2, Succès et infortune de la rhétorique réactionnaire des alterféministes écolo-conservatrices
Della Sudda Magali
Directrice de recherche en science politique, Centre Émile Durkheim (UMR5116).
Résumé. La proposition de loi sur le mariage civil pour les couples de même sexe a ouvert en France une séquence de protestations spectaculaires. Parmi les registres utilisés, celui de l’écologie intégrale fut sans doute l’une des innovations majeures en termes de cadrages. Il soulève la question de l’évolution de la rhétorique conservatrice quand elle se saisit des mots de l’écologie pour mieux pourfendre les politiques d’égalité de genre et de redistribution économique. A l’aune de l’étude d’un groupe de femme agissant en non-mixité, au nom des femmes et pour les femmes, contre les féministes et les politiques égalité de genre, le présent article examine le déploiement d’une écologie conservatrice et conclut cependant sur les limites de cette stratégie qui, aujourd’hui, a fait place à d’autres combats en raison de la polarisation des questions environnementales observée au tournant des années 2020 et une focalisation accrue sur la thématique des identités de genre.
Mots clefs : femmes, genre, transidentité, écologie intégrale, alterféminisme
À la faveur de la contestation des politiques d’égalité et du « mariage pour tous », une formulation conservatrice de la cause des femmes a gagné en visibilité. Plus précisément, le présent article revient sur l’expression d’un « éco-féminisme » conservateur dans le sillage des contestations de la loi Taubira du 17 mai 2013, plus connues sous le nom de Manif pour tous. La configuration politique est marquée par un retour de la gauche au pouvoir exécutif, législatif – avec une majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat qui se traduit par la promotion de l’égalité entre les sexes et l’égalité de genre. Concrètement, aux mesures d’égalité professionnelle, s’adjoignent l’égalité dans le mariage et la filiation pour les couples de même sexe, l’accès aux droits reproductifs – c’est-à-dire la possibilité de mener, d’interrompre ou de poursuivre une grossesse – pour toutes les femmes. Devant ce projet, une réaction commune d’une partie des catholiques et de l’ensemble des droites conservatrices, nationalistes et identitaires se fait jour. La coalition protestataire prend le nom de Manif pour tous, emmenée par Frigide Barjot, une professionnelle de la communication, soutenue par les associations familiales catholiques et les réseaux catholiques conservateurs.
Dans l’Église, le rapport de force bascule entre les catholiques conciliaires, ouverts sur l’égalité et professant la tolérance, et les catholiques d’identités ou observants, attachés à conserver l’institution et son autorité traditionnelle. Pour ces derniers, la division sexuelle est au fondement de l’humanité. La pensée du genre est une théorie dangereuse en ce qu’elle remet en question la loi naturelle. Pour autant, la défense de la loi naturelle, dont se réclament les militantes selon une perspective qu’elle disent néo-thomistes, doit être distinguée du naturalisme, courant littéraire et doctrine condamnée par le Saint-Office pour son matérialisme et son athéisme. Pour mieux s’opposer aux politiques d’égalité de genre, la stratégie discursive de la Manif pour Tous a épousé différentes tactiques : l’usage de termes progressistes et écologistes, la reprise du répertoire d’action de la gauche – manifestations de rue, mises en scènes spectaculaires inspirées de la Gay Pride et une représentation descriptive dite « microcosmique », c’est-à-dire « conçues de manière à former un microcosme, à savoir un échantillon représentatif de l’électorat », par opposition aux procédures simplement électives, par exemple[1]. La Manif pour Tous s’est présentée comme une coalition à l’image de la société française dans sa diversité : des Gays contre le mariage pour tous, des homosexuels – refusant la politisation de leur sexualité –, des musulmans, des juifs et des protestants, des athées aussi, voire des socialistes.
