2, Pédagogie publique des libertariens conservateurs : « une croisade anti-woke et anti-écologiste »


Irène Pereira

CIRNEF/Université de Rouen


Résumé : Les idées des libertariens conservateurs sont restées confidentielles jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Javier Milei et au deuxième mandat de Trump. Cet article se propose d’apporter quelques éclairages sur la pédagogie publique de ce courant relativement aux questions sociétales. Dans un premier moment, il s’agit  d’analyser le discours de Milei à Davos en janvier 2025, puis, de s’intéresser aux idées conservatrices de Hans-Hermann Hoppe qui constitue un des auteurs de référence de ce courant.

Mots clefs : conservatisme, libertarianisme, extrême-droite, bataille culturelle, idéologie, démocratie.

Le libertarianisme est une galaxie complexe. Il peut désigner plusieurs réalités. Un courant philosophique académique s’est développé plus particulièrement à partir de la pensée de Robert Nozick[1]. Mais il désigne également un mouvement social et politique, et parfois également un mouvement culturel. L’étude de ce mouvement est encore un champ de recherche émergent même aux États-Unis[2]. Sébastien Caré définit le libertarianisme comme une utopie : « l’utopie libertarienne projette d’une part la logique du marché sur toutes les sphères du vivre ensemble et mue, d’autre part, la défense des libertés individuelles en une lutte contre l’État »[3]. L’un des clivages qui traverse ce mouvement porte sur les questions sociétales avec l’opposition entre des libertariens contre-culturels et des libertariens conservateurs (ou paléolibertariens).

La culture de la tech dans la Silicon Valley est souvent présentée comme ayant trouvé ses origines, entre autres, dans la contre-culture hippie des années 1960/70[4]. Or cette culture aurait été en lien avec un libertarianisme contre-culturel, comme en témoignerait, par exemple, le mouvement cyberlibertarien, avec entre autres la Déclaration d’indépendance du cyberespace (1996)[5] mettant en avant la liberté d’expression. Cet esprit cyberlibertarien serait à l’œuvre dans l’émergence du Bitcoin, une monnaie non-étatique. Ce lien entre contre-culture et libertarianisme s’explique par l’alliance qui s’est effectuée dans les années 1960 entre la gauche contre-culturelle et les libertariens autour de l’opposition à la guerre au Vietnam[6]. Cette culture de la tech, dans la Silicon Valley, reposerait également sur une forme d’éco-modernisme dont Elon Musk serait un des champions avec ses voitures électriques Tesla, ses projets de colonisation de Mars et d’implants neuronaux d’inspiration transhumaniste[7]. Enfin, le milieu de la tech dans la Silicon Valley participerait d’un technocapitalisme qui adhérerait aux valeurs « woke » ou plus exactement s’adonnerait à un « woke washing » dont le « pink washing » serait une des dimensions[8]

De ce fait, bien des journalistes semblent avoir été surpris du renversement qu’auraient effectué certains leaders de la tech comme Mark Zuckerberg à l’arrivée de Trump au pouvoir. En effet, par exemple en 2015, les médias mettaient en avant comment Facebook célébrait le « mariage gay »[9]. Pourtant début 2025, Mark Zuckerberg participe à la cérémonie d’investiture de Trump et déclare, par ailleurs, qu’il veut insuffler plus « d’énergie masculine ». Trump, à peine arrivé au pouvoir, adopte plusieurs mesures. Il déclare entre autres que ne doivent être reconnus que deux sexes – hommes et femmes. Il annonce, en outre, la suppression du bureau de la diversité et de la justice environnementale. Il ne s’agit là que de quelques-unes des multiples mesures réactionnaires prises dès le premier mois de son investiture. Si ce changement n’a pas été vraiment perçu avant, il ne résulte pas d’un simple opportunisme à la faveur de l’élection de Trump. Car il est, entre autres, en lien avec des mouvements d’idées  auxquels on n’a que peu prêté attention auparavant. Il nous semble que pour comprendre la dimension idéologique de ces transformations sociales, il est possible de s’intéresser en particulier à un courant d’idée : le paléolibertarianisme. Ce dernier associe au libertarianisme politique et économique, un conservatisme sur le plan des mœurs. Ce courant trouve ses racines chez le libertarien Murray Rothbard qui théorise durant les années 1990 l’alliance du mouvement libertarien avec le conservatisme, plutôt qu’avec la gauche contre-culturelle[10]. Le spécialiste de la pensée libertarienne Sebastien Caré souligne : « lorsque j’effectuais mon enquête de terrain il y a 20 ans, les libertariens progressistes dominaient le mouvement. Je n’aurais alors jamais pu imaginer que les paléolibertariens rencontreraient une telle audience »[11]. L’une des figures les mieux identifiées de cette mouvance au sein de la Silicon Valley est l’ancien associé d’Elon Musk et membre du conseil d’administration de Meta, devenu conseiller de Donald Trump, à savoir Peter Thiel[12]. Elon Musk pour sa part ne se déclare pas officiellement comme paléolibertarien, mais ses idées en sont proches[13]. Mais Elon Musk a-t-il toujours été une sorte de libertarien conservateur ? Selon ses dires sa position se serait radicalisée sur les questions sociétales durant le confinement :

