Défense, Industrie et environnement

Jean Belin est maître de conférences à l’Université de Bordeaux (BSE UMR – CNRS 6060).


Résumé. Cet article examine l’impact environnemental de l’industrie de la défense, dans un contexte de remilitarisation mondiale. Après avoir présenté une typologie des entreprises de la BITD (Base industrielle et technologique de défense), nous analysons les spécificités de ce secteur (chaînes de production, consommation énergétique, R&D). Nous montrons ensuite que l’impact le plus important de la défense sur l’environnement provient de l’utilisation des armes durant les conflits. Ceux-ci entraînent des pollutions, des destructions d’écosystèmes et une baisse durable de la performance environnementale des États concernés. Néanmoins, les liens entre budget de défense, production d’armement et conflit restent complexes et ambigus. Selon le contexte stratégique, les armements peuvent en effet dissuader ou au contraire favoriser le conflit armé. Aussi, nous devons intégrer davantage le conflit aux analyses économiques, tout en renforçant la recherche sur les déterminants des conflits afin de limiter leur occurrence et leurs effets écologiques.

Mots-clés : industrie de défense, BITD, environnement, énergie, éco-innovations, conflit


Introduction

Depuis plusieurs années, nous assistons à un changement d’environnement stratégique et à une augmentation mondiale des dépenses de défense. La fin de la guerre froide et l’effondrement du bloc soviétique (1989–1991) avaient permis l’apparition d’une période appelée « dividende de la paix ». Elle était caractérisée par une baisse importante des budgets de défense dans de nombreux pays occidentaux (France, Allemagne, Royaume-Uni, etc.), une réallocation des ressources à des usages civils (éducation, santé, infrastructures, environnement) et par la privatisation et la restructuration de nombreuses entreprises de la défense (baisse de la production, fusion d’entreprises, rationalisation industrielle). Cette période a pris fin, aux États-Unis, avec les attentats du 11 septembre 2001, qui ont marqué le retour à une logique de guerre et à une hausse des budgets militaires. En Europe, c’est la guerre en Ukraine, déclenchée par l’invasion russe en février 2022, qui a constitué un tournant stratégique majeur avec le retour d’un conflit de haute intensité sur le sol européen et l’augmentation des budgets de défense.

L’augmentation des dépenses de défense de la plupart des pays se traduit par une hausse des commandes et de la production des entreprises de la défense. Comme pour toute activité industrielle, cette augmentation de la production aura des conséquences environnementales. La spécificité du secteur de la défense réside dans le fait que la question environnementale ne peut être abordée sans référence aux conflits. Ce sont en effet l’usage des armes et les conflits qui engendrent les impacts environnementaux les plus lourds.

Nous analyserons donc l’impact environnemental des entreprises de la défense dans une approche d’économie de défense et ferons interagir le conflit et le système de défense[1]. Après avoir relevé les spécificités de l’industrie de défense, nous présenterons les résultats existants sur l’empreinte écologique des activités de défense et analyserons les liens entre industrie, conflit et environnement.

Les spécificités de l’industrie de défense

Définition et évolution

L’industrie de défense est désignée par le terme BITD (Base industrielle et technologique de Défense), qui regroupe l’ensemble des entreprises fournissant directement ou indirectement le ministère des Armées[2]. On distingue généralement trois types d’entreprises. Le premier groupe comprend les entreprises qui participent à la production des systèmes d’armes et des équipements létaux (de la R&D jusqu’au démantèlement). Le second groupe comprend les entreprises qui produisent et commercialisent des produits stratégiques qui sont nécessaires au fonctionnement des produits du premier groupe (par exemple le carburant). Le troisième groupe rassemble les entreprises qui produisent des produits courants utilisés par les armées (nourriture, logement, transport…).

Les grands donneurs d’ordres sont bien connus, notamment ceux du premier groupe (Arquus, Airbus, Dassault, Naval Group, Nexter, Safran, Thales). En revanche, les entreprises de la chaîne de sous-traitance sont beaucoup moins connues et surveillées. Cela pose d’autant plus de problèmes que l’évolution des méthodes de production ont renforcé le rôle stratégique de ces sous-traitants (conception modulaire et apparition de firmes pivots[3]).