Et surtout des femmes contre l’égalité de genre. Les Mères veilleuses veillaient le soir pour la défense des enfants. Les Antigones, fondées en mai 2013 se voulaient à l’opposé des Femen, ces féministes qui utilisaient leur corps pour protester contre le patriarcat notamment religieux. Ces femmes participaient occasionnellement aux veillées des Veilleurs et des Sentinelles. Au sein de ces groupes de jeunes femmes et de jeunes gens, une rhétorique conservatrice et écologiste a vu le jour, promouvant une véritable féminité. Cet article revient sur la formulation de cadrages pro-femme arrimés à la défense de la nature qui soulève la question des lignes de partage au sein des groupes qui agissent en tant que femmes, au nom des femmes et de la nature. Si la plupart des positions ainsi défendues fondent le sujet politique sur la différence sexuée de l’espèce humaine, en revanche, le projet politique qui les anime distingue les groupes qui se réclament de l’écologie politique émancipatrice de ceux qui revendiquent au contraire une philosophie conservatrice. L’article interroge donc la visibilité d’un éco-féminisme conservateur qui permit aux mobilisations contre l’égalité entre les sexes et les sexualités de se coaliser au-delà d’un noyau catholique observant. La première partie souligne la complexité du rapport entre les féminismes et l’écologie en France, et montre ensuite les logiques de la rhétorique réactionnaire qui président à l’appropriation d’un vocabulaire écologiste voire féministe. Le deuxième temps explicite les cadrages écologistes et conservateurs déployés durant la décennie 2010 pour lutter contre les politiques d’égalité de genre.
Le retour de la différence
En France, l’histoire des féminismes de la deuxième vague (1960-1980), a été fortement marquée par un courant dit différentialiste, dont les figures de proue furent la psychanalyste féministe Antoinette Fouque (1936-2014) ou Luce Irigaray (née en 1930). Méconnu – et parfois méprisé – par les tenantes d’un féminisme matérialiste ou individualiste, le mouvement des femmes tel que le pensait Antoinette Fouque pose l’équation du dilemme de la différence dans l’égalité. Ce courant différentialiste peut être résumé comme suit : les femmes ne sont pas des hommes comme les autres, elles sont la moitié de l’humanité. Leur différence est incarnée dans leur corps, dans leur psyché, et c’est par la reconnaissance de cette singularité de chaque sexe que l’émancipation est possible :
« Il a été dit, ces dernières années, qu’il y avait dans le Mouvement [de libération des femmes] deux directions, l’une vers l’égalité, l’autre vers l’identité. Je le précise tout de suite, il faut ici entendre l’identité comme la singularité de l’autre, et non comme le renvoi au même, à l’identique. Pour beaucoup, le meilleur moyen de lutter contre l’oppression, contre la discrimination née de la différence et de la dissymétrie entre les sexes, c’était d’éliminer cette différence, de dénier cette dissymétrie. À mon avis, cela revenait à jeter le bébé avec l’eau du bain. Au mot d’ordre : “Un homme sur deux est une femme », succédait le mot d’ordre : « Une femme est un homme comme un autre”. La seule alternative à l’exclusion semblait être l’assimilation. Ce retour d’un universalisme absolu, ce militantisme pour l’indifférence, me semblait pré-analytique et archaïque par rapport aux avancées de la pensée contemporaine […]. Le féminisme individualiste me semblait être : “Toutes sur le même modèle, et chacune pour soi”. Nous, nous étions dans l’utopie de “chacune suivant sa singularité et ensemble” ».[2]
Cette pensée différentialiste, disparue des mémoires militantes, a irrigué les courants féminins d’inspiration chrétienne et environnementaliste. La revue protestante Jeune femme fut le vecteur et un support de ces réflexions, aujourd’hui oubliées, et qui faisaient déjà place à des réflexions critiques sur les plastiques et la santé environnementale dès les années 1960. L’ouvrage de Jeanne Goutal-Burgart[3]pose un premier jalon. Les premiers articles qui lient ces questions paraissent en 1951 sur l’alimentation et l’agriculture. La revue se fait l’écho très rapidement de Silent Spring (1964). Douce Bungener (1957) met en lien l’alimentation industrielle, l’usage des plastiques et la dégradation de la santé humaine et environnementale. À partir de 1971, Solange Fernex publie alors régulièrement, fait connaître les luttes anti-nucléaires et l’occupation de Whyil à laquelle les militantes prennent une part active. Jacques Ellul et Françoise d’Eaubonne ont publié dans ses colonnes. Solange Fernex, figure de proue de l’écologie politique en France assume cet ancrage dans les années 1990 pour rendre compte de son parcours écologiste et féministe. À ses yeux, les femmes sont ancrées dans la nature, dont elles sont les gardiennes. Cette pensée de la différence, cohérente avec la foi protestante et chrétienne, fonde la révolte et justifie la capacité à agir en tant que femme pour l’écologie : « Les femmes doivent prendre conscience de leur responsabilité dans la crise écologique pour supprimer ce déséquilibre mortel. Il est temps que la vie et sa défense prennent le pas sur l’économisme et la course mortelle à la confiscation du pouvoir, au besoin par les armes atomiques. Imprégnées par les cycles lunaires, elles doivent à présent exiger leur place au soleil, non pas pour s’adapter au modèle dominant et servir le patriarcat, mais pour faire valoir leur différence »[4]. Cette pensée nourrit l’écoféminisme émancipateur de manière relativement autonome à la critique du féminisme qui se déploie au sein du catholicisme au nom de la défense de la vie – entendue comme l’opposition à l’interruption de la grossesse ou l’euthanasie – , qui prend le nom d’écologie humaine. Dans les années 2000, de petits groupes de catholiques récusent l’héritage du féminisme matérialiste, qui privilégie une lecture critique des rapports sociaux de sexe et insiste aussi sur les rapports de pouvoir selon une perspective de genre. Cet héritage est jugé sexiste, outrancier, négateur de la subjectivité féminine, et entendent proposer une alternative sous le nom d’alterféminisme, réactualisant la pensée différentialiste.
