2, Les chrétiens face à l’écologie


Laura Morosini

Directrice  du Mouvement Laudato Si’ Europe


Résumé. « Cet entretien analyse la genèse et l’évolution de la place de l’écologie dans le catholicisme et plus largement la chrétienté. Il montre que les approches sont multiples selon les confessions et les expériences de vie au Nord comme au Sud, le niveau de vie, le degré d’exposition aux effets du changement climatique ou au contraire la dépendance aux modes de vie qui le provoquent, la critique du capitalisme, la proximité ou non avec un conservatisme défendant des valeurs genrées et monothéistes traditionnelles. Il révèle ainsi une polysémie des courants et des pratiques à l’œuvre, et dévoile le rôle joué par Laudato Si’ Europe pour ancrer les visions de l’écologie dans la généalogie et l’évolution de la chrétienté, mais aussi les expériences humaines et environnementales des sociétés ». 

Entretien avec Laura Morosini, réalisé le 29 janvier 2025 par Fabrice Flipo. 

Les religions sont-elles conservatrices ? Quel est leur rapport à l’écologie ? Et en particulier celle qui domine, en France : le catholicisme. Pour le savoir, nous avons organisé un entretien avec Laura Morosini, directrice du Mouvement Laudato Si’ Europe. Cette organisation mondiale a été créée en 2015 pour stimuler et encourager les chrétiens à prendre soin de la création en s’appuyant sur trois piliers, l’écospiritualité, la réduction de l’empreinte écologique et le plaidoyer auprès des pouvoirs politiques et économiques. Elle est présente dans une centaine de pays et regroupe des milliers d’animateurs formés et des centaines de mouvements, congrégations et diocèses.

  • Comment vois-tu le rapport à l’écologie, dans la chrétienté voire au-delà ? Y a-t-il une différence forte entre conservateurs et progressistes, par exemple ?

Étant donné ma fonction, j’ai une vision sur certains pays d’Europe qui vont de l’Espagne à la Pologne, de l’Italie à l’Irlande. Laudato Si’ est catholique, donc je peux difficilement parler pour tous les chrétiens. Mais je fréquente les milieux œcuméniques, c’est-à-dire internes à la chrétienté dans son ensemble.

L’encyclique Laudato Si’ a été un événement énorme pour les catholiques. La question écologique était déjà abordée dans des cercles œcuméniques, certes de petite taille mais de manière récurrente depuis les années 1970. L’écologie est abordée dans des rencontres consacrées à la justice et à la paix, auxquelles la « sauvegarde de la Création » est peu à peu ajoutée, étant souvent vue comme une condition de la paix. C’est le cas lors de la Rencontre mondiale organisée par le Conseil œcuménique des Églises à Vancouver en 1983. Par la suite, des rencontres auront lieu un peu partout en Europe, avec des déclarations et l’instauration du Temps pour la Création (2007). C’est un temps de grâce que l’Église, à travers un dialogue œcuménique, offre à l’humanité pour renouveler sa relation avec le Créateur et la création, à travers la célébration, la conversion et l’engagement commun. En d’autres termes, le Temps pour la création est la célébration œcuménique annuelle de prière et d’action pour notre maison commune[1]. C’est un temps spécifique dans l’année, dédié à la création, donc à l’écologie, si je traduis.

En 1989 a été publiée la première encyclique de celui qu’on appelait le Patriarche Vert, le patriarche de Constantinople Démétrios. Il est moins célèbre que le pape François, mais il était quand même la principale autorité orthodoxe dans le monde. Il a écrit une encyclique sur l’écologie qui fait du premier jour de l’année liturgique, le 1er septembre, le Jour de la Création. Comme les protestants ont le culte des moissons à la même période, et les catholiques ont la Saint François d’assise le 4 octobre, l’idée émerge de faire un mois au cours duquel l’accent sera mis sur la Création. Le Conseil œcuménique des Églises a également mis en place une commission permanente dédiée à la question.

En dépit de toutes ces avancées, la mobilisation n’est pas massive. Ce n’est pas à l’échelle du problème, certes. Mais nous sommes alors dans les années 1990, et c’est plutôt honorable, quand on compare avec l’engagement d’autres secteurs de la société. D’ailleurs, en toute rigueur la première déclaration forte d’un Pape sur le sujet date de 1970, quand il déclare, à la FAO (Food and Agriculture Organisation) de 1970 : « on va vers une catastrophe écologique ».

