Industrie de l’avenir : transition ou bifurcation ?

Dossier coordonné par Nadine Levratto, Marie-Claire Cailletaud et Fabrice Flipo.


Nadine Levratto est directrice de recherche au CNRS à EconomiX, Unité mixte de recherche CNRS – université Paris Nanterre.

Marie-Claire Cailletaud est ingénieure chercheur retraitée, syndicaliste, présidente du groupe CGT et vice-présidente de la commission des affaires économiques du CESE, responsable industrie environnement de la CGT jusqu’en mars 2023.

Fabrice Flipo est philosophe, professeur à l’Institut Mines-Télécom BS et chercheur au Laboratoire de Changement Social et Politique de l’Université Paris Cité.


L’industrie et son développement constituent l’un des piliers majeurs des systèmes technico-économiques depuis le XIXe siècle. Le passage à la production de masse s’est accompagné d’une croissance accélérée des capacités productives, d’un développement des marchés et d’une généralisation des échanges typiques des systèmes capitalistes mais également des régimes socialistes, à l’exemple de l’URSS mais aussi de la Chine. Cette dynamique s’est bâtie sur l’exploitation intensive des ressources[1], au premier rang desquelles les énergies fossiles[2] et la terre[3], provoquant une série de perturbations écologiques de plus en plus reconnues comme systémiques. L’accumulation de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère, la perte massive de biodiversité, la dégradation des sols, la pollution des écosystèmes et l’augmentation du rythme d’extraction des ressources sont autant de conséquences directes de ce modèle de développement (IPBES et GIEC).

En 2019, au niveau mondial, les émissions anthropiques totales nettes de GES (59 Gt CO2 eq)[4] provenaient, par ordre d’importance, des secteurs de la production/distribution d’électricité et de chaleur (20 Gt CO2 eq., soit 34 %), et du secteur de l’industrie manufacturière (14 Gt CO2 eq., soit 24%). Les émissions de ce dernier secteur ont d’ailleurs connu la plus forte hausse en valeur absolue (+15 Gt CO2 eq.) entre 1990 et 2019[5]. Les activités industrielles les plus intensives en carbone sont bien connues : la production d’énergie, la sidérurgie, la production de ciment, la chimie de base et l’industrie du plastique. À elles seules, ces filières concentrent une part majeure des émissions du secteur. Si l’on ajoute les émissions indirectes (scope 2) — liées à la consommation d’électricité et de chaleur — ainsi que les émissions en amont et en aval (scope 3) — relatives à l’extraction des matières premières, au transport, à l’usage et à la fin de vie des produits —, la part relative de l’industrie dans les émissions anthropiques totales nettes de GES passe à 34%[6]. Et l’on pourrait encore ajouter les émissions liées au stock circulant dans les camions.

Ainsi, c’est le secteur de l’industrie qui était le premier secteur émetteur de GES en 2019, dans le monde. La croissance exponentielle des émissions du numérique a joué un rôle, mais n’explique pas tout : la consommation, finale et intermédiaire, se développe et continue d’industrialiser les modes de vie et de mondialiser les chaînes de valeur. À ces émissions de GES s’ajoutent d’autres tensions liées à l’épuisement des ressources et à l’atteinte des limites planétaires. Le cadre conceptuel proposé par le Stockholm Resilience Center[7] identifie neuf frontières planétaires à ne pas dépasser pour maintenir un état stable de la Terre. Or, plusieurs d’entre elles ont déjà été franchies, notamment celles liées au climat, à la biodiversité, aux cycles biochimiques (azote et phosphore) et à l’usage des terres. Comment repenser les finalités, les modalités et les échelles de la production industrielle dans un monde contraint écologiquement ?

En France, l’industrie représente environ 20 % des émissions territoriales de GES, avec 86 Mt CO2 éq.[8] À ces émissions directes s’ajoutent les émissions importées, estimées à 216 Mt CO2 éq.[9], liées aux importations de matières premières ou de produits semi-finis pour répondre aux besoins de l’appareil productif, ce qui amène le total à 302 Mt CO2 éq. Ainsi, si depuis les années 1990 la baisse des émissions territoriales est marquée en raison de la désindustrialisation, des gains d’efficacité énergétique et de la décarbonation[10], l’empreinte carbone globale du pays reste stable malgré les engagements climatiques de l’État, révélant des résistances structurelles à la transition[11].