Ces périmètres sont nécessaires pour aborder les diverses problématiques liées à l’industrie de défense.Le cœur de la BITD est constitué par le groupe 1 qui représente également les entreprises suivies par la DGA, qui en analyse leurs forces et leurs fragilités. Néanmoins, d’autres questions (les emplois générés par la commande de défense ou les émissions dues à l’activité du ministère des Armées) nécessitent de prendre le périmètre le plus large.

La BITD a subi de profondes évolutions ces dernières années. Avant les années 90, la majorité des entreprises de la BITD était des entreprises publiques. À partir des années 90, nous avons assisté à un phénomène de privatisation, de concentration et d’externalisation (notamment pour les entreprises de périmètre 3 dont les activités étaient auparavant prises en charge par les armées).

L’industrie de défense occupe une place stratégique dans les économies modernes, à la fois en raison de ses fonctions régaliennes de protection et de dissuasion, mais aussi en raison de son poids économique et technologique. Bien qu’en grande partie privatisée, elle reste sous le contrôle étroit de l’État. Ce dernier détermine, en effet, le volume des commandes tant nationales qu’à l’export, finance la R&D et reste présent au capital de plusieurs grandes entreprises de défense.

Environnement et caractéristiques des entreprises de défense

Ces entreprises présentent des caractéristiques spécifiques susceptibles d’influencer leur impact environnemental.

L’ensemble du cycle de vie des systèmes d’armes, de leur conception à leur démantèlement, implique une consommation importante d’énergie et de ressources. La fabrication de chars, d’avions de chasse ou de sous-marins nucléaires repose sur des matériaux rares, des procédés énergivores et des chaînes logistiques complexes. Leur fonctionnement nécessite ensuite une utilisation massive d’hydrocarbures.

Peu d’études ont porté sur l’impact environnemental des entreprises de la BITD, mais les rares travaux existants mettent en évidence plusieurs spécificités. Concernant la consommation énergétique des entreprises de la BITD,

« l’analyse des données de consommation d’énergie, extraites des enquêtes EACEI(1) de l’Insee, montre qu’un établissement appartenant à la BITD consomme en moyenne moins d’énergie qu’un établissement non BITD appartenant au même secteur d’activité et/ou de la même taille. Utilisant principalement du gaz et de l’électricité, les établissements BITD affichent une intensité énergétique nettement inférieure à celle des autres établissements, ce qui témoigne en partie de la performance technologique de ces entités »[4].

« Un établissement de la BITD consomme 0,7 tonne  équivalent pétrole (tep) pour réaliser un millier d’euros de  chiffre d’affaires(8), tandis qu’un établissement non BITD  appartenant au même champ d’activité consomme 1,9 tep  pour produire la même valeur de biens.  Cela signifie que pour la production d’un même montant de  chiffre d’affaires, un établissement relevant de la défense  mobilise moitié moins d’énergie qu’un autre établissement  du secteur manufacturier »[5].

Sylvain Moura, Antoine Pietri et Océane Zubledia ont analysé les innovations environnementales des entreprises françaises[6], à partir de l’enquête CIS 2014 (INSEE), en distinguant celles appartenant à la BITD des autres. À partir de régressions logistiques, ils ont estimé l’influence de l’intensité militaire du chiffre d’affaires (taux de dépendance au militaire) sur la probabilité d’introduire une innovation environnementale. Ils trouvent qu’il n’y a pas d’antagonisme systématique entre défense et environnement. La BITD innove autant que l’industrie civile, et davantage pour remplacer les substances chimiques. Dans la plupart des domaines, les entreprises de la BITD ne se distinguent pas des autres entreprises et aucun effet significatif de l’appartenance à la BITD sur la probabilité d’éco-innover n’apparaît. En revanche, les entreprises de la BITD se distinguent des autres concernant la substitution de substances chimiques polluantes ou dangereuses. Dans ce domaine, plus le taux de dépendance militaire est élevé et plus la probabilité d’éco-innover augmente. D’après les auteurs, ce résultat pourrait provenir de la réglementation européenne REACH (2007) qui impose des contraintes fortes sur l’usage des substances chimiques. La BITD, grande consommatrice de ces substances, est fortement impactée et l’exemption « défense » prévue par REACH est rarement utilisée en France (le ministère des Armées incite à la substitution, pas à l’exemption).

