2, L’« écologie intégrale » de la revue Limite : du déplacement au dépassement du conservatisme catholique par l’écologie (2015-2022)
Yann Raison du Cleuziou
Professeur de science politique à l’Université Montesquieu (Bordeaux).
Résumé. La revue Limite a été un lieu de confrontation avec les enjeux de l’écologie politique, de la part de chrétiens principalement catholiques. Cherchant à dépasser les clivages, son lectorat demeure ancré à droite et elle s’arrête, sous l’effet conjugué des dissensions internes et de la poussée de l’extrême-droite.
La revue « d’écologie intégrale » Limite publiée entre 2015 et 2022 a fait l’objet de nombreuses analyses ou du moins de commentaires politiques[1]. La plupart substantialisent la ligne de la revue en présumant de sa cohérence théorique pour en évaluer l’orthodoxie écologiste. De ce fait, la revue et ses acteurs ou actrices se trouvent décontextualisés et déshistoricisés : le développement de la ligne et le renouvellement des contributeurs n’étant, par exemple, jamais examiné. Convaincu de la vacuité d’une analyse qui interprète les textes et les idées indépendamment de leur espace social et épistémologique d’élaboration et de réception, l’enjeu de cet article est de replacer Limite dans l’histoire et la sociologie contemporaine du catholicisme. En effet, replacé dans sa configuration religieuse, cette entreprise éditoriale prend une épaisseur historique et une signification plus complexe qui dépasse l’identification à la « réaction » qui en a souvent été faite.
Comme nous l’avons défendu ailleurs, il est moins heuristique d’analyser le conservatisme catholique comme une architecture fixe de principes et d’arguments que comme un régime d’historicité : une identification des héritages du passé dont la perpétuation doit primer la normalisation de certaines innovations présentes, cela afin de ne pas créer un déséquilibre qui compromettrait l’avenir de la société[2]. Le déploiement du conservatisme dépend donc toujours de l’orientation du changement social. La défense de l’héritage à préserver s’identifie par rapport à une innovation susceptible de l’altérer. à partir de la fin des années 1960, c’est contre la libération sexuelle que l’Église s’est positionnée en rempart d’une conception hétéronormée et sacralisée de la famille fondée à la fois sur la loi de Dieu et la loi naturelle. C’est autour de cette cause que les militances conservatrices de droite se sont redéployées depuis cette période[3].
La préoccupation écologique au sein de l’univers catholique français a une longue histoire et ne s’identifie pas exclusivement au conservatisme[4]. Durant les années 1970, c’est au sein des courants de gauche du catholicisme que cette préoccupation est portée[5]. Mais dans les années 2010, la configuration politico-religieuse a changé. à mesure que le catholicisme devient minoritaire dans la société française, il se recompose sur ceux qui restent, or tendanciellement ceux-ci ont un profil plus conservateur[6]. Ces catholiques, que j’ai qualifié ailleurs d’observants, se distinguent par leur conception de l’orthodoxie ritualiste indispensable à une vie de foi durable[7]. Ils sont en résistance contre la sécularisation de l’Église et contre celle de la société et luttent pour restaurer la dimension hiératique de la liturgie ou pour refuser le désenchantement de la différence sexuelle. Les succès de mobilisation de La Manif Pour Tous illustrent les possibles politiques qu’ouvre cette dynamique religieuse. Les mobilisations de l’écologie, que ce soit par des initiatives militantes ou des constructions idéologiques dépendent désormais tendanciellement de cette matrice. Par conséquent, c’est suivant le double horizon des luttes des observants que l’écologie se trouve déplacée : comme ressource d’actualisation de l’intégralisme catholique ; comme instrument de contestation de la modernisation de la société française.
Dès les années 2000, au sein de cet univers, l’hybridation entre l’apologie d’un catholicisme antilibéral d’inspiration contre-révolutionnaire et le positionnement écologique a été développé par Falk van Gaver, plume de la revue anarchiste de droite[8] Immédiatement[9], qui élabore le concept « d’écologie intégrale » pour signifier le nécessaire dépassement du « nationalisme intégral » de Charles Maurras ou de « l’humanisme intégral » de Jacques Maritain. Dans le contexte du pontificat de Benoît XVI, marqué par la condamnation du « relativisme éthique », il développe ses thèses dès 2007 dans les pages de L’Homme Nouveau puis dans un essai[10]. Le blogueur Patrice de Plunkett s’est aussi positionné sur ce créneau pour réarmer l’antilibéralisme catholique avec la pensée écologique. En décembre 2011, à partir de son blog, un groupe de lecteurs s’agrège et s’inspire du mouvement espagnol des indignés et de l’ouvrage Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Ils publient le manifeste des « chrétiens indignés » dans lequel ils appellent à rompre « avec fermeté aux logiques de “croissance”, d’accaparement et de consommation sans discernement qui caractérisent le mode de vie occidental »[11]. Assumant un positionnement ni gauche ni droite, sa tonalité est à la fois très confessionnelle, antilibérale.
Après l’élection de François Hollande en mai 2012, le contexte d’opposition à la légalisation du mariage pour les personnes de même sexe va aussi stimuler une appropriation de l’écologie parmi les observants, mais cette fois avec un horizon plus conservateur qu’antilibéral. Le 13 janvier 2013, lors de première manifestation nationale de La Manif Pour Tous, Tugdual Derville, figure notable du militantisme pro-vie depuis le mouvement « Génération anti-pacs » en 1999, annonce la création d’un large mouvement de défense de l’écologie humaine. Le courant pour une écologie humaine est finalement lancé le 22 juin 2013 lors d’une réunion à Paris. En juillet, un numéro de la revue de théologie Kephas étoffera le concept d’écologie humaine en le faisant commenter par des figures installées de l’écologie chrétienne[12]. Des ouvrages ultérieurs développeront le manifeste[13]. Bien qu’inspirée par les théologies des papes Jean-Paul II et Benoît XVI, l’écologie humaine permet de proposer l’anthropologie catholique sous un label nouveau et donc de transformer la fidélité à la doctrine sociale de l’Église en combat qui recevra sa pleine légitimité de l’avenir, comme l’écologie environnementale. En effet, c’est contre la catastrophe future que l’écologie humaine se construit, comme son aînée[14].