Le European Christian Environmental Network est créé vers 1999. Certaines confessions font déjà un peu de « management environnemental », en particulier dans les pays nordiques et la Suisse. Cela consiste notamment à économiser l’énergie dans les Églises. Ce sont plutôt des protestants. La création d’« Église verte » en 2017 est l’action la plus concrète qui ait été engagée par l’Église de France. Elle comprend des protestants, des catholiques et des orthodoxes au plus haut niveau. Aujourd’hui environ 1000 lieux de culte participent à cette initiative, soit 10 % du total, ce qui est remarquable, si on considère son caractère récent (6 ans) et le principe de Chenoweth selon lequel il suffirait de 3,5 % de la population pour changer une structure de manière non-violente[2].

En milieu chrétien, on parle des « charismes », c’est-à-dire des différents talents apportés par chaque confession. Par exemple, les orthodoxes sont très axés sur la liturgie, la fête (au sens de la célébration) et la prière. La liturgie est plus importante que ce qu’on pourrait penser, parce que c’est ce qui va légitimer la prise en charge de l’écologie dans la religion. Sans cela le sujet va être considéré comme extérieur, « politique » ou social. Laudato Si’ fait un excellent travail dans ce domaine. Mais les orthodoxes ne font pas de management environnemental, à la différence des protestants, qui ont le sens pratique et un moindre tabou sur l’argent. De plus ce sont les laïcs qui tiennent les cordons de la bourse de leur paroisse. Cela favorise aussi l’ouverture sur les préoccupations du monde de l’extérieur. Chez les catholiques, c’est le curé qui décide de tout, même s’il y a un petit conseil. Le curé croule sous la charge, il est surmené. Parmi les différentes confessions, les anglicans sont très engagés. C’est moins le cas avec les évangéliques sauf en France où A Rocha, une association évangélique qui a fortement participé à la création d’Église verte[3].

Gardons à l’esprit aussi que l’Église n’est pas aussi pyramidale qu’on le croit, en raison de l’importante autonomie des évêques (successeurs des apôtres) et des nombreuses congrégations autonomes. L’argent, par exemple, ne se trouve pas seulement au Vatican, mais dans ces congrégations. Or c’est un outil d’action, comme on l’a vu pour le désinvestissement des fossiles qui a mobilisé des milliards dans le monde catholique.

  • Est-ce qu’il n’y a pas aussi une question de périmètre du religieux ? A faire entrer l’écologie dans la théologie, est-ce qu’on ne la réduit pas ce qui revient à l’ordre séculier ?

C’est un point de discorde. Précisons d’abord un point. Le monde catholique a tendance à craindre tout ce qui peut diviser, d’où une moindre culture du débat. Les Protestants sont à l’opposé, comme leur nom l’indique. Face au risque de perdre les traditionalistes (Monseigneur Lefebvre), par exemple, un effort a été fait pour les réintégrer, en faisant des concessions, pas sur l’essentiel, mais en leur laissant une marge de manœuvre. Le pape François a été clair, notamment avec une décision récente qui, pour simplifier, limitait la messe en latin en France, ce qui a fait couler beaucoup d’encre mais signifié aux traditionalistes quelle était leur place. Le débat se mène de manière sourde. Exprimer publiquement des désaccords avec le Pape, comme l’a fait le cardinal Sarah avec son livre à propos du célibat des prêtres ou de la messe dos aux fidèles, c’est très insolite. Les divisions restent donc peu visibles de l’extérieur.

Pour revenir à votre question, je pense que oui, le fait d’intégrer l’écologie dans la liturgie aide, sans que ça n’ait pour autant de conséquences nécessaires sur le vote, surtout dans des milieux conservateurs. Avoir un temps de prière pour la Création peut ne pas changer « directement » grand-chose pour la planète, en effet. Chaque jour de l’année ou presque est dédié à un thème, les pauvres, les migrants etc. Mais entrer dans la liturgie signifie que la question devient officielle, et donc intégrée dans le Missel qui est imprimé. Elle ne sera plus « optionnelle ou secondaire », pour paraphraser l’encyclique (LS§217). On peut penser donc que ce changement de culture aura des effets sur l’ordre séculier.

L’Encyclique a énormément élargi l’audience du sujet, à partir de 2015. Le Pape François a aussi fait du 1er septembre une journée de prière dédiée à la sauvegarde de la création. Aujourd’hui un chrétien va forcément rencontrer le sujet, où qu’il soit. Ça n’existait pas il y a 10 ans. Mais une question existe un peu partout pour déterminer ce que cela implique sur le plan pratique, voire politique.

