Les éco-innovations : conditions d’une adaptation de l’industrie aux défis environnementaux

Simon Nadel est maître de conférences en économie à l’Université de Lille, chercheur au laboratoire Clersé. Ses travaux de recherche s’attachent à l’étude des leviers et des freins à la transition écologique des entreprises et des territoires.


Résumé. La nécessité d’une transformation radicale des modes de production et de consommation pour répondre aux objectifs politiques de lutte contre la crise écologique passe par le développement massif d’éco-innovations, ou innovations environnementales, par les firmes industrielles. Ce texte s’intéresse aux spécificités, aux obstacles des éco-innovations et aux enjeux politiques qui gouvernent le développement de ces éco-innovations. L’éco-innovation, définie comme une innovation ayant un impact positif sur l’environnement, peut prendre plusieurs formes, allant de la production de nouveaux produits à l’adoption de procédés de production plus propres. On présente un état des lieux des différentes formes de mesure de l’innovation environnementale qui met en lumière le faible poids de l’innovation environnementale dans les processus innovants des firmes industrielles françaises, dominées par des investissements dans les innovations « brunes ». On examine également les deux visions qui s’affrontent quant aux liens entre performance économique et innovations environnementales. La première concevant une opposition entre performance économique et innovation environnementale, tandis que la seconde, inspirée par l’hypothèse de Porter, énonce que les éco-innovations peuvent améliorer la compétitivité et la performance économique des entreprises. Enfin, le texte discute des politiques environnementales prônées, et effectivement mises en œuvre, pour encourager la bifurcation écologique de l’industrie.

Mots clefs : environnement, innovation, environnement, transition écologique, politique industrielle


Introduction

Les objectifs politiques de lutte contre la crise écologique exigent nécessairement une transformation radicale des modes de production et de consommation, c’est-à-dire une profonde bifurcation écologique de l’industrie. Une telle bifurcation implique le développement massif d’éco-innovations, ou innovations environnementales, de la part des firmes industrielles françaises.

Par exemple, l’Union Européenne s’est donnée comme objectif la réduction des émissions de CO2 à moins 55 % de son niveau de 1990 en 2030 et de parvenir à la neutralité carbone en 2050. Cet objectif, qui se décline aux différentes échelles régionales, repose en grande partie sur les firmes industrielles et sur leurs capacités à développer des innovations destinées à réduire ce niveau d’émissions afin de mener  une réelle transition écologique. 

Après avoir dressé un état des lieux du poids des éco-innovations au sein de l’industrie, on présentera les spécificités des innovations environnementales et les obstacles à leur développement. On examinera ensuite les deux visions qui s’affrontent quant aux liens entre performance économique et innovations environnementales, ainsi que les enjeux politiques qui gouvernent les dynamiques des éco-innovations au fondement de la bifurcation.

L’éco-innovation, ou innovation environnementale, est une innovation qui se caractérise par son impact positif sur l’environnement[1]. Selon la définition de Kemp et Pearson (2007) « l’éco-innovation est la production, l’assimilation ou l’exploitation d’un produit, d’un procédé de production, d’un service ou d’une méthode de gestion ou d’entreprise nouvelle pour l’organisation (qui la développe ou l’adopte) et qui entraîne, tout au long de son cycle de vie, une réduction des risques environnementaux, de la pollution et des autres impacts négatifs liés à l’utilisation des ressources (y compris la consommation d’énergie) par rapport aux alternatives pertinentes »[2].

L’activité productive des entreprises industrielles entraîne différents types d’« externalités » (par exemple. des dégradations) environnementales négatives, en émettant des gaz à effets de serre, en polluant l’air, l’eau ou les sols, en consommant de l’énergie et des ressources naturelles rares, etc.

