2, Conserver la conservation
Bruno Villalba
Professeur de science politique à AgroParisTech/Paris-Saclay et membre du laboratoire Printemps (CNRS UMR 8085)
Résumé. Conservatisme et écologisme présentent des similitudes trompeuses, telles que les idées de préservation, de conservation, d’organicité, de référence à la nature ou de critique de la modernité. Toutes peuvent se comprendre comme l’appel à assumer une responsabilité écocentrée, commune mais différenciée.
Le conservatisme est une manière de concevoir la politique à partir d’une vision figée des rapports sociaux et s’impose comme un mode de gouvernement qui assigne à résidence les identités sociales. Cependant, cette option politique n’est pas sans soulever quelques antilogies dès lors qu’on le confronte à la question écologique – entendue ici comme le souci de la préservation de la continuité fonctionnelle du système Terre, pour les humains comme pour les autres terrestres. Le conservatisme peut-il alors contenir quelques propositions politiques qui ne seraient pas à jeter, par principe, dès lors qu’il s’agirait d’établir des rapports politiques pacifiés avec la biosphère ?
Il convient donc d’examiner certains pans de la conservation qui semblent présenter quelques proximités trompeuses avec l’écologie politique. Mais proximité n’est pas similitude. La proximité évoque une relation spatiale ou temporelle entre deux entités, ainsi qu’une situation pouvant être partagée, mais sous la forme d’un voisinage[1]. La similitude désigne plutôt un rapport de ressemblance qualitative. La similitude n’est pas une propriété intrinsèque des choses, mais dépend toujours d’un point de vue et d’un contexte de comparaison. Cela ne veut pas pour autant dire qu’il y aurait une essence commune derrière les similitudes ; retenons plutôt l’idée d’un réseau de ressemblances qui se chevauchent. Deux objets peuvent être similaires sous certains aspects et différents sous d’autres. Quoiqu’il en soit, ces notions s’articulent dans notre expérience politique quotidienne.
L’article s’attache à dégager quelques fausses proximités – qui ne sont en rien des similitudes –, afin de dégager l’originalité des propositions de l’écologie politique. Le texte privilégie certains angles qui peuvent participer à la clarification des propositions écologistes[2] et n’a aucunement vocation à prétendre à l’exhaustivité à propos de la confrontation entre écologisme(s) et conservatisme(s). À partir de quelques jalons, il s’agit d’interroger le paradoxe de l’écologisme qui s’élabore à partir de la volonté de préserver la coévolution des milieux humains et des écosystèmes, ce qui implique d’interroger les conséquences du projet d’émancipation anthropocentré de la modernité. Face à l’amplification de la désagrégation du monde terrestre, le principe de la conservation ne peut-il pas être une ressource dans des politiques offensives de sauvegarde ?
Proximités trompeuses entre conservatisme et écologisme
Nous souhaitons examiner quelques propositions politiques classiques des conservateurs (Burke, de Maistre, Kirk, Scruton…) afin de mettre en lumière les fausses proximités avec les contre-propositions de l’écologie politique. Cela permettra de comprendre combien il est facile de disqualifier l’écologie politique au motif de ces prétendus voisinages[3].
Fixer. Préserver et transmettre des institutions fonctionnelles
Edmund Burke (1729-1797), homme politique et philosophe, dans ses Réflexions sur la Révolution française (1790), met l’accent sur l’importance de préserver et transmettre les institutions, traditions et valeurs aux générations futures. Il privilégie les changements graduels, la préservation des institutions qui ont fait leurs preuves, et la méfiance envers les solutions radicales. Il s’agit là d’une perspective fixiste, qui présuppose un point d’équilibre issu de la lente maturation politique de la société, conduite par des élites éclairées. En réalisant la stabilité du corps politique, on serait ainsi en mesure de pouvoir parvenir à la satisfaction des besoins de l’ensemble des individus.
En réduisant la complexité des interactions entre les espèces et en minimisant les temporalités de l’évolution du vivant (tantôt lente et tantôt rapide), la biologie de la conservation a pu, un temps, se ranger sur l’idée qu’il existerait des états de références fixes[4], c’est-à-dire à une représentation du vivant comme un ensemble d’espèces stables dans le temps et l’espace. Dès la fin des années 1960, les écologues ont largement montré l’absence de pertinence d’une telle vision[5]. L’écologie favorise désormais une « liberté des trajectoires évolutives potentielles »[6]. Le vivant se caractérise avant tout par son imprévisibilité, par l’infinie variation de ses connexions.