La revue Limite, lancée en septembre 2015, à la fois prolonge et se différencie de ces différentes tentatives de renouvellement par l’écologie des critiques catholiques du progressisme sociétal. La revue bénéficie de la convergence de quatre réseaux partageant un tropisme pour le combat d’idées sous une forme journalistique ou littéraire. Le premier est celui des Veilleurs, un prolongement de La Manif Pour Tous centré sur l’exaltation de l’objection de conscience contre la marchandisation du vivant. L’élaboration intellectuelle du positionnement contestataire de ce groupe se déploie dans un essai en faveur de « l’écologie intégrale » dont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokvam sont les rédacteurs[15]. Le second réseau se noue dans les pages de Causeur, le mensuel dirigé par Elisabeth Levy où Eugénie Bastié et Paul Piccarreta débutent dans le journalisme d’idée. Ils apportent un appui aux Veilleurs et à LMPT en soulignant la convergence des luttes possible avec les écologistes et technocritiques[16]. Ils y côtoient une partie de l’équipe de l’ancienne revue Immédiatement à laquelle Elisabeth Levy a participé. Ceux-ci plus âgés, forment le troisième réseau. Ils apportent leur expérience et réseaux éditoriaux ce qui accélère la montée en puissance des plus jeunes. Dans l’ours de Limite, on retrouve ainsi quelques anciens d’Immédiatement : Fabrice Hadjadj, Jacques de Guillebon, Falk van Gaver et Luc Richard. Le philosophe Fabrice Hadjadj est la figure qui dispose du plus d’autorité intellectuelle parmi eux. Le quatrième réseau s’ancre plus à gauche du côté du blog Le comptoir « socialiste et décroissant », proche de Jean-Claude Michéa, d’où vient Kevin Boucaud-Victoire. L’équipe initiale de Limite partage un certain désajustement par rapport au profil des catholiques observants qui forment la troupe des Manif pour tous. Les convertis ou outsiders venus d’un univers social, religieux ou politiques différents sont nombreux parmi-eux : Fabrice Hadjadj, Marianne Durano, Paul Piccarreta, Kevin Boucaud-Victoire… Cette ressource de distanciation joue dans le positionnement de la revue car ces auteurs ont une extrême sensibilité à l’inconséquence des catholiques de droite par rapport au libéralisme et à ses conséquences sociales.
Le premier numéro, titré « décroissez et multipliez-vous », s’inscrit clairement dans la filiation du conservatisme catholique par son orientation nataliste. Il se positionne également comme une réponse à l’appel du pape François dans l’encyclique Laudato si[17]. Le texte pontifical propose un décloisonnement des questions écologiques, économiques et éthiques. L’oppression économique du pauvre, la destruction de la nature ou la destruction de la vie (avortement et euthanasie) relèvent d’un même refus de la « création » : « tout est lié » affirme le pape argentin. L’ « écologie intégrale » du pape a plus d’assise que celle de Falk van Gaver et va très vite supplanter celle-ci dans Limite. Reste que le double ancrage assumé par Limite met en tension le positionnement conservateur entre un besoin de relégitimation et une aspiration à l’élargissement des luttes portée par le pape. Á ce titre, l’histoire de Limite permet d’observer une forme de subversion du conservatisme par l’écologie. Trois thématiques permettent de suivre cette évolution : la restauration de l’intégralisme catholique ; l’interprétation de l’émancipation féminine ; la critique du clivage gauche-droite.
Un néo-intégralisme catholique contre les compromissions bourgeoises
Si dans la formule « écologie intégrale », « l’écologie » a beaucoup attiré l’attention comme positionnement de nouveaux acteurs au sein du champ de l’écologie, l’adjectif « intégral » ne doit pas pour autant être négligé car dans le catholicisme, il hérite d’une longue histoire[18]. Comme l’a montré Émile Poulat, l’intégralisme catholique est un refus de la limitation au for intérieure et à la vie privée qu’impose le libéralisme à la foi chrétienne. Les différentes variantes de l’intégralisme catholique ont toute pour point commun de vouloir répondre à la refonte révolutionnaire des sociétés européennes par un « catholicisme utopique », pensé comme « une alternative totale », dans la mesure où il apporte une voie spécifique de civilisation qui se décline dans l’intégralité des dimensions de l’existence[19]. Or comme l’a noté Émile Poulat, malgré ses reformulations successives, l’intégralisme catholique porte toujours avec lui deux figures particulières de l’adversaire. La plus évidente est externe : « l’esprit de la révolution » que ce soit dans ses versions libérales ou communistes. La moins connue est interne : « l’esprit bourgeois » qui porte les catholiques à transiger avec le nouvel ordre dominant et à accepter que la foi soit dépouillée de tout horizon de transformation politique pour n’être plus qu’une ressource d’épanouissement individuel.
L’opposition à l’esprit bourgeois structure de manière très explicite Limite. Dans le premier numéro, Falk van Gaver oppose la tiédeur de la bourgeoisie catholique aux objecteurs de croissance qui font le choix de la pauvreté volontaire :
« Au sein d’églises sociologiquement et idéologiquement de plus en plus bourgeoises, la leçon a du mal à passer. Elle est généralement désamorcée, désarmée par une lecture spiritualisée et des Évangiles qui, si elle est souvent inconsciente, est tout sauf innocente. Et quoi de plus spirituel et désincarné que l’argent ? […] être chrétien, c’est suivre pauvre le Christ pauvre. Tout le reste est littérature »[20].
Dans les pages de Limite, l’engagement social tient fonction d’apologétique d’un christianisme authentiquement vécu. La chronique « Lettre de mon HLM » d’Amaury Guillem, rédacteur en chef à Radio Chrétienne Francophone (RCF), présente l’action de catholiques sociaux passés afin de montrer l’actualité de leur inspiration : Catherine de Hueck Doherty ; Dorothy Day ; Madeleine Delbrel ; Peter Maurin ; Louis-Edouard Cestac, Frédéric Ozanam, Maurice Maignen, Georges Bernanos, Dorothy Stang… Leur point commun ? Dénoncer la tiédeur des chrétiens et le fait d’« être passé aux barbares », c’est-à-dire avoir renoncé à vivre le christianisme comme un patrimoine menacé par le changement. Dans l’univers catholique, ces portraits de personnalités souvent oubliées donnent à voir les amnésies qui structurent le catholicisme contemporain et dévoient son combat.