La rhétorique réactionnaire : le retournement de l’alterféminisme par des groupes conservateurs
Dans son ouvrage sur la pensée réactionnaire, le sociologue Albert O. Hirschman[5] décrit finement les dévoiements de la pensée progressiste par la rhétorique réactionnaire. Cette tactique se déploie chez Les Identitaires, qui promeuvent un combat métapolitique de défense de l’Occident, mais on la retrouve aussi chez Les Antigones et dans le comité de rédaction de la revue Limites, composé d’anciens Veilleurs. En l’occurrence, elle consiste à reprendre les mots du féminisme pour mieux en combattre le projet égalitaire. À la charnière des années 1990-2000, les contre-sommets du G8 de Göteborg et de Gênes (2001), remettent en cause la gouvernance mondiale néo-libérale. Des militantes formulent un féminisme qui prenne en compte les tensions au sein de la contestation, notamment entre les femmes des pays du Sud et celle des pays du Nord[6]. L’« alter-féminisme » voit le jour dans les luttes altermondialistes et lui confère un écho jusqu’à aujourd’hui dans cette acception en faveur de l’égalité des sexualités et des genres.
Mais ce mot a aussi fait l’objet d’une appropriation par le camp opposé. Dans l’Église, la valorisation du féminin sous le pontificat de Jean-Paul II, avec l’encyclique Mulieris Dignitatem, marque une contre-offensive anti-féministe. Elle va à l’encontre d’une théologie féministe qui émerge dans les années 1970, dans le contexte d’éloignement croissant des fidèles des prescriptions religieuses en matière de sexualité[7]. Jean-Paul II dans Evangelium Vitae enjoint les femmes à construire un « nouveau féminisme » davantage conforme à la dignité de la femme et respectueux de la vie :
« En particulier à vous, mères, je renouvelle l’invitation à défendre l’alliance entre la femme et la vie, et à promouvoir un “nouveau féminisme” qui, sans succomber à la tentation de suivre les modèles masculins, sache reconnaître et exprimer le vrai génie féminin dans toutes les manifestations de la vie en société, travaillant à dépasser toute forme de discrimination, de violence et d’exploitation »[8].
Autrement dit, le Magistère invite à formuler de manière positive le combat contre les droits reproductifs et le féminisme[9]. Cette réaction n’empêche pas le déploiement des politiques publiques d’égalité quand la gauche est au pouvoir : PaCS, allongement délais de l’IVG, accès à la stérilisation, loi sur la parité[10]. L’usage de termes écologistes et de la défense de la nature vient renouveler l’opposition de manière subversive.
La réappropriation des cadrages écologistes par la Life parade (2005-2009) et le Collectif Alterféministe (2008-2013)
C’est dans les milieux des Marches pour la Vie qu’émerge le retournement de vocabulaire féministe pour combattre l’accès à la contraception, à l’avortement et à une sexualité récréative. Autrement dit, à ce qui a été constitué comme les « droits des femmes » à partir de la conférence de l’ONU de 1975. En 2005, la Life Parade est créée à Paris. La déclaration en préfecture publiée sur le site indique qu’elle se veut « un mouvement populaire, social et culturel destiné à promouvoir les valeurs de la vie et de la famille ; elle développe des actions culturelles mettant en avant des valeurs telles que la dignité, la solidarité et le respect de la personne humaine ; elle travaille avec les associations œuvrant auprès des personnes blessées par la vie : personnes handicapées, enfance défavorisée, femmes en détresse, personnes marginalisées ». Bien que réduite à quelques militants, elle organise régulièrement des parades festives inspirées des Marches for Life étasuniennes et contrefaisant les cortèges des Gay Prides. En mars 2007, quelques milliers de personnes défilent sous le slogan « Non à l’homoparentalité », afin de peser sur la campagne présidentielle.