Pourtant, le fixisme reste bien ancré dans l’imaginaire la construction dominante. L’écologie, lorsqu’elle est saisie par les écologistes politiques, pourrait aboutir à la volonté de préserver la nature et la figer dans un certain état biologique du monde – fixé notre rapport aux écosystèmes en optimisant le rapport instrumental de leurs fonctions écologiques par exemple (sélection des espèces, patrimonialisation des paysages…). Le début du XIXe voit l’avènement des politiques conservationnistes (gérer le vivant durablement afin de faciliter le développement économique de la société et ainsi combattre les inégalités sociales – ce qui renforce l’approche instrumentale du vivant) au détriment des politiques préservationnistes (préserver la naturalité de la nature en évitant autant que possible l’intervention de l’homme)[7].
Conserver la société organique
Deuxième proposition de la conservation : défendre une vision organique, hiérarchique et réactionnaire (qui invoque un retour à une situation passée réelle ou fantasmée) de la société. L’un de ses plus ardents partisans, Joseph de Maistre (1753-1821), conçoit la société comme un organisme complexe dont l’équilibre est fragile. L’individu n’est qu’un élément secondaire, soumis à l’autorité (Dieu et le roi) et complètement incorporé à une société unifiée autour de cette autorité[8].
Cette vision organiciste résonne-t-elle avec l’écologie scientifique ? l’écologue et écologiste Aldo Leopold (1887-1948), dans son Almanach d’un comté des sables, nous invite à « penser comme une montagne »[9] – comprendre l’importance de toutes les espèces vivantes, mais aussi du sol, de la terre, pour permettre l’épanouissement de tous. Pour lui, concevoir un équilibre viable ne peut se faire sans prendre en compte la relation complexe et équilibrée des écosystèmes, dont ferait partie la société humaine. Cela fait-il de lui le défenseur d’une société basée sur une cohésion figée, solidement structurée par la complémentarité des activités et des fonctions des individus ? D’une société soumise à l’ordre immanent d’un dieu quelconque ? Aucunement. Leopold critique la propriété souveraine des terres et la domination sans limite d’une seule espèce : aucun ordre immanent, aucune vision hiérarchique légitime. Il défend au contraire la fragile et nécessaire solidarité entre les espèces, ce qui suppose de négocier en permanence l’organisation fonctionnelle.
Défendre la prudente conservation
Le conservateur Russell Kirk (1918-1994), dans The Conservative Mind, développe l’idée que le conservatisme est fondé sur une « prudence » face aux changements radicaux, sur la croyance en un ordre transcendant (tradition, dieu ou loi naturelle – ce qui l’amène à tenir des propos proches de l’antisémitisme), sur le besoin d’ordre attendu par la société, sur la centralité de la propriété privée (comme besoin et désir), sur la foi dans les coutumes, les conventions et les prescriptions ainsi que l’innovation modérée (dans la continuité des traditions et coutumes fonctionnelles du passé).
Peut-on considérer que le principe de précaution environnemental, notamment théorisé par Hans Jonas (1903-1993) dans Le Principe Responsabilité (1979), et désormais inscrit dans la Constitution française, aboutirait à cette même prudence ? « Brusquement – écrit Jonas – ce qui est tout bonnement donné, ce qui est pris comme allant de soi, ce à quoi on ne réfléchit jamais dans le but de l’action : qu’il y ait des hommes, qu’il y ait la vie, qu’il y ait un monde fait pour cela, se trouve placé sous l’éclairage orageux de la menace émanant de l’agir humain. C’est dans cette même lueur d’orage qu’apparaît la nouvelle obligation. Née de la menace, elle insiste nécessairement avant tout sur une éthique de la conservation, de l’empêchement, et non sur une éthique du progrès et du perfectionnement »[10]. La prudence de Jonas est avant tout une mise en garde contre le risque de destruction de l’humanité même et aucunement la conservation d’un monde ancien, dominé par un quelconque Dieu.
