Réindustrialiser autrement : potentialités et limites d’une économie circulaire territorialisée

Sébastien Bourdin, professeur de géographie économique, Titulaire de la Chaire d’excellence européenne Économie circulaire et territoires, EM Normandie Business School (France).


Résumé. Face aux crises écologiques, économiques et géopolitiques contemporaines, la réindustrialisation des territoires européens ne peut plus s’opérer selon les logiques productivistes du passé. Cet article explore les potentialités et les limites d’une économie circulaire territorialisée comme levier de bifurcation industrielle. En reconfigurant les flux de matières, en favorisant les synergies locales et en stimulant la coopération inter-entreprises, l’économie circulaire permettrait de renforcer l’ancrage territorial des activités, de sécuriser les approvisionnements et de structurer de nouveaux écosystèmes productifs. À travers l’analyse des politiques publiques européennes et françaises, ainsi que l’étude de plusieurs initiatives locales en France (Dunkerque, Grenoble, Cycle Terre, etc.), l’article montre comment la circularité peut contribuer à une dynamique de relocalisation industrielle. Toutefois, plusieurs limites apparaissent : faible montée en gamme des activités circulaires, dépendance aux soutiens publics, difficultés d’essaimage à grande échelle et tensions entre exigences écologiques et logiques économiques. L’article conclut que seule une stratégie industrielle intégrant pleinement la dimension territoriale et coopérative de la circularité pourra traduire cette bifurcation en transformation structurelle.

Mots-clés : économie circulaire, relocalisation industrielle, transition écologique, écologie industrielle territoriale, bifurcation productive


Introduction

La nécessité de faire bifurquer les trajectoires industrielles contemporaines apparaît de plus en plus manifeste. Trois facteurs majeurs convergent vers cette exigence de transformation : l’urgence écologique, la fragilité structurelle des chaînes de valeur mondialisées et le déclin industriel de nombreux territoires. La multiplication des crises environnementales confirme l’insoutenabilité des modèles productifs linéaires fondés sur l’extraction, la production de masse et le gaspillage des ressources[1]. L’accélération du changement climatique, la perte de biodiversité et l’épuisement des ressources critiques imposent une remise en cause structurelle des logiques industrielles traditionnelles[2]. Parallèlement, les perturbations des circuits logistiques mondiaux, exacerbées par les crises sanitaires et géopolitiques récentes, révèlent la vulnérabilité d’une industrie dépendante d’interconnexions longues et instables. La hausse des coûts de transport, les pénuries de composants stratégiques et les interruptions de production ont démontré la fragilité d’une mondialisation sans maîtrise des chaînes d’approvisionnement[3]. Enfin, la désindustrialisation progressive, notamment dans les régions anciennement industrialisées, nourrit des inégalités territoriales durables et remet en cause la cohésion économique et sociale. Le recul des activités productives locales a contribué à la montée des fractures territoriales, à l’érosion des bassins d’emploi industriels et à un déclin du développement économique pour de nombreux territoires[4].

Face à ce constat, l’Union européenne a progressivement intégré l’économie circulaire au cœur de sa stratégie industrielle. En France, la dynamique suit une trajectoire parallèle avec le développement de pratiques circulaires. En réalité, le concept de circularité recouvre une pluralité de pratiques, qu’il convient de distinguer. Certaines approches se concentrent sur la récupération de matériaux (ex. métaux, plastiques), d’autres privilégient la récupération de pièces fonctionnelles (dans l’électroménager ou l’automobile), tandis que des démarches plus systémiques visent à prolonger la fonction d’un produit (par exemple via la location ou la maintenance préventive). Selon Vincent Aurez et Laurent Georgeault, ces déclinaisons soulignent que la « circularité » ne saurait être appréhendée comme univoque : elle se matérialise à des niveaux et à des intensités très variables, parfois difficilement cumulables[5].

Dans ce contexte européen et national en mutation, on voit bien que l’économie circulaire ne se limite pas à un impératif environnemental. Elle porte également un potentiel d’ancrage territorial et de (re)développement des territoires en réorganisant les flux de matières, en réactivant des compétences productives locales et en stimulant la création d’écosystèmes industriels fondés sur la coopération[6]. Ainsi, cet article propose d’analyser comment l’économie circulaire, par sa capacité à structurer différemment les relations inter-entreprises et à favoriser l’ancrage des activités productives[7], peut constituer une stratégie crédible de relocalisation industrielle et de renouveau territorial. L’analyse s’appuiera à la fois sur les orientations institutionnelles portées par l’Union européenne et sur l’étude d’exemples observés en France.