Son fondateur, Émile Duport, que l’on retrouvera plus tard au cœur de la communication de la Manif pour tous et à l’origine de l’association anti-IVG Les Survivants (2016), y fait ses débuts. Âgé d’une vingtaine d’années, il entend « déringardiser » les mobilisations anti-IVG. L’association construit l’image d’une jeunesse mobilisée, moderne et engagée par la réapparition de codes festifs et d’un style manifestant calqué sur celui des adversaires : les chars de la Life-parade diffusent de la musique techno, avec des jeunes filles et jeunes gens dansant avec des maillots colorés. Les vidéos postées sur Youtube via la chaîne de la Life parade, et relayées par une nébuleuse de sites tels que avortementivg.com confèrent une visibilité virtuelle à des mobilisations peu fédératrices in situ. Le jeune « Émile » s’attache à donner un nouveau visage à la lutte contre l’homoparentalité en participant à un talk-show pour faire part de témoignages douloureux d’enfants d’homosexuels[11] ou à intervenir dans les débats pour contrer le militantisme gay au sein de l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), devenue Les Républicains[12].
L’inflexion vers un registre écologique et non plus dogmatique pour fonder l’opposition à l’homoparentalité ou aux droits reproductifs est amorcée en 2008. Le teaser de la Life parade, baptisée « Ecolovie » adopte une rhétorique naturaliste, utilisant l’argument de la nature et non celui de la morale, centrale dans le cadrage des mobilisations catholiques contre les politiques d’égalité de genre et l’accès aux droits reproductifs[13]. Le concept d’écologie humaine qui unifie les discours pontificaux sur la protection de la vie de la conception à la mort vient renouveler la présentation des argumentaires par un cadrage séculier et environnemental jugé plus acceptable dans les sociétés sécularisées.
Un « Collectif alterféministe » voit le jour la même année. Il se décrit comme « un groupe associatif de femmes et d’hommes qui promeuvent l’égalité et la réconciliation entre les sexes » : « L’alterféminisme est un ensemble d’idées politiques, philosophiques et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes et leurs intérêts dans la société civile. Mais au lieu de se focaliser sur la rivalité entre les sexes comme le féminisme des années 60, l’alterféminisme propose le chemin de la complémentarité entre les sexes tout en réaffirmant les spécificités des femmes […] Nous sommes les féministes de la féminité »[14]. Le groupuscule d’une dizaine de personnes entend populariser un concept qui bat en brèche le féminisme des années 1960, présenté comme agonistique et dans la démesure. Il pointe le danger de la théorie du genre qui viendrait des États-Unis en exagérant la portée des théories critiques qui saperaient les fondements de l’anthropologie. Si le site, créé en mai 2008, a disparu dès 2010, la page Facebook s’en fait le relais jusqu’au 23 juillet 2013. Le Collectif semble avoir une activité essentiellement virtuelle, postant quelques vidéos sur YouTube et Dailymotion, qui ont pour objet principal l’homoparentalité, la pédophilie[15] et l’euthanasie ; ainsi deux militantes interviennent dans une réunion publique où Jean-Luc Romero et Noël Mamère sont à la tribune pour évoquer ce dernier point[16]. Ponctuellement, à l’instar des groupes « Pro-vie », il participe aux marches contre l’avortement et contre le droit à l’euthanasie, « Life parade », dont il diffuse les images. Cette stratégie n’est guère couronnée de succès, le champ journalistique étant alors peu réceptif. Mais il fut un jalon dans la structuration d’une riposte catholique aux politiques d’égalité : certains membres du groupe se retrouvent dans les groupes Facebook liés à la contestation, tandis qu’Émile Duport a joué un rôle important dans la stratégie de communication utilisée par la suite dans la Manif pour Tous et les Marches pour la Vie.
