L’écologie politique du commun du peuple

Jacques Bidet est philosophe, professeur honoraire à l’Université de Nanterre Paris-X, directeur honoraire de la revue Actuel Marx.


Résumé. Le philosophe Jacques Bidet, spécialiste de Marx, livre ici ses dernières analyses en direction d’un « métamarxisme » qui va à la rencontre de la problématique écologiste.


Introduction

La rencontre entre les marxismes et les écologistes s’annonce aussi sous un nom de code, « forces productives et rapports sociaux de production »[1]. Tels sont bien en effet les termes du problème. Reste à savoir ce que l’on peut entendre par là : production, productif, forces productives, rapports sociaux. Autant de termes énigmatiques. Je partirai de Marx, et je m’en éloignerai peu à peu pour l’inclure dans un contexte théorique plus large, celui d’un « métamarxisme », qui l’associe à d’autres, à la rencontre de l’écologie. Cette reconstruction implique notamment le concept de « commun du peuple », ou, équivalemment, de « classe populaire », par opposition à la classe dominante.

Énoncé de la thèse

Marx traite de la question au chapitre 7 du Livre 1 du Capital. On suivra l’édition française plutôt que la version allemande antérieure, qu’il corrige sur un point significatif. Il en modifie le titre, qui était « Procès de travail et procès de valorisation », et qui devient « La production de valeurs d’usage et la production de la plus-value ». Entre-temps, il a donc réalisé qu’il n’opposait pas deux procès, mais, plus spécifiquement, deux produits, résultant de deux procès différents, et qu’il importe de distinguer. Ce sont là en effet les deux termes qu’il va opposer l’un à l’autre. La production de valeurs d’usage n’est rien d’autre que la production en général, en tant qu’elle transforme la nature en vue d’un usage supposé utile. Il souligne ensuite que la production s’inscrit toujours dans des rapports sociaux définis, qui sont autant de « logiques sociales » auto-reproductives. La production marchande, qui implique une concurrence sur un marché, en est une forme parmi d’autres, qui peuvent être plus ou moins coopératives ou impératives. Quant à la production marchande capitaliste, elle est celle où la « force de travail » fonctionne elle-même comme marchandise, à l’usage de propriétaires capitalistes. Sa logique est celle de la production, non pas de valeur d’usage, mais de plus-value. Bien sûr, pour produire de la plus-value, il faut qu’il y ait quelque part production de marchandises et, pour qu’il y ait marchandise, il faut que le produit possède une valeur d’usage pour certains acquéreurs. Mais la logique du capital est, en elle-même, indifférente aux effets de la production sur les humains et sur la nature. Tel est le productivisme du capital, qui suscite, par la publicité, un consumérisme corrélatif. Voilà ce qui nous autorise à avancer la thèse, à confirmer par l’analyse empirique, selon laquelle « le capital détruit la nature ».

À mes yeux, cette proposition, si pertinente qu’elle soit, est insuffisante, trop étroite. Elle doit être reprise sous une forme plus générale. La thèse que je soutiens s’énonce donc dans les termes suivants : « Les atteintes modernes à l’équilibre écologique global découlent exclusivement des processus modernes de la domination sociale. Il en suit que toute lutte écologique est une lutte sociale émancipatrice. »

La pensée critique appréhende aujourd’hui communément les dominations modernes à travers le triptyque classe/race/genre. Je considère pour ma part que la « race » relève du contexte historique de la nation et donc du système inégal des nations. J’avance donc que ce triptyque doit être compris en termes de classe/nation/genre. Et c’est à ce triptyque des dominations, ainsi formulé, que doivent être attribuées les atteintes modernes à l’ordre écologique. Je ne me cache pas qu’il s’agit là d’une thèse contre-intuitive, qui demande une démonstration rigoureuse.