L’engagement pour les pauvres a des conséquences concrètes. Dans toutes les paroisses, on « nourrit les affamés », souvent on loge des sans-abris l’hiver, on organise des maraudes. S’il y avait autant d’organisations, d’argent et de militants dans l’Église catholique pour la création que pour les pauvres, ce serait merveilleux ! Laudato Si’ lie sans arrêt les deux sujets : « clameur de la terre et clameur des pauvres ». Le Pape utilise d’ailleurs ce fil conducteur dès le début de l’encyclique, en disant que les Chrétiens se soucient des pauvres, et que « parmi les pauvres les plus opprimés et maltraités [ …] il y a la Terre » (LS §2). Le souci des pauvres est très ancré chez les chrétiens. Les œuvres de miséricorde sont très claires dans l’Évangile (Matthieu 25). Il est dit de nourrir les affamés, d’assister les malades, d’ensevelir les morts, d’accueillir les étrangers, de visiter les prisonniers etc. Et du coup toute l’Église a organisé cela, historiquement : hôpitaux etc. Le pape François a instauré une 7ème œuvre : le soin de la Création, mais ce n’est pas encore très connu.

  • Aider les pauvres est important, mais le problème vient de l’excès de riches, non ? Il pourrait donc y avoir différentes conceptions de la Création à sauvegarder, celle qui préserve les safaris pour les riches, ou une autre qui protège le bois mort pour les pauvres, comme l’évoquait Marx.

Ce point est intéressant à regarder au niveau mondial, parce que le Mouvement Laudato Si’ a comme grand avantage d’être né dans l’hémisphère sud, notamment Amérique du Sud, Afrique et Philippines. Ces Églises des pauvres, ce sont aussi les Églises des jeunes. Ce sont aussi eux qui ont popularisé cette Encyclique, qui sont d’ordinaire des textes à diffusion restreinte, par exemple en recueillant près d’un million de la signatures catholiques pour la COP21, une première. Ce texte, lui, bat des records de diffusion ; et le film sur la Laudato Si, « La lettre », a été vu par plus de dix millions de personnes. La richesse est plutôt mise en cause, dans le christianisme, d’où le fait que beaucoup de monastères ont été créés par des riches, à l’exemple de Cluny, qui était un lieu majeur avant la construction de Saint Pierre de Rome. L’enjeu était de financer des prières pour le salut du fondateur.

  • C’est quand même très égoïste, de financer le salut de son âme ; certains riches étasuniens font quand même un usage plus utile de leur patrimoine, à l’exemple de l’héritière de Disney…

La motivation est extrêmement imparfaite, je suis d’accord, n’oublions pas que c’était aussi une époque où l’on vendait des indulgences, l’un des points à l’origine de la réforme protestante… et qui, heureusement, n’existe plus. Mais oui la question est celle de la justice. Le Pape a beaucoup souligné l’enjeu de la dette écologique, et il critique le capitalisme (« fétichisme de l’argent, globalisation de l’indifférence »). Ce message est mieux entendu dans le Sud global qu’au Nord. Je crois aussi que le rapport à la nature est assez transclasse, tout le monde a besoin de contact avec la nature. Les riches vont assez facilement être dans une démarche zéro déchet, manger sain, voiture « propre » etc. Même si en effet le bilan carbone des pauvres sera meilleur. Quand je vais faire des conférences à Bobigny, par exemple, au milieu des cités, l’ambiance est plutôt à l’Oasis à table, au papier aluminium et aux bouteilles en plastique, mais les gens ont cuisiné, et n’ont donc pas acheté une barquette toute prête chez Naturalia.

Les congrégations ont fait un gros boulot, en particulier de femmes. Le fait est remonté jusqu’à l’Union des supérieures générales, une sorte de fédération mondiale des congrégations, dont il faut savoir qu’elles sont des centaines. L’Union a décidé d’inscrire les questions écologiques dans leur orientations structurantes, peu après Laudato Si’. Les congrégations les étudient et les mettent en pratique. Ce fait n’est pas secondaire car elles disposent d’écoles, d’hôpitaux ou encore de centres aérés, à l’échelle mondiale. Elles publient aussi des revues. C’est un changement profond, qui ne fait pas de bruit. Les congrégations sont aussi des lieux où les chrétiens vont faire des retraites, et où ils sont particulièrement réceptifs à ce genre de message ou de changement de pratiques. Avec le vieillissement des populations, les congrégations avaient tendance à externaliser la cuisine, par exemple. Avec les préoccupations écologiques, la question s’est reposée. Elles sont aussi des propriétaires fonciers. Elles louaient leurs terres sans critère écologique, jusque-là, et c’est en train de changer. A Taulignan dans la Drôme par exemple les Dominicaines font de l’essence de lavande bio à la place du Côte-du-Rhône bas de gamme, qu’elles vendent ensuite. Les Chartreux (Isère), qui rencontrent un grand succès avec leur liqueur, ont volontairement limité la quantité afin de privilégier les herbes sauvages. En France, un travail a d’ailleurs été mené avec Terre de liens pour une meilleure utilisation des terres. L’Église catholique initie toutes ces actions qui sont certes dispersées, mais qui cumulées peuvent avoir une influence, sachant que l’Église posséderait pas moins de 5 % du bâti et de 8 % des terres dans le monde, c’est énorme[4]. Il y a donc un enjeu.

