La politique industrielle européenne : sursaut stratégique ou impasse écologique ?

Madeleine Péron est économiste, responsable du programme « Transition écologique et sociale & politique industrielle »  à l’Institut Veblen pour les réformes économiques.


Résumé. Face au constat qu’un sursaut industriel est nécessaire pour atteindre les objectifs de décarbonation de l’Union sans compromettre ni sa prospérité, ni sa sécurité, un changement de doctrine s’opère au niveau européen. Il se traduit par des inflexions salutaires dans la mobilisation d’outils économiques jusqu’ici peu utilisés, dans la perspective d’une politique industrielle européenne capable de répondre aux défis de la décennie à venir. Or, la capacité de la politique industrielle européenne à participer à la transition écologique et sociale dépendra de sa capacité à intégrer des objectifs environnementaux de manière centrale et transformatrice – ce qui n’est pas le cas dans les textes stratégiques récents. Une réorientation vers une soutenabilité forte nécessiterait des arbitrages politiques audacieux, une gouvernance plus assumée et des orientations plus claires en faveur d’une transition écologique et juste au sein de l’UE. En étudiant les premières initiatives de la Commission européenne (mandat 2024-2029) et à l’aide de la littérature sur les politiques industrielles, cet article analyse les limites structurelles des orientations actuelles et plaide pour une révision ambitieuse des priorités industrielles de l’Union.

Mots-clés : politique industrielle, Europe, compétitivité, libre-échange, écologie, stratégie.


Introduction

Face à l’intensification des tensions géopolitiques, à l’accélération des transitions technologiques et à la fragmentation croissante du commerce mondial, l’Union européenne est sommée de redéfinir son rôle dans la compétition industrielle globale. Cette pression externe, combinée à l’impératif écologique, a conduit à un renouveau progressif de la politique industrielle européenne depuis les années 2010. L’adoption du Pacte vert en 2019 a marqué un tournant en intégrant explicitement la neutralité climatique comme objectif central, amorçant une vision plus systémique de la soutenabilité.

Depuis, plusieurs initiatives traduisent une volonté de bâtir une stratégie industrielle verte, qui se matérialise plus récemment dans la boussole pour la compétitivité et le Pacte pour une industrie propre annoncés début 2025, faisant suite au rapport remis par Mario Draghi et intitulé The Future of European competitivness[1]. Pourtant, les orientations de la nouvelle Commission pour le mandat à venir interrogent : dans un contexte international aussi incertain, l’UE se donne-t-elle véritablement les moyens d’une politique industrielle cohérente, à la hauteur des ambitions du Green Deal ?

La politique industrielle européenne intègre bien un objectif environnemental, aux côtés d’objectifs liés à la transition numérique, à l’autonomie stratégique et à la compétitivité. Si ces objectifs peuvent donner lieu à certaines synergies, ils entrent aussi en tension dans certains secteurs et les choix stratégiques à venir risquent souvent de reléguer l’environnement au rôle de variable d’ajustement. Or, ces objectifs peuvent en fait être vus comme interdépendants.

Ainsi, le tournant « vert » est bâti sur des fondations fragiles du point de vue environnemental –qui manque sa cible énoncée par le Green Deal d’une vision intégrée des enjeux environnementaux. Mais cette nouvelle politique industrielle propose toutefois de mobiliser des outils intéressants, que l’Union s’est privée d’utiliser jusqu’ici. Des pistes existent aussi pour orienter la politique industrielle européenne dans le sens d’une transformation économique au service d’une transition écologique juste, capable d’intégrer également les autres objectifs de l’UE.

Un tournant industriel salué, mais ambigu

Un retour bienvenu de la politique industrielle

L’Union Européenne développe progressivement une politique industrielle ambitieuse. Depuis la fin des années 2010, des initiatives comme la stratégie Europe 2020 dessinent une stratégie industrielle intégrée, horizontale, axée sur l’innovation, la compétitivité et la croissance.

Un tournant majeur s’amorce en 2019 avec l’intégration explicite de la transition vers une économie « zéro émission nette » comme objectif central. Le Pacte Vert en particulier a insisté sur le besoin d’une vision systémique de la soutenabilité, ce qui était une amorce bienvenue à une prise en compte de l’ensemble des limites planétaires dans les futures orientations de l’UE. Le Règlement pour une Industrie « Zéro-Net » (Regulation (EU) 2024/1735) ou la réforme du marché de l’électricité (Règlement (UE) 2024/1747) adoptés en 2024 font également partie de cette nouvelle stratégie industrielle.