L’article s’organise en cinq temps. La première section revient sur l’évolution du cadre institutionnel européen et français, en mettant en lumière la montée en puissance de l’économie circulaire comme stratégie industrielle. La deuxième section analyse les mécanismes par lesquels la circularité peut favoriser une relocalisation des activités productives et renforcer l’ancrage territorial. La troisième propose une lecture concrète à partir d’initiatives françaises emblématiques. La quatrième section interroge les limites, tensions et conditions de réussite de cette relocalisation circulaire. Enfin, la conclusion discute les implications politiques et territoriales d’une telle bifurcation productive, en soulignant les leviers d’action à privilégier.

L’économie circulaire : une stratégie industrielle à part entière

L’économie circulaire désigne bien plus qu’une simple gestion optimisée des déchets. Elle introduit une reconfiguration profonde des modes de production, de distribution et de consommation. Son objectif fondamental consiste à limiter l’extraction de ressources naturelles en privilégiant la réutilisation, le recyclage, la réparation et la refabrication[8]. Loin de se réduire à la « fin de chaîne », l’économie circulaire agit en amont en structurant de nouvelles filières industrielles, en transformant les logiques de conception des produits et en instaurant de nouveaux modèles économiques fondés sur la valeur d’usage plutôt que sur la seule propriété matérielle. Elle implique une coordination étroite entre producteurs, consommateurs, opérateurs de services et collectivités territoriales, de sorte à donner naissance à des écosystèmes productifs plus résilients et territorialisés[9]. Selon Chedrak Chembessi et al. (2025), l’économie circulaire peut également générer des bénéfices qui ne sont pas seulement environnementaux ou économiques. Elle peut être porteuse de création de valeur territoriale[10].

La reconnaissance de l’économie circulaire comme levier industriel stratégique a été consacrée à l’échelle européenne par l’adoption, dès 2015, d’un premier paquet « économie circulaire » qui a amorcé une dynamique de transformation des modes de production et de consommation. Cette orientation a été renforcée en 2020 avec l’adoption du Circular Economy Action Plan[11], partie intégrante du Green Deal européen. Le plan promeut une approche systémique visant à prolonger la durée de vie des produits, à améliorer la recyclabilité des matériaux et à encourager l’écoconception. Il met l’accent sur des secteurs considérés comme stratégiques, tels que l’électronique, le bâtiment, les textiles et l’agroalimentaire. La désignation récente d’une commissaire européenne spécifiquement chargée de l’économie circulaire, accompagnée d’une feuille de route ambitieuse dévoilée en début d’année 2025, traduit une volonté politique plus affirmée. Les initiatives entendent positionner l’économie circulaire comme levier de compétitivité tout en renforçant la résilience économique des territoires. Parmi ces initiatives figure le Clean Industrial Deal[12], présenté par la Commission européenne en février 2025. Cette feuille de route vise à renforcer la compétitivité de l’industrie européenne tout en accélérant sa décarbonation. L’économie circulaire y occupe une place stratégique, avec des mesures destinées à intensifier le recyclage, à développer des hubs industriels de circularité et à sécuriser l’accès aux matières premières critiques.

Cette stratégie européenne inscrit clairement l’économie circulaire dans une dynamique industrielle offensive. Elle la positionne comme une réponse aux enjeux de souveraineté économique, de compétitivité internationale et de transition écologique. De ce point de vue, en articulant économie circulaire et politique industrielle, l’Union européenne entend (i) stimuler l’innovation, (ii) soutenir la création d’emplois locaux non délocalisables et (iii) réduire la dépendance aux matières premières critiques. Elle cherche également à placer les territoires européens au cœur de cette transformation, en s’appuyant sur leurs ressources, leurs savoir-faire et leurs capacités de coopération. Pour autant, la route reste encore longue. En 2023, le taux d’utilisation circulaire des matériaux en Europe – qui mesure la proportion de matériaux recyclés utilisés dans l’économie – était de 11,8 %, selon l’Agence européenne pour l’environnement[13]. Bien que cela représente une augmentation par rapport aux années précédentes, ce taux reste relativement faible et les progrès vers l’objectif de l’UE de doubler le taux de circularité d’ici 2030 restent lents. Il existe aussi une forte hétérogénéité entre les pays. Alors que les Pays-Bas arrivaient en tête avec le taux de circularité le plus élevé (30,6 %), suivis de l’Italie (20,8 %) et de Malte (19,8 %), d’autres pays enregistraient des taux relativement faibles à l’instar de la Roumanie (1,3 %), l’Irlande (2,3 %) ou encore la Finlande (2,4 %).

