Fable à Vichy : Le fermier, le chien et le renard

Bénédicte Vergez-Chaignon est docteure en histoire (Sciences Po Paris), spécialiste de la Seconde Guerre mondiale en France.


Résumé. Existe-t-il un « pétainisme vert » ? L’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon, auteure d’une biographie de Pétain largement saluée par la critique, s’intéresse dans cet article au rapport du Maréchal à la terre.


Introduction

Dans plus du quart des cent vingt-trois discours qu’il prononce entre juin 1940 et août 1944, le maréchal Pétain évoque la terre, les paysans, les agriculteurs ou les cultivateurs. Il estime que, quand on parle bien « de la terre et du paysan, c’est toujours très émouvant »[1]. Parmi les premières grandes réformes de son gouvernement figure la création de la Corporation paysanne, projet global de réorganisation du monde rural. Dès les mois d’août 1940 sont édictées des lois sur l’exploitation forestière et sur la mise en culture des friches. Au sein du Conseil national, supposé représenter les forces vives du pays, le secteur agricole occupe un tiers des sièges. En son sein, une commission doit réfléchir à la restauration des provinces, annoncée dans un discours du chef de l’État le 11 juillet 1940. Est-ce à dire que l’agriculture, la paysannerie, la ruralité sont au cœur de la Révolution nationale ?

Le retour à la terre, slogan à usages multiples, peut faire figure de programme politique à lui seul. Tout ce mouvement présente en outre l’avantage d’anticiper la fonction agricole (et touristique) que le Reich veut assigner à la France dans l’Europe nouvelle. Les affects personnels et les convictions politiques du chef de l’État, d’ailleurs, le portent dans ce sens.

« Le Maréchal-paysan »

Philippe Pétain, né en 1856 dans le Pas-de-Calais, est le fils d’un cultivateur assez aisé. Il ne faut toutefois pas se méprendre sur la définition de cette identité. D’abord, son père a connu d’autres expériences professionnelles à Paris dans sa jeunesse. Ensuite, ses familles paternelle et maternelle ne sont pas exclusivement paysannes ou rurales. Enfin, le petit Philippe, qui n’a pas sa place dans le foyer de son père remarié, est élevé chez des proches – qui ne sont pas tous cultivateurs – puis dans un collège religieux en ville. Son rapport au travail de la terre est indirect et relève plus du jardinage que de l’exploitation agricole. De toute façon, à vingt ans, il intègre l’école de Saint-Cyr et s’engage dans une carrière militaire qu’il ne quittera jamais vraiment.

Il n’empêche qu’il aspire à posséder et cultiver un domaine, notamment dans la perspective d’une retraite – sans cesse reportée –. Ce désir emporte peut-être sa décision de contracter un mariage longtemps retardé avec Eugénie Hardon. Ensemble, ils achètent une propriété à Villeneuve-Loubet (Alpes- Maritimes) où il ne fera jamais que passer des vacances et suivre de loin mises en culture et récoltes. Elle lui coûte plus qu’elle ne lui rapporte d’ailleurs : elle est sa « danseuse ».

Comme souvent à Vichy, le trompe-l’œil règne et si la terre ne ment pas, elle est bien la seule. Les hagiographes du Maréchal entendent toujours démontrer combien il est un homme providentiel en proclamant qu’il est fils de paysans, avec tous les superlatifs de patriotisme, d’authenticité, de bon sens qu’ils y attachent. Lui-même cultive de longue main son image de soldat-laboureur, qui va de pair avec l’infanterie. De même qu’il s’épanche sur le rôle fondamental des mères sans avoir connu la sienne, ni eu ou élevé d’enfants, il accommode en l’occurrence sa réalité aux principes qu’il entend promouvoir. « Êtes-vous plus français que lui ? », gronde la propagande sous son portrait pour imposer la discipline. Mais du travail, de la famille, de la patrie, le chef de l’État ne connaît, comme tout à chacun, que certaines facettes.

