2, Contre-culture, écopsychologie et masculinisme. Itinéraire d’une reconversion dans la baie de San Francisco


Eric Doidy

Sociologue, chercheur à l’INRAE


Résumé : A partir du début des années 1990 en Californie, l’écopsychologie et l’écothérapie se développent autour de l’idée selon laquelle l’esprit humain a partie liée avec le monde naturel : notre psyché serait affectée par la violence que nous infligeons à la Terre, et seule une reconnexion profonde à la nature, souvent par des rituels présentés comme « chamaniques » pourrait nous apporter le bien-être psychologique. Qui sont les acteurs qui promeuvent ces discours, et qu’est-ce que cela leur permet de faire ? Cet article rappelle tout d’abord combien l’écopsychologie émerge dans un contexte particulier : le double héritage de John Muir et de la contre-culture des années 1960. Le cas d’un acteur ordinaire de l’écopsychologie californienne, Shepherd Bliss, permet ensuite de comprendre comment, dans ce contexte, peuvent se construire des carrières à l’interface de mondes a priori éloignés. Dans ces approches, réenchanter la nature s’appuie sur des recettes éprouvées pour réenchanter la masculinité.

Mots clefs : écopsychologie, écothérapie,  santé mentale, masculinisme, carrière, Californie

Introduction

Autour de 2010, dans la Baie de San Francisco, je suivais une organisation qui entendait aider les anciens combattants de l’armée américaine à s’insérer professionnellement dans l’agriculture. Leur démarche s’appuyait notamment sur l’idée selon laquelle l’agriculture pouvait receler une dimension thérapeutique pour ces soldats revenus d’Irak ou d’Afghanistan, touchés par le syndrome de stress post-traumatique. J’assistais alors aux événements organisés par un modeste collectif pacifiste fondé par d’anciens hippies, Farms Not Arms : des réunions publiques autour de la réinsertion des anciens combattants, mais aussi des manifestations contre l’administration Bush ou des rassemblements anti-nucléaires. J’y croisais parfois un sexagénaire, auteur de textes que j’avais lus dans lesquels il expliquait que « les fermes peuvent nous soigner ». Contrairement à la littérature académique européenne sur le green care  qui développait la même idée[1], la littérature californienne sur l’écothérapie ou l’écopsychologie élaborait une critique de la société industrielle et revendiquait l’héritage de la contre-culture des années 1960 et des philosophies ou des spiritualités écologistes.

Je me préparais à réaliser un entretien avec lui dans le cadre de mon enquête lorsque j’en parlai par hasard avec un collègue sociologue de Los Angeles, Paul Lichterman. « Shepherd Bliss ? » réagit Paul, « c’est amusant : ça t’intéressera peut-être de le savoir, c’était une célébrité dans le mouvement masculiniste dans les années 1980 et 1990 ». Il se trouvait que Paul avait fait l’une de ses premières enquêtes de terrain, lorsqu’il était étudiant, sur le mouvement masculiniste. Paul m’a alors raconté les « week-ends de l’homme sauvage » qu’organisait le mouvement auquel Shepherd Bliss prenait part, et je me suis rendu compte à quel point il y avait là des proximités avec l’écothérapie, cette idée selon laquelle la reconnexion au monde naturel est bénéfique pour le psychisme. Je commençais alors à mettre en forme un questionnement qui me semblait bien plus attrayant pour le sociologue. Plutôt que d’essayer d’attester des effets bénéfiques de la reconnexion à la nature, il s’agissait de comprendre qui sont les acteurs qui portent ce discours et ce que cela leur permet de faire.[2] 

Une décennie plus tard, le mouvement masculiniste américain ManKind Project organise avec un certain succès en France ses stages initiatiques du « Nouveau Guerrier », tandis que l’écothérapie commence à être diffusée, dans des ateliers pratiques impulsés dans des réseaux écologistes[3] comme par des publications telles que la traduction (partielle et dépourvue d’appareil critique) d’un ouvrage collectif dirigé par Theodore Roszak, Mary Gomes et Allen Kanner[4]. Cet article est donc l’occasion d’ouvrir un espace de débat sur les liens entre ces deux mondes à première vue éloignés – liens que l’on peut retrouver aujourd’hui au fondement d’un certain nombre de formations de coaching pour hommes et de podcasts diffusés sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux[5]. C’est en proposant de comprendre, à partir du cas de Shepherd Bliss, comment certains acteurs circulent entre ces deux mondes, que nous ouvrons cette réflexion.