Au total, compte tenu de la responsabilité, bien documentée, de l’industrie au changement climatique et à la dégradation de l’environnement il est plus que temps de considérer que le modèle industriel actuel n’est pas soutenable et, par conséquent, de s’interroger sur les manières d’en changer. Différer la transition écologique de l’industrie conduirait de plus à mettre en péril sa propre résilience. La question transversale à laquelle chercheurs, décideurs publics et privés et l’ensemble des citoyens sont confrontés est donc la suivante : comment repenser les finalités, les modalités et les échelles de la production industrielle dans un monde contraint écologiquement ?

La question n’est évidemment pas nouvelle. L’industrie est contestée par l’écologisme depuis qu’il existe, qu’il s’agisse de la forme « récente » qui a émergé dans les années 1960 et 1970[12] ou des formes plus anciennes, contemporaines de la machine à vapeur[13]. Les mines étaient déjà mises en cause pour leurs effets néfastes à l’époque romaine, par exemple chez Vitruve (-80/15 après J.-C.). La question est donc plus large, puisqu’elle s’étend aux formes préindustrielles de société. Selon les tenants de la collapsologie ou théorie de l’effondrement, des civilisations entières ont même disparu, en partie par négligence écologique[14]. Et les populations humaines préhistoriques ont déjà provoqué des modifications écologiques telles qu’elles ont pu « candidater » au titre de point de départ de l’anthropocène[15], même si la date des origines de cette nouvelle époque n’est toujours pas arrêtée.

La modernité se distingue cependant par le fait que les deux idéologies principales[16], capitalisme et socialisme, ont priorisé un développement similaire des forces productives, consistant à investir massivement dans l’industrie, certes avec des différences substantielles suivant les contextes et les époques. L’histoire de la modernité est donc en un sens celle de l’expansion toujours croissante de l’industrie, et plus généralement de l’industrialisation progressive de tous les aspects des modes de vie. C’est la raison pour laquelle la nature du changement qui est à opérer face aux enjeux écologiques est tant disputée. Pour les uns, il s’agit d’une transition d’un point A connu vers un point B également connu. C’est généralement le cas des approches en termes de décarbonation. Pour d’autres, l’enjeu est bien plus celui d’une bifurcation, d’un changement de civilisation, c’est-à-dire de mode de vie. Et c’est bien sous cette forme que se discute l’enjeu dans l’espace international, quand George Bush père déclarait au sommet de Rio que le mode de vie américain n’était « pas négociable », refrain repris aujourd’hui par Donald Trump, qui démantèle toutes les réglementations environnementales. Changer le mode de vie, ce n’est pas seulement changer l’industrie ni même la production, mais instaurer une manière différente de vivre. Inscrit dans une trajectoire et conditionné par un phénomène de « dépendance au sentier »[17], les possibilités de changement sont conditionnées par l’« héritage »[18] d’équipements et systèmes de production qui sous-tendent nos façons de vivre. La création d’un nouveau modèle nécessite alors d’en faire un inventaire, trier en leur sein, et réfléchir aux façons très concrètes de les rediriger, fermer ou faire atterrir dans les limites planétaires et aux dispositifs d’accompagnement à imaginer à cette fin.