De façon amusante, Pierre Laval, que la propagande gouvernementale peint en « fils de la terre d’Auvergne » est fait de ce même bois de paysannerie usurpée, comme l’a relevé Paul Morand en apprenant à le connaître :

Je crois que Laval pose au paysan. Un vrai paysan ne dit pas « nous autres paysans… », « la terre… moi ça me connaît, etc. ». Laval n’est pas fils de paysan, il est fils d’aubergistes. Il sait d’ailleurs beaucoup parce qu’il s’y intéresse, a passé dans plusieurs domaines agricoles, a investi en terre tout ce qu’il a gagné comme avocat. Néanmoins, on a l’impression quand il parle de l’agriculture qu’il en parle « du dehors »[2]. 

Néanmoins, au-delà des questions de goûts, d’idées qu’on se fait de soi-même ou de « positionnement », la conviction politique fondamentale de Pétain repose sur l’attachement au sol. C’est pour sauver une France matérielle et concrète qu’il a demandé l’armistice en juin 1940. Son inébranlable volonté de demeurer « sur le sol français » signifie appropriation et légitimation.

Dans ce régime autoritaire et personnel, la décision du chef de l’État est souveraine. Rien d’étonnant donc à ce que la Corporation paysanne soit l’une de premières réalisations de son gouvernement. Datée pour ses grandes lignes du 2 décembre 1940, elle illustre la Révolution nationale annoncée à grand bruit huit semaines plus tôt, en tant qu’ambition de reconstruire la France sur des fondations traditionnelles. Trois axes majeurs apparaissent. Par rejet de la lutte des classes, le régime se veut corporatiste : tous les éléments d’une profession doivent coexister et composer. L’« unité paysanne » doit réconcilier, propriétaires, exploitants et salariés de toutes catégories. Ensuite, pour manifester l’enracinement dans le sol de la patrie, il se veut agrarien, dans la continuité, d’ailleurs, de la IIIe République. Enfin, les réalités faisant loi, l’absence de main d’œuvre agricole, les réquisitions allemandes, le morcellement du territoire, les difficultés de transport fragilisent le ravitaillement. Ce problème essentiel pousse tout aussi bien le secteur agricole au premier rang des préoccupations gouvernementales.

« La paix sociale est le but suprême »

Mais quelle corporation agricole créer ? Durant les premières semaines d’existence du gouvernement Pétain, les corporatistes s’agitent à Vichy. Ils seraient bien les seuls à ne pas être en train de promouvoir leurs idées et leurs personnes dans les parages du nouveau régime. L’attrait du pouvoir aidant, ils sont nombreux. Mais ils ne sont pas pour autant d’accord sur les différents points de doctrine et d’organisation. Au premier rang s’est présenté Henri Dorgères, le chef des comités de défense paysanne (qui auraient regroupé 400 000 adhérents), le créateur des chemises vertes, un agitateur taxé de royalisme ou revendiquant, selon ses propres mots, « un genre de fascisme ». « Je suis à peu près le seul en France, affirme-t-il dans son offre de services, à avoir le sens de la propagande dans les milieux paysans »[3]. Effectivement, beaucoup de cultivateurs l’apprécient comme un vigoureux défenseur de leurs intérêts. Toutefois, à l’été 1940, il se préoccupe surtout de sa propre position et d’une réforme générale de l’État. En vain : il n’est choisi ni pour prendre en charge le ministère de l’Agriculture, ni pour incarner la Corporation. Ce sont des profils de notables et d’agrariens plutôt que d’agriculteurs qui vont prévaloir.

Sans entrer dans les détails d’une loi qui va lentement et péniblement être mise en œuvre, on peut en lister les intentions. Selon le ministre de l’Agriculture, l’ingénieur agronome et économiste Pierre Caziot,

« le gouvernement a manifesté sa volonté de restaurer les valeurs spirituelles et matérielles de la paysannerie ; il a également déclaré sa volonté de […] confirmer, développer et coordonner ce qui existe déjà, en fortifiant l’union des diverses institutions professionnelles en dehors de toute ingérence de la politique »[4].

L’imitation de modèles étrangers est rejetée. Ce corporatisme agricole s’organise sur des bases territoriales : les exploitants, les propriétaires, les artisans ruraux appartiennent à des syndicats communaux ou intercommunaux adhérant eux-mêmes à une Union régionale. On évite ainsi une organisation par classes ou par productions. Kolkhozes et sovkhozes sont évidemment des repoussoirs absolus. Et le Reichsnährstand, intégrant verticalement tout le secteur primaire, ou l’étatisme italien déguisé en corporations sont jugés impropres à l’épanouissement de la vie paysanne dans son ensemble.