Les éco-innovations peuvent s’attaquer à un large éventail de dégradations environnementales[3]. Certains types d’éco-innovations sont très directement liés à l’atténuation du changement climatique, comme les économies d’énergie, la réduction ou l’évitement des émissions de CO2, et le passage des sources d’énergie fossiles aux sources d’énergie renouvelables. D’autres types d’éco-innovation peuvent concerner la prévention de la pollution de l’eau, le remplacement des substances nocives, l’amélioration du recyclage et la réduction des déchets émis dans la biosphère. La littérature distingue les éco-innovations de procédé des innovations de produit (éco-produits).

Deux procédés nouveaux permettent généralement de réduire les impacts environnementaux issus de la production selon qu’ils interviennent à la fin – technologies ajoutées – ou pendant le processus de production – technologies de production intégrées. Ces deux types de technologies ont des effets bénéfiques, bien que contrastés sur l’environnement à court et à long terme.

Les technologies ajoutées (dites end-of-pipe), comme les technologies de capture et de stockage de carbone, sont conçues pour réduire les émissions de substances nocives qui sont des sous-produits de la production. Elles consistent donc à mettre en œuvre des technologies additives permettant de limiter les émissions polluantes.

Les technologies intégrées réduisent quant à elles l’utilisation des ressources et/ou la pollution à la source en ayant recours à des méthodes de production plus propres (innovations dites cleaner production). Elles conduisent ainsi généralement à la réduction des sous-produits, des intrants énergétiques et des ressources exploités par les entreprises dans leur activité productive. Ces éco-innovations de procédé entraînent des éco-innovations de produit, c’est à dire des nouveaux produits verts qui auront un effet bénéfique en réduisant les effets négatifs sur l’environnement tout au long de leur cycle de vie (comme par exemple la voiture à moteur électrique). Le bénéfice environnemental peut venir de la réduction des substances toxiques et des matériaux dans la composition des produits, la réduction de la consommation d’énergie et des émissions polluantes, ou bien encore d’utilisation prolongée et d’un meilleur recyclage.

Poids et mesures de l’innovation environnementale dans l’industrie : des dépenses dominées par l’innovation « brune »

Estimer le poids et les dynamiques récentes d’innovation environnementale dans l’industrie française est ardu, et nécessite de mobiliser des indicateurs qui ne sont pas totalement satisfaisants. Néanmoins, l’observation des informations disponibles, provenant des dépenses de R&D pour la protection de l’environnement, de l’enquête Community Innovation Survey et des dépôts de brevets verts, permettent de mettre en lumière que les efforts des firmes industrielles en matière d’innovation environnementale sont loin d’être suffisants pour parvenir à une réelle bifurcation de l’industrie française.

En effet, les dépenses de recherche et développement pour la protection de l’environnement (les inputs des innovations environnementales), entre 2000 et 2021, ont progressé à un taux annuel moyen de 1,7 % (en euros courants). Elles ont faiblement cru entre 2001 à 2007, avec une hausse annuelle moyenne de 2 %. Cette croissance s’est ensuite accélérée entre 2007 et 2013, atteignant un taux moyen de 9 % par an. De 2013 à 2020, la dépense a de nouveau diminué, à un rythme moyen de – 2,5 % par an. Une forte reprise a eu lieu en 2021, après une année marquée par la crise sanitaire. En 2021, la part des dépenses vertes de R&D sur les dépenses totales s’élevait à 8,1%. Les dépenses de R&D des firmes industrielles françaises sont donc orientées à plus de 90% vers des innovations « brunes ».

Figure 1 : Évolution des dépenses de R&D pour la protection de l’environnement entre 2000 et 2021.

Sources : SDES, compte satellite de l’environnement, 2023 ; Insee, comptes nationaux, 2023.