La nature contre la modernité
Roger Scruton (1944-2020), philosophe libéral et conservateur britannique, développe une théorie du conservatisme des plus intéressantes, car elle se fonde sur la critique de la modernité industrielle. Dans Green Philosophy[11], il fait explicitement le lien entre conservatisme et écologie, en proposant une approche conservatrice de l’environnementalisme, qui insiste sur l’importance de l’attachement local (la protection de l’environnement s’enracine dans l’amour du lieu et des traditions locales) et du sentiment d’appartenance (oikophilia), plutôt que sur des solutions globales centralisées (du marché comme de l’État). L’important est de conserver la puissance autonome des institutions traditionnelles et des liens communautaires qui participent de la vivacité de la vie locale. De plus, il critique la vision utilitariste et technicienne de la nature, rejoignant ainsi certaines critiques environnementalistes.
Certains courants de la pensée environnementale peuvent apparaître comme proche de ce conservatisme. Wendell Berry (né en 1934) défend une agriculture à échelle humaine et des communautés rurales durables[12]. Il ne fait qu’exprimer son amour de la terre (au sens premier, de la fonction productive du sol), sans qui les valeurs familiales, la force de la communauté (au sens des rapports communautaires), ne peuvent s’enraciner. Les élans poétiques de Jean Giono appelant à conserver une certaine paysannerie[13], ou la remise en cause actuelle d’un modèle agricole productiviste par certains courants paysans[14], au profit d’une agriculture écologique et paysanne ne répondraient-ils pas aux vœux de Berry ? Si José Bové se réfère à la critique technicienne d’Ellul pour défendre un autre modèle agricole, cela fait-il de lui un défenseur de la terre éternelle des terroirs français ? Le localisme, rappelle Walter Benjamin, peut aussi être l’antithèse d’un simple repli sur soi ou une forme de nostalgie, et plutôt s’affirmer comme une manière de penser la résistance à l’homogénéisation de l’expérience humaine dans la modernité[15]. Le municipalisme libertaire de Murray Bookchin pourrait-il donner le sentiment de défendre une perspective étroite des interactions sociales à ce niveau ? C’est réduire son idéal d’émancipation à la simple fonction organisationnelle des rapports politiques, notamment dans l’importance qu’il accorde à la dimension relationnelle avec l’environnement naturel des groupes humains[16]. Les constats partagés ne produisent pas pour autant la même finalité politique. Ces propositions politiques, ainsi que de nombreuses expérimentations de transition écologique, sont antinomiques de la dimension réactionnaire de Scruton. Celle-ci sert à justifier le statu quo et à s’opposer aux changements structurels nécessaires. Son attachement aux traditions pourrait freiner l’innovation socio-écologique nécessaire dans la transformation de nos sociétés. De plus, il ne traite pas suffisamment des inégalités environnementales.
À travers ces quelques réflexions, on le voit, proximité n’est pas similitude. Les voisinages témoignent de rapprochements sur la critique d’une certaine modernité industrielle, d’un appel convergent vers la prise en considération de la relationnalité entre membres d’une communauté, et même d’un certain souci de la préservation de la Terre. Mais les référentiels sont différents (la place de Dieu, de l’autorité, de l’ordre…) et les finalités sont tout autre (autonomie contre obéissance). Il n’en demeure pas moins que la proposition politique émancipatrice de l’écologie politique n’est pas étrangère à l’expression d’une certaine volonté de conserver quelque chose de la valeur du monde et de notre relation à ce monde.
Contributions émancipatrices de la conservation
L’écologie politique, comme doctrine autonome, s’interroge constamment sur la fonction de la conservation – que ses détracteurs renvoient uniquement au conservatisme réactionnaire[17]. Conserver, c’est maintenir la possibilité de la variation, c’est-à-dire de continuer à rendre possible l’évolution du vivant, et ainsi maintenir la variété (les différents écosystèmes, les différentes espèces, etc.) et la variabilité (qui amène la diversité génétique). Dès ses origines, l’écologie politique souhaite construire des politiques qui gardent la possibilité autonome du vivant, qu’il puisse continuer à s’inventer sans cesse et à préserver la chance de créer de nouvelles interactions.