Rapports de classe et rapports de nation

Considérons d’abord les rapports de classe, en tant qu’ils sont des rapports sociaux de production. L’insuffisance de la thèse selon laquelle « le capitalisme détruit la nature » tient d’abord à ce qu’elle appréhende la domination moderne de classe uniquement en termes de pouvoir du capital. Or, en réalité, la société moderne, analysée comme société de classe, comporte un second principe de domination. On l’a remarqué depuis longtemps, le désignant en termes de technostructure, de bureaucratie, de pouvoir managérial, de pouvoir ingénieur, de capital culturel, de savoir pouvoir, etc. J’ai proposé, en m’inspirant de Marx, mais aussi des auteurs qui ont élaboré ces diverses thématiques, d’aborder le problème par le haut, en termes de rationalité productive.

La coordination rationnelle de la production à l’échelle sociale, au-delà de la coopération immédiate, s’ouvre en effet sur deux possibilités alternatives, deux « médiations », deux Vermittlungen, comme l’écrit Marx : le marché, où l’équilibre se réalise a posteriori, et l’organisation, où il doit être pensé a priori. Le pouvoir sur le marché repose sur un privilège de propriété capitaliste. Le pouvoir dans l’organisation – c’est-à-dire le pouvoir de direction ou d’expertise – repose sur un privilège de « compétence », non pas de savoir, mais de compétence reçue d’une autorité compétente, selon le schéma établi par Bourdieu. Soit l’autorité compétente en matière de direction ou d’expertise. Quant à l’autre classe, qui fait face à cette domination à deux pôles, je la désigne comme la classe fondamentale ou comme celle du « commun du peuple ». Elle rassemble la grande majorité, qui est dépourvue de ces privilèges, tant de propriété sur le marché que de « compétence » dans l’organisation sociale. Sa puissance tient à sa capacité de coopération immédiate, discursive, qui lui permet de peser sur les médiations de marché et d’organisation. C’est donc une capacité politique, inscrite dans la structure sociale en dépit des divisions qui la traversent, notamment de genre et de nation.

Au total, la structure de classe se constitue sous la forme paradoxale d’un duel triangulaire. Il s’agit bien d’un duel, parce qu’il y a deux classes. Mais il est triangulaire, parce que la classe dominante comporte deux pôles. La lutte sociale et politique est donc toujours un jeu à trois partenaires, c’est-à-dire un rapport d’alliance en même temps que de lutte. La prétention de la modernité, pour autant qu’elle se déclare, est de soumettre les médiations, c’est-à-dire l’ensemble de la machinerie sociale, à un ordre normatif de loi établi entre tous les citoyens, supposés libres et égaux. C’est là le présupposé posé, c’est-à-dire produit, de la structure moderne de classe. Or, ce présupposé posé est foncièrement amphibologique. Il est affirmé par tous d’une seule voix, mais d’en bas comme ce qui devrait être, et d’en haut comme ce qui est déjà réalisé. Il est l’aliment permanent de la lutte moderne de classe. Cette contradictoire unité de l’immédiateté discursive et des deux mécanismes de la médiation structurelle, voilà ce que j’appelle la « métastructure » de la modernité.

C’est à partir du rapport moderne de classe que l’on comprend ce qu’il en est du rapport social de nation. En effet, ce duel triangulaire de la lutte moderne de classe ne se joue pas sur un terrain vague, mais sur un territoire national qui en circonscrit les enjeux et les contours, définissant ce qui est supposé être donné en partage, mais qui, en réalité, se trouve disputé par les adversaires de classe. La lutte moderne de classe se réalise dans l’État-nation, où se déclare à la fois un « ceci est à nous tous » et un « ceci est à nous seuls ». L’étranger ne peut donc être qu’un envahisseur ou un intrus. L’efflorescence de la modernité donne ainsi lieu au Système des nations, système inégal, mais potentiellement universel. Les populations assujetties par la colonisation finissent, à travers des luttes de libération nationale, par se revendiquer elles-mêmes comme des États-nations. Le pouvoir capital, à travers l’esclavagisme et l’extractivisme, se répand dans le système inégal des nations, constituant en cela ce qu’on appelle aujourd’hui le Système-monde moderne. Mais la mondialité moderne ne se réduit pas à une « mondialisation capitaliste ». Elle ne tend pas, comme on l’a dit, à un « capitalisme absolu ». Le monde moderne est conjointement structure et système. Il est structure de classe et Système-monde. En tant que structure de classe, il implique l’État-nation et il fait progressivement apparaître un État-monde. Le monde contemporain se configure ainsi contradictoirement en État-monde « de classe » et Système-monde « de nation ». Le rapport moderne de nation fait corps avec le rapport moderne de classe. L’analyse métastructurelle produit ainsi une théorie unitaire classe/nation. On verra quelles en sont les conséquences.