Bien qu’il jouisse d’une certaine reconnaissance locale, Shepherd Bliss n’est certes pas une figure majeure de l’écopsychologie. C’est surtout en tant que bon représentant des acteurs ordinaires de cette galaxie qu’il nous intéresse : il propose une offre thérapeutique dont il tire un revenu ; il dispense au moment de l’entretien des cours à des étudiants dans une université où enseignent plusieurs auteurs relativement importants de ce courant ; et il publie lui-même des textes sur l’écopsychologie. L’examen de sa carrière (à la fois au sens courant et au sens sociologique d’un enchaînement de séquences) nous permet de comprendre comment on passe d’un monde à l’autre, quelles continuités thématiques et quels types de ruptures biographiques favorisent ce passage, et comment, dans le contexte particulier de la Californie, l’écopsychologie offre des opportunités à certains acteurs de la contre-culture locale.

L’écothérapie dans la contre-culture californienne

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, le nord de la Californie est un lieu central d’où émerge la contre-culture : musiciens, poètes, routards, intellectuels révolutionnaires et guides spirituels de toute sorte se croisent pour explorer de nouvelles voies. Dans ces élaborations théoriques et pratiques qui se présentent comme autant d’alternatives à un ordre social basé sur le conformisme et la consommation de masse, apparaît un enjeu crucial : la nécessité de refonder notre relation à la Terre contre le « mode de vie désengagé instrumental » caractéristique d’une société capitaliste qui viderait l’existence de tout sens, de toute magie, de toute richesse profonde[6]. Les liens entre l’écologisme et la contre-culture du San Francisco des années 1950 et 1960 sont par exemple illustrés avec l’émergence du biorégionalisme, autour de Peter Berg, issu de la compagnie de théâtre contestataire San Francisco Mime Troupe, et du poète de la Beat Generation, Gary Snyder. C’est à San Francisco qu’en 1985, l’éditeur Sierra Club Books publie l’ouvrage de Kirkpatrick Sale qui théorise le paradigme biorégionaliste[7]. Ce même éditeur publie, en 1995 et 2009, deux ouvrages collectifs qui marquent l’émergence de l’écopsychologie, qui partage avec le biorégionalisme l’idée d’une nécessaire harmonie à retrouver dans notre relation à la Terre[8] : Ecopsychology. Restoring the Earth, Healing the Mind (dirigé par Theodore Roszak, Mary Gomes et Allen Kanner) et Ecotherapy. Healing with Nature in Mind (dirigé par Linda Buzzell et Craig Chalquist).

Ces ouvrages trouvent leur origine dans la réflexion entreprise par Theodore Roszak[9]. Intellectuel américain, il est décrit par certains sociologues et historiens comme l’un de ces « entrepreneurs culturels, universitaires ou journalistes, qui répondent à une demande plus ou moins diffuse d’interprétation[10] ». Il se rend célèbre à la fin des années 1960 lorsque, navigant entre les campus contestataires californiens et l’underground londonien, il publie un livre qui décrit, tout en l’accompagnant, le rejet de la société industrielle dominante qui s’exprime alors[11]. Au cœur de la contre-culture réside selon Roszak une révolte contre la technocratie, où des citoyens s’en remettent aux décisions d’experts qui tirent leur légitimité de la science. Pour se libérer, il faut alors se déprendre d’une dépendance à la science ayant prétention à la connaissance objective ; d’où l’engouement de la jeunesse « beat » d’alors pour les quêtes d’exotisme, pour les expériences spirituelles comme pour le LSD et les psychotropes qui donnent accès à un état modifié de conscience. La rationalité scientifique et l’hégémonie d’une conception du « progrès » qui s’en réclame sont à la source des maux qui frappent les sociétés capitalistes occidentales : les crises écologiques dues à l’exploitation de la nature et l’aliénation des citoyens qui vivent dans un monde dépourvu de sens. C’est cette critique qui donne à l’écopsychologie issue de la contre-culture californienne son fondement et la distingue de la simple psychologie environnementale (étude de la relation entre l’individu et son environnement) : elle propose un changement de paradigme en intégrant une spiritualité écologique.

Écopsychologie

La publication des deux ouvrages collectifs aux éditions du Sierra Club ne doit rien au hasard. Fondé à San Francisco en 1892 autour de l’enjeu de la préservation des terres sauvages de la Sierra Nevada, le Sierra Club est animé de la spiritualité écologiste de son président, John Muir. Ce dernier voit les montagnes californiennes comme autant de cathédrales : des espaces majestueux et sacrés qu’il convient de célébrer en les abritant de toute exploitation humaine, agricole ou commerciale[12]. Prônant l’immersion dans la wilderness, qu’il considère comme une source de bienfaits au plan physique comme au plan moral, Muir encourage la pratique de la randonnée[13]. Dès 1901, le Sierra Club organise des treks dans les grands espaces du parc national de Yosemite (les « High Trips »). A partir de la première moitié des années 1990, l’organisation voit croître en son sein l’influence des John Muir Sierrans qui, proches de groupes comme Earth First ! ou Sea Shepherd Conservation Society, entendent défendre un écologisme porté par une spiritualité non anthropocentrique[14]. Les deux ouvrages dont il est question ici sont publiés dans ce contexte : c’est notamment l’un de ces John Muir Sierrans, David W. Orr, qui signe la préface du second volume.

