Industrie : une transformation et une renaissance nécessaire pour réduire notre empreinte carbone
Entretien avec Amar Bellal, réalisé le 20 juillet 2025 par Marie-Claire Cailletaud et Fabrice Flipo.
Résumé. Le PCF a publié un plan détaillé pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Il repose sur plusieurs leviers-clé dont la relocalisation d’une grande partie des activités industrielles, le rééquilibrage de la balance commerciale et le développement de nouvelles activités.
- Comment envisagez-vous l’avenir de l’industrie ?
Nous appelons à une nouvelle révolution industrielle, que nous nommons « nouvelle industrialisation » pour caractériser les paradigmes de notre siècle : pas de retour à un état antérieur mais la réponse aux besoins de l’humanité à partir du réel et des grands défis environnementaux dont celui du climat qui est le plus structurant.
L’industrie représente 19 % des émissions territoriales, qui ont décru de moitié depuis 1990. Cette diminution est essentiellement due à la désindustrialisation du territoire plutôt qu’a une décarbonation du secteur et bien sûr de façon concomitante les émissions importées sont passées de 38 à 51 % entre 1995 et 2021. Il faut dire que durant des décennies on a subit d’une part l’idéologie patronale qui rêvait d’ « entreprise sans usines » (Serge Tchuruk, 2001, patron d’ Alcatel), et d’autre part ce courant de pensée à gauche selon lequel défendre la production c’était forcément être productiviste et aller à l’inverse d’une politique écologique. Aujourd’hui fort heureusement les lignes ont changé, et on se remet à parler d’industrie sérieusement comme levier essentiel pour faire face aux défis globaux.
Une nouvelle industrialisation sociale et écologique est donc essentielle. Elle devra permettre de fournir des produits sains, accessibles, durables dans des conditions dignes pour les travailleuses et travailleurs. Elle se fera par la relocalisation des productions, la réappropriation publique de filières stratégiques, la transition énergétique et développera l’économie circulaire, les circuits courts. L’enjeu de la circularité de l’économie est essentiel : penser bien en amont, dès la conception, la durabilité des produits, leur réparabilité, et donc une simplification des objets produits est incontournable : cela appelle à former de nouvelles générations d’ingénieurs avec une vision beaucoup plus globale et au service de la société. C’est aussi l’idée que la valeur d’usage doit prendre le dessus sur la valeur d’échange. Que doit t on produire, pour quel usage, pour quelle utilité sociale et comment : tout cela doit se décider démocratiquement, et non plus être laissé à l’arbitrage des actionnaires. Cela remet en cause, bien sûr, tout le système de marketing et publicitaire aliénant, modelant nos désirs et pilotant les besoins pour produire plus et vendre plus
La transition énergétique créera de nouveaux besoins : voitures électriques, pompes à chaleur, infrastructures ferroviaires, nucléaire, énergies renouvelables, réseaux électriques, infrastructures de production et de stockage d’hydrogène… Le plan climat du PCF[1] Empreinte2050 prévoit que l’industrie française y réponde beaucoup plus que ce qu’elle ne le fait actuellement : il y a de la marge après les vagues de désindustrialisation de ces dernières décennies qui nous placent maintenant en queue de peloton en d’Europe. Il est important d’évaluer ces besoins, au moins avec des ordres de grandeurs : peu de partis politiques font ce travail de prospective mais il est essentiel car il conditionne les politiques à mener et montre les difficultés auxquelles faire face pour à la fois répondre à des besoins sociaux bien concrets tout en respectant les contraintes environnementales
Empreinte2050 est un nom qui n’a pas été choisi par hasard : en effet la stratégie de relocalisation industrielle permettra de faire bénéficier aux industries de l’électricité décarbonée, atout majeur de notre pays, et réduira donc significativement l’empreinte carbone de la France.
Cette nouvelle industrialisation conduira le pays sur de nouvelles voies :
Une voie économique aboutissant, entre autres, au nécessaire rééquilibrage de notre balance commerciale dans la plupart des secteurs (voir tableau plus bas), un pôle public d’investissement dédié à la réindustrialisation et à la décarbonation de l’industrie, et en renforcement des réglementations de protectionnisme climatique (taxe carbone aux frontières et bonus-malus automobile notamment). Se contenter d’attirer des investisseurs, principalement étrangers, pour créer de nouvelles usines est une politique peu résiliente.
Une voie sociale : rappelons que dans l’industrie la moyenne des salaires est 20 % supérieure à celle des services ; de plus, un emploi industriel créé génère trois à quatre emplois dans le reste de l’économie. La visée est d’obtenir de meilleures rémunérations et une baisse du chômage, ce qui doit avoir pour conséquences de nouvelles rentrées de cotisations et un renforcement du tissu social. La société a tout à y gagner.