D’une manière très iconoclaste, la rédaction de Limite met en scène l’hypocrisie d’une attitude qui à force de hiérarchiser les priorités autour des seules normes sexuelles aboutit à donner aux catholiques un sentiment de rectitude morale tout en les aveuglant sur les conséquences économiques et sociales de leur participation à l’ordre établi. Les « tartufferies de Constance » de Paul Piccarreta et bien des articles rappellent cette ligne à chaque numéro. Les « tartufferies de Constance » mettent en scène la vie d’une catholique fictive « Constance de Latour » qui se revendique « libérale conservatrice » et tente de concilier la morale évangélique au capitalisme marchand. « Tartufferie » parce que le spirituel reste configuré, émietté et neutralisé par le temporel. La critique de la gentrification de l’Église, la moquerie à l’égard des « Versaillais de la Manif pour tous », est récurrente et constitue un enjeu de l’usage des références de gauche : dévoiler les impensés et les renoncements des droites ; restaurer une ambition antilibérale plus intégrale[21]. Dans le même esprit, la revue de presse ne manque pas d’attaquer Valeurs actuelles. L’invitation à la conversion écologique fonctionne comme un levier de purification religieuse et d’élargissement de la conscience politique.
La critique classiste de la compromission des catholiques n’a pas pour pendant une apologie d’un peuple ou d’une base qui servirait de contre-modèle. Le lectorat de Limite manifeste les dynamiques sociales qui recomposent le catholicisme et en renforce même la visibilité en raison de la sélection sociale qu’opèrent nécessairement toute forme d’activisme. L’enquête que j’ai pu conduire sur le lectorat confirme que celui-ci se recrute dans une élite[22]. Le niveau de diplôme est éloquent avec 67,6% de bac +5 et 10,3% de doctorants ou docteurs. Il y a 48,1% de cadres et professions intellectuelles. Il s’agit ensuite d’une élite religieuse car 91,6% des lecteurs se déclarent catholiques et 77,8% d’entre eux vont à la messe chaque dimanche voire plus. à cela s’ajoute 11% de pratiquants mensuels. On a donc 90% de pratique régulière alors que cela ne représente que 4,5% de la population française (18 ans et +).
Les alternatives à « l’embourgeoisement » promues par la revue dépendent de cette sociologie. Les vertus d’une démarche intégraliste s’incarnent dans les pages de reportage sur les catholiques qui prennent le risque d’une conversion de vie en faveur de la décroissance. La vie du couple Gaultier Bès et Marianne Durano tient lieu d’expérience pilote dans l’univers de Limite. Affichant leur renoncement au frigo et le choix des couches en tissu, ils professent la déconsommation. Mais au-delà de ce couple fondateur, bien d’autres couples sont valorisés en tant que tel, illustrant un tropisme typiquement catholique : Édouard et Mathilde Cortès, éleveurs dans le Périgord[23] ; Fleur et Bertrand Lacarelle, maraîchers près de Saumur[24] ; Anne-Gersende Warluzel et Falk van Gaver qui racontent leur basculement végétarien[25] ; Mahaut et Johannes Hermann, naturalistes engagés[26] ; Arthur et Blandine de Lassus, néo-paysans en Seine et Marne[27]… La revue est l’instrument d’échange d’expérience et d’incitation au basculement pour ceux qui hésiteraient. Des communautés sont aussi très souvent données en exemple. On y trouve des expériences ancrées dans le catholicisme comme l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu, la maison Marc Gignoux d’Habitat et Humanisme, le Rocher de la communauté de l’Emmanuel ou l’abbaye de la Clarté-Notre-Dame à Taulignan… Mais on trouve également des communautés plus marquées à gauche comme la tribu TCHAAP de la ferme de la Chaux ou l’Arche de Lanza del Vasto.
à travers ces exemples d’alternatives, l’équipe de la revue travaille à la mise en désir d’utopies appropriables. C’est dans la vie ordinaire que l’authenticité de la spiritualité est éprouvée, et que l’horizon du politique est déplacé et restauré par l’écologie. L’enquête sur les lecteurs réalisée à la fin du printemps 2020 atteste d’une dynamique collective en ce sens : ils sont 17,4% à revendiquer avoir changé de vie au nom de l’écologie et 22,4% à envisager de le faire. Reste que 40,9% adoptent une position prudente et répondent qu’ils se forment intellectuellement en vue d’acquérir quelques savoir-faire pour vivre plus écologiquement sans changer de vie pour autant.
Dans les pages de Limite, Natacha Polony analyse ce désir de contrôle de la vie ordinaire comme un prolongement du souverainisme[28]. Pourtant, à la grande différence du souverainisme, l’État n’est pas le centre de l’autorité et du pouvoir à préserver, c’est la vie ordinaire qui en est le siège. L’intégralisme catholique est porteur d’une conception de la société très autonome par rapport à l’État. Bien que contestataire de la corruption du christianisme par « l’esprit bourgeois », l’imaginaire qui sous-tend la conversion écologique n’en perpétue pas moins une conception notabiliaire de l’ordre social : c’est à des individus, des couples ou des familles de performer la norme de la vie bonne afin d’en donner l’exemple pour la société[29]. Les élites vertueuses sont en ce sens les seules légitimes et l’exemplarité sociale la meilleure des politiques, la famille et non l’État étant le fondement de la société. Pour autant, l’utopie intégraliste diffusée par Limite ne fait pas que reproduire cette conception traditionnelle de l’ordre social, elle l’infléchie en y intégrant la réflexion sur le partage des tâches domestiques, les solidarités locales ou le dépassement du rapport au travail et à la propriété.