L’écopsychologie se fonde sur l’idée selon laquelle, dans nos sociétés urbanisées et industrielles, le détachement par rapport à la nature serait la cause d’une situation de grande douleur morale et de trouble psychique généralisé. Réduire le monde naturel à un ensemble de marchandises ou de ressources, et fonder notre rapport à celui-ci sur la consommation et l’exploitation, entraînerait le développement d’une forme particulière de névrose. Notre bien-être psychique dépendrait alors de la prise de conscience du fait que le monde naturel est composé d’une communauté d’êtres vivants au sein de laquelle l’espèce humaine doit établir avec les autres des relations harmonieuses et non destructrices. Autour de ce postulat commun, les vingt-six contributions regroupées dans l’ouvrage dirigé par Roszak, Gomes et Kanner témoignent d’une diversité de points de vue et de trajectoires : se côtoient psychologues universitaires ou psychothérapeutes formés à la Gestalt-thérapie ou à la psychologie analytique de Jung ; activistes environnementalistes ; précurseurs du mouvement tels que le philosophe Paul Shepard (auteur dès 1982 de Nature and Madness) ou les psychologues Ralph Metzner (co-auteur en 1964, avec Timothy Leary et Richard Alpert, de The Psychedelic Experience) et Robert Greenway (promoteur de la « wilderness therapy » qui, dès les années 1960, parlait de « psychoécologie »). L’édition française, qui ne retient que dix textes sur vingt-six, met l’accent sur deux dimensions : d’une part, la critique de la technologie (Chellis Gledinning) et la mise en valeur du chamanisme ou de la magie (David Abram, Leslie Gray) ; d’autre part, le lien à la pensée écoféministe (Joana Macy, Betty Roszak, Gomes et Kanner). Elle ne souligne en revanche pas le lien de James Hillman, dont elle reprend la préface, avec le masculinisme – nous y reviendrons.

Écothérapie

Dirigé par Buzell et Chalquist en 2009, le second volume publié par Sierra Club Books présente l’éventail des pistes pour retrouver l’harmonie avec le nature. Se plaçant dans la continuité du précédent, il met l’accent sur la pratique, à un moment où, aux États-Unis, de nombreux entrepreneurs « New Age » proposent des thérapies fondées sur l’idée que nous devons retrouver l’équilibre de la Terre[15]. Plutôt que de changer la société, il est d’abord ici question de changer soi-même : l’ouvrage s’adresse à une clientèle des classes moyennes-supérieures californiennes, soucieuse de bien-être et de développement personnel, en quête de sens et sensible aux thématiques de l’écologie. Si les contributeurs du volume mettent en avant une légitimité académique (mention de doctorats et d’ouvrages), certains se présentent comme des guides spirituels, des « hommes-médecine » ou des « chamans », initiés aux rites des « cultures traditionnelles ».

Présentée comme recelant une énergie propre, la Terre permettrait une « guérison en profondeur » de l’individu. Les techniques varient selon les chapitres. Pour Robert Greenway, ce processus ne peut s’opérer qu’à la dure, en tribu soudée, dans des endroits difficiles d’accès où les corps sont mis à l’épreuve et où l’on chante la nuit sous la pleine lune. Pour d’autres, comme certains « hortithérapeutes », ces vertus sont également présentes dans ces « refuges » que sont les jardins, qui offrent un environnement propre à soigner l’esprit stressé par le quotidien urbain. C’est parmi ces contributeurs que nous retrouvons Shepherd Bliss, dont la notice nous apprend qu’il « a été publié dans deux douzaines de livres et interviewé par Oprah [Winfrey] »[16]. Contributeur au magazine New Age dans les années 1980, Bliss est chargé de cours à Sonoma State, une université publique de taille moyenne où enseignent des figures de l’écopsychologie (Robert Greenway, Mary Gomes). Il propose des séjours dans sa « ferme », un lieu apaisant « loin du bureau et de la ville ». Il écrit :

« Dans une ferme, les contacts réguliers avec la Terre offrent une forme d’écopsychologie […] L’agrothérapie peut se produire dès que quelqu’un vit sur une ferme, ou la visite […] Les arbres, les baies, les oiseaux, les abeilles, les poules, la lune et les étoiles, les nuages, les nuées de corbeaux comptent au nombre des thérapeutes, ainsi que tous les autres qui nous soulagent du stress, de l’anxiété, de la souffrance et même de la maladie »[17].

