Cédric Durand, Ramzig Keucheyan, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, Paris, « Zones » – La Découverte, 2024.

Luca Paltrinieri, maître de conférences à l’Université de Rennes, chercheur affilié au Caphi.


On se souviendra du mot d’ordre léniniste : « Socialisme = soviets + électricité », renvoyant, d’une part, au productivisme et à la modernisation de l’URSS de l’autre à l’idée selon laquelle toute révolution sociale exige une transformation profonde de la base matérielle. L’ouvrage de Durand et Keucheyan pourrait se résumer dans une veine similaire par la formule suivante : « Bifurcation écologique = planification + big data ». Dans un langage globalement accessible – malgré quelques lourdeurs, en particulier dans les passages à dominante économique, les deux chercheurs, proches de l’Institut La Boétie, proposent ici une mise au point sur un concept longtemps délaissé et revenu récemment au centre des débats sur l’écologie : planification. Il ne s’agit pas uniquement de renouveler notre compréhension théorique du concept, car l’ouvrage répond à une exigence de description des transformations de l’infrastructure matérielle de nos sociétés afin d’ouvrer pour une véritable bifurcation, terme que les auteurs opposent à celui, galvaudé, de « transition ». L’ouvrage se veut une contribution à la fois engagée et, sur certains aspects, assez détaillée, à l’élaboration d’une conception renouvelée de la planification en tant que « gouvernement par les besoins » à l’ère de la gouvernance algorithmique.

Partant de cet objectif, les auteurs entament leur analyse par une critique des politiques écologiques actuelles, résumées par l’oxymore « capitalisme vert ». Pour eux, aucune véritable bifurcation écologique n’est possible tant que la société reste soumise à l’anarchie du marché capitaliste. L’échec des politiques actuelles tient au fait que l’environnement y est subordonné à la croissance, elle-même confiée à un marché conçu comme neutre et autorégulateur, supposé refléter les préférences d’un consommateur souverain. Ces deux présupposés alimentent deux approches dominantes que les auteurs rejettent : celle du pollueur-payeur (représentée notamment par Christian Gollier) et celle de l’internalisation des coûts d’opportunité, dans la lignée de Ronald Coase. Apparemment opposées, ces approches partagent l’idée que les prix permettent une allocation optimale des ressources. Cette vision est réfutée sur deux plans.

D’abord, il n’existe pas de « marché pur » hors des modèles abstraits de la théorie néoclassique. En réalité, l’État a toujours eu un rôle dans l’organisation économique, la régulation et la gestion des crises. L’efficience concurrentielle ne s’est jamais déployée sans finalités politiques, ce qui confirme que l’économie réelle est toujours, à divers degrés, socialisée : dans la famille, les organisations, ou via la démarchandisation de certains biens sociaux conquise par les luttes sociales. Il en résulte que la coordination entre l’offre et la demande par le « signal-prix » adressé à un consommateur libre, informé et rationnel relève davantage du mythe que de la réalité.  Ensuite, la régulation écologique par le marché suppose des individus pleinement conscients de leurs besoins, y compris environnementaux. Or, comme l’a montré Keucheyan à la suite d’Agnès Heller, les besoins sont socialement construits : le capitalisme transforme des désirs en besoins, faisant primer l’offre sur la demande. Sortir de cette aliénation suppose de rompre le lien entre bonheur et consommation – lien que les Happiness Studies montrent comme non linéaire au-delà d’un certain seuil de revenu –  et de définir une infrastructure des « besoins réels » : se nourrir, se loger, se soigner, se déplacer, etc. Cette définition du « besoin réel » n’exclut pas une approche subjective, à condition que la satisfaction des besoins individuels demeure compatible avec des principes de soutenabilité écologique et d’égalité sociale. Sortir du productivisme capitaliste signifie ainsi articuler à l’universalité subjective du besoin une universalité politique et démocratique (pp. 76-78).

Une fois posés les critères d’un « gouvernement par les besoins », les auteurs invitent à fonder la planification écologique sur une épistémologie étrangère au calcul utilitariste basé sur les préférences individuelles exprimées en valeur d’échange (p. 95). Ce débat s’inscrit dans la controverse des années 1920 sur le calcul économique en régime socialiste, opposant Mises et Hayek – partisans du « signal-prix » – à Otto Neurath, défenseur d’un « calcul en nature » centré sur les besoins réels. Si l’histoire a donné raison à Hayek, c’est parce que le signal-prix condense la complexité sociale en une information simple et opérable, permettant la coordination sans connaissance globale du système. Mais une telle approche se paie par une simplification radicale : en affirmant que « le marché pense mieux que les individus » (p. 98), elle suppose que toutes les ressources sont substituables, et toutes les valeurs commensurables, réductibles à l’intérêt individuel. Ce présupposé réducteur se trouve aujourd’hui mis en échec par la crise écologique, laquelle rend manifeste l’urgence d’intégrer dans le calcul économique ce que le marché tend à ignorer : les « externalités » comme la pollution, l’épuisement des ressources ou la dégradation des écosystèmes.