En France, des politiques publiques ont été mises en place pour améliorer encore le taux de circularité (19,3% en 2023). La loi Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire (AGEC)[14] adoptée en 2020 a posé les bases d’une politique structurée en matière de réduction des déchets, de réemploi et d’écoconception. Des dispositifs tels que les filières REP (Responsabilité Élargie du Producteur) ont été étendus et de nouvelles obligations de réemploi ont été imposées dans plusieurs secteurs, dont le bâtiment et les équipements électriques et électroniques. Plus récemment, le lancement du Plan industrie verte[15], en 2023, a inscrit explicitement la circularité parmi les axes prioritaires de réindustrialisation nationale, en lien avec les objectifs de souveraineté économique et de transition écologique. Ce plan, porté par le gouvernement français, vise à concilier impératifs de souveraineté économique et objectifs de transition écologique en plaçant la transformation des modes de production au centre des politiques industrielles. L’économie circulaire y est reconnue comme un levier structurant pour renforcer la compétitivité industrielle et réduire l’empreinte environnementale des activités productives. Le plan propose plusieurs mesures concrètes pour intégrer la circularité dans les dynamiques industrielles : (i) soutien aux filières du recyclage avancé, (ii) accompagnement à l’écoconception, (iii) incitations fiscales à l’utilisation de matériaux recyclés et (iv) développement de plateformes territoriales d’économie circulaire. Il cible en priorité les secteurs stratégiques tels que l’énergie, la construction, l’automobile, ou l’électronique, dans lesquels la substitution de matières premières vierges par des ressources secondaires peut à la fois réduire les coûts, sécuriser l’approvisionnement et limiter l’impact environnemental.

Relocalisation industrielle par l’économie circulaire : mécanismes et logiques

L’économie circulaire repose sur une logique d’ancrage local des flux de matières. Le recyclage, le réemploi, la réutilisation et l’écoconception territorialisée permettent de limiter la dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondialisées et de structurer des circuits productifs plus résilients. Le recyclage organise un approvisionnement secondaire en ressources, à proximité immédiate des sites de production. Le réemploi et la réutilisation prolongent la durée de vie des produits et réduisent la consommation de matières premières neuves. L’écoconception territorialisée intègre dès l’origine des critères de réparabilité, de recyclabilité et de modularité, adaptés aux ressources et aux infrastructures locales.

L’émergence de nouveaux écosystèmes industriels constitue un second levier de relocalisation. Les synergies locales, telles que celles développées dans les démarches d’écologie industrielle territoriale, favorisent l’optimisation collective de l’utilisation des ressources, de l’énergie et des déchets[16]. En France, on observe un développement de parcs d’activités circulaires dans lesquels les entreprises coopèrent pour mutualiser leurs besoins, partager des équipements ou valoriser des flux résiduels[17]. Ces formes d’organisation permettent de réduire les coûts, d’améliorer l’efficacité productive et de stimuler l’innovation au sein des bassins industriels[18].

La dynamique entrepreneuriale et coopérative constitue un levier central dans la structuration d’une économie circulaire territorialisée. Celle-ci favorise l’émergence de circuits courts industriels, appuyés sur des relations de proximité entre entreprises, et soutient la constitution de plateformes locales permettant la mutualisation des ressources logistiques, des infrastructures ou des outils de production. Par ailleurs, elle stimule le développement de nouveaux modèles économiques fondés sur l’usage plutôt que sur la propriété, tels que les services de location, de réparation ou de réemploi[19]. Ces dispositifs renforcent l’interdépendance entre les acteurs économiques d’un même territoire, facilitent l’adéquation entre l’offre et les spécificités locales de la demande, et contribuent à la redynamisation de tissus productifs souvent fragilisés. L’ancrage territorial de ces initiatives favorise également la création d’emplois non délocalisables, tout en réactivant des compétences artisanales ou industrielles qui participent à la résilience économique locale[20].