La Corporation est dotée de son propre budget, elle prend en charge l’enseignement professionnel, les réglementations sanitaire et sociale, et la tarification. Le défi n’est pas mince qui consiste à demander au secteur agricole de s’autoréguler, mais au sein d’un marché encadré.

Comme si les tâches techniques et économiques ne suffisaient pas, la Corporation agricole doit contribuer à un projet social global. La Révolution nationale promeut deux modes de vie considérés comme traditionnels et donc supérieurs : la paysannerie et l’artisanat. L’agriculture familiale (dont Pétain déclare, le 12 octobre 1940, qu’elle est « la principale base économique et sociale de la France »), l’atelier non moins familial, et le village constituent les modèles d’un âge d’or. Ces types sociaux comme l’espace rural incarnent un équilibre « naturel » dont l’antithèse « contre-nature » est la ville, l’entreprise industrielle, le déracinement.

La Corporation paysanne se voit en quelque sorte complétée par la création, le 24 août 1943, d’une Charte des métiers, qui organise également l’artisanat en corporations à l’échelle départementale en unissant patrons et ouvriers. Elle vient décliner la Charte du travail qui, deux ans plus tôt, se concluait sur cette pétition de principe : « La paix sociale est le but suprême ».

La France des provinces

Puisqu’il s’agit de restaurer un passé idéalisé, les provinces sont remises à l’ordre du jour en tant que gages d’authenticité. À peine le maréchal Pétain s’arrogeait-il tous les pouvoirs par ses actes constitutionnels qu’il annonçait que des « gouverneurs » seraient « placés à la tête des grandes provinces françaises »[5]. Il déclenche l’enthousiasme non seulement des royalistes, des maurrassiens, des adversaires de la centralisation jacobine, mais aussi des sociétés savantes, des notables et des érudits locaux qui se mettent à discuter découpage territorial et dénomination dans une surenchère de particularismes. Là encore, la province est définie comme une « communauté naturelle », c’est-à-dire meilleure. Reste à savoir dans quels buts et à quelle échelle. Car les « petites patries » ont tendance à rétrécir. Or, cet imaginaire collectif, nourri de réminiscences plus ou moins fondées, a beau vouloir se détacher de la vie concrète des habitants telle qu’elle s’est organisée en fonction des axes de communication, il se heurte aux enjeux économiques et aux réalités de l’heure. Qui plus est, il faut prendre garde de ne pas isoler, pour les offrir sur un plateau au Grand Reich, des provinces qu’il convoite telles la Bourgogne, les Flandres, pour ne rien dire de l’Alsace-Lorraine.

De toute façon, en mars 1941, l’amiral Darlan institue les préfets régionaux qui sont clairement les instruments d’une centralisation. L’euphorie régionaliste de la première année s’essouffle et se réfugie dans le folklore qui fait les beaux jours de la propagande. Le nationalisme se trouve par lui fondé sur des bases terriennes et sur un temps long, « immémorial ». Les danses, les chants, les costumes, les contes, l’architecture, les objets régionaux sont mis à l’honneur, y compris dans des fêtes et des expositions. La Corporation paysanne a son service du folklore paysan et envisage la création d’un musée de la paysannerie française au château de Sully, « ministre de l’Agriculture » exhumé pour son « labourage et pâturage » qui semble faire pendant à Travail, Famille, Patrie.

Les Compagnons de France, organisme créé en 1940 à destination des jeunes, sont de toutes les manifestations et leur presse s’implique dans la promotion du retour à la terre, qui doit être aidé par des subventions aux familles qui reprennent une exploitation abandonnée. « Répondez à l’appel de votre clocher », proclament bizarrement les affiches. Le retour à la terre est présenté comme un bienfait personnel et national. Antidote à la misère matérielle et morale, il est retour à des temps pré-industriels idéalisés. Un esprit sain et un corps sain ne peuvent se rétablir que loin des vices de la ville. Le Service civique rural, qui bat le rappel des jeunes bonnes volontés pour aider à la moisson sur fond de photos alléchantes, doit aussi servir d’antichambre à ces nouvelles vocations.