L’Union européenne confirme le développement d’une politique industrielle active avec la présentation de la boussole de compétitivité en janvier 2025, qui reprend les principales recommandations du rapport porté par Mario Draghi, suivi de près par la publication du Pacte pour une industrie propre (Clean Industrial Deal ou CID) en février 2025[2]. Relevant encore de l’annonce de plans à venir, ces textes marquent cependant une volonté claire de la part de la Commission de reconquérir son rôle stratégique face à la montée en puissance des États-Unis et de la Chine.

Les lignes directrices sont claires : compétitivité, souveraineté économique, et décarbonation. L’Europe cherche à se redéfinir en tant qu’acteur clé de l’innovation durable tout en consolidant ses bases industrielles. Les ambitions sont louables : garantir une autonomie stratégique en matière de technologies clés, assurer la résilience des chaînes d’approvisionnement et affirmer une nouvelle posture face aux grandes puissances industrielles mondiales. La nouvelle stratégie européenne s’inscrit dans un contexte global de « retour des politiques industrielles » dans les pays industrialisés[3], signe d’une part d’une compétition encore accrue entre grandes puissances dans les domaines économiques et géopolitiques, et d’autre part, d’un changement de braquet de la part de l’Union européenne, vers une politique économique davantage interventionniste. Il faut dire que les enjeux économiques à se positionner dans les industries « vertes » sont substantiels : évalué à 700 milliards de chiffre d’affaires aujourd’hui, le marché mondial serait amené à tripler d’ici dix ans, selon les estimations de l’Agence Internationale de l’Énergie[4]. Au-delà des gains économiques potentiels, c’est bien d’autonomie dont il s’agit, en particulier dans le domaine énergétique où il est crucial de réduire les dépendances vis-à-vis des énergies fossiles et des pays exportateurs tout en assurant une énergie décarbonée, sûre et peu chère.

Mettre en place une politique industrielle nécessite que les États, ou, dans le cas de l’UE, les instances européennes, développent une forme poussée d’interventionnisme économique[5], ce qui est plutôt en rupture avec l’ADN d’origine de l’Union européenne, centrée sur le développement d’un marché unique et d’une politique forte de la concurrence. L’un des aspects les plus importants de cette inflexion européenne est la recherche d’une mise en cohérence de différents domaines d’intervention de l’Union européenne, longuement suggérée dans le rapport de M. Draghi. L’UE cherche ainsi à diversifier les outils de politique commerciale, à élargir le cadre des aides d’États, à réviser les directives sur les achats publics pour en faire un véritable outil de politique économique, à structurer davantage encore les politiques d’innovation, de formation, autant d’outils qui doivent pouvoir s’aligner pour constituer des briques de la politique industrielle européenne. Plusieurs de ces initiatives visent explicitement à soutenir les secteurs clés de la transition écologique (énergies renouvelables, mobilité décarbonée, etc.), et se veulent un levier pour dynamiser les investissements[6] et stimuler la compétitivité industrielle de l’UE.

Une vision déséquilibrée : compétitivité avant soutenabilité

Comment ces ambitions de politique industrielle s’intègrent-elles avec les ambitions environnementales de l’Union européenne ? La lutte contre le changement climatique est au cœur des politiques environnementales européennes, mais son action se veut plus large. La taxonomie européenne, mise en place pour classer les activités économiques selon leur impact environnemental, retient ainsi six grands objectifs : (1) l’atténuation du changement climatique, (2) l’adaptation au changement climatique, (3) l’utilisation durable et la protection des ressources hydriques et marines, (4) la transition vers une économie circulaire, (5) la prévention et le contrôle de la pollution, et (6) la protection et la restauration de la biodiversité et des écosystèmes. En vertu de l’Accord de Paris, l’Union européenne s’est fixée en 2019 l’objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Cet objectif s’est traduit par le Pacte Vert pour l’Europe (Green Deal) qui visait aussi la promotion d’une économie européenne « dans laquelle la croissance économique sera dissociée de l’utilisation des ressources ». Les initiatives qui en ont découlé ont ouvert la voie à une réponse sociale et écologique aux polycrises européennes : le plan Fit for 55 qui s’attelle à la transition des secteurs les plus émetteurs, le vote du règlement n°2023/1115 contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE), la création du Fonds social pour le climat[7]… 

Le Green Deal européen représentait la tentative la plus ambitieuse à ce jour d’élargir d’intégrer de multiples dimensions de la crise environnementale et aurait pu ouvrir la voie à une stratégie industrielle alignée. Toutefois, les équilibres politiques du nouveau mandat européen (2024-2029) sont bien moins favorables au déploiement de cette stratégie. De fait, les récents textes stratégiques européens ayant trait à la stratégie économique et industrielle privilégient les objectifs de compétitivité économique et d’autonomie stratégique, faisant craindre une relégation de l’urgence environnementale au second plan.