« Il a fallu deux heures d’entretien avec Jordan Peterson, […] pour qu’Elon Musk, fondateur de SpaceX et de Tesla, donne la clé de sa bascule idéologique : la transition de genre de son enfant mineur pendant la période du Covid-19. “Mon fils Xavier est mort, tué par le virus woke”, a déclaré, fin juillet, Elon Musk »[14]

Cet évènement serait à l’origine de ce que Musk considère comme sa lutte pour « détruire le virus woke » et au centre de cette croisade se trouve son aversion « transphobe ». Mais au-delà de cette proximité de figures de la tech avec les idées paléolibertariennes, il faut également souligner l’arrivée au pouvoir en 2023, de Javier Milei, influencé par la lecture, en particulier, des économistes paléolibertariens Murray Rothbard et Hans-Hermann Hoppe[15] Or, comme le souligne J. Stiglitz, ces libertariens se revendiquent de la liberté, alors qu’en réalité, ils défendent une idéologie liberticide[16].

Cet article se situe dans le champ d’étude de la « pédagogie publique » qui s’est développé principalement dans le monde anglo-saxon. La pédagogie publique s’intéresse aux processus éducatifs informels. Selon une étude[17] menée à partir de 420 publications en pédagogie publique, celle-ci est un champ protéiforme qui recouvre cinq sous-champs de recherche sur l’éducation informelle : (a) la citoyenneté au sein et au-delà des écoles, (b) la culture populaire et la vie quotidienne, (c) les institutions informelles et les espaces publics, (d) les discours culturels dominants, et (e) l’intellectualisme public et l’activisme social. Dans cet article, on utilisera cette notion au sens d’étude des discours d’éducation politique produit par les élites (en lien avec le sens d) et au sens de contre-pédagogie publique critique (en lien avec le sens e). La pédagogie publique se situe dans la continuité de l’affirmation de Gramsci selon laquelle l’hégémonie est une « relation pédagogique ». Les acteurs et actrices publics à travers des supports (discours, livres, articles, vidéos, réseaux sociaux…) produisent une forme d’éducation politique informelle qu’il s’agit d’étudier.

L’article se divise en deux parties. La première est consacrée à une étude critique du narratif (storytelling) que développe Javier Milei lors de son discours de Davos en janvier 2025. Le président Milei, se revendiquant explicitement du paléolibertarianisme, constitue un acteur de choix pour étudier la manière dont cette idéologie peut se présenter dans l’espace de la pédagogie publique. La deuxième partie porte sur l’étude de l’utopie liberticide d’Hans Hoppe à partir de l’un de ses ouvrages et donc sur les conséquences potentiellement liberticides du paléolibertarianisme. Cet auteur est également une des références de Peter Thiel. L’objectif de cet article est donc de documenter à partir de deux exemples les idées sur les questions sociétales de ce courant encore méconnu en France que sont les paléolibértariens (ou libertariens conservateurs).

Une « métapolitique » paléolibertarienne

La notion de « métapolitique » a été développée dans la Nouvelle droite française avant de se répandre à travers le monde. Elle se présente fallacieusement comme un « gramscisme de droite »[18]. Il s’agit d’une théorie qui affirme que la conquête du pouvoir s’effectue par la capacité à imposer ses idées dans l’espace public. Cette première partie est divisée en deux sous-parties. La première tente de donner un éclairage relativement à la question : comment circule au niveau international la pédagogie publique paléolibertarienne ? La deuxième analyse un exemple de cette pédagogie publique à travers le discours de Milei à Davos en janvier 2025.

Vers une internationalepaléolibertarienne ?