Bifurquer, mais vers quoi, et comment ? La question comporte un grand nombre de sous-questions, qui sont abordées dans ce dossier. Un premier enjeu tient à la définition de ce qu’il faut faire bifurquer : l’industrie. Mais qu’est-ce à dire ? Dans ce dossier, elle est définie au sens large comme l’ensemble des activités de fabrication et les secteurs liés tels que la production et distribution d’énergie et d’eau, le transport de marchandises et la logistique ainsi que le commerce de gros. Un second enjeu est son mode de régulation. Au-delà des débats généraux sur le capitalisme, le socialisme ou le productivisme, constatons, à lire les entretiens proposés dans ce dossier (Charles Fournier pour Les Ecologistes, Matthias Tavel pour LFI, Amar Bellal pour le PCF et Jean-Christophe Le Duigou pour la CGT), que les voies envisagées par les forces sociales actuelles sont remarquablement convergentes. Elles en appellent toutes à une participation plus large des citoyens dans la production, et plus généralement à un changement de modes de vie. Ils engagent un « standard de vie » ou « norme de consommation » au sens de la Théorie de la Régulation : ce à quoi chacun estime avoir droit. Tous s’accordent sur le fait que la transition de l’industrie changera tout autant les usages que la production, et la bifurcation plus encore. On le voit avec l’électrification de l’automobile, qui pose des problèmes cruciaux de choix techniques : faut-il produire des petites batteries populaires ou de gros modèles réservés à l’élite fortunée ?

Les entretiens montrent également que tous admettent que le modèle n’est plus celui du socialisme classique, dans lequel la production décidait de tout. Il n’est pas non plus celui du capitalisme, puisque c’est la production de certaines valeurs d’usage qui est recherchée : économie circulaire, biens durables, production décarbonée etc. Un désaccord existe quant à la part admissible de compromis avec les logiques de profit ; mais l’accord se fait sur la nécessité de la contrôler. Un autre désaccord existe sur les choix techniques et les moyens de les financer. Faut-il miser sur le nucléaire ? Est-il bien raisonnable de vouloir tout relocaliser ? Cela ne va-t-il pas générer de l’inflation, comme le demandent de concert Pierre Veltz et Benjamin Brice, dans le dossier ? De la croissance ou de la décroissance ? Quelle est la part de ressources publiques ? Privées ? Mais un accord se fait sur la nécessité d’argumenter en la matière, de manière chiffrée ; car se contenter d’en appeler aux « besoins » est beaucoup trop vague, quand l’enjeu est de les construire concrètement, à la fois sur le plan du désir, des matériaux et de l’organisation. Aucun acteur identifiable ne semble aujourd’hui en capacité de détenir la clé de modes de vie à la fois « écologiques » et désirables par toutes et tous. Et l’erreur se paie au prix fort, à l’exemple des Gilets Jaunes tout autant que de la crise que traversent les constructeurs automobiles pour avoir misé trop exclusivement sur des véhicules haut de gamme.

Plusieurs réponses sont déjà disponibles. Au-delà du « verdissement » et d’une logique d’« écologisation » technique de l’industrie, certains proposent une véritable bifurcation industrielle. Dans la lignée d’auteurs ayant conceptualisé la nécessaire transformation des sociétés (Georgescu-Rogen, Gorz, ou les contributeurs à l’ouvrage édité par D’Alisa, Demaria & Kallis[19]), des propositions de transformation avancées par des associations ou think tanks impliquent des changements profonds dans les normes, les récits et les institutions économiques (Scenario négaWatt, Les Amis de la Terre rapport « sociétés soutenables » 1995[20]). Cette approche met en question les promesses d’une transition purement technologique (efficacité énergétique, innovation verte, compensation carbone) pour plaider en faveur d’une transformation structurelle des régimes de production et de consommation. Elle invite également à articuler les impératifs écologiques avec les enjeux sociaux, territoriaux et démocratiques qui traversent le devenir industriel contemporain[21], tel le projet d’une Sécurité sociale de la redirection écologique, exploré avec les salariés des secteurs les plus écocides[22].

La transformation de l’appareil productif industriel est présentée comme une priorité sur les agendas politiques nationaux et internationaux, allant même au-delà de la réduction de ses émissions de GES par la décarbonation. Le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) adopté en 2019 constitue une feuille de route ambitieuse pour parvenir à la neutralité carbone d’ici 2050, avec notamment un soutien aux écosystèmes industriels « stratégiques » et aux technologies dites propres. Une innovation majeure dans cette stratégie est le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF ou CBAM pour Carbon Border Adjustment Mechanism) entré en vigueur progressivement à partir de 2023. La France s’est inscrite dans ce mouvement à travers plusieurs dispositifs : la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) ; le plan France 2030, lancé en 2021, consacre plusieurs milliards d’euros à l’industrialisation « verte » via la relocalisation, l’innovation et la décarbonation ; les dispositifs d’accompagnement à la transition écologique des entreprises (Diag Décarbon’action, Fonds chaleur, Tremplin pour la transition écologique des PME, etc.). À l’échelle territoriale, plusieurs régions développent des feuilles de route « Industrie du futur » articulant développement économique et impératifs environnementaux. Une partie des cadres supérieurs se mobilisent pour tracer des feuilles de route nationale et infléchir le débat public, à l’exemple du Shift Project. Et l’on constate à la lecture de l’article de Jean Belin que la défense elle-même se sent concernée.

Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres. À y regarder de plus près, les politiques environnementales sont assez largement inféodées aux logiques d’investissement, de rentabilité et de compétition internationale. En particulier, le cadre du marché unique européen et les règles de concurrence limitent la possibilité d’un pilotage plus directif ou protectionniste de la transition. Les États-Unis ne se sont pas embarrassés de telles considérations, avec l’Inflation Reduction Act de 2022. Il a marqué un tournant avec un soutien massif à l’industrie bas carbone aux États-Unis, soulevant des débats en Europe sur la nécessité de réviser les règles d’aides d’État[23]. Faut-il aller jusqu’à soustraire des secteurs entiers à la concurrence (finance, énergie, industries de la santé) en les plaçant sous le contrôle des travailleurs et des citoyens, comme proposé dans les entretiens de ce dossier ? L’argument est de bon sens : une réappropriation des modes de vie suppose une implication plus large des citoyens, qui ne se limite pas à n’être que des consommateurs dispersés sans prise claire sur le projet de société[24]. C’est du reste ce que montre, à partir d’un cas spécifique, l’article d’Élodie René sur la gestion de l’eau industrielle en Chine. Le contexte géopolitique international et la nouvelle donne américaine soulèvent cependant de nombreuses questions sur le devenir de ces orientations aspirant à rapprocher politique industrielle et lutte contre le changement climatique.

Un mouvement limité mais perceptible émane des entreprises. Nombre d’entre elles, notamment dans l’industrie, visent en effet à limiter leurs coûts de production en révisant leurs procédés. Ce faisant, elles adoptent une posture adaptative ou incrémentale – fondée sur l’amélioration des procédés existants – plutôt qu’une révision plus radicale de leur modèle productif[25], comme l’illustre le cas des cimenteries en Afrique documentées par Khadim Mbow et Serigne Momar Sarr, celui de l’automobile et des industries agricoles et alimentaires présenté par Gaëtan Mangin et Sophie Thiron ou celui des acteurs de l’aéronautique exposé par Capucine Mouroux dans ce dossier. L’une des raisons est que la gouvernance industrielle reste souvent concentrée au sein de grands groupes, peu enclins à modifier en profondeur leurs modèles productifs. Un exemple emblématique reflète à la fois le volontarisme affiché et les limites du pilotage actuel : le soutien public accordé à ArcelorMittal pour la décarbonation de ses hauts-fourneaux à Dunkerque. Ce projet, annoncé en 2022, devait bénéficier d’un financement public massif (près de 1,7 milliard d’euros), pour permettre le passage à une technologie de réduction directe utilisant de l’hydrogène. Fin 2024, le groupe annonçait pourtant qu’il mettait fin au programme de décarbonation de l’aciérie française de Dunkerque. Ce n’est pas le seul obstacle. La montée des conservatismes[26] et des populismes de droite[27] provoque également un backlash écologique.