Comme la plupart des autres contributions, le chapitre de Bliss est un témoignage à la première personne. Bliss appuie sa pratique de l’écopsychologie sur la production d’une identité narrative – une histoire sur soi-même, faite d’épisodes vraisemblables, plus ou moins véridiques, dans laquelle l’individu se reconnaît[18]. L’entretien est l’occasion d’explorer de manière plus approfondie la façon dont Bliss produit ce récit sur lui-même : quels éléments de son expérience il retient comme faisant sens et quels éléments il relègue à l’arrière-plan.

Le parcours d’un éco-thérapeute, par lui-même

Shepherd Bliss me reçoit à l’aube dans sa « Kokopelli Farm », une modeste maison du comté de Sonoma, derrière laquelle se trouve un grand terrain potager. Un endroit, explique-t-il au cours de l’entretien, qui lui était « destiné », trouvé après un rituel opéré par un chaman. A ses visiteurs, Bliss envoie une série d’instructions, comme ne pas s’encombrer d’un téléphone portable afin de « rester attentif à la nature », ou encore accueillir avec bienveillance les « créatures nouvelles ou déjà familières – humaines ou non » croisées dans le potager.

« Shepherd » est le prénom qu’il s’est choisi. Il est né Walter Shephard Bliss III au sein d’une lignée qui compte notamment dans ses rangs un général célèbre (Tasker Bliss) et le gendre du Président Taylor d’après lequel la base texane de Fort Bliss, près de la frontière mexicaine, a été baptisée (W.W.S Bliss). Il se décrit comme le « mouton noir », qui ne s’est jamais senti à l’aise avec l’éducation stricte censée faire de lui un militaire à son tour. Il explique avoir rompu avec sa famille juste avant de partir pour le Vietnam, après une « alerte spirituelle » à l’écoute d’un discours de Martin Luther King auquel le fit assister sa petite amie méthodiste. Il substitue à « Walter » (prénom d’origine germanique, « chef des armées ») son deuxième prénom, « Shephard », qui est le nom de famille de son arrière-grand-mère – lequel, orthographié « Shepherd » (« berger ») lui donne l’occasion de revendiquer un lien avec la nature et le soin.

Le récit de vie qu’il livre est foisonnant. Il se présente comme un cheminement personnel, à forte connotation intime et spirituelle (il ne fait pas référence à quelque forme d’engagement durable dans des collectifs), émaillé de multiples rencontres avec des personnalités fortes et charismatiques, renvoyant tantôt à une forme de légitimité académique, tantôt à l’exploration des mondes magiques. Bliss a poursuivi des études doctorales à l’Université de Chicago, où il suit les cours de Mircea Eliade sur le chamanisme. Il assiste à la Convention démocrate de 1968 à Chicago, voyage au Chili de Salvador Allende puis dans le Maine chez Scott Nearing (l’un des inspirateurs du « retour à la terre » et de la simplicité volontaire), visite la communauté de l’écovillage de Findhorn en Écosse. A Hawaï, il s’initie aux cultures insulaires. Il déclare avoir reçu l’enseignement de Paulo Freire et animé un programme d’éducation populaire pendant une décennie. Mais l’essentiel de sa formation semble s’être faite au Mexique, où il dit avoir suivi les cours d’Erich Fromm et de Salvador Roquet, un psychiatre-chaman qui théorise le recours aux hallucinogènes dans sa pratique thérapeutique. C’est là qu’il dit avoir été initié aux « sagesses traditionnelles » et aux rites ancestraux (la hutte à sudation) auprès de guérisseurs aux pouvoirs de sorciers. Au fil de son récit, il cite ses rencontres avec des poètes comme Allen Ginsberg ou, sans développer davantage, Robert Bly. Ce dernier n’est pourtant pas n’importe qui dans son parcours.

Mouvement mythopoétique et éco-masculinisme

Pendant plus d’une décennie, Shepherd Bliss a connu une certaine visibilité publique au sein du mouvement masculiniste (nombreuses publications et conférences, animation d’une émission de radio à Berkeley etc.). Bien qu’il n’aborde pas spontanément cette partie de sa vie dans l’entretien, et qu’il ne le fasse qu’en marquant une certaine distanciation, la manière dont il construit son récit biographique, les références qui le parsèment, les termes qu’il emploie ou les expériences significatives qu’il relate, font implicitement mais constamment écho aux thèses du mouvement auquel il a pris part. Il nous faut alors décrire ce mouvement, avec ses enjeux propres, pour comprendre les raisons de cette minoration, et comment le développement de l’écopsychologie lui a offert une opportunité de reconversion.