Á l’épreuve des faits

La pénible constitution de la Corporation agricole aboutit à en confier la direction à des notables du monde agricole d’avant-guerre. Entre les tendances contradictoires de la Révolution nationale, ce sont la tradition et la stabilité qui l’ont emporté sur la nouveauté, pour ne rien dire de la révolution. Les collaborationnistes, qui se revendiquent fascistes ne s’y trompent pas et se déchaînent contre les hommes nommés par Vichy, désignés comme des agrariens conservateurs ou comme des représentants des trusts. Ils en profitent pour les rendre responsables d’une incurie dans la gestion du ravitaillement, un thème que l’occupant les pousse régulièrement à exploiter. Ce qui est assez sidérant quand on rappelle que l’occupant prélève environ un cinquième des récoltes.

Son intérêt bien compris pour le développement de l’agriculture française se manifeste aussi lors de la l’exposition « La France européenne », qui s’ouvre au Grand Palais en mai 1941. Sous couvert de modernisation et de coordination rationnelle des économies à l’échelle du continent, c’est bizarrement un hameau de la reine qui apparaît sous la nef. À l’entrée, les visiteurs sont accueillis par un immense tableau, Paysage de printemps, représentant une ferme bucolique noyée dans la verdure. Moutons, bœufs et chevaux charmants, porcelets et lapins mignons, pigeons gracieux, abeilles butinant des fleurs, bâtiments coquets constituent cette ferme modèle. Dentelles, vannerie, verre filé, tapisserie, ganterie, porcelaines, ébénisterie illustrent l’artisanat, plutôt que le savetier, le maréchal-ferrant ou le boucher… Un théâtre de marionnettes complète l’ensemble avec un à-propos remarquable[6].

Le Rassemblement national populaire de Marcel Déat lance son propre Centre paysan qui prétend faire connaître et aboutir les revendications des travailleurs de la terre bien mieux que la Corporation des possédants. Il se conduit par la suite en opposant et en rival de la Corporation, selon la tactique globale allemande consistant à diviser pour mieux régner. Radio Paris n’est pas en reste qui non seulement proclame la « révolte des ventres vides », mais encore fait les yeux doux aux jeunes paysans, la captation de la jeunesse constituant un enjeu comparable à l’émergence d’un parti unique dans la perspective de l’avènement du fascisme. « Ces jeunes, quand ils seront formés devront inculquer à leur entourage les principes constructifs de la Révolution nationale. Ces idées nouvelles doivent être nettement communautaires, c’est-à-dire socialistes et nationales »[7].

La Corporation paysanne n’est rien de tout cela et, pour être honnête, elle est bien près de n’être rien du tout. Au bout de deux années d’existence, le premier bilan officiel est sinistre : elle s’est transformée en administration, mais une administration de seconde zone, sans statut financier, sans pouvoir de décision[8]. Prenant la parole à la première réunion plénière des syndics régionaux en février 1943, Pétain l’avoue ingénument : « Votre présence ici montre que la Corporation paysanne fonctionne aujourd’hui grâce à l’effort persistant de M Caziot et de M. Bonnafous », soit le premier et l’actuel secrétaire d’État à l’Agriculture et aucun responsable en titre de la Corporation. Preuve s’il en fallait que l’État a gardé la main et qu’il ne s’agit pas d’un corporatisme. Mais le chef de l’État sait-il seulement ce que ce mot veut dire ?

« Ma première idée, lorsque j’entrai au gouvernement, en juillet 1940 [sic], a été de remettre la France au travail. Dans ce but j’ai posé les bases d’une corporation paysanne et d’une Charte du Travail »[9].

Le gouvernement a son propre agenda, avec des lois sur la reprise des friches, l’héritage favorisant l’enfant exploitant au détriment des ses frères et sœurs, ou le remembrement. Il lance des projets qui sont bien dans la veine technocratique qui le dispute, à Vichy, aux tendances réactionnaires ou fascistes. Drainage et mise en culture sont planifiés en Saintonge, en Savoie, en Camargue. La modernisation et la rationalisation revendiquées peuvent-elles faire bon ménage avec les thématiques de l’autonomie et de la restauration ?