La nécessité du changement et la conjugaison des avantages économiques et écologiques d’une reprise industrielle semblent globalement faire consensus, ainsi que le propose Olivier Lluansi[28]. Outre qu’une industrie manufacturière à 12 % du PIB pourrait engendrer la création de 740 000 emplois entre 2022 et 2035, produire davantage en France et en Europe pourrait également aller de pair avec une valorisation de l’énergie décarbonée produite grâce au parc nucléaire français. Un changement plus radical mettant l’industrie au service de la transition écologique est également envisageable[29]. Dans tous les cas, la transformation des paradigmes économiques de l’industrie que suppose sa transition écologique appelle la recomposition des modèles productifs que la littérature envisage autour de trois axes structurants, illustrés notamment par les articles de Sébastien Bourdin et Simon Nadel : l’économie circulaire, la sobriété énergétique et matérielle, et la décarbonation. Ces logiques, bien que complémentaires, engagent des temporalités, des technologies et des formes de gouvernance très différentes. La première implique une coordination renforcée entre producteurs, distributeurs, consommateurs et régulateurs[30]. Le passage à l’économie circulaire appelle également une approche territoriale pour être mise en action[31]. La sobriété énergétique et matérielle[32] invite à une réflexion plus large sur les besoins, les usages et les priorités collectives. La décarbonation, enfin, reste le mot d’ordre dominant des stratégies industrielles actuelles, à condition de l’entendre principalement sous l’angle technologique : électrification des procédés, hydrogène bas carbone, capture et stockage du CO₂ (CCUS), recours aux biocarburants, etc., portées par de grands programmes publics qui cristallisent les attentes d’un changement sans rupture.

La promesse d’une croissance verte cherchant à concilier expansion économique et réduction des impacts environnementaux est au cœur des discours publics et des stratégies industrielles. Elle est contestée depuis plus d’un demi-siècle par l’écologisme, qui a mis en avant dès les années 1970 la nécessité d’une décroissance. Cette thèse connaît un regain d’intérêt dans la sphère intellectuelle[33]. Mais elle est encore très marginale dans la sphère de la décision publique. Comme le montre notamment l’article de Benjamin Brice, elle pourrait pourtant répondre à plusieurs enjeux, notamment de souveraineté. Mais les trajectoires de décroissance forte manquent d’un récit construit. Les coordinateurs de ce dossier ont d’ailleurs cherché en vain une contribution qui pourrait répondre à ce déficit. S’il se trouve un auteur ou une autrice interpelé.e par ce constat, qu’il ou elle n’hésite pas à nous en faire parvenir une.

Tous les auteurs soulignent l’importance de l’industrie pour les territoires, largement documentée par les recherches au croisement de l’économie industrielle et de la science régionale[34]. Rien ne peut se faire sans eux. Dans de nombreux territoires historiquement industrialisés (Lorraine, bassins miniers, etc.), les populations subissent le double choc de la désindustrialisation progressive déjà amorcée, d’une part, et d’une bifurcation écologique imposant de nouveaux ajustements d’autre part. La décarbonation ou la fermeture de certains sites peuvent ainsi aggraver des fractures territoriales existantes, en renforçant le sentiment d’abandon ou d’injustice. À l’échelle des entreprises, le dialogue social, la gestion de l’emploi et l’accompagnement des reconversions professionnelles deviennent des piliers cruciaux d’une transition juste. Or, les dispositifs de formation et de reconversion restent souvent inadaptés aux réalités des filières ou des territoires concernés comme l’illustre la sous-estimation des besoins en compétences pour accompagner la transformation écologique, tant en quantité qu’en qualité, en particulier dans l’industrie lourde étudiée par Baghioni et Moncel[35].

Le mouvement des Gilets jaunes, déclenché à l’automne 2018 par la hausse de la taxe carbone sur les carburants, a constitué un moment de rupture dans la perception de la transition. Il a mis en lumière les effets régressifs de certaines politiques climatiques et le manque d’ancrage social des politiques publiques environnementales. Cette crise a révélé une déconnexion entre les instruments économiques de la transition (taxe carbone, incitations fiscales) et les réalités sociales des ménages populaires[36]. De nombreux projets liés à la transition énergétique suscitent aussi des oppositions locales, parfois vigoureuses. C’est le cas, par exemple, de la gigafactory de batteries électriques à Dunkerque, soutenue par le plan France 2030, qui fait face à des critiques portant sur l’artificialisation des sols, la consommation d’eau et d’énergie, ou encore les conditions de travail promises. De même, le terminal méthanier flottant du Havre, présenté comme une solution temporaire à la crise énergétique de 2022, a soulevé une forte opposition en raison de son empreinte carbone, de ses risques environnementaux et du manque de concertation. Le très contesté projet de mine au lithium dans l’Allier est une autre illustration de ce phénomène[37].