L’analyse des notes ESG (critères Environnement, Social, Gouvernance) des entreprises françaises de défense cotées en bourse[7] montre que les entreprises de défense peuvent également avoir un impact environnemental et social (mesuré par la notation ESG) relativement plus faible que celui des autres entreprises industrielles. Les quatre grandes entreprises du secteur de la défense cotées sur les marchés financiers (Airbus, Dassault Aviation, Safran et Thales) affichent en effet des performances ESG, et plus spécifiquement sur les volets environnemental (E) et social (S), supérieures à celles de leurs homologues industriels. En moyenne, leur note ESG s’élève à 62, contre 60 pour les entreprises comparables du secteur industriel.

D’autres caractéristiques de cette industrie influencent l’effet sur l’environnement. Ces entreprises se distinguent des autres entreprises par leur intensité en R&D. En effet, l’activité des entreprises de la défense ne se limite pas à la production, une part importante de l’activité est consacrée à la R&D et à l’innovation. Les entreprises de la défense ont ainsi une intensité en R&D plus importante que les entreprises du civil[8].  Une autre spécificité des activités de défense est de privilégier, pour des raisons stratégiques, des chaînes de production plutôt nationales, réduisant ainsi l’impact environnemental lié au transport.

L’empreinte environnementale des activités militaires et industrielles

Les activités de défense ou du système de défense comprennent les activités de l’État et de ses agents, les activités des militaires et les activités des entreprises de la BITD. Trois catégories d’émission (scope 1,2 et 3)[9] peuvent être distingués. Le premier scope concerne les émissions directes provenant de sources détenues ou contrôlées directement par le ministère des Armées. Il s’agit des émissions provenant de l’utilisation de carburants par les véhicules terrestres, les avions de chasse ou les navires de guerre. Le scope 2 mesure les émissions indirectes liées à l’énergie. Il s’agit par exemple de la consommation d’électricité dans les bases militaires, les ports ou les casernes. Le scope 3 comprend les autres émissions indirectes en amont ou en aval de la chaîne de valeur. Il inclut la production des biens achetés (armes, équipements, uniformes), le transport, la construction, les services contractuels et l’élimination des déchets.

Les entreprises de la BITD participent à l’impact environnemental des activités de défense. Elles vont à la fois fournir le matériel (scope 3, périmètre 1 et 3 de la BITD), mais également le carburant nécessaire à leur fonctionnement (scope 1, périmètre 2) et l’énergie nécessaire aux installations militaires (scope 2, périmètre 2).

En France, le ministère des Armées a publié en 2020 sa stratégie énergétique de défense. Ce document donne des indications sur les consommations énergétiques liées à son fonctionnement. En 2019, la Défense française consommait environ 835 000 m³ de produits pétroliers (667 M €) et 2,6 TWh d’énergie pour ses infrastructures (222 M €). La consommation est répartie entre 73 % pour la mobilité (avions, navires, véhicules) et 27 % pour les infrastructures. Environ 50 % du carburant sert à l’aviation, 25 % à la marine, 20 % aux engins terrestres[10].

Le Conflict and Environment Observatory (CEOBS) (2021)[11] a estimé l’empreinte carbone des activités de défense dans un rapport pour l’Agence Européenne de défense. Ce rapport estime les émissions territoriales de différents pays européens, dont la France, pour l’année 2019.  Il s’agit des émissions générées sur le sol français, ce qui exclut les émissions liées aux opérations militaires à l’étranger (missions au Sahel, déploiements au Moyen-Orient ou dans les pays baltes, bases permanentes hors de France), les émissions liées au transport aérien ou maritime international des troupes et matériels vers ces zones et les activités de sous-traitants étrangers ou les achats d’armement à l’étranger (sauf s’ils impliquent une production nationale).

Quoique fondées sur des hypothèses fortes, ces estimations constituent les seules données disponibles pour la France.  Les forces armées ont émis directement, en 2019, 2 681 ktCO₂e  sur le territoire français (scope 1 et 2). Les émissions issues de la consommation de carburants par les véhicules militaires (avions, navires, camions, etc.) représentaient la part la plus importante avec 2 226 ktCO₂e (scope 1) alors que les émissions liées à l’usage énergétique des infrastructures (chauffage, électricité dans les bases, casernes, hôpitaux…) représentaient 455 ktCO₂e (scope 2). Les émissions industrielles sur le territoire national issues de la production d’armements et de technologies militaires (la fabrication de missiles, avions de chasse, blindés, et les activités de maintenance/démantèlement) sont estimées à partir des données de quelques grands maîtres d’œuvres de la défense (Airbus, Dassault Aviation, Naval Group, Safran et Thales) sur les émissions par employé et rapportées aux emplois du secteur de la défense. Le CEOBS (2021) les chiffre à 799 ktCO₂e supplémentaires. En y ajoutant les émissions indirectes de la chaîne d’approvisionnement nationale (1 078 ktCO₂e), calculées via un facteur d’échelle[12], on obtient un total territorial d’environ 4 558 ktCO₂e.