Et voici venu le temps des confrontations plus délicates. Jusqu’ici, l’écologie politique pouvait apparaître comme une conciliation pacifiée avec l’ambition émancipatrice des politiques modernes. Néanmoins, elle expose crûment certaines tensions principielles. Il y a celle de la responsabilité de chacun dans le processus de production/consommation/destruction du monde : même en prenant en compte les différences abyssales des pressions écologique entre habitants de la planète, on devra quand même prendre en considération l’aspiration au mieux-être de chaque habitant et son impact matériel sur le système terre. Il y a aussi celle de la conception de la justice, qui demeure toujours indexée sur le rapport à l’abondance et à sa répartition extensive pour chaque individu, présent et à venir. Celle de la préoccupation démographique (originelle dans le combat écologiste), présente et à venir : même en admettant qu’aujourd’hui, plusieurs milliards d’individus ont une empreinte écologique qui ne compromet nullement les capacités reconstitution de la biosphère et de la biodiversité, est-ce que cela signifie que ces milliards d’êtres devront renoncer à accéder à un mode de vie d’accumulation, matériel ou immatériel, de biens, de services ou de flux, de mobilité, bref, un mode de vie de choix illimités (et non de sobriété) ? Et qu’en sera-t-il des milliards d’individus à venir et de leurs possibilités de choisir à leur tour leur propre mode de vie, notamment en référence à celui dont nous bénéficions ? Celle encore de la primauté du vivant, compte tenu de son manque de représentation dans la sphère politique. Ces éléments doivent être mis en débat afin de prendre en compte le rapport non plus simplement historique (qui a fait quoi ?) mais prospectif (qui pourra encore faire quoi ?). Sinon, on risque tout simplement de continuer à minimiser la matérialité de la destruction du monde. Soulevons quelques éléments de ce débat.
La conservation : situation commune, responsabilité différenciée
Conserver aboutit à la nécessité d’une reformulation commune des conditions de maintien du vivant pour toute l’humanité et toute la planète. Loin de la vision identitaire/réactionnaire, conserver devient ainsi le prolongement d’un certain humanisme universaliste, intégrant pleinement les non-humains à son projet.
La conservation, au temps de l’anthropocène[18], n’est pas non plus la seule question du monde occidental et elle se pose au niveau planétaire. Dès 1997, l’historien Ramachandra Guha dénonce les effets des programmes de conservation de la faune et de la flore dans la revue The Ecologist. Selon lui, ces politiques seraient fondées sur des principes antihumanistes sélectifs (contre les populations locales) et fixistes, puisqu’il s’agirait de constituer des sanctuaires inviolables[19]. Depuis, certains courants décoloniaux continuent à dénoncer l’intervention intéressée de certaines élites technocratiques et économiques dans la gestion des ressources vivantes dans les Suds[20].
On le voit, l’enjeu crucial de la distribution équitable des conséquences de la détérioration du système Terre n’est pas facile à établir. Les pays industrialisés du Nord sont responsables d’une accélération de cette destruction et de son intensification à l’échelle mondiale (notamment par la colonisation). Aujourd’hui, les pays des Suds revendiquent leur légitime volonté de se « développer » et de ce fait, ils contribueront inévitablement à l’accentuation de la dégradation de la situation écologique globale. Il convient bien sûr de prendre en compte les asymétries de charges anthropocénique des Suds, qui résultent des différentes strates sociales (ou socio-écologiques) au sein de ces pays (les empreintes écologiques sont différentes selon des catégories sociales), et de leur volonté politique de continuer les politiques de « développement » et de « croissance ». On peut bien sûr continuer à espérer que certains pays choisissent une autre voie, qu’une nouvelle aspiration collective émerge et transforme radicalement notre rapport au monde et notre manière de construire le développement. Mais les résultats électoraux dans les démocraties occidentales, comme les orientations économiques des autocraties et des théocraties ne laissent que peu d’espoirs. C’est justement l’originalité (dramatique) de l’écologie politique de mettre en question le matérialisme historique (qui travaille sur la responsabilité passée et ses effets d’inertie actuel) et de contribuer à approfondir la pensée écosocialiste. L’écologie politique se situe plutôt dans un matérialisme de contingence, qui étudie la part de chacun dans le processus historique passé (différences de responsabilité), la situation présente (la pression productiviste/consumériste) et future (la permanence du mythe du développement), le tout enserré dans les limites du système terre.
Conserver : assumer une responsabilité écocentrée
Chaque terrien participe, à son niveau, à cette détérioration d’ensemble. Par conséquent, si l’idée d’une plus juste répartition de la richesse produite (qui se confond bien souvent avec l’intensification de l’accumulation de biens, de services et de flux pour tout un chacun) peut se concevoir politiquement, notamment au nom d’une certaine conception de la justice, il n’en reste pas moins qu’elle reste problématique sur le plan écologique.