C’est dans ce contexte que le calcul en nature retrouve sa pertinence : Neurath rompt avec la médiation marchande pour évaluer des quantités concrètes (matières premières, énergie, travail, déchets…) et sur une hiérarchisation politique des besoins incommensurables. Il ne s’agit plus de raisonner en prix, mais de guider des décisions normatives à partir d’un calcul fondé sur l’intérêt collectif et la qualité de vie. Cela implique une approche multicritère, intégrant la justice environnementale intergénérationnelle, l’articulation entre efficacité technique et choix politiques, ainsi qu’une prise en compte des temporalités longues de la biosphère (pp. 103–105). Au cœur de cette démarche, Neurath incarne en somme une figure tutélaire et son approche une sorte de guide : là où s’arrêtent les capacités individuelles, commence la délibération démocratique. Contrairement à Hayek et Mises, qui rejetaient toute planification pilotée par des experts, Durand et Keucheyan cherchent à réhabiliter l’expertise scientifique, à condition qu’elle soit soumise à un débat démocratique sur les finalités collectives. Il s’agit d’éviter les dérives technocratiques des planifications passées (guerres, URSS, Chine). Toutefois, cette ambition démocratique n’est pas sans fragilité : rien ne garantit aujourd’hui que le processus démocratique aboutira à une planification écologique – bien au contraire. Conscients de cette tension, les auteurs tentent, dans la suite de l’ouvrage, de conjuguer au plus près expertise technique et délibération politique.

Sur le plan technique, les auteurs prennent soin de se distinguer d’une vision univoque de la « décroissance ». En effet, la bifurcation écologique suppose aussi des formes de croissance : dans le démantèlement des filières non soutenables, la reconversion de secteurs entiers, ou encore le développement de nouvelles sources d’énergie. En revanche, elle implique une décroissance de l’impact biophysique des activités humaines — domaine où la comptabilité écologique devient centrale. Par rapport aux débats sur le calcul socialiste, la nouveauté tient à l’usage du big data, des puissances de calcul et de l’intelligence artificielle, désormais mobilisables pour une planification écologique (p. 115). Cette évolution rend possible, selon Göran Thereborn, une « nouvelle agentivité de notre espèce » (p. 127), rendue impensable sans les outils du numérique, de l’observation satellitaire et de l’agrégation automatisée des données (pp. 123–129). Certes, après l’âge d’or du numérique et de ses promesses virtuelles, on mesure aujourd’hui plus clairement les multiples impacts environnementaux du numérique. Mais les auteurs avancent que l’on peut mettre l’on peut mettre en miroir les gains environnementaux attendus et le coût écologiques imputés des nouvelles technologies, et envisager ainsi un usage ciblé et sobre du numérique, conforme à des impératifs de soutenabilité. Toutefois, transformer l’information en connaissance utile à la reconfiguration productive nécessite des choix politiques. Entre une approche monétaire des services écosystémiques, visant leur intégration dans les logiques de rentabilité, et une comptabilité en nature, comme celle du modèle CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology –  développée par des chercheurs de Dauphine et d’AgroParisTech, et visant à faire primer une comptabilité biophysique « en nature » sur les logiques comptables économiques), il faut trancher. L’enjeu ne se limite pas à produire des outils d’aide à la décision, mais à rendre possible une délibération démocratique éclairée, fondée sur des données compréhensibles, partageables et discutables collectivement.

Le second pilier technique de la planification écologique repose sur les politiques d’investissement et de redistribution, prolongeant la socialisation des activités productives que nous avons vue plus haut. Il s’agit de renforcer le rôle de l’État, seul acteur capable d’assumer un financement de l’effort écologique sur le long terme, tout en articulant les fonctions économiques fondamentales (logement, transports, alimentation, recyclage) pour réduire l’empreinte matérielle des activités humaines (p. 153). Le travail constitue un cas clé : la bifurcation écologique requiert une forte intensité de travail humain dans des nouvelles activités de démantèlement de secteurs, reconversion et redirection écologiques. La planification écosocialiste entend libérer le travail de sa dépendance à l’investissement privé via une garantie de l’emploi, où l’État agirait comme « employeur en dernier ressort » pour des postes à faible productivité mais à forte utilité sociale (pp. 162–166). Plus fondamentalement, le « gouvernement par les besoins » vise à transférer l’effort d’organisation du travail — qui a longtemps pesé sur la production — vers la demande, en créant des formes de coordination de la consommation dépassant l’illusion d’une souveraineté individuelle du consommateur propre au néolibéralisme. Des initiatives comme les AMAP, coopératives de consommation ou collectifs de consommateurs-experts esquissent déjà cette « intrusion de la demande dans la production », en fonction de besoins jugés « réels ». Mais la véritable innovation à grande échelle pourrait venir de la numérisation et des objets connectés, qui permettent une connaissance en temps réel de toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement — remettant en cause la logique de coordination marchande (p. 182). Reste à organiser cette nouvelle agentivité collective des consommateurs. Les plateformes de services centralisent déjà l’information pour apparier offre et demande, mais en isolant les consommateurs et en reproduisant des pratiques opaques voire frauduleuses. S’il est vrai que le capitalisme de plateforme s’est déjà éloigné du paradigme hayékien de la « connaissance dispersée » en accumulant des données sur les comportements de consommation, alors la planification écosocialiste doit se réapproprier cette connaissance au service d’une consommation désaliénée et écologique. Après la grande phase d’enclosure des communs numériques, les données relatives à la production, à la logistique et à la consommation devraient être « transformées en communs afin de pouvoir servir d’autres finalités » (p. 191). Comme affirmé au début de cette recension, la planification écologique est ainsi indissociable d’un véritable « communisme de la donnée ».