D’autres informations complémentaires nous proviennent de l’enquête européenne Community Innovation Survey (CIS), menée en France par l’INSEE, qui inclut un volet environnement. Selon cette enquête, déclarative et obligatoire, près de la moitié des firmes industrielles ont innové (54%) entre 2020 et 2022. Parmi ces firmes innovantes, 43% déclare avoir développé au moins une innovation ayant un bénéfice environnemental lors de la production, et 37% lors de la consommation[4], alors qu’elles étaient près de la moitié entre 2018 et 2020, entre 2012 et 2014 ou encore entre 2006 et 2008. S’agissant des brevets verts, on note aussi une baisse de leur part rapportée au total de brevets déposés, depuis 2011[5].

Si les dynamiques d’innovation environnementale ont décollé lors des années 2000, un net recul s’est opéré au milieu des années 2010, avant certes un rebond récent. D’où proviennent les obstacles qui freinent le développement des innovations environnementales vers une réelle bifurcation écologique ?

Spécificités et freins des éco-innovations

Comment expliquer ce faible poids de l’innovation environnementale ? On peut avancer des pistes d’explication, en se fondant sur les spécificités des innovations environnementales par rapport aux innovations classiques.

Comme pour tout type d’innovation, l’innovation environnementale produit une première externalité de connaissance, liée à des effets de débordement de connaissances issues de l’activité innovantes (tels que ceux résultant des flux d’information ou d’imitation) qui peuvent priver les innovateurs de tous les bénéfices de leurs efforts. À cela s’ajoute le fait que le marché est incapable d’évaluer et de récompenser les bénéfices environnementaux pour la collectivité engendrée par l’éco-innovation. L’innovation environnementale, en tant qu’innovation qui génère un bénéfice sur l’environnement, se spécifie donc des autres innovations par le fait d’être caractérisée par une seconde externalité : une externalité (positive) environnementale, issue du caractère de bien public de l’environnement. Celle-ci n’est pas valorisée par le marché et se rajoute à la première externalité de connaissance, renforçant le déficit d’incitation à (éco)innover. La littérature indique que de cette notion de double externalité, découle celle dite de « regulatory push-pull effect »[6]. La réglementation agissant tant du côté de l’offre (push) que du côté de la demande (pull). En modifiant les prix relatifs des facteurs de production ou en fixant de nouvelles normes (environnementales), les politiques existantes et anticipées peuvent jouer à la fois sur l’offre et la demande et engendrent ces innovations. En effet, comme l’énonce Klaus Rennings (2000), les éco-innovations, contrairement aux technologies numériques, ne créent pas de dynamiques auto-cumulatives. Comme les facteurs dits « technology push » et « market pull » ne sont pas suffisants, les éco-innovations ont donc besoin d’un soutien réglementaire spécifique. En d’autres termes, c’est cette faiblesse ex ante de l’incitation à éco-innover qui va rendre central le rôle de la réglementation et de la politique publique pour le développement de l’innovation environnementale, a contrario du cas de l’innovation standard.

Une deuxième spécificité de l’innovation environnementale provient du fait qu’elle est caractérisée par des degrés plus forts de nouveauté, d’incertitude, et de variété[7] que l’innovation standard. Il en découle que la connaissance nécessaire requise pour le succès d’une éco-innovation est à la fois plus incertaine et plus complexe que pour l’innovation standard[8]. Comme l’énoncent Porter et Van der Linde (1995), les entreprises sont « encore inexpérimentées dans la gestion créative des questions environnementales » et « leurs connaissances sur les impacts environnementaux sont encore rudimentaires », constituant un obstacle conséquent de la bifurcation écologique de l’industrie.

Un frein majeur à l’éco-innovation provient donc du fait que sa nature systémique et complexe oblige les entreprises à faire face à différents problèmes technico-économiques, qui impliquent différents types de savoirs et d’interactions de connaissances[9].

La double externalité qu’elle engendre, les difficultés d’appropriation de l’innovation, les incertitudes radicales entourant les questions d’environnement, mais aussi les difficultés de financement font partie des multiples freins qui expliquent le faible verdissement du tissu industriel.