Pour revenir à notre sujet initial, je ne peux que constater que les questions de justice, et en particulier de justice climatique, se posent de manière beaucoup plus forte dans l’hémisphère sud. Cela s’explique de différentes manières. Les chrétiens sont plus jeunes, et ils sont aussi plus en prise avec les événements climatiques. Je vois des gens très courageux, ce qui est peut-être lié à leur jeunesse aussi et à leur vision de l’avenir. Ils sont très lucides. Les évêques des Philippines ont été parmi les premiers à désinvestir leur épargne des investissements fossiles et refuser tout don lié à cette industrie. Pourtant cette Église n’est pas riche, on pourrait imaginer qu’elle ne devrait pas « faire la fine bouche ». En Afrique, la conférence des évêques d’Afrique de l’Ouest a fait des déclarations contre les oléoducs. Au Brésil, des évêques sont menacés de mort, tout comme des religieuses. Un militant catholique s’opposant à une exploitation minière a été assassiné en 2024 en sortant de la messe. En Europe, c’est beaucoup plus timide, peut-être parce que, quand on est riche on a plus à perdre… Enfin le Sud vit le changement climatique dans sa chair. Une Ougandaise me disait passer cinq mois par an avec les meubles surélevés à cause du niveau de l’eau, et avec la certitude qu’un voisin perdra la vie au cours de l’épisode climatique. Au Mouvement Laudato Si’, on forme des Animateurs francophones en ligne. Par ce biais, on est informé sur des réalités quotidiennes très différentes et cela nous donne beaucoup d’inspiration et de courage : des religieuses éduquent au tri à Beyrouth,  des animateurs récupèrent des bassines pour faire des plantations en RDC,  une autre lance une chorale pour remercier Dieu pour la nature à Haïti, des jeunes manifestent contre Total en Ouganda… quand on sait les difficultés et dangers dans ces pays on voit bien que l’écologie n’est pas du tout « un luxe de riches ».

  • C’est du concret, alors qu’ici ce sont encore des petites catastrophes…

Oui et une « exhortation apostolique », sorte d’addendum à une Encyclique, est sortie l’an dernier pour insister sur l’importance de la crise climatique. Intitulée Laudate Deum, elle s’intéresse notamment à la fabrique du doute, souvent issue des réseaux sociaux. En général les Catholiques font plutôt confiance à la science, notamment parce qu’ils ont été traumatisés par Galilée, d’avoir été traités d’obscurantistes. L’académie pontificale des sciences est en dialogue avec les scientifiques. Pour autant le cas existe, en France, d’un conférencier climatosceptique qui ne cesse d’être invité partout dans les réseaux chrétiens, en particulier les plus conservateurs. Il est même arrivé à se faire préfacer son livre par un évêque belge qui ne l’avait pas lu et a regretté par la suite.

  • Y a-t-il un lien entre justice planétaire, engagement sur la pauvreté et égalité de genre ?

C’est le sujet qui me stimule en ce moment, mais je ne suis pas encore très avancée. C’est sensible. Le CCFD-Terre solidaire a lié les deux, puis les trois très naturellement, les femmes étant souvent des acteurs-clé dans les pays du sud. C’est la principale ONG de développement française, et une organisation progressiste de l’Église. Pour autant, elle doit tenir compte des contextes d’action. L’Église africaine est par exemple très conservatrice sur les questions sociétales, bien qu’elle puisse en même temps être en pointe dans la lutte contre les fossiles. Quand le Pape a instauré la possibilité de bénir les couples de même sexe, l’an dernier, il a pris soin de laisser aux pays le choix de l’appliquer. L’Église ne va pas plus vite que la société et c’est vrai qu’elle est plus en retard qu’en avance, bien souvent, sur les questions d’égalité. Les questions de genre restent délicates. Ce n’est pas un fait de toute éternité puisque les Églises étaient plus progressistes avant le XIXe siècle, qui a été particulièrement conservateur. Sainte Hildegarde de Bingen faisait par exemple des traités de médecine et conseillait ouvertement des papes au XIIe siècle.

