour l’environnement, crée l’Institut français de l’environnement (IFEN), les labels éco-produits « NF Environnement », l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) et les directions régionales de l’Environnement (DIREN), impulse la société Eco-Emballages pour financer le tri et le recyclage des ordures ménagères et fait voter une loi sur l’eau. François Mitterrand l’utilise pour créer Génération écologie en 1990, un « missile anti-Verts »31, rassemblant de Jean-Louis Borloo à Noël Mamère pour diviser les voix écologistes aux élections régionales de 1992 (7,2% pour Génération écologie contre 6,8 % pour Les Verts).
Avec le soutien de Michel Rocard, Brice Lalonde contribue à mettre à l’agenda la question climatique à travers notamment l’invention d’une « diplomatie verte » de la France qui trouve sa traduction dans la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC) lors du Sommet de Rio en 1992, le soutien aux objectifs chiffrés de réduction des émissions de gaz à effet de serre ou au projet de création d’une écotaxe. Cette ambition est cependant contrariée par le départ de Michel Rocard de Matignon, sous la pression des organisations patronales et particulièrement du secteur de l’énergie fossile, qui obtiennent l’abandon du projet d’écotaxe32. Le portefeuille de l’environnement accède toutefois à la 9e position de l’ordre gouvernemental en 1992 avec Ségolène Royal, première socialiste à en être détentrice.
Au niveau du PS, le « Manifeste pour les élections municipales » n’accorde cependant qu’une demi-page à « la protection de l’environnement et du cadre de vie », ce qui conduit les socialistes à multiplier les interventions pour le compléter au cours de la campagne. C’est Laurent Fabius qui, au moment des élections européennes où il conduit la liste socialiste, donne une place prépondérante à l’écologie, jusque dans son slogan : « Vers une nouvelle terre ». En 1990, un secrétariat national chargé de l’urbanisme, de l’écologie et des collectivités territoriales est créé par le Parti socialiste, et confié au fabiusien Christian Pierret, auquel sont adjoints un délégué à l’écologie et un délégué à la forêt. Le paradigme du développement durable est assimilé par le Parti socialiste, qui affirme dans sa nouvelle déclaration de principes de 1990 qu’« il lutte pour un développement économique respectant l’environnement et les équilibres naturels de la planète »33, avant de l’intégrer au cœur de son projet l’année suivante34. Si le gouvernement Rocard marque une inflexion dans la culture politique socialiste avec un centre de gravité déplacé autour de la deuxième gauche, elle reste éphémère. La fin de l’expérience réduit l’intégration de la critique écologique à une rhétorique partisane, sans changer le référentiel des politiques publiques.
De la gauche plurielle au hollandisme
Avec la gauche plurielle, l’écologie devient une composante à part entière de l’action gouvernementale grâce à l’accord entre le PS et les Verts, mais sa sous-traitance à ces derniers tend à affaiblir son poids politique. Le quinquennat Hollande s’avère également erratique, pris entre des avancées notables et des controverses régulières autour du ministère de l’Écologie.
La sous-traitance de l’écologie
Cette orientation se retrouve dans le programme de Lionel Jospin, candidat à l’élection présidentielle de 1995, qui souhaite « mettre en place un plan de reconquête écologique »35. Ses propositions environnementales s’articulent surtout autour du transport (un plan de développement des transports collectifs, un rééquilibrage entre le ferroviaire et le routier, une écotaxe européenne) et de l’énergie (la promesse d’un débat). Mais il faut attendre janvier 1997 pour que le PS et les Verts signent un « texte politique commun » dans lequel ils mettent en cause le libéralisme économique et s’accordent sur le développement durable. Ils souhaitent en particulier réorienter les politiques des transports et de l’énergie (moratoire sur le nucléaire, développement des énergies renouvelables), ainsi que développer le « tiers-secteur »36. Un accord électoral est trouvé qui permet à sept députés Verts d’entrer à l’Assemblée nationale, tandis que Lionel Jospin forme un gouvernement de gauche plurielle, dans lequel Dominique Voynet devient ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement.
En 1999, la loi Voynet révise la législation antérieure sur l’aménagement du territoire pour y intégrer le développement durable et la participation citoyenne. Quelques mesures emblématiques sont prises comme l’abandon du canal Rhin-Rhône et du surgénérateur Superphénix. Dominique Voynet a également à son actif la relance du programme Natura 2000, la pastille verte et l’abandon de l’autoroute A51 entre Gap et Sisteron. Mais elle butte sur la taxation du diesel, la construction de la troisième piste de l’aéroport de Roissy, l’enfouissement des déchets nucléaires ou encore des expérimentations d’OGM, tandis que le gouvernement Jospin renonce à certains engagements de campagne, comme le moratoire sur les autoroutes ou l’arrêt de la production du MOX (un combustible nucléaire).