Si la nécessité d’une politique industrielle européenne semble faire consensus, son contenu environnemental mérite d’être débattu. Dans le rapport de Mario Draghi, creuset de la stratégie européenne à venir, la politique industrielle est réduite à une focalisation sur la décarbonation de l’économie, et encore, dans la mesure où celle-ci n’entre pas trop frontalement en contradiction avec les perspectives de croissance du PIB. Inspirée par le rapport, le Clean Industrial Deal, pièce maîtresse de la politique industrielle européenne du début de mandat, s’intitule dans sa version longue A plan for EU competitiveness and decarbonisation. La décarbonation est aujourd’hui le seul moyen durable de garantir une énergie sûre et abordable[8], alors que la situation internationale devient de plus en plus instable. Ainsi la priorité donnée au secteur énergétique et sa décarbonation est indiscutable, en raison de la synergie entre les objectifs environnementaux, économique et géostratégiques dans ce domaine. Mais cette approche reste insuffisante pour construire une vision globale et cohérente de la soutenabilité. D’autres aspects de la stratégie européenne industrielle telle qu’elle se dessine posent toutefois question.

En effet, les ambitions en termes de préservation et gestion de la biodiversité n’apparaissent dans aucun des textes stratégiques. La question des usages des sols n’est pas mentionnée, tandis qu’en France les ambitions de « zéro artificialisation nette » sont remises en cause au nom de la réindustrialisation. Aucun objectif ou soutien particulier ne concerne non plus les pollutions – le « Clean » du pacte ne se réfère bien qu’aux émissions de gaz à effet de serre. Ainsi, dans son rapport, Mario Draghi soutient que le cadre réglementaire actuel, notamment en matière environnementale, n’est pas suffisamment aligné avec les exigences d’une politique industrielle ambitieuse. Il plaide en particulier pour des aménagements du règlement REACH sur les substances chimiques, perçu comme un frein à l’essor des technologies propres du fait de l’incertitude qu’il ferait peser sur les industriels. Bien que les interdictions soient in fine décidées par la Commission européenne, Draghi critique le pouvoir confié à l’Agence Européenne des Produits Chimiques (ECHA) dans l’évaluation des risques, citant en exemple la procédure de restriction des PFAS, substances persistantes au cœur de nombreuses controverses sanitaires et environnementales. Il propose, de manière implicite, des exemptions sectorielles pour ne pas entraver la production de technologies considérées comme stratégiques.

Le rapport formule également une critique plus fondamentale du principe de précaution, pilier historique de la politique environnementale européenne. Ce principe, appliqué notamment dans le cadre du règlement REACH, est présenté comme un obstacle à l’innovation. Draghi suggère dès lors d’assouplir certaines exigences environnementales tant que l’objectif de neutralité climatique n’est pas atteint – une approche qui risque de compromettre la soutenabilité à long terme au nom d’une efficacité industrielle immédiate.

S’agissant des énergies renouvelables, il propose de substituer aux évaluations environnementales individuelles des projets une logique d’évaluation « stratégique », à l’échelle de programmes nationaux ou régionaux, estimant que les procédures actuelles freinent le déploiement rapide des infrastructures. Cette orientation, si elle était suivie, pourrait affaiblir la prise en compte des impacts locaux sur la biodiversité et les écosystèmes.

Ce repositionnement révèle une inflexion préoccupante : la tentation de subordonner les ambitions environnementales aux impératifs industriels de court terme, en contradiction avec l’approche systémique défendue par le Green Deal. Une telle logique risque non seulement de retarder l’adaptation des industries aux limites planétaires et au dérèglement climatique, mais aussi de miner la cohérence et la crédibilité de l’Europe sur la scène climatique internationale. S’il est indéniable que produire en Europe permet un meilleur bilan environnemental qu’a peu près partout ailleurs[9], la logique de reterritorialisation industrielle centrée sur la productivité plutôt que la résilience écologique fait peser un risque fort de recul des ambitions environnementales de l’Union, et illustre les tensions entre autonomie stratégique et transition juste, entre une sécurisation rapide (bien qu’incertaine) des atouts économiques européens et une transformation durable de nos modes de production.

Peut-on réconcilier politique industrielle et ambitions environnementales ?

Si le Clean Industrial Deal et l’inflexion amorcée par la Commission européenne vers un alignement plus affirmé des outils économiques avec une politique industrielle ambitieuse constituent indéniablement une avancée sur le terrain économique — au service d’une Europe plus souveraine et potentiellement plus sobre en carbone —, une orientation récente menace pourtant de fragiliser l’ensemble de cette dynamique et illustre les contradictions et insuffisances de la politique européenne telle qu’elle se dessine. Sous couvert d’efficacité, la nouvelle Commission semble vouloir faire de la simplification réglementaire un axe prioritaire, au risque de glisser vers une forme de dérégulation préoccupante, inspirée notamment par les préconisations du rapport Draghi.