La “Manif pour tous” et la pensée naturaliste des “Veilleurs”
La rhétorique naturaliste mobilisée dans la « bataille du genre » menée par des catholiques conservateurs s’affirme lors de la Manif pour Tous. Elle convoque des argumentaires écologistes pour dénoncer la mise en péril de l’ordre familial et reproductif naturel[17]. Elle reflète des changements en cours dans l’Église sur la prise de conscience écologiste. En mars 2013, c’est un jésuite – et non un franciscain – qui se réfère à Saint François d’Assise, quand à peine élu Pape, il affronte la crise écologique. Il rend visible des réflexions anciennes portées par des clercs et des laïcs sur l’environnement et contribue ainsi à légitimer les catholiques qui se revendiquent de l’écologie politique.
Une tentative écolo-conservatrice : la revue Limite (2015-2022)
La revue Limite se situe dans ce sillage[18]. Elle a été fondée par des jeunes gens et des jeunes filles qui ont participé à la mobilisation contre la loi Taubira en 2012-2013. Gaultier Bès de Berc était étudiant en lettres modernes à l’École normale supérieure de Lyon quand il initie les veillées avec des camarades. C’est dans cette école qu’il rencontre sa compagne, Marianne Durano normalienne en philosophie, et Madeleine Bazin de Jessey normalienne en lettres classiques et étudiante en master d’histoire. Lors d’une soirée de protestation, ils décident avec d’autres de lire des textes à voix haute, initiant ainsi le mouvement des Veilleurs. Dans ce groupe lyonnais Paul Colrat, lui aussi étudiant, s’inspirant de la pensée de la philosophe Simone Weil, porte un regard critique sur le capitalisme et fonde les Altercathos, un groupe de catholiques engagés sur les questions sociales. Le journaliste Paul Piccaretta les rencontre dans le cadre d’un reportage pour le magazine catholique la Vie en 2014. Il écrit également pour Causeur, magazine dirigé par Elizabeth Levy qui accueille alors une jeune pigiste diplômée de Sciences Po Paris, Eugénie Bastié.
Le premier numéro est publié en juin 2015 : les 3 500 premiers exemplaires sont rapidement épuisés. La revue prolonge les réflexions de Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Røkvam dans Nos Limites paru en 2014, un manifeste qui en intègre l’environnement à la préoccupation pour la vie humaine et non-humaine autour d’une proposition, celle de « l’écologie intégrale », dépassant l’écologie humaine attachée au respect de la vie, i.e. à l’opposition à l’avortement et l’euthanasie :
« Simplifier son existence, c’est vivre ce que nous nous proposons d’appeler une “écologie intégrale”. L’écologie intégrale ne choisit ni l’humain contre la nature ni la nature contre l’humain. Elle cherche au contraire à réconcilier l’humanisme et l’environnementalisme, à faire la synthèse entre respect absolu de la dignité humaine et préservation de la biodiversité. Promouvoir l’écologie intégrale, c’est reconnaître qu’on ne saurait défendre l’une sans protéger l’autre, se soucier des plus fragiles sans s’opposer à tout ce que nos modes de vie peuvent avoir de dégradant et de destructeur. Car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation »[19].
Cette même année Gaultier Bès et Marianne Durano se marient et donnent naissance à leur premier enfant : c’est un tournant dans l’expérience et la pensée de la seconde.
La revue est conçue comme un espace de discussion entre des pôles jadis opposés de l’espace de la cause environnementale. Elle témoigne des appropriations contemporaines de l’écologie par des groupes qui entendent dépasser les clivages partisans sur la base d’une critique de la société de marché : « L’écologie, parce qu’elle est une science des interactions et des conditions d’existence, ne saurait choisir l’humain contre la nature ou la nature contre l’humain ». Dans son Manifeste (2015), la revue se positionne très explicitement contre la marchandisation des corps et du vivant[20], critique « l’écologie de marché » incarnée par Europe écologie les Verts et par les « écolocrates »[21] : ces acteurs institutionnels issus de l’écologie politique qui agissent au sein des institutions directement ou indirectement[22]. La revue soutient les mobilisations citoyennes contre les grands projets inutiles et imposés par l’État ou des promoteurs privés sans aucune prise en compte de l’intérêt général. Hostile à la manipulation du vivant et de l’usage intensif de la chimie dans l’agriculture ou chez les êtres humains, elle opère un rapprochement avec l’écologie politique radicale.