L’écologie politique structurelle : celle des rapports de classe

Considérons en premier lieu l’écologie politique de la structure de classe. Elle s’analyse à partir des deux pôles de la domination moderne de classe, le capital et la compétence.

L’écologie politique du pouvoir-capital

Voyons d’abord ce qu’il en est du pouvoir-capital. Et, pour ce faire, reprenons l’analyse à partir du concept de plus-value, dont nous sommes partis. La « plus-value » n’est pas, à proprement parler, une « survaleur », une Mehrwert. Le pouvoir du capital repose sur une accumulation, non pas de valeur, mais de plus-value, selon le terme français adopté par Marx. De la valeur à la plus-value, on passe en effet, d’un niveau d’analyse et donc d’un registre social à un autre. Qui détient de la valeur, soit sous sa forme marchandise ou sous sa forme argent, détient un pouvoir sur les choses, permettant de les consommer ou de les vendre. Qui détient de la plus-value possède un pouvoir sur des personnes, sur leur force de travail, pour les exploiter et leur faire produire toujours davantage, … non pas davantage de valeurs d’usage, mais davantage de plus-value, quelles qu’en soient les conséquences sur les humains et sur la nature. On entasse ainsi pouvoir sur pouvoir. C’est là la règle de survie individuelle dans la lutte entre capitalistes. Au sein de la société moderne, la plus-value est donc un pouvoir social de production-destruction, productiviste et donc aussi consumériste, la publicité lui permettant de produire l’acheteur. Et c’est, comme on le sait, à ce double titre qu’il concerne l’écologie.

L’écologie politique du pouvoir-compétence

Quant à l’écologie politique du pouvoir-compétence, elle s’analyse semblablement en termes de productivisme et de consumérisme.

Le productivisme compétent

Il existe en effet un productivisme du pouvoir compétence, qui diffère cependant de celui du pouvoir capital. Celui-ci, au-delà de la publicité mensongère dont il s’entoure, est un pouvoir muet, ou bien qui ne s’adresse qu’à lui-même, par exemple à travers la cotation en bourse. Le pouvoir compétence, par contraste, ne s’exerce qu’à travers la parole. Il doit manifester son aptitude à la direction et à l’expertise. Il ne peut contraindre sans chercher à convaincre. Il ne peut communiquer qu’en se communiquant quelque peu. C’est pourquoi le commun du peuple possède une certaine emprise sur lui, à partir de laquelle il cherche à obtenir une emprise sur le marché. Le pouvoir compétent possède cependant un pouvoir propre de production-destruction, que l’on ne peut se représenter qu’à la condition de comprendre que, pour la classe dominante, la lutte de classe est toujours aussi une lutte interindividuelle entre ses membres en vue d’un plus de pouvoir. Côté capitalistes, c’est la concurrence pour la plus-value. Côté « compétents », c’est la compétition pour la « gloire », pour reprendre un concept de Talcott Parsons, un bon concept. La compétence, il faut le répéter, n’est pas un simple fait de savoir, mais toujours un mixte de savoir, de non-savoir et d’aveuglement. Ceux qui siègent à ses sommets sont inexorablement portés à en faire plus, à manifester qu’ils peuvent produire plus, avançant les projets les plus ambitieux et les plus risqués. Le miracle du zéro covid, par exemple, est à la plus grande gloire du Président et de son Parti, qui est le parti des compétents, fer de lance du pouvoir-compétent. Mais s’il finit par échouer, il voit son autorité compétente, qui fait son pouvoir, se déliter. Sur ce point, les deux volets de la domination s’articulent l’un à l’autre, mais sans se confondre, parce que les ressorts en sont différents. Ces deux pouvoirs dominants coexistent dans toutes les sociétés contemporaines, mais selon des pondérations différentes. Aux USA, prévaut le pouvoir-capital. En Chine, jusqu’à ce jour du moins, c’est le pouvoir-compétence qui prédomine relativement. On ne s’étonnera pas qu’il se manifeste en symptômes productivistes analogues