Le Pape a engagé une très grosse démarche qui s’appelle le Synode sur la synodalité, une sorte d’assemblée générale portant sur l’organisation de l’Église, avec deux ans de consultations et deux fois un mois de débats. C’est aussi une manière de faire entrer les femmes et les laïcs dans la discussion. La co-organisatrice était une femme, une Française, Nathalie Becquart. Le pape a aussi créé un dicastère en 2016, sorte de ministère permanent où l’on s’occupe désormais d’écologie, à côté de la prière etc. dont la n°2 est une femme et, depuis janvier 2025 une « préfète » de dicastère est une femme, c’est une première dans l’histoire.

  • D’où vient l’écologie intégrale ?

Avant l’écologie intégrale, il y avait le concept d’écologie humaine et de développement humain intégral. C’était une façon de garder la personne humaine sous toutes ses dimensions (croissance matérielle mais aussi spirituelle), bien que restant très centré sur l’humain. L’écologie intégrale représentait un progrès, à cet égard, puisqu’elle repose sur quatre dimensions : la relation à Dieu, à la Création, c’est-à-dire à la nature, à soi-même et aux autres humains. La crainte de l’Église, c’est le panthéisme, au sens d’un Dieu qui ne serait plus unique. Le New Age et le fait d’embrasser les arbres ou de parler de sorcellerie a inquiété. C’est anecdotique en France mais pas en Afrique par exemple. L’affaire de la Pachamama (présente sous forme de statuette durant le synode sur l’Amazonie), ce qui lui a valu les foudres des conservateurs (qui ont même jeté la statuette dans le Tibre). J’ai aussi entendu le préfet du Dicastère au développement intégral, un cardinal Africain plutôt conservateur, qui disait que nous avons beaucoup à apprendre des peuples autochtones sur ces questions. C’est quand même le numéro 3 ou 4 du Vatican. Des ouvertures se produisent, donc.

Le Pape François a été très inspiré d’appeler son encyclique Laudato Si’, du nom de la prière de François d’Assise à « frère soleil ». Cette figure fait l’unanimité, y compris chez les musulmans. Il avait déjà été déclaré « patron des écologistes » par le pape en 1979. Dans cette prière, il ne prie pas pour le ruisseau ou les oiseaux, mais il parle de notre sœur la rivière, notre mère la terre, notre frère le soleil etc. C’est assez osé au regard du dogme. En effet si la rivière est notre sœur, alors elle est fille de Dieu, puisque Dieu est notre père à nous, les humains. Tu vois ? C’est une ligne de crête. Cela dit, on trouve dans Saint Paul l’idée que toutes les créatures sont appelées à la parousie, c’est-à-dire à la gloire finale, y compris le caillou. Mais si tu demandes à la majorité des Catholiques qui va au Paradis, ils répondent que ce sont seulement les humains.

  • Le paradis entre humains ne sera pas très joyeux…

Oui mais ça situe l’enjeu. Une expression est utilisée par les orthodoxes et peu par les autres, qui est intéressante : le panenthéisme, à bien différencier du panthéisme. Elle exprime l’idée que toute créature est digne, parce qu’elle est le reflet de l’amour de Dieu. Mais elle n’est pas « sacrée » au sens de « divine ». On ne s’incline pas devant un arbre en lui demandant : est-ce que tu peux me donner des fruits l’année prochaine. Mais jusqu’au XVIIe siècle l’Église s’appuyait sur deux livres, pour découvrir Dieu : le livre de la nature et la Bible. Le message de Dieu se comprenait donc aussi à travers la nature.

La bascule est souvent attribuée à Descartes, notamment par Jean Bastaire, qui est l’auteur de divers livres sur la question des rapports entre le christianisme et l’écologie. L’un d’entre eux, « Pour un Christ vert », argumente contre la célèbre thèse de l’historien Lynn White, protestant, qui attribue la crise écologique au christianisme (« les racines historiques de la crise écologique »[5]).  L’idée qui domine est qu’avant Descartes, le christianisme avait une vision moins dualiste. Il opposait moins l’être humain à la nature. Puis les chrétiens, comme tout le monde, ont adopté cette vision de la nature mécanique qu’on peut comprendre et modifier, séparant l’humain du reste pour devenir en « maître et possesseur ». La thèse d’un humain dominant la nature se trouve dans la Genèse en effet. Certains exégètes estiment cependant que « dominer » renvoie à l’idée de « domaine » et de sage usage de la nature, et non sa domination. Donc c’est plutôt le dominum de la domus latine. Ce n’est pas le saccage !