La contre-proposition politique écologiste interroge le rapport à la démographie mondiale. Il est compliqué de se référer à Malthus, même si celui-ci a posé crûment le rapport entre ressources et population, non sans ambiguïté morale et politique[21]. La Grande accélération[22] des années 1950-1960 témoigne de la relation qui lie l’accroissement de la population mondiale, de ses modes de vie (qu’ils soient imposés par le capitalisme ou le communisme), et la dégradation du système Terre. Dès son origine théorique et politique, l’écologie politique fait le lien entre dégradation du système Terre et pression démographique : le surpeuplement conduira à la pénurie alimentaire et à la destruction de l’environnement[23]. Pour éviter cette dégradation, il conviendrait de mettre en place des politiques de régulation de la population mondiale, couplées avec une hausse de la production alimentaire, un avancement technologique et une baisse de la consommation dans les pays riches. Cette perspective n’est cependant pas soutenue par l’ensemble des démographes, ni par tous les militants écologistes, écolibertaires ou écosocialistes.
Après leur livre évènement[24], Anne et Paul Ehrlich décrivent en 1972 la responsabilité anthropologique des humains face à la dégradation des milieux naturels : « Tout individu, cherchant à se procurer le nécessaire pour vivre, a un effet négatif sur son environnement »[25]. Pour eux, la crise écologique est d’ordre biologique et technique, avant d’être économique (ils interrogent peu le mythe de la croissance). Enfin, en 1990, ils confirment la pertinence de leurs projections, en donnant cependant une autre temporalité aux seuils de basculement[26]. Le socialiste et humaniste Barry Commoner va notamment réfuter l’approche des Ehrlich et mettre en avant les inégalités de pression sur l’environnement, à cause de la course au profit et de la consommation généralisée[27]. Il propose donc une restructuration totale des institutions responsables de la crise, des secteurs industriels aux instances étatiques, ainsi que de politiques volontaristes pour remettre en cause les écosystèmes altérés. Bien des années plus tard, l’éco-libertaire Murray Bookchin reprend les mêmes arguments[28]. Les écosocialistes se montrent soucieux avant tout de promouvoir la justice sociale, au nom du refus de toute critique à l’égard des populations « pauvres » (qui seraient en fait des boucs émissaires). Ainsi, Ian Angus et Simon Butler estiment que la « guerre populationiste »[29] est en fait une guerre contre les pauvres, destinée à réguler la pression démographique pour préserver la richesse du Nord. Le livre compile l’ensemble des critiques régulièrement adressées contre le risque démographique (un paravent pour masquer la responsabilité du Nord, une déresponsabilisation des populations visées, une occultation les causes sociales et économique de la crise environnementale…) et crée des amalgames entre critique démographique et position anti-immigrés. On retrouve la litanie des options anti-malthusiennes (cf. Annexe 1, p. 257-267), et la défense d’une vision peu matérialiste de la solidarité et très peu critique à l’égard du mythe du progrès mondial (comme par exemple, supposer que plus de monde sur Terre, c’est plus de gens aptes à réparer les dommages !). Et comme dans la plupart de ces ouvrages, la question religieuse n’est jamais abordée. Enfin, et surtout, le livre mobilise un horizon technophile qui pourrait concilier augmentation de la population et bien-être, mais sans expliquer comment émergera un tel équilibre (voir les solutions p. 253 qui valorisent une transformation technique de la société, sans indiquer comment réaliser cela sans accroître la pression sur les écosystèmes…).
Conserver nous permet aussi de maintenir nos propres conditions d’évolution, car nous faisons à la fois partie des conditions du maintien de la variation (par le contrôle et la diminution de notre destruction du monde) et que, d’autre part, nous sommes intimement liés aux effets de cette variation. Cette dimension écocentrée, défendue par l’écologie politique originelle, est capitale pour proportionner notre intervention sur le vivant.