Cette proximité géographique et organisationnelle constitue un autre facteur clé de succès. Les travaux en économie géographique évolutive soulignent l’importance des interactions locales pour favoriser l’apprentissage collectif, accélérer l’innovation incrémentale et renforcer la résilience des réseaux productifs[21]. L’économie circulaire s’appuie sur ces dynamiques pour créer des trajectoires de spécialisation territoriale adaptées aux ressources disponibles, aux compétences existantes et aux opportunités de coopération inter-entreprises. Ron Hassink insiste sur l’importance de ces trajectoires locales pour comprendre pourquoi certains territoires parviennent à se reconvertir face aux mutations industrielles, tandis que d’autres restent piégés dans des trajectoires de dépendance au sentier[22]. De même, Michaela Trippl et al. ont montré que l’innovation territoriale repose souvent sur des formes d’innovation combinatoire, fondées sur la recomposition de savoirs existants, plutôt que sur des ruptures technologiques majeures[23]. Dans cette perspective, l’économie circulaire offre aux territoires l’opportunité d’articuler renouvellement industriel et renforcement des capacités locales d’innovation. La structuration de chaînes circulaires locales, la création de plateformes coopératives et la valorisation des déchets comme ressources deviennent autant de leviers pour enclencher des dynamiques territoriales de résilience productive et de re-spécialisation locale.

Des exemples concrets en France

En France, plusieurs initiatives illustrent la manière dont l’économie circulaire contribue à des dynamiques de relocalisation industrielle et de revitalisation territoriale. À Dunkerque, le programme « Écologie industrielle et territoriale [24]» soutenu par la Communauté urbaine et l’Ademe repose sur l’identification et la mise en œuvre de synergies inter-entreprises. Ces synergies concernent notamment la récupération de chaleur fatale, la mutualisation de flux logistiques et la valorisation de sous-produits industriels. L’objectif est de réduire l’empreinte carbone, mais aussi de renforcer la compétitivité collective des entreprises implantées dans le bassin dunkerquois. Boutillier et al. éclairent cette démarche en montrant que l’économie circulaire agit à la fois comme levier de décarbonation industrielle et comme moteur de renouveau territorial[25]. Loin de se limiter à une gestion plus efficace des déchets, l’écologie industrielle intégrée à l’échelle portuaire permet d’organiser de véritables écosystèmes circulaires, en s’appuyant sur les interconnexions historiques entre industries lourdes. Les auteures, expliquent que les démarches engagées à Dunkerque traduisent une bifurcation industrielle progressive, caractérisée par la recomposition des flux de matières, la captation de nouvelles activités industrielles décarbonées et la structuration de compétences locales adaptées aux exigences de l’économie circulaire. Cette évolution s’inscrit dans une trajectoire de transition volontaire du territoire, soutenue par une forte implication des acteurs publics, des industriels historiques et de nouveaux entrants positionnés sur des technologies vertes.

À Grenoble, le Pôle R[26], inauguré en 2022, incarne une autre approche territorialisée de l’économie circulaire. Ce « lieu totem » regroupe plusieurs acteurs autour des activités de réparation, de réemploi et de réutilisation dans des secteurs variés tels que l’électronique, les équipements de la maison et le textile. Le projet repose sur une coopération étroite entre entreprises, associations de l’économie sociale et solidaire, collectivités locales et structures de recherche. Quatre objectifs structurent le fonctionnement du Pôle R : la création d’emplois pérennes et qualifiés, l’atténuation des externalités environnementales négatives par la réduction des déchets, la structuration de filières industrielles circulaires ancrées localement, et l’acculturation du grand public aux enjeux du réemploi. En ce sens, le projet incarne une dynamique de bifurcation territoriale, dans laquelle la circularité devient un vecteur de revitalisation économique, de cohésion sociale et d’innovation organisationnelle. Il illustre également les conditions de réussite d’un ancrage circulaire durable : présence d’un tissu d’acteurs diversifiés mais interconnectés, capacité de coordination institutionnelle, soutien public continu, et reconnaissance politique des enjeux systémiques liés à la transition écologique.

Les filières locales de recyclage illustrent également comme l’économie circulaire permet un ancrage territorial des activités et une réindustrialisation. Dans le secteur du bâtiment, plusieurs initiatives structurent des circuits de réemploi des matériaux de construction. Le projet Cycle Terre[27], porté en Île-de-France, repose sur la transformation de terres excavées en matériaux de construction durables à usage local. Dans le domaine des textiles, la région Hauts-de-France développe une filière intégrée de recyclage du lin et du coton[28] qui combine recherche, production et valorisation industrielle. Ces filières cherchent à réduire l’empreinte environnementale de secteurs fortement consommateurs de ressources et à créer de nouvelles activités économiques ancrées dans les territoires. L’économie circulaire se révèle également pertinente dans les territoires fragilisés par la désindustrialisation.