  • Les spécialistes de Descartes ont aussi fait un colloque pour expliquer que cet auteur n’avait pas du tout en tête la société industrielle[6]. Mais ce que tu dis éclaire une autre facette de la critique de Descartes, qui vient des religions et peut être conservatrice, antimoderne

Les traditionalistes se réfèrent en réalité au XIXe siècle, pas au Moyen-âge, ni à la Renaissance, à l’exception des royalistes. Ce siècle a été un moment particulièrement négatif pour la nature et pour les femmes. Avant, elles pouvaient aussi échapper à l’infériorisation du mariage en s’engageant dans les ordres religieux, on pourrait oser un parallèle avec le recours au foulard islamique chez certaines musulmanes.

  • Et le XIXe est le siècle de l’industrie

Les conservateurs ont toujours en tête une société ordonnée où chacun est à sa place, c’est comme ça qu’ils abordent l’écologie. L’un des premiers à parler d’écologie en France a été l’évêque de Toulon, Dominique Rey, qui était extrêmement conservateur. Il a récemment remis sa démission au Pape, suite à des tensions sur sa gestion du diocèse, jugée dispendieuse et peu regardante sur les ordinations. Il a écrit un livre « Peut-on être catho et écolo ? » en 2012[7]. L’un de ses conseillers l’a probablement influencé, Falck van Gaver, qui a écrit sur l’anarchisme chrétien. Il connaissait les écrits de Jean Bastaire, il m’avait invitée à faire une intervention à Radio Courtoisie. J’ai refusé. Ce sont des groupuscules, mais ils ont de l’influence chez les enfants de familles catholiques bourgeoise voire traditionnelles, un peu comme la revue Limite qui a fait débat. Mais ils n’en viennent jamais à mettre en cause les grands patrons chrétiens tels que la famille Mulliez sur Europacity, Michelin ou Bolloré.

Le rédacteur en chef de The Ecologist, Edward Goldsmith, a été invité lors d’un colloque à la Conférence des évêques. Il leur a expliqué ce qu’ils avaient envie d’entendre, c’est-à-dire que dans la nature on ne trouve que deux genres pour se reproduire, ce qui est complètement faux pourtant. Mais du coup les catholiques se sont intéressés à cette revue, qui regarde pourtant plus du côté de Gaïa que de Dieu créateur.

En 2011 a aussi été publié un Manifeste qui s’appelait les Indignés chrétiens, que l’on peut trouver sur le site de Reporterre[8]. D’ailleurs Hervé Kempf est catholique et ce media était en pointe sur ces sujets, au début, un peu moins aujourd’hui. Ces Indignés n’ont jamais mis en cause les grandes entreprises non plus. Un inspirateur de ce Manifeste était un ancien journaliste du Figaro, Patrice de Plunkett. C’est une personnalité intéressante parce qu’il a commencé en critiquant le CCFD dans les colonnes du journal puis est passé à une critique du libéralisme dans son blog. 

Il faut savoir que le CCFD, à l’origine, a été créé pour donner suite à un appel du pape (suite à la FAO) en 1970, pour faire face au problème de la faim dans le monde. Sa collégialité réunit tous les mouvements d’action catholique. C’était énorme. Il regroupait les étudiants (ACE), les agriculteurs (JAC), les indépendants (JIC) et les femmes (ACF). L’ACF à elle seule a eu 2 millions d’adhérents en France, à un moment. Toutes les paroisses organisaient une collecte. Aujourd’hui, elles sont bien moins nombreuses. L’action catholique a énormément baissé, comme celle des syndicats. Des gens qui se sont mis à dénigrer le CCFD, ne comprenant pas bien son action (pourtant remarquable !) sur les structures de la pauvreté plutôt que dans la construction d’un puits ou d’un dispensaire.

  • Revenons à la question de l’animisme

Ce qui est vu comme un risque, c’est le panthéisme, mais aussi le polythéisme. Croire en un seul Dieu, même s’il est trine (père fils et Esprit saint), créateur et sauveur, est fondateur, dans le christianisme, c’est la base de tout. Mais c’est vrai que si on dit que le vivant n’est pas porteur du divin, mais juste [je n’ai pas utilisé ce mot] du « reflet de Dieu », le risque est écarté et c’est de ce côté-là qu’on va actuellement. La frontière peut devenir plus poreuse, théologiquement. D’où le panenthéisme, qui fait de chaque chaque être créé le porteur du « souffle » de Dieu. Laudato Si’ cite d’ailleurs le livre de la Sagesse (13, 5), dès le début (§12) : « La grandeur et la beauté des créatures font contempler, par analogie, leur Auteur ».