Le consumérisme compétent

Quant au consumérisme des compétents, il est la contrepartie de ce productivisme compétent. Le pouvoir-compétence présente en effet un principe singulier de déflagration écologique, qui se rattache aux mécanismes de la consommation ostentatoire, dont le pouvoir capital n’a pas l’exclusivité. Voir la puissante analyse de Veblen, dont s’inspireront Bourdieu et d’autres. Dans la problématique métamarxiste que je propose, ce consumérisme spécifique se rattache à la forme hiérarchique du pouvoir- compétence. Au productivisme compétent, celui du « produire pour la gloire », qui se manifeste surtout dans ses sommets, répond un consumérisme compétent, celui du « consommer pour la distinction », qui parcourt toute la hiérarchie. L’exercice des tâches de direction et d’expertise appelle en effet, et permet, un style de vie plus noble, qui requiert un niveau de consommation plus élevé, entraînant une plus lourde empreinte écologique. Ce consumérisme de la distinction franchit vers le bas la frontière de classe, s’étendant au sein du commun du peuple, dont le corps est constitué de strates superposées, inégalement loties : en haut, un peuple A, qui parvient à maintenir plus ou moins ses positions, en bas, un peuple B, mal payé, mal-logé, mal soigné, mal administré, où se retrouvent en surnombre les familles monoparentales ou racisées. Les plus « dépourvus » veulent que leurs enfants soient vêtus comme ceux d’une classe moyenne imaginaire. Ils luttent non pas pour se distinguer, mais pour ne pas être distingués. Le consumérisme apparaît ainsi comme un phénomène général. Il est clair pourtant qu’il possède un point origine : le point d’impact d’une domination d’en haut, qui est tout à la fois, bien que différemment, celle du capital et celle de la « compétence ». Et c’est là le point où le commun du peuple doit frapper. Mais il doit frapper le productivisme, capitaliste et compétent, pour atteindre le consumérisme. Plutôt que l’inverse.

L’écologie politique systémique : celle du Système-monde

En second lieu, considérons l’écologie politique du Système-monde. En tant qu’il est un système inégal, il comporte une immense capacité destructive, qui est celle du « produire-pour-conquérir ». Au-delà des alliances entre elles, les nations, toujours potentiellement en guerre, sont, comme on le sait, conduites à accumuler des armes de destruction massive, qui détruisent la nature en même temps que les humains. Elles sont en compétition inégale pour l’occupation des espaces et donc la gestion de leurs populations. Les conquérants ne sont pas seulement des représentants du pouvoir-capital. Ils arrivent avec des uniformes et des drapeaux nationaux. Ils les plantent sur des territoires qui seront dès lors considérés comme relevant de la mère-patrie, et dont ils définissent les contours autant qu’ils le peuvent du moins. En-deçà du colonialisme historique, il y a ainsi une colonialité inhérente au Système-monde moderne. Quand l’inégalité est extrême, le résultat en est, comme on le sait, la « colonisation ». Mais de quoi s’agit-il ?