En sus du manque de volonté de dessaisir la puissance publique des leviers de commande, les difficultés matérielles constituent la pierre d’achoppement. Comme si la situation n’était pas déjà assez dégradée, le climat s’en mêle : les températures moyennes annuelles augmentent, mais au prix des hivers les plus froids du siècle (en particulier 1940, 1941 et 1942), d’étés brûlants et de sécheresses persistantes qui font chuter le rendement de toutes les céréales[10]. Or, la priorité absolue est que les paysans produisent le plus possible et vendent massivement à l’intérieur du système encadré et tarifé du ravitaillement. C’est beaucoup demandé eu égard aux conditions détériorées de production et à l’intérêt personnel des producteurs que les pénuries alimentaires placent en position de force. Comme tous les Français, les agriculteurs manquent de sources d’énergie, de matériel, de moyens de transport, de main d’œuvre, mais ils mangent à leur faim et peuvent dégager des liquidités financières grâce aux marchés parallèles. Les voici donc loués dans le discours officiel comme incarnations de la vraie France et forces vives essentielles et mis en garde par ces mêmes autorités en cas de manquements à leurs devoirs. Au début de 1942, le ministre de l’Éducation a « invité » les instituteurs à dicter à leurs élèves puis à faire signer à leurs parents un texte dénonçant la fraude sur les livraisons de blé et ses conséquences sur le ravitaillement… La fugacité des exemptions au STO dont devaient bénéficier les travailleurs de la terre, qui ne durèrent que de février à juin 1943, illustre ce décalage constant entre les vœux et la réalité.

Tous les bilans sont dans le rouge. En dépit des photos de propagande, qui montre le 20 000e reclassé du retour à la terre recevant en cadeaux une bicyclette et une batterie de cuisine, il s’avère qu’à peine plus de 1 500 familles ont demandé à profiter du dispositif, dont près d’un quart ont échoué[11]. Les jeunes des Chantiers de la jeunesse, employés en particulier dans le forestage et l’agriculture, n’ont fait que se plaindre de la dureté de leur travail et ne manifestent aucun désir d’y persévérer.

En dépit de la nouvelle législation, la surface des terres incultes a augmenté du fait du manque de main d’œuvre expérimentée, des pénuries et des destructions dus aux faits de guerre. Ces mêmes raisons, augmentées de la faiblesse des transports, ont fait échec à la campagne de reboisement, tandis que le bois de chauffage, devenu ressource ultime, prenait le pas sur le bois de construction. Les difficultés de l’approvisionnement alimentaire n’ont bien sûr fait que s’aggraver : en septembre 1940, le Ravitaillement attribuait une moyenne quotidienne de 1 800 calories par personne ; elle a diminué de moitié quatre ans plus tard, ne couvrant plus qu’un tiers de l’apport nécessaire[12].

Rivalités

De part et d’autre, l’opposition à la Corporation se renforce à partir de l’hiver 1943. Les collaborationnistes tentent une offensive pour remplacer la Corporation en visitant tous les départements au prétexte de relayer les vrais enjeux. Dorgères veut regrouper une « aile marchante » au sein de la Corporation. On ne peut s’empêcher de faire une analogie avec la façon dont le Service d’ordre légionnaire a émergé de la Légion des combattants français sous forme d’une mobilisation de ses éléments les plus actifs au service de la Révolution nationale, avant de donner naissance à la Milice.

Pendant ce temps, la Résistance reprend pied dans le monde paysan, en particulier avec la résurgence du courant socialiste. Son journal clandestin a beau jeu de critiquer à la fois la Corporation et la politique agricole du gouvernement de Vichy comme appropriation de l’agriculture par les hobereaux, les trusts et les cléricaux, tentative d’asservissement des paysans, facilitation du pillage des ressources du pays par les Allemands et, à ce titre, « instrument de l’oppression nazie ». La Corporation n’est toutefois pas qualifiée de fasciste, mais d’antidémocratique et réactionnaire, dans la droite ligne de l’Action française[13].

Plus fondamentalement, la Résistance dispute l’espace à Vichy. La montagne, la forêt, loués comme la nature par excellence, deviennent terres de maquis. Les maquisards ne peuvent pas se nourrir et se cacher sans le concours plus ou moins bienveillant des paysans. Le « refuge des valeurs éternelles » devient refuge très concret pour les réfractaires ou ceux que la guerre a chassés de chez eux.