Ces conflits traduisent une crise de légitimité des solutions technocentrées. L’accent mis sur des technologies comme l’hydrogène vert, la captation et le stockage de carbone, ou les biocarburants soulève des débats sur leur faisabilité, leur coût, leur efficacité réelle et les effets rebonds potentiels. Comme le montrent Aykut et Dayan[38], ces technologies sont souvent mobilisées dans des récits de « croissance verte » ou de « capitalisme propre » qui tendent à éviter une remise en question plus radicale des modèles de production et de consommation. Ces controverses révèlent que la transition écologique industrielle est un champ de luttes et d’interprétations où se joue non seulement la question de l’efficacité, mais aussi celle de la finalité de l’industrie dans un monde en transition et de la démocratisation de son pilotage. Elles exigent une réflexion ouverte, pluraliste et critique sur les chemins que l’on souhaite emprunter, sur ce qu’on est prêt à abandonner et les formes de vie à préserver. Les politiques de transition devraient ainsi répondre aux principes de la justice environnementale, tels que définis notamment par Schlosberg[39], qui incluent la reconnaissance, la redistribution et la participation. Cela suppose de dépasser une vision strictement technocratique pour intégrer les dimensions sociales et démocratiques de la transformation industrielle.

 


[1] Vaclav Smil, Energy and Civilization : A History, MIT Press, 2018.

[2] Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition – Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.

[3] Alessandro Stanziani, Capital Terre : Une histoire longue du monde d’après (XIIe-XXIe siècle), Paris, Payot-Rivages, 2021.

[4] L’indicateur de CO2 équivalence (CO 2 éq) prend en compte le pouvoir de réchauffement de chaque gaz relativement à celui du CO2. Gt CO2. éq : milliards de tonnes équivalent CO2.

[5] 6e rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), 3e volume : atténuation.

[6] Ibid.

[7] Johan Rockström et al., « A safe operating space for humanity », Nature, n°461, 2009, p. 472–475; Will Steffen et al., « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet », Science, n°347, 2015, n°6223.

[8] Nathalie Popiolek et Sylvain Larrieu, L’industrie est-elle plus carbonée en France qu’en Allemagne ? La Note d’analyse, France Stratégie, n°145, 2024.

[9] Ministères Aménagement du Territoire Transition écologique, L’empreinte carbone de la France de 1990 à 2023, 2025.

[10] Rexecode, La réindustrialisation de la France serait favorable à la décarbonation mondiale, Repères #12, octobre 2024.

[11] Ministère de la Transition Écologique, Chiffres clés du climat – France, Europe et Monde, 2024.

[12] Alexis Vrignon, La naissance de l’écologie politique en France. Une nébuleuse au cœur des années 68, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.

[13] François Jarrige, Technocritiques : du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014 ; Serge Audier, La société écologique et ses ennemis, Paris, La Découverte, 2017 ; Serge Audier, L’âge productiviste, Paris, La Découverte, 2019 ; Michael Löwy, et Robert Sayre, Romantisme anticapitaliste et nature, Paris, Payot, 2022.

[14] Joseph Tainter, L’effondrement des sociétés complexes (1988), Paris, Le Retour Aux Sources, 2013 ; Jared Diamond, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Le Grand Livre du Mois, 2006.

[15] Nicole Boivin et al., « Ecological consequences of human niche construction: Examining long-term anthropogenic shaping of global species distributions », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 113,  n°23, 2016, pp. 6388-6396.

[16] Immanuel Wallerstein, « Trois idéologies ou une seule ? La problématique de la modernité », Genèses, n°9, 1992, pp. 7-24.

[17] L’idée de « dépendance au sentier » suggère que, même lorsqu’il y a des demandes ou des injonctions au changement (de règle, d’organisation, de techniques, de politiques), des rigidités et difficultés à changer se font sentir en raison des formes d’inertie, de verrou ou de lock-in inscrites dans les normes formelles et informelles (techniques, routines, modes d’organisation, culture, etc.). Cf. Paul A. David, « Clio and the economics of QWERTY », American Economic Review, vol. 75, n°2, 1985, p. 332-337.