Malgré le succès des Verts qui obtiennent 9,72 % des voix aux élections européennes de 1999, Lionel Jospin marque peu d’intérêt pour l’écologie. Il n’en traite que dans un seul paragraphe de son ouvrage sur Le Socialisme moderne37. Selon Géraud Guibert, qui témoigne a posteriori de son expérience de secrétaire national à l’Environnement du PS, cet affaiblissement de sa prise en compte tient au système de sous-traitance38 des sujets propre à la gauche plurielle39. Lors des élections présidentielles de 2002, Lionel Jospin rejette la sortie du nucléaire, tandis qu’aucun de ses dix engagements ne concerne l’écologie. Noël Mamère passe le seuil de 5% des suffrages et il est éliminé à l’issue du premier tour.
Le réchauffement climatique
La question écologique revient ensuite, d’abord à travers une motion minoritaire présentée par le courant Utopia au congrès de Dijon en 200340. La motion finale du Parti socialiste, portée par François Hollande, reprend plusieurs thèmes écologiques : la « société du bien-vivre », la démocratie technique (grands projets, choix énergétiques, OGM, bioéthique…) ou encore les indicateurs de bien-être41. Quelques semaines plus tard, Laurent Fabius, qui se prépare pour l’élection présidentielle de 2007, lance un appel intitulé « Pour la social-écologie »42. Les Verts obtenant près d’une centaine d’élus aux élections régionales de 2004, 7,41% des voix aux élections européennes de 2004 et trois élus au Sénat, le PS propose, dans sa motion finale du congrès du Mans de 2005, d’orienter la production vers des biens socialement utiles et de préférer l’intervention publique au service du temps long, tandis que son « contrat écologique » fixe quatre objectifs : la recherche énergétique, le recyclage, le principe de précaution et la lutte contre les pollutions.
Le réchauffement climatique est mis à l’agenda en 2006 grâce au succès du film d’Al Gore, Une vérité qui dérange, à la publication du rapport Stern sur l’économie du changement climatique et au Pacte écologique porté par la Fondation Nicolas-Hulot pour la nature et l’homme. 8 des 100 propositions du Pacte présidentiel de Ségolène Royal, candidate à l’élection présidentielle de 2007, portent sur « l’excellence environnementale » et concernent l’énergie, le réchauffement climatique, la valeur ajoutée environnementale, les institutions, l’agriculture et les pollutions43. Malgré l’échec, le Parti socialiste inscrit dans sa déclaration de principes de 2008 « la prise en compte de la planète au même rang […] que la promotion du progrès et la satisfaction équitable des besoins »44, tandis qu’un pôle écologique minoritaire apparaît lors du Congrès de Reims45.
Europe-Écologie-Les-Verts fait jeu égal avec le PS en obtenant 16,28 % des voix aux élections européennes de 2009. En réponse, le PS organise le 29 mai 2010 une Convention nationale « Pour un nouveau modèle de développement économique, social et écologique » au cours de laquelle il se prononce en faveur d’une « croissance […] sélective et durable »46. Suite à l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, les Verts font de la sortie du nucléaire la condition de tout accord électoral avec le PS, lequel propose le développement des énergies renouvelables, un moratoire sur le nucléaire et un débat sur la transition énergétique dans son projet « Le changement » adopté en 201147. La première secrétaire du PS, Martine Aubry, candidate à l’investiture pour l’élection présidentielle déclare qu’il faut sortir du nucléaire. Mais c’est François Hollande qui l’emporte : il s’engage sur la fermeture de la centrale de Fessenheim et la réduction de la part du nucléaire à 50% dans le mix énergétique48.
À la différence du gouvernement de la gauche plurielle, l’écologie n’est plus sous-traitée à des écologistes pendant le quinquennat Hollande, bien que ceux-ci soient dans l’exécutif, mais « le ministère de l’Écologie [est] au cœur de plusieurs controverses publiques »49. Au bout de seulement quelques semaines, Nicole Bricq est poussée à la démission pour avoir voulu s’opposer aux forages pétroliers en Guyane, tandis que Delphine Batho est remerciée suite à ses critiques sur les économies budgétaires appliquées à son ministère. Des reculs emblématiques sont enregistrés, comme sur l’écotaxe en 2013 suite au mouvement des Bonnets rouges. Le mouvement écologique se heurte également à plusieurs reprises au gouvernement, à l’instar des ZAD de Notre-Dame-des-Landes (opération César, octobre 2012) ou de Sivens, au cours de laquelle un militant écologiste est mort (2014). Cependant, des avancées notables sont à relever avec la loi de transition énergétique pour la croissance verte, la loi biodiversité, la rénovation de 500 000 logements prévue par la loi Alur ou encore l’Accord de Paris sur le climat lors de la COP21 en 2015. Dans le prolongement du développement durable, c’est la croissance verte qui permet au PS d’effectuer une nouvelle synthèse, traversée de tensions fortes, entre la prise en compte de l’écologie et un référentiel qui reste durablement productiviste.