Les propositions plus proprement politiques de l’ouvrage s’articulent enfin autour de la définition d’une hiérarchie des besoins, destinée à guider le redéploiement de l’appareil productif. Les auteurs s’appuient sur diverses expériences historiques de planification ou de suspension temporaire de l’ordre marchand : économies de guerre, planification soviétique, gestion de la pandémie, social-démocratie suédoise ou encore le projet chilien Cybersyn. Deux modèles retiennent particulièrement leur attention : la Chine contemporaine et le Commissariat général du Plan (CGP) de Jean Monnet. La Chine incarne un « capitalisme politique » qui contraste avec les États occidentaux affaiblis par les réformes néolibérales. Ce modèle combine une planification centralisée (via le Parti communiste chinois) avec une décentralisation expérimentale, permettant de tester certaines mesures dans des régions pilotes avant la généralisation de politiques écologiques à l’entier pays. À l’inverse, le CGP représente un modèle de démocratie économique, fondé sur des commissions de modernisation rassemblant acteurs économiques, sociaux et académiques, et permettant une délibération collective autour des différentes étapes et des objectifs de la planification. Pour les auteurs, la planification écologique pourrait s’inspirer de ces deux modèles : remplacer la colonne vertébrale du PCC par des commissions citoyennes post-croissance, encadrées par des normes constitutionnelles antiproductivistes et écologiques, veillant au respect des limites planétaires. Ces commissions pourraient évoluer en « cybersoviets » (p. 238), collectivités numériques délibérant sur les besoins réels, la production et la consommation, injectant ainsi de la politique dans l’économie et libérant la demande de sa subordination à la production. Le développement de services publics déconnectés du pouvoir d’achat représenterait alors le troisième pilier de cette planification de la post-croissance. Ainsi, trois phases d’une planification éco-socialiste idéale se dégagent : expérimenter localement le « gouvernement par les besoins » via des dispositifs de démocratie participative ; constituer des commissions citoyennes pour élaborer un plan de transformation ; mettre en œuvre ce plan par l’Assemblée nationale, via la création de services publics appliquant le calcul en nature, et une socialisation progressive de la propriété au profit de formes coopératives ou publiques.

Le programme se révèle ambitieux, tout en laissant subsister plusieurs zones d’ombre. La transformation des « modes de vie », par exemple, reste largement indéterminée : au-delà de la critique de l’individualisme consumériste, peu d’éléments concrets éclairent ce que cette mutation impliquerait au quotidien. L’articulation entre propriété publique et « communs » dans une société post-croissance demeure elle aussi floue, faute d’un cadre théorique suffisamment développé. On peut également s’interroger sur la capacité de détacher des technologies numériques, centrales dans le projet, du cadre socio-politique libéral dans lequel elles ont été conçues : une réflexion critique sur les conditions politiques de la technique semble ici nécessaire, sous peine de verser dans une célébration naïve de l’innovation technologique. Par ailleurs, si la mise en œuvre du projet paraît envisageable dans un pays comme la France, où l’attachement à l’État et au service public est fort, qu’en est-il des sociétés aux structures plus décentralisées ou aux traditions politiques plus libérales ? Et surtout, dans un contexte international dominé non plus seulement par la concurrence néolibérale, mais par un capitalisme rentier et monopolistique, comment un pays isolé pourrait-il engager une telle bifurcation écologique ? Malgré ces limites, l’essai de Durand et Keucheyan a le mérite de proposer une alternative crédible, dans l’esprit des « utopies réelles » d’Erik Olin Wright. Il montre que la bifurcation écologique nécessite un changement institutionnel radical, passant notamment par une alliance inédite entre la classe managériale et les classes populaires (pp. 248–249). Cet argument, bien que déjà entendu,ne perd rien de son intérêt et de son acuité. Trouvera-t-il un écho plus large, et notamment chez les intéressés, à l’heure de l’éveil écologique ? C’est tout le pari du livre.