A la recherche du masculin des profondeurs

Au début des années 1980, Bliss fait partie de ceux qui, à l’interface du monde académique et du monde militant (telle que la National Organization for Men, pro-féministe), entendent promouvoir l’essor des men’s studies pour répondre aux women’s studies déjà installées. Il rejoint le Men’s Studies Task Group animé par des sociologues et des psychologues, qui organise des colloques et conférence et prend part à la publication d’une revue. Bliss s’investit dans le mouvement mythopoétique, constitué autour du poète Robert Bly et dont le psychologue James Hillman est un membre éminent[19]. Au sein du men’s movement qui se développe, ce collectif occupe une place singulière. Les autres se centrent en effet sur l’action publique, que ce soit dans l’optique de conscientiser les hommes (groupes alliés des féministes, qui organisent des ateliers de sensibilisation à la question du consentement) ou bien dans le domaine juridique (collectifs masculinistes qui défendent les pères dans les affaires de garde des enfants après séparation). Le mouvement mythopoétique, quant à lui, s’inscrit dans la « nouvelle culture psychologique » qui se diffuse à ce moment-là dans les sociétés occidentales[20], où les perspectives de libération se situent dans une approche thérapeutique : c’est par la recherche du développement personnel, spirituel et émotionnel, que la communauté des hommes peut retrouver l’essence d’une masculinité épanouie, à la fois fière et distincte d’un patriarcat purement oppressif. Bliss se présente ainsi, non pas comme un militant politique, mais comme « un guide rituel » : « ce qui m’occupe, c’est la psyché, l’âme. Mes outils principaux sont le langage, la musique, le mouvement et les autres arts cérémoniels »[21]. Comme plus tard l’écopsychologie, le mouvement mythopoétique hérite de la recherche de spiritualité qui animait la contre-culture des années 1960.

Le groupe se fonde sur l’idée selon laquelle, sous l’effet du processus de socialisation, les hommes contemporains seraient coupés du « masculin des profondeurs » : ils seraient rendus immatures, poussés à s’effacer, à se féminiser ou au contraire à surjouer des formes de virilité « toxiques ». La cause de ce malaise viendrait de la négation du fait que, tout autant que la féminité, la masculinité se construit sur des émotions et leur expression. La société industrielle aurait assigné les hommes à la sphère publique, au domaine de la rationalité et à un modèle de relations masculines uniquement basé sur la compétition. Au cours de leur enfance, la prise en charge des jeunes garçons dans la sphère privée par leur mère seule les priverait de figures masculines liées à l’affection, et une part essentielle de la construction de leur masculinité leur échapperait. Pour Bly, Hillman et les animateurs du mouvement mythopoétique, qui s’inspirent de la psychologie archétypale C. G. Jung, il s’agit alors de retrouver dans les contes populaires et les cosmogonies de diverses cultures des modèles positifs de masculinité permettant de reconstruire une mythologie – tels que le Roi, le guerrier, le sage, l’amant, ou encore l’homme sauvage[22]. En particulier, les hommes doivent se réapproprier la poésie, par laquelle s’expriment des émotions niées par le style de vie moderne et l’aspiration à une reconnexion à l’ordre naturel[23]. Le mouvement organise des cérémonies initiatiques inspirées du chamanisme et des cultures amérindiennes, au cours desquelles les participants sont « re-parentés » (re-fathered, re-parented) en créant des liens privilégiés avec des « oncles » ou des « mentors ».

Un mouvement conservateur ?

Bien qu’il se revendique apolitique, le mouvement mythopoétique peut à première vue apparaître comme plutôt progressiste, critique d’une masculinité traditionnelle « toxique ». Il a néanmoins fait l’objet de fortes oppositions, portées par les féministes et la frange anti-sexiste du men’s movement, pour lesquels son idéologie reste imprégnée d’un conservatisme euphémisé, sorte de patriarcat réécrit façon New Age. Cette controverse culmine avec la publication en 1995 d’un ouvrage dirigé par le sociologue Michael Kimmel qui fait débattre les membres du mouvement mythopoétique avec des auteurs pro-féministes[24].

Au cœur de la controverse, figure une posture du mouvement mythopoétique que Kimmel, pointant notamment Bliss, décrit comme « anti-intellectuelle ». L’essor du féminisme s’est en effet appuyé sur l’approche constructiviste des sciences sociales : les rapports de genre, les idéologies qui les fondent et les institutions sociales qui les confortent, sont le produit d’une construction sociale, c’est-à-dire d’un arbitraire qui peut être questionné. La pensée mythopoétique essentialise au contraire les dispositions morales, et considère le dévoilement des mécanismes sociaux comme une entreprise de culpabilisation des hommes pour mieux les rabaisser. Auteur d’une minutieuse enquête de terrain[25], le sociologue Michael Schwalbe a alors constaté un apparent paradoxe dans les situations de la vie du groupe qu’il a pu observer : bien que les participants soient généralement progressistes dans leurs opinions politiques, ils restent en situation de groupe imprégnés d’un fort sexisme.