Une voie démocratique. Les travailleurs, acteurs premiers du changement, devront disposer de nouveaux pouvoirs. Pour contrer l’exploitation capitaliste qui ravage le vivant, il est impératif que les salariés puissent faire de la production une activité créative qui la mette en adéquation avec les besoins humains, et ce, dans le respect de l’environnement.
Une voie écologique enfin. Certains types de consommation tels que le textile doivent être remplacés par des biens de qualité, produits en France à prix maîtrisés. La promotion incessante de nouveaux articles de mode doit être réglementée. La revente ou le don de vêtements qui ne servent plus seront encouragés. Les réglementations sur la réparabilité des objets (notamment électroménagers et électroniques) seront renforcées
| Secteur de la NCE | Balance commerciale en 2018 (en % de la production) | Objectif en 2050(en % de la production) |
| E12 – Industrie laitière | 13 % | Solde exportateur identique(mais production en baisse) |
| E13 – Sucreries | 63 % | Solde exportateur identique(mais production en baisse) |
| E14 – Industries alimentaires, hors industrie du lait et du sucre | 4 % | Solde exportateur identique |
| E16 – Sidérurgie | 29 %(acier légèrement déficitaire) | 20 % d’excédent d’acier |
| E18 – Métallurgie de première transformation des métaux non ferreux | – 84 % | Équilibre(20% d’excédent d’aluminium) |
| E19 – Production de minéraux divers | – 37 % | Déficit sur les métauxÉquilibre sur les autres minéraux |
| E20 – Fabrication de plâtres, produits en plâtre, chaux et ciments | – 9 % | Équilibre |
| E21 – Production d’autres matériaux de construction et de céramique | – 13 %(excédent sur les tuiles et briques) | Équilibre(conservation de l’excédent sur les tuiles et briques) |
| E22 – Industrie du verre | – 8 % | Excédent de 23 % |
| E23 – Fabrication d’engrais | – 106 % | Excédent de presque 100 %15 |
| E24 – Autres industries de la chimie minérale | – 68 % | Équilibre |
| E25 – Fabrication de matières plastiques, de caoutchouc synthétique et de fibres artificielles ou synthétiques | – 8 % | Excédent de 19 % sur le plastique et de 8 % sur le caoutchouc |
| E26 – Autres industries de la chimie organique de base | – 25 % | Équilibre |
| E28 – Parachimie et industrie pharmaceutique | 52 % | Solde exportateur identique |
| E29 – Fonderie et travail des métaux | – 13 % | Équilibre |
| E30 – Construction mécanique | – 10 % | Excédent 20 % |
| E31 – Construction électrique etélectronique | -86 % | Équilibre |
| E32 – Construction de véhicules automobiles et d’autres matériels de transport terrestre | – 27 % | Excédent d’environ 20 % |
| E33 – Construction navale et aéronautique, armement | 86 % | Solde exportateur identique en proportion (mais prod. en baisse) |
| E34 – Industrie textile, du cuir et de l’habillement | – 147 % | Déficit réduit à – 30 % |
| E35 – Industrie du papier et du carton | – 24 % | Équilibre |
| E36 – Fabrication de produits en caoutchouc | – 73 % | Équilibre |
| E37 – Fabrication de produits en plastique | – 15 % | Équilibre |
| E38 – Industries diverses | – 16 % | Équilibre |
Tableau 1 : Hypothèses de redressement de la balance commerciale par secteur industriel
Source : Données 2018 issues de l’étude l’Uniden, calculées d’après Eurostat, hypothèses Empreinte 2050.
- Votre vision de la réindustrialisation part de l’énergie…
Non pas vraiment, elle part plutôt de la contrainte climatique de neutralité carbone en 2050 et de la nécessité de répondre à des besoins sociaux (le droit à la mobilité, vivre dans des logement confortable etc.). C’est ce qui guide nos choix. La réflexion sur l’énergie, savoir par exemple comment on la produit et en quelle quantité, est une donnée de sortie, et non pas le point de départ de la réflexion. Sur le volet de la réponse aux besoins sociaux, nous n’avons pas fait le pari de rupture brutale dans les modes de vies. Nous pensons par exemple que la voiture individuelle sera encore massivement utilisée en 2050, même en ayant largement développé les transports publics. Par conséquent l’industrie automobile sera encore bien présente en 2050. Pour nous le levier de la sobriété est à utiliser en dernier recours, quand on n’a plus le choix et qu’on se heurte à une contrainte physique (l’aviation par exemple). La décroissance et la sobriété à tous les étages conduirait selon nous à une vue d’esprit qui ne se traduira jamais dans les faits. Ces changements de mode de vie trop brutaux n’auront en effet jamais l’adhésion de la majorité de la population.