Ces quelques initiatives montrent que la réussite des projets repose sur l’implication conjointe de multiples acteurs : entreprises, collectivités, agences publiques et acteurs de l’économie sociale et solidaire. Le soutien public, notamment via l’Ademe, les régions ou les programmes d’investissement d’avenir, joue un rôle déterminant pour amorcer les dynamiques, sécuriser les financements initiaux et accompagner les acteurs dans la structuration de filières locales. Toutefois, la pérennisation des projets dépend largement de leur capacité à construire des modèles économiques viables, à favoriser la coopération entre acteurs et à s’intégrer aux stratégies de développement territorial.

Les limites et tensions d’une relocalisation circulaire

La relocalisation industrielle par l’économie circulaire ouvre des perspectives prometteuses, mais elle se heurte également à plusieurs limites structurelles et à des tensions difficilement contournables. Un premier risque réside dans ce que l’on pourrait qualifier d’illusion circulaire, lorsque la circularité est mobilisée comme principe d’affichage sans transformation réelle des structures productives. De nombreuses initiatives se concentrent sur des segments spécifiques — recyclage, réparation, réemploi — portés notamment par des acteurs de l’économie sociale et solidaire[29]. Ces activités ont des vertus sociales et territoriales indéniables : elles favorisent l’insertion, réactivent des savoir-faire locaux et renforcent les liens de proximité. Toutefois, leur impact économique reste souvent limité en amont et en aval des chaînes de valeur, en l’absence d’industries capables de massifier, transformer ou réintégrer les matières recyclées dans des productions de qualité. Sans articulation avec des stratégies industrielles de montée en gamme, il existe un risque de fragmentation des filières et de maintien d’un modèle productif dual, où la circularité reste cantonnée à des fonctions de gestion des externalités, sans reconfigurer les logiques de conception, d’assemblage ou de fabrication. En d’autres termes, l’économie circulaire ne peut se limiter à corriger les effets du modèle linéaire : elle doit participer à sa refonte.

En lien avec ce premier écueil, un second enjeu réside dans le besoin impératif de changement d’échelle et de stabilisation institutionnelle des soutiens à la circularité. Si de nombreuses initiatives locales témoignent d’une vitalité expérimentale, elles restent souvent confinées à des « niches territoriales », portées par des acteurs engagés mais dépendants de dispositifs publics ponctuels ou de subventions à durée limitée. Les obstacles à la massification sont multiples : manque de visibilité à long terme, faiblesse des infrastructures logistiques mutualisées, insuffisance des débouchés pour les matières recyclées, et complexité des normes qui freine l’innovation dans la conception circulaire des produits. Comme le montrent Sébastien Bourdin et Nicolas Jacquet, l’absence de cadre d’incitation stable, lisible et durable décourage l’investissement privé et compromet l’émergence de filières économiques pérennes[30]. Dans ce contexte, le passage d’initiatives pionnières à des dynamiques circulaires systémiques et plus industrialisées suppose donc un engagement fort de l’action publique, à la fois dans l’ingénierie territoriale, la régulation des marchés, la commande publique et la structuration d’écosystèmes coopératifs. Il ne s’agit pas seulement de soutenir l’expérimentation, mais de créer les conditions d’une reproductibilité territoriale, en s’appuyant sur des standards techniques partagés, des outils de financement adaptés aux cycles longs, et des politiques industrielles capables d’intégrer les spécificités locales. À défaut, la circularité restera cantonnée à des îlots d’innovation locale dispersés, sans capacité à infléchir les logiques dominantes de production et de consommation.

Un troisième enjeu, plus technique mais fondamental, tient aux limites intrinsèques de la circularité liées à la nature même des produits et des matériaux. Une circularité réellement efficace supposerait, en théorie, la standardisation des composants, la simplification des assemblages, l’usage exclusif de matériaux recyclables et une réversibilité aisée des processus de fabrication[31]. Or, dans de nombreux secteurs stratégiques — à commencer par l’électronique, le numérique ou les véhicules électriques — les trajectoires technologiques récentes empruntent une voie diamétralement opposée. La miniaturisation, la complexification des alliages, l’intégration de multiples matériaux critiques en quantités infimes et disséminées rendent leur extraction post-consommation extrêmement difficile, voire économiquement non viable[32]. Le cas des téléphones mobiles en est une illustration emblématique : ils contiennent plus de 50 métaux différents, dont certains (indium, tantale, terres rares) sont présents à l’état de traces, parfois encapsulés dans des composants non démontables. Or, ces contraintes technico-matérielles limitent fortement la capacité à « boucler les cycles » de manière complète. Elles soulèvent également des dilemmes industriels : faut-il sacrifier la performance technique ou fonctionnelle d’un produit pour garantir sa recyclabilité ? Peut-on imposer des contraintes de conception sans générer des effets de verrouillage technologique ? À ce titre, la circularité ne peut être pensée uniquement en aval des chaînes de production. Elle implique une transformation profonde de l’amont industriel, dès la conception, par l’écoconception, la modularité, l’analyse de cycle de vie intégrée et une meilleure traçabilité des matériaux[33]. Cette exigence suppose de revoir les chaînes globales d’innovation et de mieux articuler la politique industrielle avec les impératifs de soutenabilité matérielle[34].