Au fil des chapitres de l’ouvrage, les auteurs anti-sexistes pointent certains implicites conservateurs de la pensée de Robert Bly, tels que l’homophobie et la misogynie qui s’expriment notamment dans la critique des soft men (hommes faibles). Pour Bly en effet, si les hommes sont si désorientés dans leur rapport à la masculinité, c’est là le résultat de l’émancipation des femmes et du pouvoir qu’elles ont pris sur eux dans la société contemporaine. Les « vrais » hommes doivent alors s’affirmer, certes sans exercer de contrainte ni de violence physique sur les femmes mais, à l’inverse des pieds-tendres, avec autorité, c’est-à-dire, en acceptant la potentialité d’une telle violence (« l’homme sauvage » ne s’apprivoise pas). Les émotions masculines ne sont pas celles qui forgent des caractères passifs, mais celles qui fondent des fraternités d’hommes forts, sûrs d’eux et protecteurs. Il y a bien une dimension politique dans le projet de renouer avec le masculin des profondeurs : redonner aux hommes et aux femmes leur place respective dans une société conforme à un ordre naturel.

Pour les auteurs anti-sexistes, réside donc au cœur de la pensée mythopoétique non seulement une conception essentialiste des rapports sociaux de genre (le masculin et le féminin renvoyant par nature à des réalités différentes et incommensurables) mais aussi l’idée selon laquelle la recherche d’émancipation des femmes a perturbé cet ordre naturel et s’est opérée au détriment des hommes. Cette idée d’une lutte à mener pour reconquérir sa place est développée par plusieurs mouvements masculinistes plus ouvertement réactionnaires, qui se réclament de Robert Bly et du mouvement mythopoétique :  les Promise Keepers évangéliques (hostile à l’avortement, à l’homosexualité, etc.) ou le ManKind Project (qui exhorte les hommes à retrouver le « guerrier » qui est en eux). En réponse aux critiques anti-sexistes, les auteurs mythopoétiques affirment leur refus d’être associés à ces groupes dont ils disent ne pas partager l’idéologie, mais assument leur rejet des sciences sociales. Les pistes de rapprochement restent à l’état de vœu pieu, et l’ouvrage se termine en enregistrant la coexistence de deux « univers » de références bien distincts – l’un autour des légendes, des mythes, des poèmes héroïques et des rituels chamaniques ; l’autre autour des enjeux sociaux et politiques.

Réenchanter la masculinité, réenchanter la nature

Se revendiquant de la contre-culture californienne et de l’opposition à la guerre du Vietnam, quelqu’un comme Shepherd Bliss ne peut se reconnaître dans un masculinisme du « guerrier ». Il doit se distancier de ces mouvements qui, en ce milieu des années 1990, gagnent en visibilité. L’écopsychologie, que côtoie déjà James Hillman, se construit à ce moment-là dans un geste puisant aux mêmes sources que le mouvement mythopoétique (la contre-culture californienne, l’intérêt pour le chamanisme). Elle lui offre la possibilité d’une « remise en cohérence » de son parcours[26].

Lorsqu’il commence à investir le champ de l’écopsychologie, Shepherd Bliss s’appuie directement sur des fondements posés au sein du mouvement mythopoétique. La figure de Kokopelli, le joueur de flûte symbole de fertilité des mythologies amérindiennes, est déjà présente : Bliss dirige un ensemble de percussions baptisé le Kokopelli Men’s Lodge, qui intervient dans les retraites spirituelles du mouvement pour évoquer les cérémonies amérindiennes. Au cours de ces « week-ends de l’homme sauvage », les participants partagent lectures, méditations et moments où ils incarnent un animal sauvage. Bien que Bliss ne fasse pas référence à cette expérience dans ses écrits sur l’écopsychologie, on trouve déjà là trois éléments-clés qui en seront à la base :

1) une même vision dichotomique prenant comme repoussoir la société industrielle et les modes de vie urbains, forcément aliénants : dans sa défense du mouvement mythopoétique, Bliss écrit par exemple que « dès que nous avons éloigné nos professeurs des arbres pour les placer dans des salles de classe […] dès que les hommes ont quitté la campagne pour la ville et délaissé leurs fermes pour travailler en usine, nous avons perdu quelque chose »[27]. Citant Thoreau comme un précurseur du mouvement mythopoétique, il appelle à opérer un « retour à la nature » en expliquant que « la façon dont nous nous sommes dissociés de la Terre est la source de nos problèmes de genre, que nos technologies modernes amplifient ».