Conclusion
En 2017, les écologistes font le choix de soutenir le frondeur Benoît Hamon, et se trouvent pour la première fois depuis 1969 sans représentant propre. L’accord était à la fois politique – réaliser l’union des forces de progrès – mais aussi stratégique, en raison d’une répartition des candidatures favorables pour les législatives et programmatique – Hamon s’accorde sur l’essentiel du programme écologiste dont la sortie du nucléaire en 25 ans. Mais l’échec de cette candidature commune (6,36 % des suffrages) et les divisions de la gauche sonnent le glas de cette convergence. L’effondrement du PS qui s’en est suivi, associé à la percée écologiste lors des élections européennes de 2019 avec 13,4% des voix puis des élections municipales qui ont vu émerger plusieurs Maires verts (Bordeaux, Lyon, Strasbourg, etc.) ont fini d’éloigner cette perspective, bien que des socialistes participent à ces nouvelles majorités plurielles (à l’exception notable de Grenoble).
Malgré la porosité des deux électorats et des partis à la base, les divergences cognitives sur le rapport au productivisme comme les freins organiques liés aux intérêts partisans constituent autant d’obstacles à la recomposition d’un écosocialisme réformiste, qui s’avère par ailleurs largement sous-théorisé hormis dans ses courants marxistes et anarchistes. A ce stade de l’analyse, il convient cependant de laisser l’histoire ouverte. Un fond théorique existe, notamment autour des idées d’André Gorz, qui pourrait être davantage mobilisé, tandis que les recompositions en cours de la gauche, dans lesquelles le PS se trouve pris, pourraient être porteuses d’un changement de référentiel. Si cette contribution s’est intéressée au temps présent, elle ne peut toutefois pas s’engager plus avant dans l’analyse d’une histoire qui reste chaude et même d’une actualité brûlante comme en témoigne la constitution d’un nouveau Front populaire en 2024 suite à la dissolution de l’Assemblée nationale par le Président de la République.
1Pierre Bourdieu, Propos sur le champ politique, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000, p. 52
2Guillaume Sainteny, « Le Parti socialiste face à l’écologisme. De l’exclusion d’un enjeu aux tentatives de subordination d’un intrus », Revue Française de Science Politique, vol. 44, no 3, 1994, p. 424
3Parti socialiste, Changer la vie : programme de gouvernement, Paris, Flammarion, 1972, 349p.
4Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jorgens Randers et William W. Behrens, Halte à la croissance ? Enquête pour le Club de Rome. Rapport sur les limites de la croissance, Paris, Fayard, 1972
5Sicco Mansholt, « Le chemin du bonheur », entretien réalisé par Josette Alia, Le Nouvel Observateur, 12-18 juin 1972, p. 71-88.
6Jean-Pierre Chevènement, « Rapport Mansholt. Béton, ventres pleins, têtes creuses », L’Unité, 21 avril 1972, p. 6.
7Claude Allègre, Ma Vérité sur la planète, Paris, Plon/Fayard, 2007, p. 19.
8Jacques Attali et Marc Guillaume, L’Anti-économique, Paris, PUF, 1974.
9Fondation Jean-Jaurès, fonds commission économie années 1970, « Déclaration de François Mitterrand – 31/07/1975 ».
10Guillaume Sainteny, « Le Parti socialiste face à l’écologisme. De l’exclusion d’un enjeu aux tentatives de subordination d’un intrus », in Revue française de science politique, 44e année, n°3, 1994, p. 425.
11Ibid, p. 432.
12Patrick Salmon, Les écologistes dans les médias. De René Dumont à Dominique Voynet, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 18-19.
13Parti socialiste, « Motion finale de politique générale : unité, responsabilité », in Le Poing et la rose, n° 63, juillet 1977, p. 19.
14Christiane Mora, interview réalisé par Françoise Danam, « L’écologie est-elle politique pour les partis ? », La Gueule Ouverte, n°145, 16 février 1977, p. 3.
15Parti socialiste, « Les socialistes et le débat sur l’énergie », in Le Poing et la rose, supplément au n° 42, 1975.