À la suite du rapport, la Commission a repris à son compte les revendications de certains milieux économiques appelant à un allègement des règles jugées trop contraignantes, et y a rapidement donné suite. Si la volonté de réduire les redondances administratives et de rendre les normes plus lisibles est parfaitement légitime, elle ne doit pas conduire à un affaiblissement des standards. La frontière entre simplification et dérégulation est en effet ténue, surtout lorsque la réglementation est abordée exclusivement comme un fardeau pour les entreprises, sans considération pour ses bénéfices sociaux, environnementaux ou économiques. Il convient par ailleurs de rappeler que la complexité de certaines règles découle souvent des compromis eux-mêmes issus des pressions exercées par les acteurs économiques.

Résister aux sirènes de la dérégulation

C’est ainsi que des textes clés récemment adoptés, comme la taxonomie européenne, la directive sur le reporting de durabilité (CSRD) ou celle sur le devoir de vigilance (CSDDD), fruits de plus d’une décennie de mobilisation de la société civile européenne, sont désormais pointés comme des sources majeures de charge administrative. La présidente von der Leyen a d’ores et déjà présenté la directive « Omnibus I », visant à regrouper et « simplifier » ces textes dès le premier semestre 2025[10]. Ce premier Omnibus ne simplifie qu’à la marge : la Commission prévoit surtout une baisse du nombre d’indicateurs et d’entreprises concernées. Les autres mesures relèvent davantage de la dérégulation pure et simple : suppression du régime européen de responsabilité civile, des plans de transition et de plusieurs normes sectorielles (pourtant exigées par les filières elles-mêmes lors des précédentes phases de négociation).

Plusieurs États membres, dont la France alors qu’elle était à l’initiative sur ces textes, ont exigé de différer leur application ou à exempter les PME, voire à les supprimer (Stéphane Séjourné sur la CSRD, Emmanuel Macron la CS3D), ce qui a rencontré un certain succès. La directive européenne 2025/794 publiée en avril 2025 reporte en effet de deux ans l’obligation de publication des rapports CSRD pour les entreprises de la « seconde » et « troisième vague », et prévoit une révision des seuils d’assujettissement, qui pourrait exclure les entreprises de moins de 1000 salariés. Elle décale également d’un an l’entrée en vigueur de la directive CS3D pour les plus grandes entreprises, désormais prévue en juillet 2028. Le 23 juin, les 27 États membres de l’UE ont trouvé un accord pour réduire la portée les directives CSRD et CS3D : moins d’entreprises seront concernées, et les exigences en matière de cartographie des risques et de responsabilité ont été revues à la baisse. Le Règlement européen sur la déforestation a quant à lui été vidé de sa substance : censé prévenir les impacts de la consommation européenne sur les forêts du monde entier, l’UE n’a placé sur sa liste noire des pays à haut risque de déforestation que la Russie, la Biélorussie, le Myanmar et la Corée du Nord. 

Une telle remise en cause constitue une erreur stratégique majeure. En premier lieu, elle fragilise un levier essentiel de la compétitivité européenne : la régulation. Loin d’être un frein, celle-ci constitue un atout différenciateur dans un monde de plus en plus contraint, en redéfinissant les conditions d’une productivité soutenable et d’un accès équitable au marché intérieur. En affaiblissant ces règles, l’Union risque non seulement d’entamer sa crédibilité climatique et réglementaire, mais aussi d’installer une instabilité juridique dommageable pour les entreprises. Ces dernières ont besoin de visibilité et de stabilité pour planifier leurs investissements — or, les retours en arrière fragilisent leur engagement dans la transition, mettent en difficulté les entreprises pionnières qui ont déjà beaucoup investi dans la transition de leurs activités et sapent la légitimité des futures régulations.

Les normes européennes constituent aussi des instruments de souveraineté. Elles permettent de conditionner l’accès au marché intérieur selon des exigences alignées avec les valeurs et ambitions européennes : protection de l’environnement, des droits humains et de la santé publique. Ce sont des outils de diplomatie économique, capables de renforcer la résilience du tissu industriel européen tout en valorisant les efforts des entreprises engagées dans la transition. Les remettre en cause, c’est envoyer un signal de désengagement, au moment même où l’Europe devrait consolider son avance réglementaire pour structurer les marchés mondiaux à ses conditions — comme elle a su le faire avec le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) ou la CSRD.