Un quatrième enjeu concerne les implications commerciales et stratégiques d’une généralisation de la circularité à l’échelle européenne. En intégrant des critères exigeants en matière de durabilité, de réparabilité, de recyclabilité ou d’écoconception dans les processus industriels, l’Union européenne affirme une volonté de transformation structurelle des chaînes de valeur. Toutefois, cette ambition peut également être perçue par certains acteurs extérieurs comme une forme de barrière non tarifaire à l’entrée, voire comme un mécanisme de protection déguisé[35]. Les exigences en matière de conformité réglementaire, de traçabilité des matériaux ou d’intégration de composants issus du recyclage peuvent complexifier l’accès au marché européen, notamment pour des producteurs dont les standards environnementaux sont moins stricts ou moins harmonisés[36]. Dans ce contexte, la circularité, si elle n’est pas accompagnée d’un dialogue commercial clair et d’une stratégie d’alignement international, pourrait engendrer des tensions commerciales croissantes, notamment avec les pays fournisseurs de produits manufacturés à bas coût. Ce risque est d’autant plus tangible dans des secteurs comme le numérique, où la circularité reste hautement sélective. Plus précisément, dans la plupart des cas, seuls les matériaux les plus visibles et les plus accessibles — comme le plastique ou certains métaux de base (acier, fer-blanc) — font l’objet d’un traitement circulaire effectif. Les composants critiques, rares ou techniquement complexes échappent très largement à ces logiques, tant en raison des obstacles technologiques que de la faible rentabilité des filières de récupération. De plus, comme l’explique Harald Wieser, les stratégies des entreprises restent ambivalentes[37] : si certaines s’engagent dans des démarches d’écoconception ou de recyclage intégré, beaucoup maintiennent des logiques d’obsolescence rapide, d’incompatibilité entre modèles ou de verrouillage logiciel, qui contredisent les principes fondamentaux de la circularité.

Un cinquième enjeu tient à la nécessité de reconfigurer les modèles économiques à l’appui de la circularité. En rupture avec la logique linéaire d’extraction–production–consommation–élimination, l’économie circulaire implique une transformation profonde des processus productifs, qui se traduit souvent par des surcoûts initiaux[38]. Ces surcoûts correspondent à une internalisation partielle des externalités environnementales : investissements dans l’écoconception, adaptation des équipements industriels, traçabilité des matières, logistique inverse, etc. Si ces coûts peuvent à terme être compensés par des gains en matière de résilience, d’approvisionnement local ou par la capacité à différencier les produits grâce à des critères environnementaux et circulaires, ils constituent un frein important pour les entreprises, en particulier les PME, dans un contexte concurrentiel tendu. Par ailleurs, la circularité n’est pas en elle-même un gage de vertu économique ou écologique, et des régulations fortes sont nécessaires pour en garantir l’intégrité. En particulier, les filières circulaires ne sont pas exemptes de dysfonctionnements ou de dérives. Certaines entreprises opérant dans la gestion des déchets ou le reconditionnement peuvent adopter des pratiques opaques, sous-optimales ou environnementalement douteuses. Des fuites hors du système peuvent également compromettre l’efficacité globale des chaînes circulaires : exportation non contrôlée de déchets, revalorisation énergétique subie plutôt que choisie, ou substitution de substitution de produits recyclés par des matériaux vierges en l’absence de normes contraignantes garantissant leur utilisation effective[39].

Dans ce contexte, les politiques publiques – et notamment locales – jouent un rôle déterminant. Elles peuvent agir à plusieurs niveaux : soutien à l’amorçage économique des filières circulaires (via subventions, appels à projets, garanties d’achat), développement d’infrastructures partagées (centres de tri, plateformes logistiques, incubateurs sectoriels), orientation de la commande publique vers des produits circulaires, ou encore contrôle de la qualité environnementale des opérateurs. Elles peuvent aussi contribuer à construire un écosystème propice à la transformation des modèles économiques, en favorisant les alliances inter-entreprises, les formes hybrides d’organisation (coopératives, sociétés à mission), ou les innovations sociales portées par les acteurs de l’économie sociale et solidaire.