16Hélène Hatzfeld, « Une révolution culturelle du Parti socialiste dans les années 1970 ? », in Vingtième siècle Revue d’histoire, n°96, avril 2007, p. 90.
17Tudi Kernalegenn, « Le PSU, laboratoire de l’écologie politique », in Noëlline Castagnez et al., Le Parti socialiste unifié. Histoire et postérité, Rennes, PUR, 2013, p.253-263.
18Renaud Bécot et Christophe Bonneuil, « Chantiers pour une histoire environnementale des années Mitterrand », 20&21. Revue d’histoire, 2023/3, n°159, p.10.
19François Mitterrand, conversations avec Guy Claisse, Ici et maintenant, Paris, Fayard, p. 187.
20Jacques Gerstlé, Le Langage des socialistes, Montréal, Stanké, 1979, p. 178.
21Ibid., p. 180.
22Patrick Salmon, Les écologistes dans les médias. De René Dumont à Dominique Voynet, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 55.
23Auteure d’un livre présentant le projet autogestionnaire du PSU intégrant des propositions de l’écologie politique contre le tout nucléaire, pour la réduction du temps de travail, etc. : Huguette Bouchardeau, Tout le possible, Paris, Syros, 1981.
24L’affaire Seveso est une catastrophe industrielle qui a eu lieu en Italie en 1976, à l’origine de la directive européenne Seveso en 1982 visant à prévenir les risques d’accident majeur sur les sites industriels.
25Roger Cans, Petite histoire du mouvement écolo en France, Paris, Delachaux et Niestlé, 2006, p. 216.
26Bernard Morin, « La crise du travail, levier du changement : une voie « écologiste » vers le socialisme ? », in Le Poing et la rose, n° 112, mai 1985, p. 64-67.
27Bernard Morin, « Ecologie et socialisme en Europe », in Le Poing et la rose, n° 116, janvier 1987, p. 98-101.
28Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, Paris, CMED, 1987.
29Patrick Salmon, Les écologistes dans les médias. De René Dumont à Dominique Voynet, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 88.
30Pierre-Emmanuel Guigo, « La convergence impossible ? Le gouvernement Rocard et les écologistes », 20&21. Revue d’histoire, 2023/3, n°159, p.29-44.
31Erwann Lecoeur, Des écologistes en politique, Paris, Lignes de Repères, 2011, p. 58.
32Christophe Bonneuil, « Genèse et abandon d’une politique climatique : France, 1988-1992 », 20 & 21. Revue d’histoire, 2023/3, n°159, p. 79-95.
33Parti socialiste, « Déclaration de principes de 1990 », www.lours.org/default.asp?pid=107
34Parti socialiste, « Texte définitif du projet : Un nouvel horizon pour la France et le socialisme », Le Poing et la rose, n° 135, janvier 1992, p. 67.
35Lionel Jospin, 1995-2000. Propositions pour la France, Paris, Stock, 1995, p. 66-72.
36Parti socialiste, « Texte politique commun Verts/PS », L’Hebdo des socialistes, n° 7, 7 février 1997, p. 3.
37Lionel Jospin, Le Socialisme moderne, Paris, Fondation Jean-Jaurès, 2000.
38Il s’agit de déléguer aux partis partenaires les missions qui correspondent à leur colonne vertébrale idéologique : l’environnement aux Verts, l’Intérieur au MRC et quelques questions sociales au PCF.
39Géraud Guibert, Tous écolos… et alors. Les enjeux de la nouvelle scène écologiste, Paris, Lignes de repères, 2010, p. 65.
40Utopia, « Motion B : Utopia », Congrès de Dijon, 2003.
41Parti socialiste, « Pour un grand Parti socialiste : clarifier, renouveler, rassembler », Congrès de Dijon, 2003.
42Laurent Fabius, « Pour une social-écologie », Libération, 17 juin 2003.
43Ségolène Royal, Pacte présidentiel, 2007.
44Parti socialiste, « Déclaration de principes de 2008 », www.parti-socialiste.fr/le-ps/la-declaration-de-principes
45Pôle écologique, « Motion B : Face à l’urgence sociale et écologique. Pour un Parti Socialiste résolument écologique », Congrès de Reims, 2008.
46Parti socialiste, « Convention nationale pour un nouveau modèle de développement économique, social et écologique », 29 mai 2010.
47Parti socialiste, « Projet socialiste 2012 : le changement », 28 mai 2011.
48Il sera finalement décidé de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires.
49Frédéric Sawicki, « L’épreuve du pouvoir est-elle vouée à être fatale au Parti socialiste ? Retour sur le quinquennat de François Hollande », Pouvoirs, 2017/4, n°163, p.27-41.