Avant d’aborder les politiques prônées par la science économique et de faire une analyse des réglementations effectivement mises en place pour développer les innovations environnementales, il est nécessaire au préalable de présenter les deux visions qui s’opposent au sujet du lien entre bifurcation écologique via des innovations environnementales d’un côté, et performance économique de l’autre.

Innovation environnementale et performance économique

En effet, la littérature économique offre deux approches de la relation entre performance économique et innovation environnementale[10]. La discussion théorique autour de l’innovation environnementale, et les politiques environnementales qui lui sont associées, sont orientées par ces deux approches.

La première vision classique est celle d’un trade-off entre innovation environnementale et compétitivité[11], qui oppose écologie et économie. Dans ce paradigme, la réglementation environnementale, qui initierait un processus  d’innovations environnementales, en réduisant les externalités environnementales générées par les entreprises, augmenterait le coût supporté par ces firmes, tout en augmentant le bénéfice environnemental pour la collectivité. Les politiques environnementales ont donc dans cette perspective un impact négatif sur la compétitivité, en imposant des coûts additionnels aux entreprises, compensés par un bénéfice environnemental pour la collectivité. Cette croyance, amplement répandue dans le champ politique et l’espace public, en une opposition entre bifurcation écologique et économie, est un frein majeur aux réglementations environnementales à même d’engendrer l’adoption et la diffusion des innovations environnementales.

L’hypothèse des « havres de pollution »[12], qui découle de cette conception, renforce cette croyance en une opposition entre innovation environnementale et performance économique. Celle-ci prédit que, dans un contexte de concurrence internationale, des politiques environnementales plus strictes augmenteront les coûts de mise en conformité des entreprises à la réglementation environnementale et, à terme, déplaceront la production à forte intensité de pollution vers des pays laxistes en matière de réglementation environnementale, et donc à faibles coûts de production, créant ainsi des havres de pollution. En résulte un double problème, économique et environnemental : la réglementation environnementale réduirait l’activité productive et l’emploi au sein du pays, et provoquerait des fuites de pollution induites par les politiques. Sans compter que la réglementation environnementale ici n’entraîne guère d’innovations environnementales au sein du pays, mais plutôt une délocalisation des activités industrielles vers d’autres pays.

Ce problème est particulièrement préoccupant pour les polluants mondiaux (tels que les gaz à effets de serre), car il suppose qu’outre les impacts économiques sur les entreprises nationales, les efforts de réduction de la nation seront compensés dans une certaine mesure par l’augmentation des émissions dans d’autres régions, dans un mouvement de « fuites de carbone ». Les politiques environnementales asymétriques induisent donc des modifications dans la structure des coûts de production. De tels coûts liés à une réglementation plus sévère pourraient, par exemple, freiner les investissements productifs dans l’innovation ou l’amélioration de l’efficacité et ralentir la croissance de la productivité. Si ces coûts réglementaires accrus se répercutent sur les prix des produits sur des marchés très concurrentiels, des distorsions commerciales pourraient survenir, car les prix des produits augmenteront davantage dans les pays où la réglementation est relativement stricte. Les entreprises des pays où les coûts sont plus élevés perdront alors des parts de marché au profit de concurrents de pays exportateurs fortement polluants.

La seconde conception, opposée à la première, du lien entre performance économique et innovation environnementale découle de l’hypothèse de Porter[13]. Elle assigne un rôle central à l’innovation et au changement technique des entreprises dans la bifurcation écologique. Dans une perspective dynamique, l’adoption d’innovations environnementales peut conduire à une réduction des coûts de production, à travers une hausse de l’efficience, de la productivité, et à l’émergence de nouvelles opportunités de marché[14]. Ici, une réglementation environnementale stricte force les firmes polluantes à rechercher des innovations environnementales destinées à réduire les coûts de dépollution, et donc de production. Ainsi, en améliorant la compétitivité des entreprises, une relation positive entre performance environnementale et performance économique des firmes se met en place.