Aux États-Unis, Neta Crawford (2019)[13] a également estimé, dans le cadre du projet Costs of War, les émissions des forces armées américaines. Le Scope 1 (combustibles directs) représente environ  51 MtCO₂e, le scope 2 (électricité achetée) environ 3 MtCO₂e et le scope 3 (industrie + logistique) de 96 à 153 MtCO₂e[14], soit un total estimé (1+2+3) de 150 à 210 MtCO₂e. Crawford[15] note que cela représente plus d’émissions que des pays comme la Suède, le Portugal ou la Suisse et que le Department of Defense des États-Unis (DoD) reste le premier consommateur institutionnel de pétrole au monde.

Concernant les émissions générées par les produits des entreprises du second périmètre de la BITD (carburant, énergie…), les considérations environnementales ne sont pas forcément toujours en contradiction avec les impératifs stratégiques. Ryan Umstattd[16] note ainsi que le Département de la Défense est l’un des plus gros consommateurs d’énergie aux États-Unis (1 % de toute l’énergie nationale) et que la réduction de la dépendance aux énergies fossiles peut à la fois entraîner un gain stratégique (moindre dépendance) et une réduction de l’impact environnemental. Il relève toutefois plusieurs barrières comme l’inertie institutionnelle, les difficultés de financement ou des indicateurs de performance flous. Stacy Closson[17] analyse les tentatives du DoD pour sortir de sa dépendance au pétrole. Il montre également que la consommation importante de pétrole peut constituer une vulnérabilité stratégique (coûts, sécurité des convois, dépendance logistique) et que les objectifs stratégiques et environnementaux ne sont pas forcément opposés. Il relève lui aussi plusieurs obstacles, notamment une culture institutionnelle centrée sur le pétrole, un retard en R&D sur les énergies alternatives et un manque de leadership politique.

Les entreprises de la BITD, comme toutes les autres entreprises de l’industrie, ont un impact sur l’environnement  mais certaines de leurs spécificités peuvent réduire cet impact (consommation énergétique, innovation environnementale, importance de la R&D, des chaînes de production plus nationales). Néanmoins, l’impact global de ces entreprises ne peut être appréhendé qu’en tenant compte de l’impact des conflits sur l’environnement et du lien entre conflit et BITD.   

Conflits, Industrie et Environnement

Les conflits armés comme facteur aggravant des dégradations environnementales

Les conflits armés ont de multiples conséquences sur l’environnement, affectant durablement les écosystèmes, la biodiversité et les ressources naturelles. Ces effets s’observent dès la phase de préparation militaire, pendant le conflit, et se prolongent bien au-delà de la fin des hostilités.

Les guerres provoquent souvent des déforestations massives et l’érosion accélérée des sols. Les infrastructures militaires telles que les bases, routes ou tranchées contribuent à perturber durablement les équilibres écologiques. Au Vietnam, l’utilisation de l’Agent Orange a provoqué une défoliation intense, détruisant la végétation et les écosystèmes.

Les conflits entraînent une pollution importante de l’air, de l’eau et des sols. Les hydrocarbures, les métaux lourds, les produits chimiques issus des munitions et explosifs ou encore les débris militaires contaminent durablement l’environnement. Cette contamination affecte les nappes phréatiques, les cultures, les chaînes alimentaires et la santé des populations humaines et animales. De même, les émissions de CO₂ liées aux activités militaires contribuent significativement au réchauffement climatique global.

Selon Andreia Garces et Isabel Pires, les conflits ont également un effet profond sur la biodiversité[18]. Les opérations militaires et les bombardements détruisent et fragmentent les habitats. La mortalité animale augmente (par balles, explosifs, tirs accidentels, échouage de cétacés dus au sonar militaire ou par la chasse illégale et le braconnage).  Nous assistons également à des déplacements d’espèces liés au bruit, aux destructions ou à la fragmentation de leur habitat mais aussi à l’introduction d’espèces invasives facilitée par les transports militaires.