C’est ainsi qu’on arrive à des pratiques spirituelles telles que la Lectio divina en nature. Le rapport à la nature peut peut-être plus facilement passer par ces exercices que par la théorie. C’est un exercice de Saint Ignace de Loyola, à l’origine. Après tout, on s’adresse bien à des saints au travers de statues. Le Mouvement Laudato Si’, Chrétiens unis pour la terre, Animaterra ou Michel Maxime Egger[9] sont porteurs de ces approches, relayés aussi par Église verte. Egger vient d’ailleurs de la théologie orthodoxe. Il a beaucoup d’influence dans le monde francophone. Il est proche de Dominique Bourg. Il entend sortir du dualisme sur la base d’une approche holistique.

  • C’est assez classique, on le trouve aussi dans la deep ecology ; mais c’est plus de l’environnementalisme que de l’écologie politique

Oui, mais le premier est une porte d’accès incontournable au second. Il faut donc commencer quelque part. On a privilégié longtemps une relation désincarnée et cérébrale à l’écologie, moi comprise. Or les jeunes générations sentent qu’il est difficile de protéger une forêt quand on ne sait reconnaître que trois arbres et que l’on ne vit aucune relation intime avec la nature. Ce fait rejoint aussi l’écopsychologie, notamment les « ateliers du travail qui relie » de Johanna Macy[10]. Le CCFD, dans son guide de Carême, qui est leur principale publication, propose de faire cet exercice. Gauthier Chapelle, par exemple, l’un des collapsologues, anime des ateliers depuis 15 ans déjà. L’écospiritualité chrétienne est en plein développement.

  • L’écologie intégrale a-t-elle été récupérée par l’extrême-droite ?

On ne peut pas dire ça. Une récente enquête sur les chrétiens et l’écologie[11] montre que les chrétiens les plus engagés sur l’écologie sont aussi des chrétiens actifs sur les questions sociales. Les plus proches de l’extrême droite s’affirme facilement chrétiens mais ont une pratique superficielle : mariage, messes de Noël, christianisme « culturel » à la manière des « chrétiens zombie » décrits par Emmanuel Todd[12]. En Europe il existe aussi des conservateurs soucieux de la Création mais qui remettent plus difficilement en cause le capitalisme. C’est le cas du courant « pour une écologie humaine » (issu de la Manif pour tous) où les milieux économiques sont bien représentés et ont de l’influence, à l’exemple notamment de Tugdual Derville, l’un de ses fondateurs. En regardant ailleurs, par exemple en Amérique Latine, l’écologie intégrale est liée aux courants progressistes, y compris à la théologie de la libération. On le sait peu mais Jean-Paul II a beaucoup parlé d’écologie et d’une approche « intégrale ». Ce n’est donc pas nouveau. Lors des JMJ en Australie, son grand discours était tourné contre la publicité !

  • En effet, l’article sur Wikipédia en français ne parle que des filiations d’extrême-droite, notamment L’Action Française. L’article en anglais et très différent…

Évidemment Jean-Paul II n’a rien à voir avec ces courants-là, ni le Pape François. Quant à Benoît XVI, il est allé devant le Bundestag en remerciant officiellement les Verts d’avoir attiré l’attention sur une question essentielle. Dans son Encyclique Caritas in veritate, il est largement question d’écologie. Bien sûr aucun pape ne valide l’avortement par exemple, mais en faire « la bataille » du christianisme a été une dérive inspirée des évangéliques américains.

  • Mais que tirent les conservateurs en termes de conclusion ? Une écologie compétitive comme celle du Green New Deal d’Ursula von der Leyen ? Le conservatisme critique l’argent, le progrès, le libéralisme et même le capitalisme, mais il ne défend pas la même alternative que l’écologie politique.

Oui c’est vrai. En France les conservateurs lisent Michéa et sont souvent proches de Fabrice Hadjadj. François-Xavier Bellamy parle d’écologie et est catholique mais il est très peu impliqué dans les réseaux. Il est intervenu aux Semaines Sociales, l’année dernière, à Lyon. Cet événement a été créé au début du XXe siècle, quand l’Église s’est mise à s’intéresser sérieusement à la condition ouvrière, au moment de la création de ce qu’on appelle aujourd’hui la « doctrine sociale de l’Église », liée à la première encyclique sociale (Rerum novarum). Ces rencontres réunissent  2000 chrétiens en France ce qui en fait le principal moment d’échange ecclésial mais avec, hélas, une faible représentation de l’épiscopat,  alors qu’en Italie pratiquement tout l’épiscopat est présent. C’est un moment de dialogue entre l’Église et la société. La dernière fois, Bellamy intervenait avec Philippe Lamberts, un Belge qui est président du Groupe Les Verts / Alliance Libre au Parlement européen, et qui est catholique. Ils paraissaient d’accord sur tout ! Ursula Van der Leyen est aussi venue à Taizé en 2023. Taizé, c’est le principal centre des jeunes chrétiens européens. Il est d’ailleurs très écologique. Hélas, elle semble désormais si dépendante de l’extrême droite que son discours de politique générale ne cite même plus le Green deal.