Une émancipation féminine en sens inverse
Dans la revue Limite, le style de vie fait l’objet de chroniques dédiées en vue d’actualiser de manière volontairement « décalée » le discours d’inspiration catholique sur la sexualité et au-delà sur la différence des sexes. Dès le premier numéro, Marianne Durano publie un article au titre explicite : « Comment baiser sans niquer la planète »[30]. Reprenant une vieille rhétorique catholique elle y dénonce « l’onanisme » d’une sexualité tournée exclusivement vers la satisfaction hédoniste des désirs individuels. Elle y oppose l’authenticité d’une relation sexuelle qui engage intégralement, c’est-à-dire sans retour, l’homme et la femme dans l’engendrement de la vie : « Nous voulons faire l’amour en paix, sans devoir acquitter la dîme à l’industrie de la contraception et du sexe ludique »[31].
L’article se conclut par un encadré qui fait l’apologie des méthodes naturelles de régulation des naissances. Un amour qui se vit « sans intrusion plastique ou chimique »[32]. Cette position, qui peut sembler très classique au regard des conclusions, ne l’est qu’apparemment au regard des arguments mobilisés. Marianne Durano ne s’appuie pas sur la conception de la nature aristo-thomiste qui est la source principale de la doctrine catholique. Elle construit sa vision de la sexualité sur l’analyse de la technique développée par Günther Anders et Jacques Ellul. Elle se bat donc moins pour un accomplissement de la nature que pour un affranchissement de la technique. Sa cible est « la dictature de la médecine sur les femmes »[33]. Son féminisme est différencialiste parce qu’il suppose un réapprentissage d’une compréhension fine du corps féminin et du processus de gestation. Le choix d’assumer l’horizon maternel de la sexualité et d’y trouver du sens est la conséquence d’une conception ascétique de la liberté : le contrôle responsable de soi.
En novembre 2017, Limite publie un numéro manifeste du « féminisme intégral ». Le numéro propose une synthèse des positions d’Eugénie Bastié et Marianne Durano. Le manifeste affiche clairement sa dimension conservatrice : « le féminisme devient une erreur lorsqu’il s’érige en progressisme »[34]. Il s’ouvre par l’inventaire des trois apories qui placent le féminisme dominant dans l’impasse : la négation de la particularité corporelle de la femme par l’usage du concept de genre ; l’identification de l’émancipation au salariat ce qui légitime le capitalisme ; l’analogie de la lutte des femmes avec la lutte des classes ce qui rend l’altérité et la complémentarité des sexes impensable. En opposition, Marianne Durano et Eugénie Bastié défendent un féminisme « écologique, communautaire et anti-libéral »[35]. Son premier axe est la lutte contre toutes les violences économiques faites aux femmes surtout celles justifiées par leur maternité ou reposant sur le commerce de leur corps. Le second a pour cible les violences reproductives : « comment accepter qu’une société promouvant partout l’autonomie individuelle dépossède à ce point les femmes de leur propre corps, de ses rythmes et de sa fécondité ? »[36]. Enfin, le troisième est une condamnation attendue des violences écologiques faites aux femmes, aussi bien la pollution des imaginaires qu’est la pornographie que celle due aux perturbateurs endocriniens qui augmentent l’infertilité et placent dans la dépendance du « système technico-marchand ». L’article est couronné d’un encadré titré Hommes, on vous aime.
Cette contre-libération sexuelle n’est pas le contraire d’une libération, c’est une libération en sens contraire. Elle témoigne de l’ambition de faire basculer la représentation de la domination chez les jeunes femmes. Le « jouissez sans entrave » devrait devenir un « jouissez sans intrants »[37]. Ce ne sont plus les devoirs de la maternité et la contrainte maritale qui devraient être vécus comme un carcan oppressant, mais l’injonction à s’épanouir par le travail salarié, la disponibilité sexuelle obtenue par la pilule, ou encore l’instabilité des couples. C’est la possibilité d’assumer la maternité et de jouir de l’éducation de ses enfants dans un cadre conjugal stable qui seraient à conquérir face aux incitations multiples qui disqualifient ce choix au nom des études et de la carrière.
Le féministe conservateur renoue avec les mobilisations catholiques des « mères », mais ses sources sont neuves et non particulièrement confessionnelles. Dans le hors-série de Limite consacré à Mai 68, Marianne Durano rappelle l’écologisme de certains courants féministes marginalisés comme le Women’s health collective aux États-Unis ou le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) en France. Elle regrette le triomphe des féminismes technophiles et leur oppose les « paroles prophétiques » d’Antoinette Fouque sur la nécessaire écologie humaine que devrait être la protection du lien entre la mère et l’enfant[38]. A ce titre, si Limite contribue à renouveler la légitimité de la prétention catholique à façonner l’ordre social à partir de la mise en ordre des corps et des genres, c’est au prix de la reconnaissance du bien-fondé des luttes féministes auxquelles l’Église s’était opposé en leur temps. L’actualisation a donc pour envers un dépassement de toute une argumentation religieuse à partir de la loi naturelle, désormais regardée comme obsolète. C’est depuis le féminisme que le catholicisme peut refonder son combat. La profession de foi de Marianne Durano est édifiante à ce titre :
« Le Mouvement de libération des femmes fut pluriel et conflictuel. Le rejeter en bloc, ou oublier une partie de son histoire, sont deux manières de faire triompher, une fois de plus, ce féminisme désincarné, bourgeois et technophile, qui s’étale à longueur de thèse, de rapports et d’articles. Nous assumons la totalité de notre héritage, pour maintenir vivace cette grande lutte des femmes et des vivants contre toutes les forces qui veulent nous transformer en produits : produits culturels, produits sociaux, produits à vendre… »[39].
Identifier exclusivement le féminisme intégral à une posture réactionnaire néglige l’ampleur des novations et des déplacements théoriques qui sont mis en œuvre par Limite au sein du champ catholique. En se construisant en contestation du féminisme hégémonique et non d’abord pour diffuser une doctrine catholique à prétention anhistorique, les rédactrices de la revue intègrent les références du féminisme et l’historicité de leur lutte. Contrairement aux mobilisations des « mères » étudiées par Magali Della Sudda, ce combat n’a plus pour horizon la défense du mariage et la différenciation des rôles sexués qui lui sont associés, mais la défense d’une autonomie du corps féminin y compris par la maternité. La question de l’émancipation individuelle s’est donc substituée à la défense de l’ordre hétéronormé même si des tangences fortes demeurent. Limite est à ce titre un espace caractéristique d’apprentissage d’une autonomie féminine sous couvert de perpétuation de positions conservatrices[40]. L’économie morale du bien et du mal s’y trouve profondément remaniée.