Renoncer pour conserver
Si nous renonçons à utiliser notre pouvoir d’intervention sur le monde, cela fait-il de nous des conservateurs ? L’écologie politique a ainsi développé un discours critique l’idée de progrès. À son tour, elle participe à la reformulation « en de nouveaux ensembles systématiques »[30], de cette notion. Loin d’une approche réactionnaire (le retour à un ordre ancien, antinomique de la dynamique évolutive forcément rapide de la Modernité), ou de la vision conservatrice du progrès (l’amplification de ce qui permet la stabilité au détriment de l’innovation comme principe moteur de l’histoire), l’écologie politique estime qu’il convient d’aborder le progrès avec pondération, dans une approche sélective permettant de freiner l’effervescence technique qui ne répond qu’à ses propres objectifs (Ellul, Illich…) au profit d’un progrès vécu, permettant l’amélioration des relations sociales (la convivialité d’Illich, ou l’écologie sociale de Gorz). Pas question de céder aux sirènes de l’optimisme progressiste, pas plus que de renoncer à l’amélioration de nos conditions de vie. L’équilibre s’élabore à partir de ce qui est réalisable compte tenu des limites des ressources matérielles non-renouvelables et des possibilités d’auto-évolution des autres espèces vivantes.
Conserver, c’est alors opérer une sélection de l’utile, du nécessaire, du durable… qui pourrait participer à l’émancipation des êtres. C’est maintenir présent les acquis les moins nocifs pour les humains et la planète (comme la santé, la qualité de fonctionnement des écosystèmes…) afin d’être en mesure de les transmettre le plus longtemps possible. C’est une sorte de progrès réellement cumulatif, qui serait en capacité de pouvoir offrir les mêmes possibilités de choix aux générations futures. Enfin, ce progrès permet de valoriser un certain héritage, une certaine tradition, le fondement philosophique qui justifie la continuité de la référence : il en est ainsi des droits humains, ajusté aux droits de toutes les entités vivantes. Le tri se fera non pas en fonction d’une loi décrétée (par Dieu ou les élites), mais grâce à un débat démocratique.
Conserver suppose enfin de faire l’évaluation de ce à quoi nous allons devoir renoncer collectivement et individuellement. En effet, comme nous allons devoir conserver certaines fonctionnalités écologiques (la capacité d’un écosystème à assurer ses cycles biologiques comme la reproduction), qui nous sont indispensables pour le maintien des activités sociales, nous allons donc devoir accepter de renoncer à certaines activités qui sont directement préjudiciables à la simple reproductivité de ces activités. Cela entrera nécessairement en conflit avec une vision politique qui confond émancipation et accumulation. Le renoncement à la consommation sans but n’est-il pas, en même temps, l’abdication du souci d’une conception aliénée du bien-être, qui rabat l’être sur l’avoir ? De quoi va-t-on devoir se priver si l’on souhaite pouvoir conserver la possibilité d’une relation future apaisée avec le système Terre ? Et surtout qu’allons-nous toutes et tous y gagner ? Conserver, c’est nécessairement adopter des politiques de sobriété qui reposent sur l’auto-limitation, afin de préserver ce qui nous est réellement nécessaire – notamment la connexion avec un vivant évolutif et qui doit le rester[31].
Conserver, une politique offensive conviviale
Le philosophe politique britannique John Gray construit une critique radicale des grands récits de progrès qui ont dominé la pensée occidentale. Progressivement, il se tourne vers la question écologique qui l’amène à développer une forme de conservatisme écologique sceptique. Ainsi, il remet en cause l’exceptionnalisme humain (l’idée que l’être humain est distinct de tous les autres organismes et séparé de son environnement, ce qui lui conférerait une forme de supériorité au nom de sa raison) et l’idée même de progrès moral[32]. Au nom de sa critique du libéralisme progressiste, John Gray valorise le pluralisme des valeurs comme fait irréductible[33]. Dans Heresies[34], il rejoint certains pans des éthiques animales (comme celle de Tom Regan) pour nous inviter à abandonner l’illusion de notre domination sur la nature. Il considère que l’écologie est la seule voie pour nous aider à penser radicalement notre rapport au monde. Par ailleurs, Gray soutient que la croyance selon laquelle l’innovation technologique résoudra nos problèmes environnementaux est une forme de pensée magique qui nous détourne d’une véritable prise en compte des limites écologiques. Enfin, Gray insiste sur le fait que les sociétés humaines doivent apprendre à vivre dans les limites imposées par les écosystèmes, ce qui implique d’abandonner le mythe de la croissance illimitée.