L’hypothèse de Porter soutient que des politiques environnementales plus strictes peuvent en réalité avoir un effet positif net sur la compétitivité des entreprises soumises à la réglementation. En effet, ces politiques favorisent des améliorations de l’efficacité qui réduisent, ou compensent complètement les coûts réglementaires, et favorisent les nouvelles technologies qui peuvent aider les entreprises à atteindre un leadership technologique international et à accroître leur part de marché.

La logique Porterienne adopte une perspective plus dynamique qui postule que des politiques plus strictes devraient inciter à investir davantage dans le développement de nouvelles technologies réduisant la pollution. Si ces technologies occasionnent des économies d’intrants (par exemple, des économies d’énergie) qui n’auraient pas eu lieu sans la réglementation, elles peuvent même plus que compenser une partie des coûts de mise en conformité à cette réglementation, cela en réduisant les coûts de production et en stimulant la compétitivité des entreprises. Ce qui suppose que les innovations environnementales entraînent une productivité accrue et des économies de matières premières, qui compenseront les coûts induits par la réglementation et amélioreront les performances à l’exportation et les parts de marché des entreprises et des nations.

Un argument lié à l’hypothèse de Porter énonce ainsi qu’une nation peut procurer à son industrie un avantage concurrentiel en appliquant une sévère réglementation environnementale, plus tôt que les autres pays, qui conduit à ce que les entreprises nationales cherchent à devenir des leaders internationaux dans les technologies propres, de plus en plus demandées à l’échelle mondiale.

Pour une nation, outre les bénéfices environnementaux, développer massivement des technologies environnementales peut déboucher alors sur une situation d’avantage concurrentiel à l’échelle internationale. Les pays qui investissent avant les autres dans les technologies vertes pourraient se retrouver en situation quasi-monopolistique sur le plan international. Et donc, d’être en mesure de pouvoir imposer de nouveaux standards internationaux à l’échelle mondiale, par l’exportation massive de la technologie.

Si l’ouvrage de Porter de 1991 s’intitule « America’s Green Strategy », c’est aujourd’hui la Chine qui semble avoir suivi la logique porterienne. Depuis de nombreuses années leader mondial dans les énergies renouvelables, elle est en train de pénétrer le marché de l’automobile en diffusant massivement ses véhicules électriques, portée par sa position de leader mondial dans la production de batteries électriques.

Quelles politiques environnementales pour la bifurcation écologique ?

Comment faire en sorte qu’une entreprise polluante transforme son mode de production afin de réduire ses émissions ? Traditionnellement, pour l’économie standard, le moyen le plus efficace pour la bifurcation écologique repose sur l’utilisation des mécanismes de marché, à même d’imposer un coût élevé à avoir un comportement polluant. Ce qu’on appelle couramment « prix du carbone » lorsque que l’analyse se restreint à l’enjeu du carbone.

Le principe est le suivant : les entreprises ont besoin d’incitations économiques pour modifier leurs activités de manière à diminuer leurs émissions carbonées. La politique publique qui consiste à donner un prix au carbone implique en réalité de donner plutôt un prix aux émissions carbonées, dans le but d’augmenter le prix des biens riches en carbone, et de diminuer celui des biens pauvres en carbone. Les solutions théoriques aux dégradations environnementales des entreprises proposées traditionnellement par l’économie standard de l’environnement et des ressources naturelles sont donc des instruments de marché. 

L’économie de l’environnement standard[15] s’est en effet construite autour des contributions de Pigou (1920)[16] et de Coase (1960)[17], le premier proposant de taxer les entreprises polluantes à hauteur de leurs externalités environnementales, le second suggérant plutôt que la réduction de ces externalités pouvait pendre la forme de négociations entre acteurs pollueurs et pollués, donnant lieu à la mise en œuvre de marchés de droits à polluer. Les courants de l’économie écologique[18] sont généralement favorables à un changement systémique des modes de production et de consommation, nécessitant une reconfiguration institutionnelle profonde qui ne saurait être réduite à la seule évolution du « signal-prix ».