La publication de l’encyclique Laudato Sì (2015) offre un appui à ce courant écologiste chrétien conservateur marginal dans l’espace des droites[23]. Les références classiques à la pensée politique réactionnaire ou à la Nouvelle Droite sont euphémisés tandis que quelques penseurs de l’écologie politique sont mis en avant[24]. Selon Gaultier Bès, deux pôles seraient perceptibles dans la ligne éditoriale : un « libéralisme conservateur » tel qu’il se donne à voir dans le groupe Sens Commun et un « anarchisme conservateur »[25]. Ces deux lignes convergent cependant dans la manière d’aborder les questions sexuelles et de genre. La contraception chimique ou mécanique est critiquée pour ses effets sanitaires et environnementaux, non sans lien avec la revalorisation de l’engendrement, présenté comme une liberté positive. La pollution ne renvoie pas à la souillure morale mais à une contamination par la chimie moderne. Si, au départ, la question des femmes est englobée dans la formulation plus générale de la « vie », elle se détache progressivement pour constituer un point de réflexion autonome et articulé au projet politique de la revue.
La féminité enracinée des Antigones
Contrer les Femen et les « néo-féministes »
À la fin du mois de mai 2013, les réseaux sociaux se font l’écho d’un groupe militant d’un nouveau genre[26]. Le site et la page Facebook identitaires « Belle et rebelle » signalent la création des Antigones le 25 mai 2013. Une jeune femme, encore étudiante est portée au pinacle pour un coup d’éclat : elle a infiltré le groupe féministe Femen. Le 31 mai, les Antigones postent une vidéo dans laquelle elles interpellent les Femen. L’action est médiatisée et relayée par les sites de « réinformation » – Nouvelles de France (libéral-conservateur), Novopress (identitaire)[27], synthèse nationale – ou des media conservateurs –Valeurs actuelles, Le Figaro ou de droite – L’Express[28]. Quelques jours après le début de médiatisation, le 10 juin 2013, les Antigones diffusent leur Manifeste sur leur chaîne Youtube[29]. Quatorze femmes, d’une vingtaine d’années, vêtues de blanc, les épaules nues, alternent pour décliner les ambitions de leur mouvement[30]. La vidéo amateur est tournée en plein air, dans un parc de la région parisienne, et témoigne d’un degré inégal d’aisance dans la performance. Elle marque l’entrée de ce collectif dans l’arène de la cause des femmes. La présidente est alors chargée d’étude marketing, la trésorière, Iseul Turan (née en 1991) est étudiante, et la vice-présidente, Mathilde Gibelin (née en 1988) est journaliste.
Depuis 2013, Anne Trewby (née en 1991) est la présidente, tandis qu’Iseul en est la porte-parole. Elle incarne une féminité respectable à l’opposé du féminisme jugé outrancier des Femen :
« Les Femen sont un groupe d’activistes qui, par la violence symbolique, promeut un “féminisme pop”. Elles se revendiquent comme un groupe “terroriste”, ce qu’elles ne sont pas, même si elles pratiquent allègrement le terrorisme intellectuel. Nous, les Antigones, avons dénoncé leurs méthodes d’action dégradantes, leur fonctionnement sectaire, leurs profanations liberticides et la réification du corps féminin qu’elles opèrent pour le réduire à une marchandise médiatique. Autant d’aberrations qui portent préjudice aux femmes en renforçant la misogynie ordinaire. Elles confirment les stéréotypes sur l’hystérie féminine et viennent nourrir l’imaginaire dominant – de violence et de sexe mêlés »[31].
Les Antigones consacrent des actions symboliques de réparation des outrages. Durant les premières années, elles négocient le legs féministe en assumant la différence des sexes et la complémentarité[32].
Restaurer la nature des femmes
L’écologie des Antigones est restitutionniste au sens où elle se veut protectrice des écosystèmes humains et non humains antérieurs à l’avènement de l’économie et de la société industrielles. Elle est aussi conservatrice, parce que les femmes qui transmettent sont un conservatoire de la tradition et de l’environnement. L’expérience corporelle, vécue, est constitutive du sujet politique femme. Or, le libéralisme et le capitalisme ont coupé les femmes de la nature. Une des militantes explique que la pilule « coupe la femme de son corps[33] ». L’inquiétude environnementale est politisée par les Antigone via des dispositifs – discussions de groupes, ateliers en non-mixité mais aussi actions médiatiques – qui donnent à voir un projet politique unifié autour de l’écologie. Des femmes de courants politiques et spirituels distincts se fédèrent dans ce creuset des droites qui entend reformuler le sujet politique « femme »[34]. Les ateliers sont l’occasion de partager les expériences féminines et de constituer des espaces d’autonomisation transposables dans d’autres domaines de la vie quotidienne : alimentation, santé reproductive, survie, consommation. L’objectif est de contester l’hégémonie des féminismes matérialiste et « de marché » pour restaurer une féminité fondée sur la différence des sexes et leur complémentarité, enracinée dans un territoire par son foyer – entendu comme la famille et le lieu domestique.