  • Conservateurs et libéraux votent-ils les mêmes lois ? Parce que les « écologistes » de droite, souvent, se disent soucieux de la nature mais elle n’est plus leur priorité, dès lors qu’ils votent. La CDU est par ailleurs issue d’un courant ordolibéral qui affiche depuis le début se soucier de l’environnement, sans pour autant limiter la compétitivité

Oui en effet. Mais, de nouveau, l’environnementalisme reste important, pour alerter sur les enjeux. D’autres arrivent à ce sujet par les questions de justice. C’est le cas des évêques les plus progressistes, souvent proches du CCFD. C’est aussi le cas des débuts d’Église verte en France. Cette initiative a été soutenue par la Conférence des évêques, la Fédération protestante et l’Assemblée des évêques orthodoxes ; donc au plus haut niveau. C’est aussi le cas de Pax Christi, organisation née pendant la guerre pour prier pour les Allemands, qui subissaient le régime nazi. Ils défendent le pacifisme et s’opposent au nucléaire. Ils sont peu nombreux en France mais ont été précurseurs. Leur ancien président, Mgr Stenger, a été le seul à se prononcer clairement contre EACOP (East African Crude oil Pipeline), le projet d’oléoduc qui doit aller de l’Ouganda jusqu’à la côte tanzanienne. Il a été jusqu’à s’enchaîner dans une action interreligieuse contre ce projet de Total Énergie.Que conclure de cet entretien ? Quelques pistes de réflexion. Tout d’abord, comment écarter l’analyse du religieux, dans le monde actuel ? à rebours des thèses prétendant que la modernité s’accompagne d’une sécularisation[13], les religions sont vivaces, sous de très nombreuses formes, qu’il s’agisse des religions du Livre (christianisme, islam, judaïsme) ou des autres : hindouisme, shintoïsme, confucianisme etc. Elles continuent de fournir un guide pour des milliards de personnes, avec des conséquences politiques importantes. Une seconde observation est que leurs positions sont généralement conservatrices, même si tel n’est pas systématiquement le cas, et cette nuance est importante dans l’action. La leçon de Marx est donc toujours d’actualité, quand il évoquait un « opium du peuple »[14]. Les institutions religieuses répondent à un besoin réel, mais lui donnent un contenu qui éloigne les populatio


[1] https://laudatosimovement.org/fr/news/quest-ce-que-le-temps-pour-la-creation/

[2] Erica Chenoweth, Questions, Answers, and Some Cautionary Updates Regarding the 3.5% Rule, Harvard Carr Center For Human Rights Policy, avril 2020. https://www.hks.harvard.edu/centers/carr/publications/questions-answers-and-some-cautionary-updates-regarding-35-rule

[3] https://france.arocha.org

[4] Étude GoodLands https://good-lands.org

[5] Lynn T. White Jr et Jacques Grinevald, « Les racines historiques de notre crise écologique », in Les racines historiques de notre crise écologique, Presses Universitaires de France, 2019 (1967), p. 19-50.

[6] 28-29 juin 2024. Journées d’étude sur le Descartocène, Université Aix en Provence.

[7] Dominique Rey Mgr, Peut-on être catho et écolo ?, Paris, Artège, 2012

[8] https://reporterre.net/Manifeste-des-chretiens-indignes

[9] Michel Maxime Egger, Écopsychologie – Retrouver notre lien avec la Terre, Genève, Jouvence, 2017 ; Écospiritualité – Réenchanter notre relation à la nature, Genève, Jouvence, 2018 ; Se libérer du consumérisme – Un enjeu majeur pour la Terre et l’humanité, Genève, Jouvence, 2020.

[10] Joanna Macy et Molly Young Brown, Écopsychologie pratique et rituels pour la terre : revenir à la vie, Gap, Le souffle d’or, 2018.

[11] Parlons Climat : https://www.parlonsclimat.org/etude-climatosceptiques

[12] Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, Seuil, 2015.

[13] Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985

[14] Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843