À la Libération, des syndics régionaux sont arrêtés, les cadres de la Corporation passent sous les fourches caudines de l’épuration professionnelle, les anciens ministres sont inculpés. Les deux chefs d’accusation retenus contre Caziot sont d’avoir été ministre et d’avoir contresigné des lois discriminatoires (dont le Statut des juifs du 3 octobre 1940). Sa politique ministérielle et son rôle dans la mise en place de la Corporation ne sont pas retenus contre lui. Lors de son procès, il se défend néanmoins d’avoir voulu copier les modèles fascistes. « J’ignorais totalement ces organisations allemandes et italiennes, je ne les ai étudiées que récemment, quand on m’a fait le reproche d’avoir voulu les imiter ». Il souligne que la Corporation n’a pas exercé de pouvoir règlementaire. Le président de la Haute Cour de justice l’interpelle alors : l’article 2 de la loi du 2 décembre 1940 précisait bien que les règlements corporatifs s’appliquaient obligatoirement à tous les professionnels.

« Il n’y a jamais eu de mon temps de règlements, répond l’accusé. Je n’ai jamais voulu donner de pouvoir réglementaire à la Corporation parce que j’ai dit : c’est absurde de le faire tant que nous n’avons pas de Constitution définitive »[14].

Et il n’y en aura jamais, en dépit du vote du 10 juillet 1940 qui en confiait la tâche au maréchal Pétain, parce que celui-ci n’a jamais abouti, faute d’avoir compris qu’une Constitution est un texte technique qui articule entre eux les différents pouvoirs.

Caziot est condamné, parce qu’il fut ministre, à la dégradation nationale et à la confiscation de la moitié de ses biens. Les autres ministres chargés de l’Agriculture bénéficient de non-lieux. Dorgères, demeuré incarcéré pendant dix-huit mois, comparaît finalement devant une chambre civique qui lui inflige dix ans d’indignité nationale dont il est relevé pour avoir aidé de nombreuses personnes à franchir clandestinement la ligne de démarcation dans le Cher. « Je n’avais fait ni collaboration, ni résistance », résume-t-il[15].

La terre a-t-elle menti ?

« La terre, elle, ne ment pas » : cette phrase fameuse, presque fondatrice, fut écrite, de l’aveu de son auteur, au chiqué et par goût du style. « J’étais enfermé dans une chambre, raconta Emmanuel Berl. On me donnait énormément de textes, et il fallait tâcher de tirer de ces textes quelque chose qui ne soit pas trop monstrueux[16]. » L’appétence du régime de Vichy pour la paysannerie relève des mots avant même de relever de l’idéologie. Elle relève sans doute aussi – surtout ? – de la peur du vide ou de la peur de la subversion comme on l’entrevoit dans la manière dont, arrivant à Vichy pour prendre ses fonctions de en mai 1942, Jacques Le Roy Ladurie expose le cœur de son programme :

« Le problème paysan est purement économique. Ou ces gens-là nous mèneront ou ce seront des brutes ouvrières. J’opte pour les premiers, mais il faut le blé à quatre cents francs d’abord. L’échec Caziot vient de ce que l’économique est passé pour lui après le social, le corporatif, etc. »[17].

Les paysans semblent peu séduits par les louanges de la ruralité, bien conscients que la rudesse de leur travail a de toute façon empiré du fait de la guerre et de l’Occupation. Le machinisme agricole s’est effondré et il manquerait au secteur la force travail de 400 000 personnes (alors que 55 000 agriculteurs sont morts pendant la campagne de 1939-1940 et que 50 000 furent faits prisonniers). La revanche qui leur est offerte ne tient pas aux compliments ou aux promesses, mais à la prospérité financière et à la sécurité matérielle que leur procurent mécaniquement pénuries alimentaires et marché noir.

À Vichy, et plus particulièrement dans le cas de la Corporation paysanne, l’idéologie remplace l’expérience. Philippe Pétain n’est ni un fasciste ni même un conservateur. Du haut de son absence de formation théorique et de son inexpérience de la pratique gouvernementale, c’est un réactionnaire. Son âge et son tempérament pessimiste contribuent à l’expliquer. Le « retour à la terre » est à prendre littéralement puisqu’il s’agit de revenir en arrière pour (re)trouver une société rurale idéale, paysanne et artisanale. Elle s’articule sur une hiérarchie et sur un principe d’autorité pyramidale qui suivent les canons du commandement militaire et des états-majors, les seuls que maîtrise le Maréchal. En complément, les modèles considérés comme traditionnels – donc vrais et bons – doivent être restaurés : le chef de famille (nombreuse), la mère au foyer, l’éducation visant à former des travailleurs et des soldats plutôt que des citoyens. Comme souvent avec lui, le catalogue de principes vagues est supposé non seulement tenir lieu de programme, mais même remplacer les mesures concrètes. D’où l’ingénuité avec laquelle il conclut la réunion plénière des syndics régionaux à Vichy : « personne n’est plus pressé, ni plus curieux que moi de suivre cette expérience »[18].