[18] Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Héritage et Fermeture : une écologie du démantèlement, Paris, Editions Divergences, 2021.

[19] Giacomo D’Alisa, Federico Demaria et Giorgios Kallis, Décroissance : Vocabulaire pour une nouvelle ère, Neuvy-en-Champagne, Le Passager Clandesti, 2015.

[20] Les Amis de la Terre, « Vers une Europe Soutenable », Wuppertal Institute, 1995, <https://temis.documentation.developpement-durable.gouv.fr/docs/Temis/0075/Temis-0075623/P104.pdf>, .

[21] Voir Sebastian Rohe, Ricarda Schmidt-Scheele et Jannika Mattes, « The embeddedness of companies in regional energy transitions », European Planning Studies, vol. 31, n°12, 2023, p. 2590–2613. Pour le cas français et un focus sur les institutions, cf. le numéro 45 de la Revue Horizons Publics « Intercommunalités : les faiseurs de bifurcation écologique », coordonné par David Le Bras, délégué général de l’ADGCF : et son Hors- série « Engager la redirection écologique dans les organisations et les territoires », printemps 2021.

[22] https://www.reseau-salariat.info/rendezvous/2025-01-12/

[23] Nadine Levratto, « Refonder la politique industrielle face à la concurrence internationale », L’Économie politique, n°101, 2024, p. 41-51.

[24] Stefan Kuhlmann et Arie Rip, « Next-Generation Innovation Policy and Grand Challenges », Science and Public Policy, vol. 45, n°4, 2018, p. 448–454.

[25] Jean-Lou Blachier, Réindustrialiser par l’innovation : quels enjeux pour la transition écologique ?, Ministère de l’Économie et des Finances, 2017.

[26] Valentina Bosetti et al., Green backlash and right-wing populism, n°26, Bocconi University, GREEN, Milan, 2025.

[27] Robert A. Huber et al., « Is populism a challenge to European energy and climate policy? Empirical evidence across varieties of populism », Journal of European Public Policy, vol. 28, n°7, 2021, p. 998–1017.

[28] Olivier Lluansi, Réindustrialiser : le défi d’une génération – Cohésion, souveraineté, territoires, décarbonation : les solutions existent !, Paris, Les Déviations, 2024.

[29] Nadine Levratto, « Mettre l’industrie au service de la transition écologique », in Jézabel Couppey-Soubeyran, Mathilde Dupré, Wojtek Kalinowski et Dominique Méda, 2030, c’est demain ! un programme de transformation sociale-écologique, Paris, Les Petits Matins, 2022.

[30] Jouni Korhonen, Antero Honkasalo et Jyri Seppälä, « Circular economy: the concept and its limitations », Ecological Economics, n°143, 2018, p. 37–46.

[31] Sébastien Bourdin et Muriel Maillefert, « Introduction – L’économie circulaire : modes de gouvernance et développement territorial », Natures Sciences Sociétés, vol. 28, n°2, 2020, p. 101-107.

[32] Valérie Guillard, Comment consommer avec sobriété : Vers une vie mieux remplie, Bruxelles, De Boeck, 2021.

[33] Tim Jackson, Prospérité sans croissance – Les fondations pour l’économie de demain, Bruxelles, De Boeck, 2017 ; Timothée Parrique, Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance, Paris, Seuil, 2022.

[34] Vincent Frigant et Nadine Levratto, « Le territoire, une dimension renouvelée des politiques industrielles », Revue d’Économie Industrielle, n°181-182, 2023, p. 11-23.

[35] Liza Baghioni et Nathalie Moncel, La transition écologique au travail : emploi et formation face au défi environnemental, Céreq Bref, n°423, 2022, p. 1-4.

[36] Gilles Rotillon, Le climat ET la fin du mois, Paris, Éditions Maïa, 2020.

[37] Violeta Ramirez, Transition sous tension. Enquête sur l’ouverture d’une mine de lithium, Documentaire, Labex ITTEM/Laboratoire EDYTEM, Université de Savoie, 2024.

[38] Stefan C. Aykut et Amy Dahan, Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

[39] David Schlosberg, Defining Environmental Justice: Theories, Movements, and Nature, Oxford, Oxford University Press, 2007.