Conclusion
Reprenant les mots de la subversion et de la contre-culture de gauche, pour mieux en contester la radicalité, ces différents supports de publication constituent un formidable vecteur d’une idéologie de droite dont l’une des singularités est la place qu’elle accorde au genre, en tant que signification des différences entre les sexes, et en tant qu’objet de contestation. Elle renouvelle l’argumentaire de l’opposition à l’avortement et à la contraception par un cadrage séculier, profane et écologiste. Au sein de la rédaction, Marianne Durano développe une pensée écoféministe, restitutionniste et conservatrice critique des féminismes libéraux contemporains[35]. Revalorisant l’expérience féminine, elle assume un point de vue situé pour définir l’autonomie des femmes par le retrait de la société de consommation, la sobriété et la libération du pouvoir médical et étatique. À la faveur de la crise écologique, l’inquiétude environnementale participe d’une réception plus grande de ce courant de pensée. Ainsi, dans la série de tribunes consacrées à l’effondrement à l’été 2019, le journal Le Monde confie-t-il à Marianne Durano le soin d’expliquer comment appréhender l’enfantement comme ré-enchantement et réordonnancement du monde[36]. La visibilité de cet écoféminisme conservateur participe de l’occultation de courants de pensée féministes et écologistes chrétien et profanes méconnus dont la portée émancipatrice conjugue la critique du capitalisme et de la société techno-industrielle à celle du patriarcat. Cependant, force est de constater qu’au tournant des années 2020, la polarisation croissante de la cause écologique, sous le travail d’entrepreneurs (politiques) opposé à toute régulation environnementale et à toute justice dans la transition écologique, marginalise ce courant de pensée. Le repli sur le foyer, caractéristique de la politique préfigurative restitutionniste des Antigones comme du couple Durano-Bès, contribue également à réduire l’espace de diffusion et la possibilité de convaincre un public plus large. En revanche, d’autres acteurs du débat public reprennent aujourd’hui l’argument de nature pour contester la reconnaissance des personnes trans, non-binaires en opposant leu
[1]Jane Jebb Mansbridge et Marc Saint-Upéry, « Les Noirs doivent-ils être représentés par des Noirs et les femmes par des femmes ? Un oui mesuré », Raisons politiques, vol. 50, n°2, 2013, p. 53-77.
[2]Antoinette Fouque, « Femmes en mouvements : hier, aujourd’hui, demain », Le Débat 2, no 59, 1990, p.122.
[3]Jeanne Goutal-Burgart, Être écoféministe : théorie et pratique, Montreuil, L’Échappée, 2020
[4]Elisabeth Schultess et Dominique Voynet, Solange, l’insoumise : écologie, féminisme, non-violence, Barret-sur-Méouge, France, Yves Michel, 2004, p. 134.
[5]Albert Otto Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991
[6]Ariane Jossin, « Féminismes et altermondialisme », Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l’Europe, 9 février 2016, https://ehne.fr. Jules Falquet et al., éd., Le sexe de la mondialisation : genre, classe, race et nouvelle division du travail, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, p.181-274.
[7]Magali Della Sudda, « Par-delà le bien et le mal, la morale sexuelle en question chez les femmes catholiques », Nouvelles Questions Féministes, vol. 35, no 1, 2016, p. 82-101.
[8]Jean-Paul II, Evangelium vitae, n. 99, « Discours aux membres du Mouvement pour la Vie italien », 22/05/2003.
[9]Denise Couture, « L’antiféminisme du « nouveau féminisme » préconisé par le Saint-Siège », Cahiers du Genre, vol. 1, n°52, 2012, p. 23-49.
[10]Anne Morelli et al., Les nouvelles croisades catholiques en Europe, Mons, Université de Mons-Hainaut, 2008.
[11]Jean-Luc Delarue, « homoparentalité homosexuel enfants Life parade delarue – video dailymotion », Ca se discute, France 2, 20 mars 2008.
[12]Chaîne Youtube lamanif pouretous, Life parade homoparentalité UMP, Paris: Life Parade, 2008.
[13]Céline Béraud, La bataille du genre : du mariage pour tous à la PMA, Paris, Fayard, 2021.