Une paradoxale gauche de droite
Avec un lectorat composé à 90% de catholiques pratiquants réguliers dont 58% ont défilé avec La Manif pour tous (12% supplémentaires auraient souhaité y participer), la revue s’ancre dans la droite catholique. Pourtant, ce positionnement de fait est systématiquement refusé depuis le premier numéro : « Les mots stupides de gauche et droite, s’ils ont pu avoir un jour une quelconque validité, nous semblent aujourd’hui frappés irrémédiablement d’obsolescence » écrit ainsi Eugénie Bastié[41]. La revue est l’instrument d’une contestation interne aux droites catholiques et le développement d’un rapport bienveillant, voire l’affichage d’un engouement, pour les gauches non-progressistes y trouve son sens.
Depuis son élection en 2013, le pape François remet l’Église en mouvement en faisant primer le sens de la relation sur le rapport aux règles. Le style François nourri chez des catholiques un besoin de contact avec les « périphéries » et de conversion écologique qui se trouve à rebours de l’orientation que prennent les droites dont ils constituent l’électorat habituel. En 2017, François Fillon promet à la France un assujettissement à une rigueur financière absolutisée. Les lecteurs de Limite ont choisi à 42,3% de voter pour ce candidat mais certainement sans enthousiasme. Car la même enquête montre qu’à 47% ils reprochent à la droite son libéralisme sur les questions économiques. Puis 32,8% regrettent qu’elle n’envisage pas les enjeux écologiques. Le mérite reconnu aux droites à 36,5% est qu’elle est prudente en matière d’évolution des mœurs. C’est d’ailleurs ce qui explique que les courants conservateurs d’inspiration catholique arrivent en tête des identifications partisanes des lecteurs : 16,7% se reconnaissent dans Sens Commun et 12,4% dans le Parti Chrétien-Démocrate. Les principaux partis de droite arrivent loin derrière : 1,2% Rassemblement National ; 2,5% Debout la France ; 4,7% Les Républicains ; 2,5% Modem ; 1,7% LREM.
Dans Limite, la transgression de la frontière avec la gauche est l’instrument symbolique de la contestation de l’atavisme qui attache de plus en plus vainement les catholiques aux droites et neutralise leur conscience sociale et politique. Il s’agit de dénoncer les insuffisances d’un militantisme catholique qui reste borné à la défense de l’ordre établi, ce qui entrave la portée critique de la foi et empêche l’élargissement des soutiens nécessaire à une montée en puissance. Ce travail de décloisonnement avec la gauche comme méthode de renouvellement des droites se déploie de différentes manières. Tout d’abord par la valorisation d’étiquettes dépassant l’opposition entre gauche et droite. Ce procédé met en scène la stérilité des polarisations dominantes. Dans le premier numéro la valorisation du « conservatisme rouge » de Philip Blond ou du « blue socialism » de John Milbank l’illustre. Paul Piccarreta déploie la même logique dans son apologie de Fakir, la revue de François Ruffin : « des gens vraiment de gauche, conservateurs comme il faut, pas trop non plus, et proche du peuple »[42].
Ensuite le décloisonnement est opéré par la mise en scène de la réflexion inspirante des militants de gauche : José Bové, Nancy Huston, Fabrice Nicolino, Jean Jouzel, François Bégaudeau, Nestor Azérot, Alain Caillé, Monique Pinçon-Charlot, Dominique Bourg, Noël Mamère, Pièces et Main d’œuvre, Bernard Friot, François Ruffin… Le même mouvement se trouve dans les références intellectuelles mobilisées : Proudhon, Pasolini, Debord, Bourdieu… La revue attire des lecteurs de gauche qui suivent Jean-Claude Michéa et partagent la nostalgie d’un socialisme non-progressiste : 7,9% des lecteurs de Limite ont voté pour Jean-Luc Mélenchon et 4,9% pour Benoît Hamon en 2017 ; 49,7% des lecteurs de Limite ne se sentent pas proches de la gauche, mais 23,5% l’apprécient pour son importance dans les mouvements sociaux, 21% parce que l’écologie y est importante, 5,7% parce que les minorités y sont mieux acceptées. Reste que c’est principalement à la droite catholique que les références de gauche sont destinées pour produire des effets.
Deux mots d’ordre initialement articulées, puis de plus en plus concurrents, tentent de clarifier la ligne de la revue : le conservatisme ou/et l’écologie. Cet attelage complexe, favorisant un antilibéralisme intégral, fait sens dans un lectorat qui est ancré à droite par son conservatisme sur les questions sociétales et la place qui occupe l’héritage catholique, mais qui reconnaît l’avance des gauches en matière de réflexion écologique et le besoin d’une mythologie de la mobilisation collective pour changer le monde. Dans les pages de Limite, le mouvement vers la gauche est ainsi pensé comme une voie d’approfondissement des droites. Et d’ailleurs, les figures de la droite intellectuelle catholique donnent crédit à cette stratégie en l’accompagnant : Rémi Brague, Pierre Manent, Chantal Delsol, Paul-Marie Couteaux, François-Xavier Bellamy, Bérénice Levet…
Reste que la ligne devient parfois ambiguë à force de louvoiement entre toutes les ressources critiques mises en équivalence. Elle ne trouve sa cohérence que par le romantisme de ses refus : « Il s’agit bien, encore et toujours, de renverser le Veau d’or, de chasser les marchands du Temple, de refuser toutes les idoles et tous les monopoles – l’Argent, l’État, la Nation, la Technique, le Marché, la Mobilité, la Santé, la Mode, etc. – ces absolutismes qui nous asservissent sous prétexte de nous libérer de nous-mêmes » écrit Gautier Bès pour expliciter son « anarchisme conservateur »[43]. Cette construction d’une radicalité politique alternative est paradoxalement dépolitisante car aucun parti ne peut en être le réceptacle. En 2020, alors que les élections municipales viennent de mettre des Verts à la tête de grandes métropoles comme Lyon ou Bordeaux, un dossier mobilise Jacques Ellul et Bernard Charbonneau pour dénoncer l’illusion de cette victoire[44]. Le risque est que la stratégie électorale donne « bonne conscience aux électeurs sans que ceux-ci changent leurs habitudes de consommateurs »[45]. C’est à distance de la temporalité électorale, dans les inflexions de trajectoires individuelles en dissidence du « système technicien » ou la genèse de micro-communautés de destin autour d’une ferme, d’un « éco-hameau », ou d’un « café-atelier » que l’écologie doit se concrétiser.