Les paysans sont, à tout prendre, considérés comme des appuis nombreux et sécurisants, le contraire même du communisme menaçant contre lequel se bat l’Allemagne, avec l’appui croissant de la France de Vichy. Pourtant, il s’avère qu’ils ont été des appuis souhaités plus qu’obtenus et que s’il y eut désaffection au fil du temps, c’est parce que « l’affection » des débuts était superficielle.

Que penser des résultats du recueil de signatures déclenché en 1941 en faveur d’un « serment de fidélité de la paysannerie française au Maréchal pour son 85e anniversaire » ? Il paraîtrait qu’on en compterait un million pour 25 départements de zone libre, contre quelques milliers pour toute la zone occupée zone occupée. Paul Morand, assistant justement à une fête en Seine-et-Oise, donne une indication anecdotique mais révélatrice :

« Hier, kermesse locale. Le vin coulait à flots. Haut-parleurs. Musique. Tout le décor électoral du centre gauche paysan d’hier : le député n’est plus là, le préfet est royaliste, le centre gauche a gauchi un peu à droite, mais l’équilibre y est. La défaite n’est nulle part : ce qui a été vaincu, c’est l’institution, l’instituteur, le Juif, le communiste, mais pas le paysan. Le haut-parleur reproduisait des phrases toutes faites de Vichy : “Notre immense désastre…” et cela tombait à plat sur cette foule bien nourrie qui sablait le Thonarcé, le Saint-Lambert, Le Coulis de Serraut, vendait soixante mille un cheval et s’en fichait pas mal. Et quand, en fin de discours, le nom du Maréchal fut salué, je notai, sur mille personnes, un applaudissement »[19].


[1] Réunion plénière des syndics régionaux à Vichy. Session du 1er février 1943 au matin (AN, II AG 548).

[2] Discours de Jacques Le Roy Ladurie, Lyon, 2 juin 1942 et Paul Morand, Journal de guerre, tome 1, Paris, Gallimard, 2021, p. 889.

[3] Lettre d’H. Dorgères à H. du Moulin de La Barthète, 26 juillet 1940 (AN, II AG 442).

[4] Conférence de presse du 7 décembre 1940, Bulletin de la Commission nationale d’organisation corporative, t. 1.

[5] Message du 11 juillet 1940.

[6] La France européenne, n° 1, 1941.

[7] Les Ondes, 2 novembre 1941.

[8] L’achèvement de la Corporation paysanne, 28 décembre 1942 (AN,II AG 548).

[9] Réunion plénière des syndics régionaux à Vichy. Session du 1er février 1943 au matin (AN, II AG 548).

[10] Emmanuel Le Roy Ladurie, Le Réchauffement climatique de 1860 à nos jours, Paris, Fayard, 2009, p. 167-175.

[11] Pierre Barral, Les Agrariens français de Méline à Pisani, Armand Colin, 1968, p. 258.

[12] Chris Pearsons et Bruno Poncharal, « La politique environnementale de Vichy », XXe siècle, n° 113, 2012.

[13] « Corporation agricole », La Résistance paysanne, n° 1, janvier 1944.

[14] Haute Cour de justice. Procès de Pierre Caziot. Audience du 18 mars 1947 (AN, 334AP38).

[15] Entretien avec Henri Dorgères, 6 novembre 1970 (Isabelle Boussard, Vichy et le Corporation paysanne, Presses de la FNSP, 1980).

[16] Emmanuel Berl, Interrogatoire par Patrick Modiano, Éd. Gallimard, 1976, p. 88.

[17] Paul Morand, Journal de guerre, t. 1, op. cit, p. 360-361.

[18] Réunion plénière des syndics régionaux à Vichy. Session du 3février 1943 (AN, IIAG548).

[19] Ibid., p. 321.