[14]« Présentation – Collectif Alterféministe (CAL) », 7 février 2009, https://web.archive.org/web/20090207084907/http://alterfeministes.c.la. L’association est alors localisée dans le 5e arrondissement de Paris.
[15]« Fred, tu dois prendre », postée en 2009, http://www.dailymotion.com/video/xb0azv.
[16]Vidéo « Life parade euthanasie ADMD droit mourir dignité romero », postée le 17 février 2008.
[17]Magali Della Sudda et Romain Carnac, « De la morale à l’écologie : les évolutions des discours catholiques sur la sexualité », in Arnaud Fossier et Julien Théry (dir.), Les Cahiers d’histoire Église et sexualité, no 147, 2020 ; Stéphane Lavignotte, « La nature de leurs limites », Terrestres (blog), 5 mars 2019.
[18]Fabrice Flipo, « Limite : une revue conservatrice, mais pas d’extrême-droite », Le Journal du Mauss, 2019.
[19]Gaultier Bès, Marianne Durano, et Axel Røkvam, Nos limites : pour une écologie intégrale, Paris, Centurion, 2014.
[20]http://revuelimite.fr/notre-manifeste
[21]Jean-Pierre Garnier, « Recensions d’ouvrages », Espaces et sociétés, n°151, 2012, p. 181-208.
[22]Le terme est essentiellement péjoratif dans son usage de sens commun. Nous l’employons par analogie avec le concept de fémocrate qui désigne les militantes de la cause des femmes dans les institution Anne Revillard, La cause des femmes dans l’État: une comparaison France-Québec, Grenoble, PUG, 2016
[23]Danièle Hervieu-Léger et Bertrand Hervieu, Le retour à la nature : « au fond de la forêt… l’État » ; précédé de Les néoruraux, trente ans après, 2e éd., La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2005.
[24]Eve Gianoncelli, « Des racines du socialisme à la politique chrétienne par la racine », Mots. Les langages du politique, 2020, n°123, p. 29-46.
[25]Gaultier Bès, « La Courte échelle #8 : faut-il conserver les conservateurs ? », Limite.
[26]Labussière Marie, On naît femme et on le devient, Les Arthémises, un militantisme féminin aux frontières du féminisme, mémoire de M2, Master Pratique de l’interdisciplinarité, ENS/EHESS, 2016, p. 27-49.
[27]Xavier Merlin, Une infiltrée chez les Femen, s’exprime dans Valeurs Actuelles, https://fr.novopress.info/138159/une-infiltree-chez-les-femen-sexprime-dans-valeurs-actuelles, 27 mai 2013, consulté le 12 mai 2020.
[28]Julien Sartre, Les Antigones, des militantes anti-Femen aux drôles de CV, https://www.lexpress.fr/actualite/societe/les-antigones-des-militantes-anti-femen-aux-droles-de-cv_1255284.html, 7 juin 2013, consulté le 12 mai 2020.
[29]A, Le Manifeste des Antigones (08/06/2013), Paris, Antigones, « Youtube Les Antigones », 2013.
[30]https://www.youtube.com/watch?v=_o-LLGpQiG4
[31]Turan, Iseul, « Femen ou la “rebellitude” d’État », lesantigones.fr, 23/07/2013.
[32]Marie Labussière, « Le féminisme comme “héritage à dépasser” : Les Antigones, un militantisme féminin à la frontière de l’espace de la cause des femmes », Genre, sexualité & société, n°18, 2017.
[33]« Les Antigones, invitées de Radio courtoisie », 22 mars 2016 ; Henri Dubost, Libre Journal de l’identité, Radio courtoisie (blog), 4 mars 2016 (radiocourtoisie.fr).
[34]Alexandre Louis, « L’engagement au féminin », Radio Méridien Zéro, 14/03/2014 : « On y trouvait des militantes qui venaient d’un petit peu partout et qui montraient qu’on pouvait arriver à construire un petit peu quelque chose les uns et les autres, ensemble, enfin les unes et les autres ensemble […] Ça a été une initiative trans-structures qui était vraiment intéressante »
[35]Magali Della Sudda, « Contre la fin : esquisse d’une politique préfigurative conservatrice chez des militantes « alterféministes » (France, 2013-2018) », Condition humaine / Conditions politiques : revue internationale d’anthropologie du politique, n°6, 2024.
[36]Marianne Durano, « “Nous ne sommes pas la cause de la fin du monde, mais la fin du monde nous donne une cause : vivre la meilleure vie possible” », Le Monde, 24 juillet 2019.