Cette quête de pureté politique et religieuse correspond de moins en moins au conservatisme tel qu’il se redéfinit au sein des droites sous l’influence des traductions de Roger Scruton[46]. Alors que de nombreux acteurs catholiques cherchent à donner un débouché politique au conservatisme, le maximalisme écologique de Limite est de plus en plus en porte-à-faux avec les attentes d’une partie de ses premiers soutiens. Jacques de Guillebon lance l’Incorrect en 2017 sur une ligne assumée de droite, moins progressiste que le conservatisme paradoxal de Limite. à partir du n°8 paru en octobre 2017, Jacques de Guillebon est effacé de l’ours de Limite.
La condamnation de l’homophobie en septembre 2019 sera un des signes des tensions souterraines qui travaillent une rédaction tiraillée entre ces deux pôles de ressource politique. Tendanciellement l’écologie intégrale efface le conservatisme à partir du moment où le rapport à l’argent prime sur le rapport au sexe comme grille de lecture politique :
« Nous entendons la douleur de nos frères et sœurs qui se sentent exclus de leurs églises du fait de leur orientation sexuelle, alors que les mêmes communautés continuent à accueillir avec complaisance en leur sein des personnes exerçant des activités économiques difficilement compatibles avec l’évangile et l’enseignement social de l’Église. L’attitude voulant accueillir le pécheur en condamnant le péché devient incompréhensible si elle se transforme en “deux poids, deux mesures” »[47].
Cette prise de position alors que La Manif Pour Tous remobilise ses troupes sous le label Marchons enfants ! et avec un code couleur où le vert domine, clive profondément. Eugénie Bastié prend ses distances avec Limite et collabore pour la dernière fois dans le n°16 d’octobre 2019. Le Figaro devient son principal canal d’expression. Fabrice Hadjadj désapprouve également l’évolution de la revue et donne sa chronique pour la dernière fois dans le n°18 d’avril 2020.
Les tensions au sein du catholicisme de droite sont exacerbées par le terrorisme islamiste. Les assassinats du père Jacques Hamel en 2016 et de catholiques à Notre-Dame de Nice en 2020 font basculer une partie des catholiques de droite dans la crainte d’un destin analogue à celui des chrétiens d’Orient : une minorité persécutée. Cette projection favorise une désinhibition de la xénophobie à l’égard des musulmans[48]. à rebours de cette tendance, il est assez net que Limite ne participe pas à ce glissement et se positionne en ressource pour y résister. Autour de la revue se constitue un refuge de non-alignés : une paradoxale gauche de droite, d’aspiration et d’inspiration chrétienne, se recompose à bas bruit à partir de catholiques repoussés vers la gauche tout autant par leur prise de conscience écologique que par la droitisation du catholicisme[49]. Le « ni gauche ni droite » des débuts devient dans certains articles un « ni droite ni droite » ce qui reste paradoxalement une manière de se définir par la droite.
Dans le numéro 22 paru en avril 2021, le dossier consacré à la place des religions en politique relativise l’importance du « séparatisme religieux » par rapport au « séparatisme de classe ». Encore une fois la critique du libéralisme vient déplacer le problème. La République n’a-t-elle pas perdu sa capacité à charger de sens le lien civique à force de « privatiser tout ce qui peut l’être » interroge Gaultier Bès[50] ? Le dossier offre ensuite un exemple de démarche alternative à la ségrégation sociale et religieuse : un dialogue entre deux frères, Benoît et Thomas Sibille, l’un catholique et l’autre musulman. Benoît y donne une méthode qui explicite assez bien l’effet recherché par Limite auprès de son lectorat :
« Tant qu’on réduit la politique aux identités, on vit séparés, plein de préjugés sur l’autre. Il faut reconsidérer la politique comme projet commun. C’est ce qui permet, par exemple, à des chrétiens et à des athées de s’engager ensemble dans l’écologie »[51].
Dans le n°24 est publié un reportage sur le pèlerinage islamo-chrétien du Vieux-Marché fondé par Louis Massignon. Désormais en rivalité avec le mensuel l’Incorrect dirigé par Jacques de Guillebon qui travaille à fédérer les conservateurs autour de Marion Maréchal et Éric Zemmour[52], Limite devient sans ambiguïtés l’expression d’une aile gauche dans le champ catholique.
Alors que le « ni gauche ni droite » des débuts de Limite s’inscrivait dans une tradition contre-révolutionnaire de droite, la praxis « ni gauche ni droite » que la revue déploie se détache progressivement de cet héritage et institue une nouvelle manière d’être au centre pour animer un dialogue autour des communs et décloisonner les identités. Il est notable que cette évolution a pour signe extérieure une revendication de plus en plus explicite du christianisme qui anime l’équipe. La création des pages Témoignages chrétiens à partir du n°20 le signale. La revue propose en définitive moins une ligne et un corpus idéologique cohérent qu’un mouvement de partage des interrogations et des ressources critiques dont le christianisme social, indépendamment du conservatisme, devient la seule justification.
Alors que les catholiques pratiquants réguliers ont voté pour l’extrême-droite à un niveau inégalé à l’élection présidentielle de 2022, la trajectoire de Limite s’achève la même année avec le numéro 27. Pris en tenaille entre une jeunesse catholique qui se droitise et une gauche qui soupçonne la revue de menées réactionnaires[53], Limite ne parvient pas à renouveler suffisamment son public pour être pérenne. Paul Picarreta adresse une ultime recommandation à ses lecteurs : « l’écologie intégrale ne saurait être identitaire, libérale, progressiste, réac ou bourgeoise »[54]. Cette liste des adversités à combattre résume une démarche dont l’enjeu fut moins la subversion catholique de l’écologie que la réforme des droites catholiques par l’écologie. L’attraction pour l’extrême-droite et la primauté donnée à la question migratoire sur l’écologie au sein du catholicisme observant ont rendu vain ce projet. La référence à Limite demeure depuis dans le catholicisme avec la mémoire qu’une autre radicalité était possible. à partir de 2024, le projet d’un nouveau titre Le Cri autour de Paul Piccarreta, tente de prendre la suite de Limite contre la « droite Bolloré » mais peine à trouver les mécènes nécessaires au lancement.