En 2050, l’industrie sera décarbonée principalement grâce à l’électrification. Mais une part de biogaz servira pour certains procédés nécessitant de produire de la chaleur haute température, principalement pour la métallurgie, la production de ciment, de verre et de papier. Des hydrocarbures serviront encore à la production de plastique, dont la consommation aura été considérablement réduite. L’hydrogène, ressource coûteuse, ne sera utilisé que pour les usages industriels essentiels tels que la production d’acier par réduction directe du minerai de fer et la fabrication d’ammoniac pour les engrais. Le recours à la biomasse est limité au maximum, pour préserver les autres usages et la biodiversité.
Le plan prévoit également de relocaliser la production de panneaux photovoltaïques en s’appuyant sur les entreprises existantes comme Photowatt, ce qui permettrait aussi d’exporter vers nos voisins européens très demandeurs. La production du silicium est très énergivore. L’industrie éolienne européenne doit également être protégée.
- La recherche peut-elle contribuer à ce changement de modèle ?
Empreinte2050 ne fait pas de paris technologiques risqués ou incertains : la recherche doit être soutenue, elle est porteuse d’espoir, mais nous restons prudents et lucides. Nous avons une « obligation de réussite » pour l’objectif de neutralité carbone en 2050, c’est pourquoi nous ne basons notre scénario uniquement sur des technologies matures ou quasi-matures, contrairement à d’autres scénarios. Par exemple, la technologie d’anode inerte pour la production d’aluminium en est au stade du démonstrateur industriel, tout comme l’électrification du vapocraquage des hydrocarbures à très haute température pour la production de plastique, ou encore l’électrification du procédé électrochimique de production de silicium, qui est au stade de la recherche fondamentale. On peut aussi mentionner la captation des émissions résiduelles issues des cimenteries, pour en faire des carburants de synthèse. L’arrivée à maturité de ces technologies est indispensable à l’atteinte de la neutralité carbone. Mais l’État et les industriels investiront massivement pour accélérer les progrès nécessaires.
- La politique de relocalisation ne va-t-elle pas se heurter à plusieurs obstacles ? Les produits fabriqués en France ne seront-ils pas plus chers, par exemple ? Et la division actuelle du travail n’implique-t-elle pas de nombreux métiers et une main-d’œuvre peut-être plus vaste que la population française elle-même ?
Il nous semble que c’est d’abord la désindustrialisation qui est facteur d’appauvrissement et non l’inverse. Relocaliser, c’est rééquilibrer la balance commerciale, c’est moins s’endetter, c’est privilégier des métiers à forte valeur ajoutée avec de bons salaires. Les produits seront certes plus chers mais les salaires seront plus élevés. La productivité est aussi un terme de l’équation à prendre en compte. Nous pouvons produire la même quantité avec moins de temps de travail car les salariés français sont plus qualifiés et les process de production plus modernes. Ouvrir une mine de lithium en France n’a pas la même signification que de l’ouvrir en Chine, que ce soit au point de vue environnemental, du droit du travail et sur le plan technologique. Et il faut assumer que des activités délaissées reviennent en France : l’activité minière est un exemple, mais on peut aussi citer le raffinage de terres rares et de métaux stratégiques, secteur dans lequel la France a été longtemps en pointe, ou encore le textile. Il y a un savoir-faire français dans ces domaines et il est possible de révolutionner ces métiers. Il ne s’agit pas produire dans les conditions de la Chine ou de l’Inde. D’autre part, comme précisé plus haut, il ne s’agit pas de relocaliser « bêtement » en reproduisant à l’identique la structure de consommation française. Une partie de la solution passera par la circularité de l’économie, et aussi par un travail visant à piloter démocratiquement les besoins par les services publics, l’éducation, les politiques culturelles, sportives, familiale, qui sont des secteurs-clé pour sortir de l’aliénation de la société de consommation. Il ne s’agit pas pour nous d’être prescriptifs et donner la liste de ce qu’il faut consommer ou pas, et comment il faut vivre. Ce serait inaudible et malvenu dans un pays où 10 millions de personnes sont sous le seuil de la pauvreté. Les citoyens en ont un peu marre des donneurs de leçons qui souvent ne manquent de rien ou n’ont manqué de rien et prônent tel ou tel mode de vie. Il s’agit de desserrer l’étau d’une forme de surconsommation, par la pratique de la culture, du sport, d’autre formes de loisir et de tourisme démocratisé ; et cela passe aussi par des services publics reconstruits. Enfin nous restons résolument internationalistes : il y aura toujours des échanges avec des pays tiers et lointains, nous ne serons jamais autonomes à 100% et nous ne prônons pas une forme d’autarcie. Il est souhaitable aussi que les grands pays d’Asie comme la Chine ou l’Inde aient atteint eux aussi leurs objectifs climatiques à horizon 2050-2060 et que les luttes des travailleurs dans ces pays soient synonymes de progrès sociaux avec de meilleurs conditions de travail. De ce fait, les échanges avec ces pays se feront aussi sur une base écologique et sociale saine.