2) la même opposition que développe Roszak à une science fondée sur la rationalité, qui limiterait le champ de l’expérience. Bliss oppose notamment frontalement l’approche mythopoétique (basée sur l’expérience, l’intuition, le vivant, la poésie et les percussions chamaniques qui engagent le cœur, le corps, l’âme) aux sciences sociales (qu’il renvoie à la froideur de l’intellect et de la théorie et, au final, à ces systèmes de pensée du monde industriel dont il conviendrait de se libérer) : « la sociologie et la poésie sont deux formes distinctes de connaissance »[28].

3) le salut par la reconnexion à un monde naturel bienfaisant. Plusieurs ouvrages de Robert Bly ont dès les années 1980 été publiés par Sierra Club Books[29]. Dans les retraites du mouvement mythopoétique, le monde naturel ou « sauvage » joue un rôle similaire à celui qu’il joue dans l’écothérapie. Cette continuité est illustrée dans l’entretien lorsque Bliss passe sans transition des retraites masculinistes à son actuelle ferme Kokopelli :

« Nous nous réunissions, une centaine d’hommes, dans les bois. Pas loin d’ici, souvent dans le comté de Mendocino, un peu plus haut, plus sauvage. […] Nous choisissions toujours un cadre naturel, c’était très important – naturel ou agrarien. Tes ancêtres sont les arbres. Vois-tu, l’autre jour ici même, une dame est venue avec ses enfants de 7 ou 8 ans. Les enfants, spontanément, se sont mis à grimper à ces arbres. Ils sont montés très haut, au point que cela a commencé à nous inquiéter. Mais eux n’avaient pas peur, ils l’on fait d’une manière très spontanée et naturelle, et c’est comme ça que ça se passe jusqu’à ce que la socialisation nous l’enlève. […] C’est ça qui te permet d’incorporer en toi le monde sauvage ».

Dans l’ouvrage consacré à la controverse autour du mouvement mythopoétique, Bliss défend un nouvel archétype de virilité qu’il présente comme adapté à la « masculinité de notre époque » : celui des « cultivateurs de la planète Terre » (husbandmen of the Earth)[30]. Il plaide alors, sans en définir vraiment le contenu mais en l’annonçant comme un programme en construction, pour une « éco-masculinité » qui « réassocie les hommes à la nature » :

« Tout en continuant le travail entrepris dans les années 1970 et 1980, le défi majeur qui se pose aux hommes dans les années 1990 est à mon avis de travailler à préserver notre Terre qui est menacée. Nous avons besoin d’une éco-masculinité, enracinée dans la lutte contre la guerre, contre la violence, et pour l’environnement ainsi que l’écologie. Nous devons aller au-delà du guerrier »[31].

Cette « éco-masculinité » est précisément ce qu’il développe par la suite, non pas au sein du mouvement masculiniste, mais dans un nouvel espace que lui offre l’émergence de l’écopsychologie. Il peut ainsi se tenir à distance des critiques qui sont faites au mouvement mythopoétique et au ManKind Project, tout en réinvestissant une offre thérapeutique très similaire auprès d’une nouvelle clientèle.

Conclusion

Il existe aujourd’hui plusieurs revues consacrées à l’écopsychologie, dont les articles vont de la célébration de la sérénité qu’offre la nature à des variantes de la psychologie environnementale. L’objectif est de promouvoir la « connexion émotionnelle à la nature » et de « rendre le mouvement écologiste plus efficace, en mettant en valeur ces liens écologiques positifs plutôt que d’envoyer des messages de peur et de culpabilisation en parlant de la nécessité de conservation de la nature »[32]. On se souvient alors du reproche qu’adressait le mouvement mythopoétique aux mouvements anti-sexistes et pro-féministes : trop culpabiliser le public visé (les hommes), ne pas montrer des exemples positifs de virilité assumée. Il ne s’agit pas ici d’essayer de démontrer que derrière l’écopsychologie se cacherait forcément le masculinisme. Cette contribution vise plutôt à souligner les continuités entre ces deux mondes, qui permettent à l’écopsychologie d’offrir, à un moment où le mouvement mythopoétique fait l’objet des plus vives critiques et voit des mouvements masculinistes ouvertement réactionnaires se réclamer de lui, un contexte où certains de ses membres, comme Shepherd Bliss (mais aussi Bly ou Hillman) peuvent se réinventer.


[1]Jan Hassink et Majken van Dijk (dir.), Farming for Health, Dordrecht, Springer, 2006.

[2]Eric Doidy et Emmanuel Dumont, « Jardins et dépendance. L’institutionnalisation précaire de l’horticulture thérapeutique », Sociologie du travail, vol. 55, n°1, 2013, p. 39-55.