On a là une apparente contradiction entre une Union européenne qui vise une puissance normative, en particulier dans le domaine environnemental, qui lui assure en outre un avantage en termes de production, mais qui cherche à affaiblir ses normes. Les arbitrages à venir seront donc décisifs : ils détermineront non seulement la trajectoire de décarbonation de l’économie européenne, mais aussi sa capacité à orienter une compétitivité fondée sur l’innovation, la qualité et la soutenabilité.

Peut-on aligner la politique commerciale aux objectifs d’une politique industrielle verte ?

La politique commerciale européenne est un autre domaine clef de l’UE qui reste en décalage avec les ambitions climatiques. Si des outils innovants comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) ou la directive sur le devoir de vigilance témoignent d’une volonté de faire de l’Europe une puissance régulatrice, leur impact est affaibli par la poursuite d’accords de libre-échange peu compatibles avec les objectifs de soutenabilité. L’accord UE-Mercosur, en particulier, soulève de nombreuses inquiétudes quant à la cohérence entre ouverture commerciale et préservation des écosystèmes. Les contours des nouveaux accords Clean trade and Investment Partnerships[11] indiqueront également à quel point l’Union européenne est prête à renforcer la cohérence entre les différents piliers de sa politique industrielle et ses objectifs environnementaux, mais rien n’est moins sûr. En effet, sur le volet commercial, il reste beaucoup à faire pour que l’Union européenne développe une doctrine en phase avec une définition renouvelée de la productivité et de la compétitivité, compatible avec la soutenabilité et les limites planétaires.

Pour autant, une stratégie industrielle intégrée devrait au contraire faire de l’accès au marché européen un levier pour tirer vers le haut les normes sociales et environnementales à l’échelle mondiale et l’UE dispose de quelques atouts dans ce sens. Elle a renforcé ses outils de défense commerciale : au-delà des instruments anti-dumping, anti-subvention et de l’instrument de sauvegarde, à même de protéger partiellement les industries exposées à une concurrence internationale déloyale, elle s’est dotée du Règlement (UE) 2023/2675 relatif à la protection de l’Union et de ses États membres contre la coercition économique exercée par des pays tiers qui constitue un outil puissant pour défendre ses normes et valeurs face à des États visant explicitement ses objectifs.

Une politique industrielle verte et juste, condition de la résilience européenne

Renforcer la cohésion autour des objectifs de transformation, alliant industrie et environnement, constitue une autre condition décisive à la réussite d’une politique industrielle européenne « verte ». Le Clean Industrial Deal reste étonnamment silencieux sur ce point, alors même que la réallocation des emplois, des compétences et des ressources territoriales est incontournable. L’essor des industries des technologies « propres » en Europe illustre bien ce paradoxe : si des pôles dynamiques émergent dans certaines régions parmi les plus développées (l’Allemagne concentre 123 des 400 installations de production dans le domaine des Clean techs), d’autres territoires industriels en déclin peinent à bénéficier des nouvelles dynamiques d’investissement, faute de stratégie de reconversion cohérente.

Or, l’opposition grandissante d’une partie de la population européenne et de ses dirigeants aux ambitions environnementales rappelle que l’absence de justice sociale et territoriale compromet l’équilibre politique fragile nécessaire à la poursuite de ces objectifs. Une stratégie industrielle de long terme ne peut se réduire à l’innovation technologique et aux chaînes de valeur : elle suppose des politiques de formation ambitieuses, des dispositifs de redistribution, et des mécanismes d’accompagnement des transitions professionnelles. Le Pacte vert soulignait déjà cette exigence dans son chapitre sur la « transition juste », mais elle peine à se traduire dans les textes industriels récents, et en particulier concernant les financements de cette politique. En outre Il n’y aura pas de souveraineté économique accrue sans capacité d’investissement public coordonnée.

Les ambiguïtés de l’élargissement du cadre des aides d’État

À la suite des premiers assouplissements consentis par la Commission lors de la crise sanitaire, la nouvelle politique industrielle européenne intègre l’élargissement du cadre des aides d’État pour atteindre ses objectifs. Le Clean Industrial Deal fait ainsi mention d’une révision de l’encadrement des aides d’État pour accélérer l’approbation des aides d’État afin de déployer les énergies renouvelables, de décarboner l’industrie et de garantir une capacité de production suffisante pour les technologies propres, qui s’est concrétisé dans la Clean Industrial Deal State Aid Framework (CISAF) dès juin 2025.