Conclusion
La revue Limite eut pour premier enjeu de transformer de l’intérieur le militantisme catholique conservateur. Tout d’abord en restaurant sa dimension intégraliste ; ensuite en déplaçant le combat pour reprendre l’initiative et échapper à une posture de résistance perpétuelle à un agenda sociétal orientée par la reconnaissance de l’égalité des sexualités ; enfin en ouvrant un espace de problématisation du politique alternatif à l’offre des droites constituées qui s’avèrent incapables de penser la nuisance du libéralisme économique. Sur ces différents plans, des inflexions du discours sont notables et objectivent une trajectoire collective et intellectuelle. La revue initialement pensée en instrument de déplacement et d’actualisation du conservatisme catholique devient l’expression d’une ambition de dépassement de celui-ci.
La trajectoire de Limite montre que paradoxalement, la droitisation génère au sein même du catholicisme un réinvestissement religieux du centre, voire une quête de désencerclement idéologique et sociale par une percée vers la gauche. De fait, l’identification de cette dynamique reste ambiguë, car si ses entrepreneurs revendiquent parfois d’être de gauche, ils le font sans bénéficier d’une reconnaissance des gauches. Leur identité tire bien plus son sens d’une critique ou d’une dissidence des droites. Ce sont d’improbables gauches de droite à travers le positionnement desquels s’actualise et se transmet un certain romantisme anticapitaliste antimoderne qui relève plus de l’ethos que de la doctrine[55]. Ses caractéristiques sont : l’affirmation de la conversion religieuse comme émancipation des conformismes dominants ; la critique du désenchantement qui résulte de l’usage de la raison autonomisée de la foi ; la violence de la critique de la société comme manifestation de la gravité du dévoiement de l’humanité en cours ; l’affirmation d’une éthique du désintéressement et de la gratuité contre toute forme d’utilitarisme ou d’économisme ; la primauté des solidarités sociales et le refus de l’individualisme ; l’exaltation d’une vie sobre et spirituelle contre l’accumulation des biens et le matérialisme ; l’accomplissement de soi comme partie d’un tout ordonné et signifiant d’origine divine ou naturelle. Ce romantisme se distingue du conservatisme à partir du moment où son régime d’historicité repose moins sur l’exaltation d’un passé à maintenir que sur une mise en désir de formes alternatives de société à construire. Or tout le discours développé par Limite sur la conversion écologique individuelle, de couple, ou communautaire affirme de plus en plus nettement cette orientation prospective.
à ce titre, l’antilibéralisme d’inspiration catholique, bien que sa matrice originelle soit contre-révolutionnaire, reste au sein des droites une ressource d’émancipation paradoxale en dehors d’un conservatisme adossé au libéralisme économique. Savoir identifier ces dynamiques est un enjeu pour les gauches car par défaut l’abus de l’adjectif « réactionnaire » ou « extrême droite » pour désigner tout ce qui se trame dans le catholicisme contemporain ne peut que conforter la droitisation et décourager ceux qui s’y opposent.
[1]Juliette Grange, « Écofascisme et écologie intégrale ou l’utilisation de l’urgence écologiste par les extrémismes de droite », Cités, 2022/4, n°92, 2022, p. 43-55 ; Anna Berrard, « L’écoféminisme aux abois : marchandisation, manipulation et récupération d’un mouvement radical », Revue du Crieur, 2021/1, n°18, 2021, p. 130-147 ; Jean-Louis Schlegel, « Les limites de Limite », Esprit, 2018/1, 2018, p. 207-212 ; Zoé Carle, « Contre-révolutions écologiques : quand les droites dures investissent la défense de la nature », Revue du Crieur, 2017/3, n°8, 2017, p. 44-61 ; Fabrice Flipo, « Limite : une revue conservatrice, mais pas d’extrême-droite », Revue du Mauss Permanente, 26 juin 2019, https://journaldumauss.net/?Limite-une-revue-conservatrice-mais-pas-d-extreme-droite ⟨halshs-02488753⟩
[2]Yann Raison du Cleuziou, « Les droites, le changement et le sacré », in Florian Michel et Yann Raison du Cleuziou (dir.), à la droite du Père, les catholiques et les droites de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2022, p. 613-650.
[3]Yann Raison du Cleuziou, Une contre-révolution catholique. Aux origines de La Manif pour tous, Paris, Seuil, 2019.
[4]Ludovic Bertina, « Construction d’un pôle de l’identité dans le militantisme catholique : l’exemple du Courant pour une écologie humaine », in Bruno Dumons et Frédéric Guguelot (dir.), Catholicisme d’identité : regards croisés sur le catholicisme français contemporain, Paris, Karthala, 2017, p. 267-285.
[5]Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel (dir.), à la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2012.
[6]Yann Raison du Cleuziou, Une contre-révolution catholique, op. cit.
[7]On trouvera la plus récente synthèse de cette élaboration typologique dans : Yann Raison du Cleuziou, « Décrire les formes de l’engagement catholique : une typologie et une cartographie à partir de données qualitatives et quantitatives », in Ky-Zerbo Alphonse (dir.), Appartenances et ruptures. Le rapport des baptisés à l’institution ecclésiale catholiques aujourd’hui. Perspectives comparatives, Paris, Cerf, 2020, p. 305-334.
[8]Sur cette posture romantique et antilibérale exaltant l’indépendance individuelle contre la standardisation mercantile de l’existence, Cf. François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, Paris, PUF, 1988.
[9]Yann Raison du Cleuziou, « La revue Immédiatement, une subversion néo-réactionnaire de la culture soixante-huitarde (1996-2003) ? », Corinne Bonafoux et Sabine Rousseau (dir.), Mémoires et enjeux du « moment 68 » dans le catholicisme (1968-2018), Chambéry, Presses Universitaires Savoie Mont Blanc, 2021, p. 171-187.