L’écologie de la colonialité

Les anciennes dominations impériales portaient sur des populations, plutôt que sur des espaces. La domination impériale chinoise s’exerçait de l’extérieur, à travers le tribut. La colonialité moderne, en tant que fait « national », œuvre de nations particulières, porte sur des territoires. Et c’est là ce qui lui donne son impact écologique. Elle s’exerce sur des espaces que les populations autochtones avaient pensés, organisés selon leur esprit propre, selon leur propre culture, féminine/masculine. Elle tend donc à détruire la culture, en remodelant l’espace et sa population au gré de ses propres intérêts, ceux de la déforestation et de la monoculture. La colonialité est écocidaire en même temps que génocidaire. Elles s’empare des hommes, des femmes et des enfants, selon l’usage le plus utile qu’elle peut en faire. Elle les contraint à extraire, à planter et à servir pour son plus grand intérêt et sa plus grande gloire. Elle n’est freinée que par les résistances qui se relient aux nouveaux regroupements socio-économiques qu’elle opère, jusqu’à laisser apparaître des revendications autochtones nationales.

Le racisme comme un fait de nation

C’est à partir de là que s’analyse le racisme : comme effet de long terme des rapports de subjugation de populations supposées colorées par des nations supposées blanches. Le racisme est un fait d’histoire nationale qui se donne comme un phénomène psychosocial. Ce qu’il est aussi, bien sûr. La compétition que ressentent les « pauvres blancs » les pousse à s’oublier comme exploités et à se réfugier dans un sentiment d’appartenance supérieure. Et c’est cette forme de racisme qui tend à advenir sous le néolibéralisme, quand les organisations populaires sont à ce point affaiblies qu’elles ne parviennent plus à susciter l’espoir en des changements décisifs. Une certaine fraction du peuple en vient alors à se persuader qu’elle trouvera son salut dans un communautarisme national. Mais les ressorts primaires sont à chercher du côté de la classe dominante elle-même (pouvoir-capital et pouvoir-compétence), qui a le plus ardent besoin, au centre comme à la périphérie, que cette population soit reconnue incompétente, incapable de rien à moins qu’on ne la prenne en main, et dangereuse, étant étrangère à l’esprit de nos lois, et donc à soumettre à une police rigoureuse.

C’est ainsi que s’opère le croisement, l’interrelation, entre domination de classe et domination de nation. La théorie métastructurelle est donc une « théorie unitaire ». Du moins en ce qu’elle est une théorie structurelle-systémique, et, tout à la fois, politico-sociale et écologico-politique. Mais on atteint là la limite de ce que l’on peut attendre du marxisme, même élargi sur un mode métastructurel.Et l’on reste en deçà de l’ambition avancée depuis longtemps par Gayle Rubin, celles d’une « théorie unitaire », qui serait à la fois marxiste et féministe, et surtout de sa formulation écologiste. Pour aller plus loin, il faudrait sans doute remonter plus haut dans une investigation naturaliste à la Marx, comme celle que propose Paul Guillibert, dans Terre et capital.

L’écologie politique des rapports de genre

L’écologisme féministe direct

On peut cependant montrer que les luttes de genre sont en elles-mêmes des luttes écologiques. On en trouve le symptôme dans des mouvements anciens, de conviction essentialiste, des années 70, où des femmes américaines se sont massivement dressées contre le péril nucléaire au nom de la vie, dont elles se considéraient comme les représentantes naturelles. Le féminisme matérialiste, qui aborde la « condition féminine » comme un fait d’histoire, peut d’autant mieux mettre en avant une lutte écologique qui est celle des femmes comme telles. Il peut argumenter que le statut qui leur est imposé, leur affectant prioritairement, dans l’espace privé comme dans l’ordre public, les tâches de la reproduction biologique de l’espèce, les prédispose à se porter à l’avant-garde de la défense de la vie. En ce sens, Ariel Salleh, dans Eco-Socialism as Politics, a défini le troisième et ultime enjeu du féminisme, après ceux de l’égalité juridique et sociale, comme celui de la vie. Elle valorise ainsi un « womanism » enraciné dans l’exigence du droit à la santé, au logement, à la survie, illustré par les femmes des barrios et bidonvilles des mégapoles du Sud. De même Vandana Shiva (Staying alive) a souligné que cette conscience de soi éco-féminine se rappelle dans les grandes luttes menées entre autres par les femmes indiennes pour la défense des forêts, à travers le mouvement Chipko des années 70, qui a eu un retentissement dans tout le sous-continent indien. Le féminisme du Chipko se donnait des objectifs immédiatement écologiques, qui remettaient en cause des intérêts capitalistes et coloniaux.