L’un des risques de la politique industrielle telle qu’elle se dessine est une fragmentation des outils et des budgets. Lors de l’assouplissement du cadre des aides d’États voté durant la pandémie les 27 États de l’UE ont dépensé au total 730 milliards d’euros dans une variété de mesures de soutien aux ménages et aux entreprises, entre mars 2022 et juin 2023. Cette puissance fiscale concurrence aisément les montants investis par les États-Unis via l’Inflation Reduction Act (IRA). Mais cette somme colossale a été répartie de façon extrêmement inégale : l’Allemagne à elle seule représente près de 50% des dépenses, et le taux monte à 73% avec les dépenses de l’État français[12]. Un des enjeux clef du moment est justement la mobilisation des financements et le déploiement des investissements nécessaires : les États possédant les plus grandes marges de manœuvre fiscales plaident sans surprise pour une stratégie décentralisée, où chacun investit dans sa propre transition en profitant des assouplissements des règles communes, tandis que d’autres proposent des investissements communs visant aussi à combler au moins une partie des écarts territoriaux en termes de développement. En outre, il existe peu de mécanismes qui orientent ou conditionnent réellement ces investissements : le CISAF N’exclut pas clairement les projets fondés sur les énergies fossiles.

Dans le sillage du rapport Draghi, qui pointe les risques d’une mise en concurrence des États membres inégaux en termes de capacité fiscale, la Commission cherche à développer la mise en place de Projets importants d’intérêt européen commun mécanismes de mise en commun (PIIEC), qui permettent à des États membres de s’associer sur des projets de grande ampleur, situés à la frontière technologique, et faire levier pour déclencher l’investissement privé. Une dizaine de projets sont actuellement comptabilisés, pour un montant total d’aides publiques de 37,2 milliards, dans les domaines de l’hydrogène, des batteries, de la micro-électronique et de la pharmaceutique. Or, ces PIIEC révèlent une fragmentation croissante entre États membres, la France et l’Allemagne tenant le haut du pavé dans l’ensemble de ces projets. Une politique industrielle ambitieuse suppose à la fois une mutualisation des moyens et une vision de long terme, orientée vers la soutenabilité : économie circulaire, efficacité énergétique, infrastructures partagées qui requièrent également des investissements massifs, dont on peine à voir la source et la capacité à rééquilibrer les opportunités économiques sur le territoire européen.

Comment ne pas aggraver les déséquilibres européens ?

Dans le contexte actuel, marqué par l’urgence climatique et la nécessité d’une réindustrialisation durable, la construction de filières européennes résilientes ne pourra se faire sans un engagement budgétaire clair, coordonné et de long terme. Si le Clean Industrial Deal esquisse des outils intéressants — renforcement du Fonds d’innovation, appel dédié dans Horizon Europe, extension des garanties InvestEU — les montants mobilisés restent en deçà des besoins, et surtout, ils s’appuient sur des mécanismes dispersés, sans architecture budgétaire cohérente ni visibilité pluriannuelle garantie.

Pour faire de la transition industrielle un véritable projet commun, l’Union pourrait s’appuyer sur plusieurs leviers aujourd’hui sous-exploités : l’orientation et la mobilisation du Fonds de transition juste, des achats communs pour agréger la demande européenne en matière de technologies propres ; un budget européen sanctuarisé et orienté vers la décarbonation des secteurs clés ; ou encore, la sortie des investissements verts du cadre budgétaire européen afin d’ouvrir des marges d’action à la hauteur des enjeux. L’émission d’une dette commune, dédiée à la transition, constituerait également un instrument puissant de solidarité et de convergence industrielle, en permettant des investissements coordonnés dans les chaînes de valeur critiques, les infrastructures bas carbone et l’innovation.

Tous ces outils existent, ou pourraient être activés rapidement, comme l’a montré la réactivité de la Commission lors de la crise du Covid. Leur mise en œuvre dépend d’un choix éminemment politique et difficile à construire dans le contexte politique actuel : celui de considérer la transition écologique comme une priorité stratégique au même titre que la sécurité ou la défense. Les récentes propositions sur le financement de la politique de défense montrent qu’une volonté politique forte peut faire bouger les lignes budgétaires européennes

Politique industrielle et gouvernance

Pour relever le triple défi de la transformation écologique, de l’autonomie stratégique et de la compétitivité, la politique industrielle européenne doit se doter d’un cap plus clair, de leviers communs renforcés, mais aussi d’une gouvernance stratégique à même d’assurer cohérence et équité à l’échelle du continent.

Les insuffisances de la stratégie techno-solutionniste

L’ambition affichée par l’Union européenne de reprendre le contrôle de ses chaînes de valeur critiques s’est traduite, ces dernières années, par une politique d’innovation résolument tournée vers les technologies de pointe. Cette orientation vise explicitement à combler le retard perçu vis-à-vis des États-Unis et de la Chine dans des domaines clés tels que les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou encore les technologies du cloud. Pourtant, cette stratégie soulève plusieurs limites structurelles qui témoignent d’une insuffisance en termes de gouvernance, à commencer par l’absence d’un véritable écosystème public capable de soutenir, piloter et stabiliser cette dynamique d’innovation et ses liens avec le tissu économique européen historique.