Dans certains cas, des effets paradoxaux peuvent également apparaître. Ainsi, l’absence prolongée de présence humaine due aux conflits peut créer des zones de refuge involontaires pour la biodiversité. C’est le cas de la zone démilitarisée entre les deux Corées, où la faune a pu se reconstituer en l’absence d’activités humaines

Ces effets sur l’environnement, se retrouvent durant la plupart des conflits.  Ainsi Florian Krampe, Joakim Kreutz et Tobias Ide[19], en analysant l’impact environnemental des conflits armés sur la période 2006–2020, montrent que les conflits ont des effets immédiats mais aussi à plus long terme sur l’environnement. Les pays en conflit ont ainsi une performance environnementale moyenne 12 % plus faible que les pays en paix et l’impact négatif est proportionnel à l’exposition au conflit (intensité et durée). Les conflits ont aussi des effets de long terme. Les pays ayant connu un conflit mettent 20 à 30 ans à revenir à leur niveau environnemental attendu en raison d’effets directs du conflit (pollution, destruction d’infrastructures) mais aussi d’effets indirects comme l’affaiblissement de l’État, la réorientation des politiques, le déplacement de population ou des incitations à exploiter rapidement les ressources.

La guerre en Ukraine, déclenchée par l’invasion russe en février 2022, constitue une illustration contemporaine des conséquences environnementales d’un conflit armé à grande échelle en Europe. En plus des pertes humaines et des destructions matérielles massives, ce conflit a engendré une série d’impacts environnementaux profonds et durables, dont la mesure et la gestion posent déjà un défi immense aux autorités ukrainiennes et aux organisations internationales. Ainsi Zalakeviciute et al. (2022)[20] analysent les effets de la guerre en Ukraine sur la qualité de l’air durant les premières semaines du conflit en 2022, à partir de données satellites et de mesures locales sur la qualité de l’air.  Ils montrent une baisse marquée des polluants liés aux activités humaines (notamment NO₂ et PM2.5) due à l’arrêt brutal des transports et des industries. En revanche, des pics localisés de pollution sont observés, causés par les bombardements, les incendies et des destructions (hausse du SO₂ et PM2.5 en mars). Ces perturbations représentent un risque sanitaire majeur, notamment par l’exposition à des particules toxiques.

De même, plus de 2 300 incidents environnementaux liés aux opérations militaires ont été recensés [21], dès la fin de l’année 2023. Ceux-ci comprennent la destruction d’infrastructures industrielles (usines chimiques, centrales électriques, dépôts de carburants), entraînant des fuites toxiques dans l’air, les sols et les rivières. Les forêts ukrainiennes, notamment dans les régions de Louhansk et Donetsk, ont été dévastées par les combats, les incendies et l’occupation prolongée. Des zones protégées, riches en biodiversité, ont vu leur écosystème fragmenté, voire détruit. Les sols agricoles, pilier de l’économie ukrainienne, ont été minés, pollués par les hydrocarbures ou compactés par le passage de blindés, compromettant leur usage futur. Le conflit a également mis en évidence les risques majeurs que fait peser la guerre sur les installations sensibles : la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d’Europe, a été plusieurs fois visée ou occupée, soulevant des craintes d’accidents nucléaires majeurs.

Aussi, cette guerre a conduit à une prise de conscience accrue au sein des institutions européennes[22] et internationales[23] quant à la nécessité d’intégrer des considérations environnementales dans le droit des conflits armés. Plusieurs voix plaident pour un élargissement du droit humanitaire international à la protection de l’environnement, notamment via des conventions spécifiques ou des protocoles additionnels.

Les liens entre dépense de défense, Industrie et Conflit

L’industrie de défense comme toute industrie est polluante mais son impact global dépend largement de l’occurrence et de l’intensité des conflits. La production de cette industrie permet-elle de réduire la probabilité de conflit et l’impact sur l’environnement ou au contraire favorise-t-elle le conflit et ses conséquences sur l’environnement ? La réponse à cette question reste incertaine et semble dépendre de nombreux paramètres.