[10]Falk van Gaver, L’écologie selon Jésus-Christ, Paris, Éditions de l’Homme nouveau, 2011.
[11]C. H., « Le mouvement des chrétiens indignés lance un manifeste », La Croix, 13 décembre 2011.
[12]« Pourquoi l’écologie humaine », Kephas, n°47, juillet-septembre 2013.
[13]Pierre-Yves Gomez, La liberté nous écoute : pour une écologie humaine, Paris, Quasar, 2013 ; Tugdual Derville, Le temps de l’homme. Pour une révolution de l’écologie humaine, Paris, Plon, 2016.
[14]Tugdual Derville, « L’écologie humaine : vers une mutation culturelle ? », Kephas, op. cit., p. 10.
[15]Gaultier Bès avec Marianne Durano et Axel Norgaard Rokvam, Nos limites. Pour une écologie intégrale, Paris, Centurion, 2014.
[16]Par exemple, Paul Piccarreta, « Les Veilleurs contre les robots », Causeur.fr, 14 juin 2014 ; Eugénie Bastié, « Ne rêvez plus veillez ! », Causeur.fr, 5 janvier 2015.
[17]François, Lettre encyclique « Laudato si’ » du Saint-Père François sur la sauvegarde de la maison commune, 2015, https://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html
[18]Florian Michel, « Écologie intégrale, écologie politique, christianisme. Remarques historiennes », Communio, n°272, 2020, pp. 13-29.
[19]Émile Poulat, Église contre bourgeoisie. Introduction au devenir du catholicisme actuel, Paris, Berg, 2006, p. 171-202.
[20]Falk van Gaver, « Heureux les pauvres ? », Limite, n°1, septembre 2015, p. 67.
[21]Par exemple, Paul Picarreta, « Christianisme social : entrons dans la bagarre », Limite, n°1, septembre 2015, p. 32-37.
[22]Enquête par questionnaire réalisée en ligne auprès de 750 lecteurs de Limite à partir du fichier des abonnés en 2020. Cf. « Quel lecteur de Limite êtes-vous ? », Limite, n°20, septembre 2020, pp. 14-25. Désormais tous les pourcentages cités proviennent de cette enquête.
[23]Édouard et Mathilde Cortès, « On ne fera sans doute pas les mêmes erreurs que nos aînés », Limite hors série, Révolutionnaires malgré nous. 50 ans après Mai 68, mai 2018, p. 94-96.
[24]Paul Piccarreta, « Dans les choux, Fleur », Limite, n°20, octobre 2020, p. 130.
[25]Anne-Gersende Warluzel et Falk van Gaver, « Pourquoi et comment nous sommes devenus végétariens », Limite, n°19, juillet 2020, p. 78-84.
[26]Johannes Herrmann, « L’œil du naturaliste », Limite, n°10, mai 2018, p. 84-85.
[27]Blandine et Arthur de Lassus, « Ne pas vendre les œufs de la poule avant de l’avoir reçue ! », Limite, n°26, été 2022, p. 13.
[28]« L’écologie est-elle (elle aussi) “réac” ? Entretien avec Olivier Rey et Natacha Polony », Limite, n°2, janvier 2016, p. 20-26.
[29]Gauthier Simon, « La foi peut-elle être une source de “conversion écologique” ? L’exemple de jeunes catholiques écologistes de région parisienne avec l’encyclique Laudato si’ (2015) », Archives de sciences sociales des religions, 2024/1, n° 205, 2024, p.77-98.
[30]Marianne Durano, « Comment baiser sans niquer la planète », Limite, n°1, septembre 2015, p. 60-61.
[31]Ibid., p. 60-61.
[32]Ibid., p. 61.
[33]Marianne Durano, Mon corps ne vous appartient pas, Paris, Albin Michel, 2018.
[34]Eugénie Bastié, Marianne Durano, « Manifeste pour un féminisme intégral », Limite, n°8, octobre 2017, p. 57.
[35]Ibid., p. 59.
[36]Ibid., p. 58.
[37]« Pour un amour vraiment libre : jouissez sans intrants ! entretien avec Thérèse Hargot », Limite, n°3, p. 70-73.
[38]Marianne Durano, « Un féminisme alternatif en plein Mai 68 », Limite Hors-Série, Mai 2018, p. 65.
[39]Ibid.
[40]Magali Della Sudda, « Discours conservateurs, pratiques novatrices », Sociétés & Représentations, 2007/2, n° 24, 2007, p. 211-231.
[41]Eugénie Bastié, « Nous sommes malades », Limite, n°1, septembre 2015, p. 16.
[42]Fakir, n°1, p. 32.
[43]Gaultier Bès, « La Courte échelle #8 : faut-il conserver les conservateurs ? », RevueLimite.fr, 12 mai 2016.
[44]« L’écologie peut-elle être politique ? », Limite, n°20, septembre 2020, p. 60-63.
[45]Ibid., p. 61.
[46]Yann Raison du Cleuziou, « « Un renversement de l’horizon du politique : Le renouveau conservateur en France », Esprit, 2017/10 Octobre, 2017, p.130-142.
[47]https://revuelimite.fr/bioethique-ne-nous-trompons-pas-de-combat
[48]Yann Raison du Cleuziou, Une contre-révolution catholique, op. cit.
[49]Sur ces dynamiques, voir Yann Raison du Cleuziou, « Les droites, le changement et le sacré » op. cit.
[50]« Les religions et la République : la place ou l’impasse », Limite, n°22, avril 2021, p. 45.
[51]« Thomas et Benoît Sibille. En frères et malgré tout », Limite, n°22, avril 2021, p. 53.
[52]« Faites la droite pas la guerre », L’Incorrect, n°24, octobre 2019.
[53]Mathilde Roche, « François Ruffin a-t-il accordé un entretien à une revue d’extrême droite ? », Libération, 3 juin 2022.
[54]Paul Piccarreta, « Nos limites », Limite, n°27, automne 2022, p. 4.
[55]Sayre Robert, Löwy Michael, « Figures du romantisme anticapitaliste », L’Homme et la société, n° 69-70, 1983, p. 99-121.