En focalisant prioritairement son attention sur les segments les plus innovants – start-ups deep tech, batteries, hydrogène vert – la politique industrielle européenne tend à sous-investir dans les secteurs industriels dits « intermédiaires », à la fois moins visibles et pourtant absolument essentiels à la transition écologique : acier, ciment, chimie, aluminium, verre[13]. Ces filières, qui fournissent les matériaux de base des technologies émergentes, doivent-elles aussi être profondément transformées pour atteindre les objectifs climatiques – ce qui suppose des investissements massifs dans la décarbonation, la circularité, et parfois même la relocalisation. Or, les outils de politique industrielle disponibles restent insuffisamment interventionnistes pour permettre de telles reconversions à grande échelle, en particulier lorsqu’il s’agit de préserver l’ancrage territorial ou la propriété stratégique de certaines entreprises clefs. Les PIIEC par exemple ne sont mobilisables que pour des technologies « de pointe ». 

Par ailleurs, l’absence d’un secteur public robuste dans le domaine des savoirs stratégiques – logiciel, cloud, infrastructures de données – limite les marges de manœuvre de l’UE pour définir une voie autonome dans la transition numérique et écologique. Malgré les appels récurrents à une « souveraineté technologique », les réponses institutionnelles restent dominées par une vision de marché, centrée sur la montée en puissance des start-ups, sans accompagnement structurel par des infrastructures publiques ou des consortiums industriels sous pilotage stratégique.

Renforcer le rôle de la puissance publique ?

De façon plus générale, il ressort des principaux textes stratégiques que la puissance publique doit se positionner comme « dérisqueur » des investissements privés, c’est-à-dire endosser une partie du risque inhérents aux projets industriels pour enclencher les investissements privés[14]. Si la répartition des risques est plutôt claire avec une large partie échue aux gouvernements et aux instances européennes, le partage des bénéfices ne semble pas faire l’objet de propositions concrètes. Or, la question de la conditionnalité des aides publiques demeure largement taboue au niveau européen, alors qu’elle constitue un outil adaptable et étayé pour aligner intérêts publics et privés[15]. Les subventions et soutiens publics ne sont aujourd’hui assortis que de très faibles exigences en matière de gouvernance, d’impact environnemental ou de réinvestissement local. Cette lacune affaiblit considérablement la capacité de l’Union à orienter les trajectoires industrielles vers des objectifs de long terme, tels que la neutralité climatique, la résilience territoriale ou la justice sociale.

L’absence d’une instance européenne de pilotage industriel est aussi susceptible d’entraver la coordination des priorités, la gestion des interdépendances et l’investissement dans les biens publics essentiels à la transition. Ainsi, le développement des réseaux électriques transfrontaliers, pourtant indispensable à l’intégration des énergies renouvelables, reste trop lent, faute de mécanismes de planification et de financement adéquats – au point que le rapport Draghi plaide pour davantage de planification dans ce domaine.

Enfin, un angle mort persistant des stratégies industrielles européennes concerne l’absence de planification articulée autour des besoins réels et des objectifs de sobriété. Aucun dispositif significatif n’est envisagé pour intégrer des politiques de réduction de la demande, alors même que dans le secteur énergétique, l’efficacité et la sobriété sont reconnues comme des leviers incontournables pour atteindre les objectifs climatiques. En continuant à penser l’industrie uniquement sous l’angle de l’offre — technologies, investissements, capacités de production — sans questionner les volumes produits, les usages ou la hiérarchisation des besoins, la nouvelle politique industrielle européenne risque de reproduire les impasses du modèle productiviste des politiques nationales passées. Une véritable stratégie industrielle pour la transition devrait au contraire articuler innovation, décarbonation et maîtrise des consommations, en planifiant les transformations à l’aune des limites planétaires

Conclusion

Dans le cadre de la politique industrielle européenne, le tournant « vert » est bâti sur des fondations fragiles du point de vue environnemental, manque sa cible énoncée par le Green Deal d’une vision intégrée des enjeux environnementaux et résiste mal aux assauts des forces politiques opposées à la transition écologique. Fonder la réponse de l’UE sur ses atouts (son leadership climatique, la régulation de son marché intérieur, sa capacité à anticiper les bouleversements climatiques) plutôt que sur une surenchère de dérégulation demeure la voie la plus souhaitable pour construire l’industrie de demain même si les vents contraires soufflent fort.