L’écologisme féministe indirect

Mais le plus important est peut-être la figure inverse, qui relève d’un « écologisme indirect ». J’avance ce concept, qui me semble en effet pertinent, en ce qu’il fait apparaître un phénomène insoupçonné de convergence écologico-sociale. On en perçoit l’objet dans les rapports de classe, de genre et de nation. Quand les salariés se battent pour la retraite à 60 ans et la semaine de 30 heures. Ils signifient par là que la vie n’est pas faite pour travailler, ni donc pour produire. Ils font singulièrement valoir « le droit à la paresse », selon l’expression de Paul Lafargue, gendre et disciples de Marx. Ils représentent une puissante force sociale écologique. De même les vendeuses et les caissières qui s’organisent contre le travail dominical. De même aussi, les peuples des périphéries lorsqu’ils se réapproprient leurs ressources contre l’extractivisme et le « plantationnisme ».

Pour le féminisme, cet écologisme indirect est spécifiquement tourné contre le pouvoir masculin, et par là contre le pouvoir compétence. Les luttes pour l’égalité civique, citoyenne, contribuent à dévaloriser le pouvoir mâle, avec tout ce qui lui est associé : le culte des hiérarchies, dont le clivage femmes /hommes est le premier degré, l’amour des chefs, dont le patriarche est la première figure. Ainsi en va-t-il aussi des luttes juridiques pour l’égalité civile, menées par les femmes pour le partage de la propriété au sein du couple et de l’autorité au sein de la famille, pour la libre disposition de leur corps. De même, enfin, des luttes pour l’égalité sociale, au regard de l’emploi, de l’éducation, etc. : elles contribuent à renforcer l’unité et donc la puissance de la classe populaire. Toutes ces luttes contribuent à rabaisser le pouvoir-compétence, dont elles décryptent les assises dans la masculinité, à ébranler la dynamique de compétition productiviste et consumériste qui lui est inhérente. Invisiblement, elles affaiblissent d’autant son empreinte écologique.

Le retournement du triptyque écologicopolitique : comment s’organiser ?

Cette analyse, on le comprend, appellerait une seconde partie, qui serait consacrée au retournement du triptyque des dominations en triptyque de libération. Il s’agirait, en bref, de répondre à la question, qui se pose aujourd’hui de toute part : « Comment s’organiser ? »[2]

J’ai donc tenté d’élaborer en ce sens une problématique de l’organisation politique. Le concept d’ « organisation » n’est pas le même que celui qui figure dans le couple marché/organisation : il vise l’organisation politique populaire, soit la vieille « question de l’organisation », die Organisationsfrage, discutée par Lénine et Rosa Luxembourg. Il s’agit, en l’occurrence, de tirer les conclusions pratiques de L’écologie politique du commun du peuple. Il ne s’agit pas ici de la question du programme, primordiale assurément, mais qui n’est pas l’objet de cette recherche. Il s’agit de l’autre question, celle de « l’organisation », théoriquement tout aussi essentielle. « L’ennemi principal » est assurément le pouvoir- capital, qui est à la tête de la destruction écologique et sociale. Mais le souci principal concerne ici le pouvoir-compétence, que le pouvoir populaire doit, précisément, détourner contre le pouvoir compétent. On devine dès lors quels seront les axes principaux.

Premièrement, l’ordre écologicopolitique à construire peut être désigné comme celui du « communisme » ou du « commun ». Mais celui-ci n’est pas à envisager, à la façon de Christian Laval et Pierre Dardot, comme une alternative aux deux « médiations », marché et organisation. Il se conçoit comme une lutte pour la maîtrise du marché par l’organisation, et pour la maîtrise de l’organisation par le discours partagé entre tous. Il relève, non pas d’une construction hors classes, mais d’une lutte de classe.