Plusieurs effets sont à prendre en compte. Tout d’abord, il existe un effet de capacité : plus un pays ou groupe disposera de systèmes d’armes modernes, plus il est susceptible d’engager ou d’intensifier un conflit,  par une perception accrue de sa supériorité militaire[24]. Ensuite, un effet course aux armements[25] peut apparaître, la production d’armes nationale peut déclencher une spirale d’armement auto-renforcée entre États voisins, augmentant le risque de conflit régional. En revanche, la production d’armement peut aussi créer un effet de dissuasion. Des armements puissants et en grand nombre peuvent réduire la probabilité d’attaque par des adversaires potentiels. C’est d’ailleurs cet effet dissuasif qui est mis en avant au niveau Européen pour justifier une augmentation des dépenses et de la production de défense. L’augmentation des capacités militaires européennes devrait permettre de réduire la probabilité de victoire de l’ennemi et d’empêcher ainsi la survenance d’un conflit.

Michelle Garfinkel et Stergios Skaperdas fournissent un cadre conceptuel utile pour analyser l’influence des dépenses de défense sur le conflit et les conditions pour obtenir un effet dissuasif[26].  L’augmentation des dépenses de défense peut avoir deux effets opposés : un effet dissuasif ou un effet incitatif au conflit. Ainsi une puissance militaire crédible peut décourager un adversaire d’engager un conflit, car le coût d’une attaque devient trop élevé. Néanmoins, les auteurs montrent que la dissuasion dépend des règles de partage anticipées. Si les acteurs anticipent un règlement négocié équitable (par exemple une division des ressources proportionnelle aux capacités) alors l’armement peut permettre d’éviter un conflit. En revanche, si les règles implicites ou explicites de partage ne sont pas perçues comme stables ou justes, les acteurs peuvent préférer recourir à la guerre, malgré les capacités de dissuasion. En parallèle, ces mêmes capacités peuvent inciter à l’usage de la force si elles augmentent la probabilité de victoire et donc les gains espérés d’un conflit. Cela encourage la logique d’appropriation stratégique des ressources (territoires, influence, matières premières, etc.).

Ce n’est donc pas seulement la quantité de production militaire qui détermine le conflit et l’impact écologique, mais aussi la structure des incitations stratégiques : Si la production renforce un équilibre dissuasif, elle peut prévenir les destructions. Si elle incite à l’agression ou entretient des dynamiques de compétition militaire, elle peut aggraver l’empreinte environnementale globale.

Conclusion

Les entreprises de la défense sont diverses et relèvent de périmètres d’activité variés  (de la production de systèmes d’armes aux services énergétiques et logistiques). Comme les autres activités industrielles leur fonctionnement a un impact environnemental mais certaines de leurs spécificités (notamment une intensité en R&D élevée, des chaînes d’approvisionnement plus nationalisées ou une consommation énergétique relativement maîtrisée) peuvent atténuer cet impact.

Néanmoins, l’impact global de l’industrie de défense sur l’environnement ne peut se comprendre sans faire référence aux conflits armés. C’est en effet l’usage de ces systèmes d’armes qui provoque l’impact environnemental le plus important. Les conflits affectent durablement les sols, les écosystèmes et la biodiversité.

Les liens entre dépenses militaires, production d’armement et conflit sont complexes et ambigus. L’augmentation des capacités militaires peut dissuader un adversaire, mais elle peut aussi alimenter des logiques de compétition stratégique et de course aux armements. L’effet dissuasif ou conflictuel des dépenses de défense dépend donc fortement des anticipations stratégiques des acteurs, des règles implicites de partage et du contexte géopolitique.

Dès lors, si la réduction de l’empreinte environnementale des entreprises de défense reste un objectif nécessaire, l’enjeu principal demeure la prévention des conflits. Il est donc indispensable d’intégrer davantage la conflictualité dans nos analyses, notamment environnementales et de renforcer les recherches sur les déterminants des conflits.


[1] L’économie de défense fait interagir deux sujets : le conflit et le système de défense. Le conflit, et notamment sa nature, son intensité, influence le système de défense (État, industrie, militaires). Nous le voyons actuellement où le changement de type de conflit (retour des conflits de hautes intensités, symétriques …) amène à revoir notre système de défense. De même, les choix effectués pour le système de défense vont influencer à la fois l’occurrence et l’intensité des conflits.

[2]Paul J. Dunne, « The defense industrial base », in Keith Hartley & Todd Sandler (dir.), Handbook of defense economics, Vol. 1, chap. 14, Elsevier, 1995, p. 399–430.