Ces instruments de marché sont des outils réglementaires qui visent à faire évoluer les comportements des entreprises en jouant sur une modification du signal-prix, soit par une taxe, soit par la mise en place d’un marché de quotas d’émissions. Sur cette base, des politiques environnementales instaurant des taxes ou des marchés de quotas d’émissions ont progressivement été mises en œuvre, avec une efficacité limitée. D’abord, les politiques de fiscalité écologique introduites en Europe ont principalement porté sur les ménages, et non les entreprises. Celles-ci arguant, sur la base d’arguments se référant à la théorie des « havres de pollution », qu’elles se retrouveraient en danger vis à vis de la concurrence internationale. Ensuite, la mise en œuvre du marché européen de quotas d’émissions (SEQE-UE), a été laborieuse. Le prix d’une tonne de CO2 n’a guère dépassé 10 euros lors de la décennie 2010, perdant tout effet incitatif à développer des innovations environnementales. À la suite de nombreuses réformes, le prix a fortement augmenté après la période Covid et dépasse aujourd’hui la cinquantaine d’euros pour une tonne de Co2.

La littérature empirique confirme le lien positif entre réglementation environnementale et innovation environnementale[19] et a mis en évidence que les firmes réagissent à ces réglementations en adoptant des innovations plutôt incrémentales de type « end of pipe », correspondant à un contrôle de la pollution ex post[20], tels que les technologies de capture et stockage du carbone.

Face aux difficultés de mise en œuvre et les limites de ces politiques environnementales, les dernières années ont été marquées par l’apparition de nouveaux outils réglementaires. D’une part, les outils traditionnels de politique économique, budgétaire et monétaire, prennent une place croissante dans le pilotage de la transition écologique (cf. le Green New Deal) quand elle est à l’ordre du jour politique. D’autre part, ce sont les politiques publiques initialement réprouvées par les économistes standard qui semblent les plus efficaces dans le développement d’innovations environnementales nécessaires à la bifurcation écologique. Parmi ces politiques, les instruments non marchands sont mobilisés par la puissance publique, qui introduisent des normes environnementales et des interdictions de produits, comme par exemple celle des moteurs thermiques à l’horizon 2035 en Europe. Également, la subvention est un outil de plus en plus employé dans politiques publiques visant à la bifurcation écologique de l’industrie. Bien qu’étant considérée comme une réglementation de marché, la subvention est traditionnellement désapprouvée par les économistes standard car une aide publique reviendrait à récompenser les pollueurs, dans une logique de « pollué-pollueur », opposée à celle de « pollueur-payeur » au fondement de la taxe d’inspiration pigouvienne. Pourtant, la subvention partage avec la norme deux qualités : celle d’efficacité sur le plan des bénéfices environnementaux, et celle de forte acceptabilité sociale et politique. On pense ici bien sûr à l’IRA, Inflation Reduction Act, votée en 2022 aux États-Unis, qui introduit, à travers des mécanismes de crédit d’impôt, des aides publiques aux innovations vertes. L’objectif états-unien de réduction de 40% de réduction des émissions de CO2 de 40% d’ici 2030 ne passe donc pas par des taxes ou des quotas d’émission, mais par des aides massives qui s’apparentent à une véritable politique industrielle verte.

L’évolution récente de ces politiques publiques de lutte contre la crise écologique démontre que la réussite de la bifurcation écologique nécessite une imbrication forte entre politiques environnementales et politiques industrielles. Dans une logique de volonté de réindustrialisation mais aussi de souveraineté économique, de telles politiques sont aussi intimement liées aux politiques commerciales. En effet, promouvoir la transition écologique au sein d’une nation peut aussi se conjuguer avec la tentative d’introduire des formes détournées de protectionnisme. Par exemple, en interdisant l’importation sur le territoire national (ou européen) de produits ne répondant pas aux critères environnementaux, comme le montre l’exemple récent de l’introduction progressive du « mécanisme d’ajustement carbone aux frontières » (MACF). Ce dernier impose que les produits importés en Europe seront soumis à une tarification du carbone équivalente à celle appliquée aux industriels européens fabriquant ces mêmes produits, et s’appliquera dans un premier temps aux industries lourdes.