La guerre commerciale enclenchée par Trump depuis son retour au pouvoir et le déploiement des stratégies impérialistes de la Chine renforcent à la fois l’urgence d’une réponse cohérente et forte de l’UE et les obstacles qu’elle doit affronter. Mais sans changement structurel des règles économiques, sans prise en compte sérieuse des impératifs environnementaux, et sans définition rigoureuse des priorités politiques et des modalités de gouvernance, la politique industrielle européenne restera un slogan.


[1] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness – A Competitiveness Strategy for Europe, Bruxelles, Commission Européenne, 2024.

[2]Commission européenne, The Clean Industrial Deal: A Joint Roadmap for Competitiveness and Decarbonization, COM(2025) 85, Bruxelles, février 2025.

[3]Ces évolutions sont décrites et étudiées par Reka Juhász, Nathan Lane et Dani Rodrik, « The New Economics of Industrial Policy », Annual Review of Economics, vol. 16, 2023 ; u encore Simon Evenett, Adam Jakubik, Fernando Martín et Michele Ruta, « The Return of Industrial Policy in Data », The World Economy, vol. 47, n°7, p. 2762-2788, 2024.

[4]IEA, Energy Technology Perspectives, 2024.

[5]Voir Mathilde Dupré, Wojtek Kalinowski et Madeleine Péron, « Le nouvel interventionnisme européen », L’Économie politique, n° 105, février 2025.

[6]Le Clean Industrial Deal ouvre également la voie à des mesures concernant les investissements réalisés sur le sol européen, évoquant d’éventuelles conditionnalités en termes de créations d’emploi, de contenu local (EU-sourced inputs), et au renforcement du mécanisme de screening des investissements directs étrangers lors de la révision du cadre pour le filtrage des investissements directs étrangers dans l’Union (Règlement (UE) 2019/452).

[7]Pour une analyse complète du Green Deal, voir Mathilde Dupré, Layla Hallak et Wojtek Kalinowski, Réussir le « Green Deal » : un programme social-écologique pour sortir l’Europe de la crise, Note de l’Institut Veblen, Paris, 2020.

[8]L’avantage économique de l’électricité décarbonée (renouvelables et nucléaire) est renforcé par le coût élevé et très variable des énergies fossiles importées en Europe (comme l’a montré l’épisode du gaz russe), le renchérissement progressif du prix du carbone et la baisse des prix des installations photovoltaïques et éoliennes notamment. D’après l’IRENA (2024), le coût moyen actualisé des énergies renouvelables est désormais compétitif (autour de 40$/MWh) mais cela dépend des pays et des projets et, pour le consommateur final, du fonctionnement des marchés de l’électricité.

[9] C’est vrai en particulier pour la France tel que démontré par Alexandre Bourgeois et Jeremi Montornès, Made in France et réindustrialisation : une approche par les tableaux entrées-sorties internationaux, Insee, Document de travail, n° 2025-2, janvier 2025.

[10] Voir Proposal for a directive of the European parliament and of the Council amending Directives (EU) 2022/2464 and (EU) 2024/1760 as regards the dates from which Member States are to apply certain corporate sustainability reporting and due diligence requirements, COM(2025) 80 et Proposal for a directive of the European parliament and of the Council amending Directives 2006/43/EC, 2013/34/EU, (EU) 2022/2464 and (EU) 2024/1760 as regards certain corporate sustainability reporting and due diligence requirements, COM(2025)81.

[11]Voir le Briefing de la Commission européenne, Clean Trade and Investment Partnerships: A New Instrument in the EU’s Trade Policy Toolbox, Bruxelles, avril 2025.

[12]Commission Européenne, The Use of Crisis State Aid Measures in Response to the Russian Invasion of Ukraine, Competition State Aid Brief, Bruxelles, Juillet 2023. 

[13] L’UE élabore bien des « Action plans » pour certaines de ces industries, au premier rang desquelles la chimie (voir le Plan for stronger EU chemical industry publié le 8 juillet 2025). Loin d’envisager une véritable transition de cette industrie, ce plan fait surtout la part belle à la simplification réglementaire. Concernant l’acier, les renoncements d’Arcelor Mittal à décarboner ses aciéries en France et en Allemagne montrent les faiblesses et les incohérences des plans européens, et a relancé le débat sur la reprise en main de ce secteur par certains gouvernements.

[14]Daniela Gabor, « The (European) Derisking State », Stato e mercato, vol. 43, n° 1, p. 53-84, 2023.

[15] Mariana Mazzucato et Dani Rodrik, Industrial Policy with Conditionalities : A Taxonomy and Sample Cases, IIPP Working Paper Series n° 2023-07, Londres, UCL Institute for Innovation and Public Purpose, 2023.