Deuxièmement, la forme politique requise à cet effet ne peut se constituer que de bas en haut, sous l’impulsion constante de la classe fondamentale. Elle suppose que le commun du peuple fasse alliance avec cette fraction des compétents qui a de bonnes raisons de s’allier à lui plutôt que de subir le joug du capital. Mais elle ne peut triompher que si elle parvient à hégémoniser cette force alliée. Elle se méfiera donc de la forme-parti, qui reproduit sans cesse la tutelle d’une compétence. Mais tout autant de la forme mouvement, génératrice de domestication charismatique. Elle se refusera donc à en appeler au grand leader, comme le font Ernesto Laclau et Chantal Mouffe.

Troisièmement, à l’échelle monde, à mesure que la montée en puissance des forces productives-destructives déborde toute frontière, il s’établit progressivement un État-Monde de classe. Mais, corrélativement, le pouvoir-compétence tend à prévaloir sur le pouvoir-capital, dont il est devenu trop clair que, laissé à lui-même, il mène à la catastrophe. Ce n’est pas que l’on puisse compter sur un mécanisme de sélection susceptible de faire apparaître la figure du savant qui tient sa force de son excellence, comme le grand intellectuel de Bourdieu. Le fait est simplement qu’à l’ère du désastre il se produit un changement de rapport de force au sein du rapport de classe en défaveur du capital. Et, quant au pouvoir compétent, il se trouve corrélativement débordé, parce que la compétence est elle-même débordée par un vrai savoir écologique des causes et des remèdes, désormais accessible à tous. Le commun du peuple est ainsi en meilleure position pour hégémoniser le-pouvoir-compétence. Au milieu du désastre, une voie demeure donc ouverte. Il reste encore à savoir comment la force populaire pourra émerger.

Quatrièmement, donc, son organisation politique ne prendra ni la forme-parti ni la forme-mouvement, où tend à prévaloir la compétence masculine, mais la forme ouverte de « l’association », rassembleuse des genres. Et cela notamment à l’échelle du monde, au travers d’associations transnationales, qui respectent la pluralité des peuples et des nations, richesse écologique pour l’humanité dans son ensemble. Cette échelle-monde est tout à la fois celle d’un État-monde émergeant et celle d’un Système-monde persistant. Dans ce contexte concret, le commun du peuple rencontre le double défi de faire monter en puissance des institutions démocratiques telles que celles de l’ONU et de préserver la diversité des nations, celle de la culture humaine.

Cinquièmement, enfin, les contradictions sociales de l’État-monde de classe et de genre suscitent la perspective d’une lutte pour la Nation-monde. Pour qui veut interroger le destin de l’humanité, la « nation » est le concept adéquat. La Nation-monde est héritière de la nation de l’État-nation, instance d’une possible solidarité entre tous ses habitants. Mais elle se déploie sur un territoire qui n’est plus celui de l’espèce humaine, mais la nation de tous les vivants, qu’ils soient ou non citoyens, ce que seuls les humains peuvent être : eux seuls, qui ont détruit, peuvent se concerter pour préserver. L’État-monde et le Système-monde détruisent la nature. Seule la Nation-monde peut la sauvegarder. Du moins, ce qu’il en reste.


[1] Cet article est une présentation du livre qui porte le même nom, L’écologie politique du commun du peuple, paru aux éditions du Croquant en 2022, et en anglais chez Routledge en 2024, sous le titre A Political Ecology  of Common People. Il reprend un exposé présenté au Colloque Travail, Technique et Nature dans l’Anthropocène, Université de Paris-Cité, La Halle aux Farines, Paris, 2 décembre 2022. Depuis lors, d’autres concepts sont venus développer la « théorie marxiste métastructurelle de la modernité », dont j’esquisse ici les grandes lignes. Mais ceci en demeure le préalable, et donc la clé.

[2] C’est à cette question que j’ai tenté de répondre dans l’ouvrage qui a suivi : La classe populaire peut-elle gouverner ?, Partis, Mouvements, Soulèvements, paru aux éditions Syllepse en 2023 (disponible en e-book), et en anglais chez Routledge en 2025, sous le titre Can Common People Govern ?