[3] Mathieu Bécue, Jean Belin & Damien Talbot, « Relational rent and underperformance of hub firms in the aeronautics value chain », M@n@gement, vol. 17, n°2, 2014, p. 110–135.

[4]Cathy Dolignon, Les caractéristiques énergétiques des entreprises de la BITD,  EcoDef Études n°83, Observatoire Économique de la Défense (SGA/DAF/OED), 2016.

[5]Ibid.

[6]Sylvain Moura, Antoine Pietri et Océane Zubeldia, Existe-t-il un antagonisme entre défense et environnement ? Éléments de réponse sur l’innovation environnementale de la BITD, EcoDef Études n°135, Observatoire Économique de la Défense (SGA/DAF/OED), 2019.

[7]Jean Belin, François Belot et Marianne Guille, Pratiques ESG des entreprises de défense et conséquences, OBSARM-DGA, Novembre 2021.

[8]Jean Belin, Julien Malizard et Hélène Masson, « The French defence industry », in Keith Hartley et Jean Belin (dir.), The economics of the global defence industry, Routledge, p. 145–160.

[9]WRI & WBCSD, The Greenhouse Gas Protocol: A Corporate Accounting and Reporting Standard (Revised Edition), 2004.

[10]Ministère des Armées, Stratégie énergétique de défense, Paris, Ministère des Armées, 2020.

[11]CEOBS, Under the radar: The carbon footprint of the EU’s military sectors, 2021. [en ligne]

[12] Cette estimation repose sur des hypothèses très fortes et ne prend pas en compte la structure de la production (même poids pour chaque entreprise). Le rapport estime ensuite les émissions de la chaîne de sous-traitance. Il semble y avoir des doubles comptes car le chiffre de 165 000 emplois dans la défense en 2019 ne peut pas comprendre uniquement les emplois directs (bien plus bas) et doit déjà comprendre des emplois indirects (dans la chaîne de sous-traitance).

[13]Neta C. Crawford, Pentagon fuel use, climate change, and the costs of war. Costs of War Project, Watson Institute, Brown University, 2019. https://watson.brown.edu/costsofwar

[14]Extrapolation via bilans carbone et modèles Input-Output.

[15]Neta C. Crawford, « How the US became the biggest military emitter and stopped everyone finding out », The Guardian, 30 mai 2025.

[16]Ryan J. Umstattd, « Future energy efficiency improvements within the US Department of Defense: Incentives and barriers », Energy Policy, vol. 37, n°8, 2009, p. 2870–2880.

[17]Stacy Closson, « The military and energy: Moving the United States beyond oil », Energy Policy, n°62, 2013, p. 306–316.

[18]Andreia Garcês et Isabel Pires, « The impact of armed conflict on biodiversity », Wild Animals, vol. 1, n°1, 2025, p. 2025001-2025001

[19]Florian Krampe, Joakim Kreutz et Tobias Ide, « Armed conflict causes long-lasting environmental harms », Environment and Security, 2025.

[20]Rasa Zalakeviciute, Danilo Mejia, Hermel Alvarez, Xavier Bermeo, Santiago Bonilla-Bedoya, Yves Rybarczyk et Brian Lamb, « War impact on air quality in Ukraine », Sustainability, vol. 14, n°21, 2022, p. 1–20.

[21]Gabija Leclerc, Russia’s war on Ukraine: High environmental toll, EPRS | European Parliamentary Research Service, juillet 2023.

[22] Conseil de l’Europe, The Environmental Impact of Armed Conflicts, Strasbourg, Direction des droits humains, 2023.

[23] Nations Unies, Protection of the environment in relation to armed conflicts. Resolution A/RES/77/104. Assemblée générale des Nations Unies, 2022.

[24]Oliver Pamp, Lukas Rudolph, Paul W Thurner, Andreas Mehltretter et Simon Primus, « The build-up of coercive capacities », Journal of Peace Research, vol. 55, no 4, 2018, p. 430-444.

[25]Lewis F. Richardson, Arms and insecurity : a mathematical study of the causes and origins of war, Pittsburgh PA, Boxwood, 1960.

[26]Michelle R. Garfinkel et Stergios Skaperdas, « Economics of Conflict: An Overview », in Todd Sandler et Keith Hartley (dir.) , Handbook of Defense Economics, Elsevier, 2007, p. 649-709.