Conclusion

L’économie circulaire peut devenir un véritable levier de bifurcation productive, industrielle et territoriale. Elle offre aux territoires l’opportunité de reconfigurer leurs trajectoires de développement en s’appuyant sur des ressources locales, des dynamiques coopératives et une nouvelle manière de concevoir la production et la consommation. Toutefois, pour que cette bifurcation ne reste pas à l’état d’intention, elle doit s’inscrire dans un projet politique. La réussite de cette transformation suppose un ancrage territorial fort. Il ne s’agit pas simplement de développer des activités de recyclage ou de réparation, mais d’intégrer pleinement la circularité aux stratégies industrielles, en valorisant l’innovation locale, en renforçant la qualité des emplois créés et en favorisant des écosystèmes productifs plus résilients dans un contexte de crise permanente.

À ce titre, le renforcement des stratégies circulaires territoriales apparaît indispensable[40]. Il implique d’associer étroitement les collectivités locales, les entreprises, les acteurs de l’économie sociale et solidaire, ainsi que les citoyens, dans des démarches concertées. L’économie circulaire ne saurait donc être un simple instrument d’ajustement ; elle doit devenir une composante essentielle d’une politique industrielle repensée. L’Europe et la France doivent donc engager des trajectoires circulaires ambitieuses et territorialisées pour conjuguer réindustrialisation, transition écologique et renouveau territorial.


[1]Pablo del Río, Christoph P. Kiefer, Javier Carrillo-Hermosilla, Totti Könnölä, Circular Economy, Cham, Springer International Publishing, 2021.

[2]Franck Aggeri, Rémi Beulque, Helen Micheaux, L’économie circulaire, Paris, La Découverte, 2023.

[3]Laurent Carroué, « Mondialisation et démondialisation au prisme de la pandémie de Covid-19. Le grand retour de l’espace, des territoires et du fait politique », Géoconfluences, 2020.

[4]Marjolaine Gros-Balthazard, « Les trajectoires des territoires industriels français: expansion, industrialisation, mutation, rétraction », Revue d’Économie Régionale & Urbaine, n°3, 2020, p. 369-407.

[5]Vincent Aurez et Laurent Georgeault, Économie circulaire : système économique et finitude des ressources, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2019.

[6]Chedrak Chembessi, Sébastien Bourdin, André Torre et Christophe Beaurain, « Creating Territorial Value Through Circular Economy: Why Proximities Matter? », Business Strategy and the Environment, 2025.

[7]Sébastien Bourdin et André Torre, « L’économie circulaire, nouveau levier de développement et de transition écologique pour les territoires », Population & Avenir, vol. 763, n°3, 2023, p. 4-7; Amadou Niang, Sébastien Bourdin et André Torre, « L’économie circulaire, quels enjeux de développement pour les territoires ? », Développement durable et territoires, vol. 11, n°1, 2020.

[8]Vincent Aurez et Laurent Georgeault, Op. Cit.

[9]Sébastien Bourdin et Nicolas Jacquet, « Déployer l’économie circulaire à l’échelle locale: Obstacles et leviers », Population & Avenir, vol. 771, n°1, 2025, p. 17-19.

[10]Chedrak Chembessi et al., Op. Cit.

[11] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:52020DC0098 

[12] https://commission.europa.eu/topics/eu-competitiveness/clean-industrial-deal_fr

[13] https://www.eea.europa.eu/en/analysis/indicators/circular-material-use-rate-in-europe

[14] https://www.ecologie.gouv.fr/loi-anti-gaspillage-economie-circulaire

[15] https://www.vie-publique.fr/loi/289323-loi-industrie-verte-du-23-octobre-2023

[16]Nicolas Buclet, Écologie industrielle et territoriale: stratégies locales pour un développement durable, Presses universitaires du Septentrion, 2017; Arnaud Diemer, « Les symbioses industrielles: un nouveau champ d’analyse pour l’économie industrielle », Innovations, vol. 50, n°2, 2016, p. 65-94.

[17]Juliette Cerceau, Guillaume Junqua, Catherine Gonzalez, Valérie Laforest et Miguel Lopez-Ferber, « Quel territoire pour quelle écologie industrielle? Contribution à la définition du territoire en écologie industrielle », Développement durable et territoires, vol. 5, n°1, 2014.

[18]Sabrina Dermine-Brullot, Guillaume Junqua et Bertrand Zuindeau, « Ecologie industrielle et territoriale », Revue d’économie régionale et urbaine, vol. 5, 2015.