L’Europe, face à la Chine et aux États-Unis de Joe Biden, qui ont mis en place des plans massifs d’investissements écologiques, reste au milieu du gué. Comme le notent le rapport Pisani-Ferry – Mahfouz pour le cas français, et le rapport Draghi à l’échelle européenne, il est indispensable d’investir massivement dans la bifurcation écologique mais aussi dans la compétitivité et la prospérité européenne. Si la bifurcation écologique de l’industrie nécessite des investissements considérables guidés par une planification écologique, les travaux existants montrent aussi qu’il est nécessaire de les décliner à l’échelle régionale en prenant en compte les spécificités des territoires, marqués par une diversité de ressources, de spécialisation industrielle, et de connaissances[21].

Pourtant, l’optimisme n’est pas de rigueur.

Ces rapports n’ont pas trouvé de relais politiques à ce jour. Plus encore, on pouvait espérer que la pression sociale et politique croissante entraînerait une réglementation forçant les entreprises aux innovations aptes à enclencher une véritable bifurcation environnementale. Or, depuis l’agression russe de l’Ukraine, on assiste plutôt à un laxisme croissant des ambitions environnementales des États européens. Le relâchement des pressions environnementales sur les firmes industrielles européennes est, au contraire, porté par la montée du populisme et de l’extrême droite en Europe. En effet, dans un contexte de « backlash écologique », la bifurcation semble plutôt prendre la forme d’un grand renoncement. En seulement quelques mois en 2025, la suppression des zones à faibles émissions, la remise en cause de la zéro artificialisation nette ou encore l’assouplissement des normes environnementales dans l’agriculture ont été votées en France. À l’échelle européenne, on assiste à un détricotage des différentes mesures du Pacte Vert.

La bifurcation écologique de l’industrie européenne va donc dépendre de la force et de la durée de ce mouvement de fond. En dernier ressort, ce sera de la capacité, qui semble fort problématique, des acteurs politiques de mettre fin à ce recul et d’inverser la tendance.


[1]Klaus Rennings, « Redefining innovation—eco-innovation research and the contribution from ecological economics », Ecological economics, vol. 32, n°2, 2000, p. 319-332.

[2]René Kemp et Peter Pearson, Measuring Eco-innovation (MEI) Project, Directorate-General Research, European Commission, Brussels., 2008.

[3]Jens Horbach, Christian Rammer et Klaus Rennings, « Determinants of eco-innovations by type of environmental impact—The role of regulatory push/pull, technology push and market pull », Ecological economics, vol. 78, 2012, p. 112-122 ; Angela Triguero, Lourdes Moreno-Mondéjar et María A. Davia, « Drivers of different types of eco-innovation in European SMEs », Ecological economics, vol. 92, 2013, p. 25-33.

[4]Thomas Bergeron, « Les entreprises innovantes en 2022 », INSEE Première, n°2026, 2024.

[5]Damien Dussaux, Alberto Agnelli et Nordine Es-Sadki, « Exploring new metrics to measure environmental innovation », OECD Environment Working Papers, 2023.

[6]Klaus Rennings, « Redefining innovation—eco-innovation research and the contribution from ecological economics », Ecological economics, vol. 32, n°2, 2000, p. 319-332.