[3]Jean Chamel, « L’écospiritualité : se relier aux êtres de la Terre », Ethnologie française, vol. 53, n°1, 2023, p. 37-51.

[4]Theodore Roszak, Mary Gomes et Allen Kanner (dir.), Écopsychologie. Le soin de l’âme et de la Terre, Marseille, Wildproject, 2023.

[5]Exemples de blogs : The Mythic masculine, The Evolving man ou The Rising man brotherhood.

[6]Charles Taylor, Les Sources du moi. La formation de l’identité moderne, Paris, Seuil, 1998.

[7]Kirkpatrick Sale, L’Art d’habiter la Terre. La vision biorégionale, Marseille, WildProject, 2020.

[8]Ralph Metzner, « The Place and the Story : Where Ecopsychology and Bioregionalism Meet », The Trumpeter, 1999.

[9]Voir Theodore Roszak, The Voice of the Earth. An Exploration of Ecopsychology, New York, Simon & Schuster, 1993.

[10]Bernard Lacroix, Xavier Landrin, Anne-Marie Pailhès et Caroline Rolland-Diamond, « Penser l’histoire des contre-cultures », in Les Contre-cultures. Genèses, circulations, pratiques, Nanterre, Syllepse, 2013, p. 10-11.

[11]Theodore Roszak, Naissance d’une contre-culture, Paris, La Lenteur, 2021 (1969).

[12]Roderick Nash, Wilderness and the American Mind, New Haven, Yale University Press, 1982 (1967).

[13]John Muir, Célébrations de la nature, Paris, José Corti, 2018.

[14]Gavin Van Horn et Bron Taylor, « Sierra Club », in Bron Taylor (dir.), Encyclopedia of Religion and Nature, London, Continuum, 2005, p. 1547.

[15]James Tucker, « New Age Healers and Therapeutic Culture », in Jonathan B. Imber (dir.), Therapeutic Culture.  Triumph and Defeat, New Brunswick, Transaction, 2004, p. 153-165 ; Marion Bowman, « Healing in the Spiritual Marketplace : Consumers, Courses, and Credentialism », Social Compass, vol. 46, n°2, 1999, p. 181-189. Sur le New Age en tant que tel, voir Paul Heelas, Spiritualities of Life : New Age Romanticism and Consumptive Capitalism, Oxford, Blackwell Publishing, 2008.

[16]Oprah Winfrey a animé un programme aux États-Unis jusqu’en 2011, considéré comme le plus regardé de l’histoire de la télévision.

[17]Shepherd Bliss, « In Praise of Sweet Darkness », in Linda Buzzell et Craig Chalquist (dir.), Ecotherapy. Healing with Nature in Mind, Sierra Club Books, 2010, p. 179.

[18]Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.

[19]En mai 1982, le magazine New Age met à sa Une « What Men Really Want », une interview de Robert Bly sur dix pages, qui circule beaucoup dans le mouvement masculiniste.

[20]Robert Castel, La gestion des risques, Paris, Minuit, 1981.

[21]Shepherd Bliss, « Mythopoetic Men’s Movements », in Michael Kimmel (dir.), The Politics of Manhood, Philadelphie, Temple University Press, 1995, p. 296.

[22]Le best-seller du mouvement est Robert Bly, L’Homme sauvage et l’enfant. L’avenir du genre masculin, Paris, Seuil, 1992.

[23]Un autre livre important pour le mouvement est l’anthologie de poèmes « pour les hommes » qui célèbrent les émotions et la nature : Robert Bly, James Hillman et Michael Meade (dir.), The Rag and Bone Shop of the Heart, New York, HarperCollins, 1992.

[24]Kimmel, op. cit.

[25]Michael Schwalbe, Unlocking The Iron Cage. The Men’s Movement, Gender Politics, and the American Culture, Oxford, Oxford University Press, 1996.

[26]Claire Bidard, « Crises, décisions et temporalités : Autour des bifurcations biographiques », Cahiers internationaux de Sociologie, vol. 120, n°1, 2006, p. 29-57.

[27]Bliss in Kimmel, op. cit., p. 297.

[28]Ibid., p. 304.

[29]Citons The Winged Life en 1986, une anthologie commentée de textes poétiques de Henry David Thoreau, et News of the World en 1980, une autre anthologie dont la réédition en 1995, alors que paraît Ecopsychology, est l’occasion pour Bly d’embrasser, dans une nouvelle préface, une perspective compatible avec celle de Theodore Roszak.

[30]Bliss in Kimmel, op. cit., p. 303.

[31]Ibid., p. 295.

[32]Thomas Joseph Doherty, « A Peer Reviewed Journal For Ecopsychology », Ecopsychology, vol. 1, n°1, 2009, p. 2.