[19]Christophe Beaurain et Sabrina Brullot, « L’écologie industrielle comme processus de développement territorial: une lecture par la proximité », Revue d’économie régionale & urbaine, n°2, 2011, p. 313-340.

[20]Gwénaël Doré, « Économie de proximité, économie circulaire et écologie industrielle et territoriale », in Isabelle Laudier et Lucie Renou, Prospective et co-construction des territoires au XXIe siècle, Paris, Hermann, 2020, p. 153-162.

[21]Sébastien Bourdin et André Torre, « Economic geography’s contribution to understanding the circular economy », Journal of Economic Geography, vol. 25, n°2, 2025, p. 293-308.

[22]Robert Hassink, « Locked in decline? On the role of regional lock-ins in old industrial areas », in Ron A. Boschima et Ron L. Martin (dir.), The handbook of evolutionary economic geography, vol. 450, chap. 21, 2010.

[23]Michaela Trippl, Björn Asheim et Johan Miörner, « Identification of regions with less-developed research and innovation systems », in M. Davide Parrilli, Rune Dahl Fitjar et Andrés Rodriguez-Pose (dir.), Innovation drivers and regional innovation strategies, Routledge, 2016, p. 23-44.

[24]https://www.communaute-urbaine-dunkerque.fr/communaute-urbaine/les-competences/developpement-economique/ecologie-industrielle

[25]Sophie Boutillier, Son Thi Kim Le et Blandine Laperche, Ports industriels en transition: De l’économie circulaire à la décarbonation, Paris, L’Harmattan, 2024

[26]https://www.grenoblealpesmetropole.fr/327-le-soutien-a-l-economie-circulaire.htm

[27]https://www.grandpariscirculaire.org/articles/h/emergence-d-une-filiere-terre-crue-en-ile-de-france-retour-sur-la-visite-de-la-fabrique-cycle-terre.html

[28]https://entreprises.hautsdefrance.fr/Materiaux-Economie-circulaire

[29]Sébastien Bourdin et André Laré, Fiches d’Économie sociale et solidaire, Paris, Ellipses, 2024.

[30]Sébastien Bourdin et Nicolas Jacquet, « Déployer l’économie circulaire à l’échelle locale: Obstacles et leviers », Population & Avenir, vol. 771, n°1, 2025, p. 17-19.

[31]Michael Saidani, Bernard Yannou, Yann Leroy et François Cluzel, « How to assess product performance in the circular economy? Proposed requirements for the design of a circularity measurement framework », Recycling, vol. 2, n°1, 2017, p. 6

[32]Callie W. Babbitt, Shahana Althaf, Fernanda Cruz Rios, Melissa M. Bilec et Thomas E. Graedel, « The role of design in circular economy solutions for critical materials », One Earth, vol. 4, n°3, 2021, p. 353-362.

[33]Jean-Jacques Pluchart, « La responsabilité élargie des producteurs industriels, du traitement des déchets à l’éco-conception », Revue Française De Gestion Industrielle, vol. 31, n°2, 2012, p. 45-61.

[34]Rosa Esteban‐Amaro, Sofia Estelles‐Miguel, Ismael Lengua, Bernard Yannou et Ghada Bouillass, « Assessing circularity and sustainability of a value chain: A systematic literature review », Business Strategy and the Environment, vol. 34, n°1, 2025, p. 634-647.

[35]Jack Barrie et Patrick Schröder, « Circular economy and international trade: A systematic literature review », Circular Economy and Sustainability, vol. 2, n°2, 2022, p. 447-471.

[36]Julian Kirchherr, Laura Piscicelli, Ruben Bour, Erica Kostense-Smit, Jennifer Muller, Anne Huibrechtse-Truijens et Marko Hekkert, « Barriers to the circular economy: Evidence from the European Union (EU) », Ecological economics, vol. 150, 2018, p. 264-272.

[37]Harald Wieser, « Beyond planned obsolescence: Product lifespans and the challenges to a circular economy », GAIA-Ecological Perspectives for Science and Society, vol. 25, n°3, 2016, p. 156-160.

[38]Patricia van Loon et Luk N. Van Wassenhove, « Transition to the circular economy: the story of four case companies », International Journal of Production Research, vol. 58, n°11, 2020, p. 3415-3422.

[39]Ming Hung Wong & al, « Export of toxic chemicals–a review of the case of uncontrolled electronic-waste recycling », Environmental pollution, vol. 149, n°2, 2007, p. 131-140.

[40]Sébastien Bourdin et Nicolas Jacquet, Op. Cit.