[7]Giulio Cainelli, Massimiliano Mazzanti et Sandro Montresor, « Environmental innovations, local networks and internationalization », Industry and Innovation, vol. 19, n°8, 2012, p. 697-734 ; Giovanni Schiuma, Karim Moustaghfir, Valentina De Marchi et Roberto Grandinetti, « Knowledge strategies for environmental innovations: the case of Italian manufacturing firms », Journal of knowledge management, vol. 17, n°4, 2013, p. 569-582 ; Michael E. Porter et Claas van der Linde, « Toward a New Conception of the Environment-Competitiveness Relationship », The Journal of Economic Perspectives, vol. 9, n°4, 1995, p. 97-118.

[8]Ihsen Ketata, Wolfgang Sofka et Christoph Grimpe, « The role of internal capabilities and firms’ environment for sustainable innovation: evidence for Germany », R&D Management, vol. 45, n°1, 2015, p. 60-75.

[9]Claudia Ghisetti, Alberto Marzucchi et Sandro Montresor, « The open eco-innovation mode. An empirical investigation of eleven European countries », Research policy, vol. 44, n°5, 2015, p. 1080-1093 ; Alessandro Muscio, Gianluca Nardone et Antonio Stasi, « How does the search for knowledge drive firms’ eco-innovation? Evidence from the wine industry », Industry and Innovation, vol. 24, n°3, 2017, p. 298-320.

[10]Javier Carrillo-Hermosilla et Timo-Topias Totti Könnölä, Eco-innovation: when sustainability and competitiveness shake hands, Palgrave McMillan, 2009 ; Antoine Dechezleprêtre et Misato Sato, « The impacts of environmental regulations on competitiveness », Review of environmental economics and policy, 2017.

[11]Karen Palmer, Wallace E. Oates et Paul R. Portney, « Tightening environmental standards: the benefit-cost or the no-cost paradigm? », Journal of economic perspectives, vol. 9, n°4, 1995, p. 119-132 ; Marcus Wagner et Stefan Schaltegger, « Introduction: How does sustainability performance relate to business competitiveness? », Greener Management International, n°44, 2003, p. 5-16.

[12]Arik Levinson et M. Scott Taylor, « Unmasking the pollution haven effect », International economic review, vol. 49, n°1, 2008, p. 223-254.

[13]Michael E. Porter, « America’s green strategy », Scientific American, vol. 264, n°4, 1991, p. 96-101 ; Michael E. Porter et Claas van der Linde, Op. Cit.

[14]Ibid.

[15]William J. Baumol et Wallace E. Oates, The theory of environmental policy, Cambridge University Press, 1988.

[16]Arthur C. Pigou, The economics of welfare, McMillan, 1920.

[17]Ronald Coase, « The Problem of Social Cost », Journal of Law and Economics, vol. 3, n°1, 1960, p. 1-44.

[18]Ali Douai, Gaël Plumecocq, L’économie écologique, Paris, La Découverte, 2017.

[19]Danielle Galliano et Simon Nadel, « Les déterminants de l’adoption de l’éco-innovation selon le profil stratégique de la firme: le cas des firmes industrielles françaises », Revue d’économie industrielle, n°142, 2013, p. 77-110 ; Danielle Galliano et Simon Nadel, « Firms’ eco-innovation intensity and sectoral system of innovation: the case of French industry », Industry and Innovation, vol. 22, n°6, 2015, p. 467-495.

[20]Katharina-Maria Rehfeld, Klaus Rennings et Andreas Ziegler, « Integrated product policy and environmental product innovations: An empirical analysis », Ecological economics, vol. 61, n°1, 2007, p. 91-100.

[21]Mounir Amdaoud et Nadine Levratto, « Territoires d’industrie: hétérogénéité et convergence », Revue d’économie industrielle, vol. 181182, n°1, 2023, p. 199-229 ; Vincent Frigant et Nadine Levratto, « Le territoire, une dimension renouvelée des politiques industrielles », Revue d’économie industrielle, vol. 181182, n°1, 2023, p. 11-23 ; Danielle Galliano, Simon Nadel et Pierre Triboulet, « The geography of environmental innovation: a rural/urban comparison », The Annals of Regional Science, vol. 71, n°1, 2023, p. 27-59.