L’écologie politique est-elle éloignée du pluralisme comme valorisation de la diversité des cultures, des comportements et des possibilités de transformation ? S’oppose-t-elle à cette dénonciation de l’exceptionnalisme humain, du dualisme, de l’anthropocentrisme moderne ? N’est-elle pas justement fondée sur le concept de limite ? On le voit, dans cette optique, le conservatisme est une position offensive qui permet de lutter afin de conserver ce qui fait sens pour le plus grand nombre, non-humains compris. Le conservatisme écologiste, qu’il faut peut-être rebaptiser pour lui donner toute sa portée, pourrait ainsi être l’expression d’une prudence politique, sans attachement aux valeurs traditionnelles qui tissent la soumission et l’oppression (qu’elles soient politiques ou religieuses). Il valoriserait plutôt une critique radicale de l’instrumentalisation de la nature, afin de développer une relation plus modeste et moins destructrice avec le monde naturel.
Un tel conservatisme rend compte de la nécessaire acceptation du chambardement complet de nos jalons que nous vivons actuellement : ce que l’on croyait à venir est déjà en train de se réaliser – le dérèglement climatique était conjugué au conditionnel, il est passé au temps du futur, et puis soudainement, il est au présent, à l’impératif. On imaginait une cartographie exotique de ses effets (l’ours blanc, El Niño, quelques vagues îles lointaine…) mais ce sont désormais tous les territoires qui sont concernés. La menace nucléaire n’est plus aux mains de quelques dirigeants, elle est désormais une menace planétaire : le globocide, décrit par Günther Anders, est notre réalité pour une période sans commune mesure avec le temps humain et Hiroshima est maintenant (vraiment) partout[35]. On s’était habitué à vivre dans un monde traversé de soubresauts maîtrisables – les crises finissent toujours par passer et participeraient même à l’amélioration du système politique, prophétisaient certains grands noms de la science politique française. Nos référentiels étaient rassurants. La dégradation écologique systémique oblige à recomposer les termes de l’équation. On pourra toujours tenter de recomposer l’ordre social en opérant un syncrétisme rapide entre écologie et social, ou capitalisme et vert, cela masquera difficilement les tensions[36]. Soucieux de continuer à imaginer une conciliation extensive de la conservation du vivant et du développement des sociétés humaines, le sociologue Bram Büscher et l’anthropologue de l’environnement Robert Fletcher proposent une « conservation conviviale », basée sur la coexistence pacifique des entités humaines et non-humaines[37]. Si la déclaration d’intention est louable, une fois encore, le cadre politique de cette nouvelle conservation minimise les tensions nées des antagonismes de conservation de chaque acteurs concernés.
In fine, l’une des grandes originalités de l’écologie politique, c’est d’assumer d’énoncer une proposition théorique qui tente de concilier l’émancipation et la conservation. Elle va au-delà de la seule proclamation d’intention de l’émancipation (permettre la réalisation du bonheur pour chaque personne), en prenant en compte les conséquences de ce projet (la pression anthropique sur le monde). Nous devons aujourd’hui gérer les limites planétaires, ce qui oblige à réévaluer la place de la conservation.
[1]Joëlle Zask, Écologie et démocratie, Paris, Premiers Parallèle, 2022.
[2]Je remercie Laurent Garrouste, Fabrice Flipo et Marie Thirion pour leurs critiques constructives. Les approximations restantes restent de ma seule responsabilité.
[3]Patrick Troude-Chastenet, « La planète bleue est-elle en péril vert ? Actualité et permanence de l’anti-écologisme », Écologie & Politique, n°66/1, 2023, p. 129-148.
[4]Robert Alexandre et al., « Fixism and conservation science », Conservation Biology, vol. 31, n°4, 2017, p. 781-788.
[5]John Baird Callicott, Larry B. Crowder et Karen Mumford, « Current Normative Concepts in Conservation », Conservation Biology, vol. 13, n°1, 1999, p. 22-35.
[6]François Sarrazin et Jane Lecomte, « Evolution in the Anthropocène », Science, vol. 351, n°6276, 2016, p. 922-923.
[7]Sur la controverse historique entre John Muir (1838-1914), défenseur d’une approche préservationniste et Gifford Pinchot (1865-1946) qui préconise une approche conservationniste, voir Yves Figueiredo, « Aux sources du débat écologique contemporain : l’expérience américaine », Revue française d’études américaines, n°109, 2006, p. 69-82.
[8]Olivier Nay Olivier, Histoire des idées politiques, Paris, Dunod, 2021, p. 331-338.
[9]Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables, GF Flammarion, 2000, p. 168-170.
[10]Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Le Cerf, 1990 (1979).
[11]Roger Scruton, Green Philosophy: How to think seriously about the planet, Bloomsbury, Atlantic Books, 2012.
[12]Wendell Berry, La santé de la terre. Essais agrariens, Marseille, Wildproject, 2018 : « La protection de la nature et l’économie locale » de 1992.
[13]Présenté comme un « précurseur de la décroissance », Schaelchli Édouard, Jean Giono pour une révolution à hauteur d’hommes, Neuvy-en-champagne, Le Passager Clandestin, 2013.
[14]Mathieu Gervais, Nous, on se sauve nous-mêmes : sécularisation, identité paysanne et écologie, Paris, Van Dieren, 2020. Sur les ambivalences de ce rapport aux terres, Deléage Estelle, « Retour à la terre : entre promesses et contradictions », Écologie & Politique, n° 57, 2018, p. 39-49.
[15]Agnès Sinaï, Walter Benjamin & la tempête du progrès, Neuvy-en-champagne, Le passager clandestin, 2022.
[16]Murray Bookchin, Au-delà de la rareté, l’anarchisme dans une société d’abondance, Montréal, Écosociété, 2016.
[17]Patrick Troude-Chastenet, op. cit.
[18]Alexander Federau, Pour une philosophie de l’anthropocène, Paris, PUF, 2017, p. 251-81.
[19]Ramachandra Guha, « The Authoritarian Biologist and the Arrogance of Anti-Humanism Wildlife Conservation in the Third World », The Ecologist, vol. 27, n°1, 1997.
[20]Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’éden africain, Flammarion, 2020.
[21]Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population, Paris, Flammarion, 1992 (1798).
[22]Will Steffen, Wendy Broadgate, Lisa Deutsch et al., « The trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration ». The Anthropocene Review, vol. 2, n°1, 2015, p. 81-98.
[23]Dennis H. Meadows, Donnella L. Meadows, Jorgen Randers et al., Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, Paris, Fayard, 1972. Le rapport entre l’évolution démographique et les pressions sur les ressources est au cœur du mécanisme prospectif des analyses produites.
[24]Anne et Paul Ehrlich, The Population Bomb, New York, Ballantine Books,
[25]Anne et Paul Ehrlich, Population Ressource Environment : Issues in Human Ecology, San Francisco, W.H. Freeman, 1972, p. 272.
[26]Anne et Paul Ehrlich, The Population Explosion, New York, Simon & Schuster, 1990, p. 9-10.
[27]Barry Commoner, L’encerclement. Problème de survie en milieu terrestre, Paris, Seuil, 1972.
[28]Murray Bookchin, « The Population Myth », in Murray Bookchin, Which Way for the Ecology Movement ? Essays, San Francisco, AK Press, 1994. On est bien loin des premiers écrits des militantes anarchistes, néo-malthusiennes, comme Lamotte Émilie La limitation des naissances, St-Germain, Colonie communiste de St-Germain-en-Laye, 1908.
[29]Ian Angus et Simon Butler, Une planète trop peuplée ? Le mythe populationniste, l’immigration et la crise écologique, Paris, Écosociété, 2014, p. 122.
[30]Yohan Ariffin, Généalogie de l’idée de progrès. Histoire d’une philosophie cruelle sous un nom consolant, Paris, Félin, 2012, p. 17.
[31]Bruno Villalba, Politiques de sobriété, Paris, Le Pommier, 2023.
[32]John Gray, Straw Dogs: Thoughts on Humans and Other Animals, London, Granta Books, 2023.
[33]John Gray, Enlightenment’s Wake: Politics and Culture at the Close of the Modern Age, London, Routledge, 2007.
[34]John Gray, Heresies, London, Granta Books, 2004.
[35]Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Le Seuil, 2008 (1995).
[36]Paul Cary et Jacques Rodriguez, « La seconde nature de la sociologie. Plaidoyer pour la conservation du monde », Revue du MAUSS, n°56, 2021, p.157-173.
[37]Bram Büscher et Robert Fletcher, Le vivant et la révolution. Réinventer la conservation de la nature par-delà le capitalisme, Arles, Actes Sud, 2023.