Dans cette première sous partie, nous allons nous intéresser à la manière dont les idées programmatiques du paléolibertarianisme sont diffusées à travers le monde. Une première voie de circulation des idées paléolibertarienne est le recours à Internet. Cette utilisation d’Internet par l’extrême-droite en France et aux États-Unis a déjà été abondamment étudiée[19]. Pour donner un exemple de diffusion d’idées paléolibertariennes sur Internet, nous allons prendre le cas de la chaîne HowToBitcoin. Cette chaîne en français, consacrée au Bitcoin, n’est pas un modèle pour autant de grande diffusion[20]. Néanmoins, on peut percevoir une inflexion marquée par les idées conservatrices dans les vidéos publiées au début 2025 : mise en ligne du discours de Javier Milei à Davos (avec des sous-titres en français), entretien avec Pierre Valentin sur le « wokisme ». Le paléolibertarianisme est moins connu sur l’internet francophone d’extrême-droite que les masculinistes ou « manosphère ». Cette dernière sphère est particulièrement bien documentée par la recherche[21]. Or, si tous les masculinistes ne sont pas paléolibertariens, les paléolibertariens tendent à être anti-féministes et masculinistes. Cette porte d’entrée « masculiniste » dans le paléolibertarianisme peut être illustrée par l’électorat de Milei :

« Comme d’autres partis d’extrême droite dans le monde, le vote de Milei a d’abord eu un biais masculin : cette réalité fut très marquée lors de son baptême électoral de 2021 avant de se tempérer en 2023 (même si, selon une étude, six de ses électeurs sur dix seraient des hommes) »[22].

Les think tanks sont une autre dimension de la diffusion internationale des idées paléolibertariennes. On peut à cet égard mentionner le réseau Atlas : « Le réseau Atlas et ses partenaires ne se contentent pas de défendre les intérêts économiques des multinationales et des grandes fortunes. Un certain nombre de membres du réseau soutient également des politiques extrêmement conservatrices d’un point de vue sociétal, à rebours de leur image de « défenseurs des libertés »[23]. Ce rôle des think thanks libertariens été aussi attesté dans le financement des campagnes de « free  speech » en opposition avec ce qui serait une « censure  woke » dans les universités états-uniennes[24]. Enfin, les paléolibertariens, depuis l’élection de Trump, se sentent appartenir à une « internationale conservatrice »[25] au pouvoir, si l’on en croit les propos de Milei à Davos en 2025 :

« Du merveilleux Elon Musk à la féroce dame italienne, ma chère amie, Giorgia Meloni ; de Bukele au Salvador à Victor Orbán en Hongrie ; de Benjamin Netanyahou en Israël à Donald Trump aux États-Unis. Lentement, une alliance internationale de toutes les nations qui veulent être libres et qui croient aux idées de liberté s’est formée »[26].

Comme, on le voit dans ce discours, Milei souligne sa proximité idéologique avec différentes personnalités qui ne sont certes pas des paléolibertariens, et il accorde une place d’honneur à Elon Musk dans cette liste. On peut souligner, comment Milei se vit comme un modèle pour l’administration Trump, par son cadeau à Elon Musk d’une tronçonneuse, symbole en Argentine de la politique de choc qu’il a fait subir aux administrations publiques, et en estimant que Musk à la tête du DOGE (Department of Government Efficiency) est chargé de la même mission. Enfin, autre point récurent des discours de Milei : il souligne son attachement à la valeur de « liberté ». Nous reviendrons dans une deuxième partie à la place qu’il faut accorder à la liberté dans le discours paléolibertarien, mais avant cela, nous voudrions nous attacher au « narratif » que développe Milei dans son discours à Davos en 2025.

Le discours de Javier Milei à Davos en janvier 2025.

Pour rappel, Javier Milei est un professeur d’économie, converti aux idées libertariennes et arrivé au pouvoir en 2023 en Argentine. Il est le premier président au monde à se revendiquer de la pensée libertarienne. Il est ainsi possible de considérer l’Argentine comme un laboratoire du paléolibertarianisme dont la politique est observée à l’étranger avec un grand soin. Dans son discours à Davos en janvier 2025, Javier Milei développe une pédagogie publique qui prend la forme d’un nouveau narratif autour d’un renversement des valeurs opéré par le « wokisme ». Examinons-le de plus près.

Après avoir rappelé ses proximités idéologiques, Milei situe son discours dans le cadre de la bataille culturelle théorisée par l’extrême-droite états-unienne dans les années 1990[27]. Il évoque la thèse d’une fin prochaine de l’hégémonie de la gauche culturelle : 

« Et lentement, ce qui semblait être une hégémonie mondiale absolue de la gauche en politique, dans les institutions éducatives, dans les médias, dans les organismes supranationaux, ou dans des forums tels que Davos, s’est fissuré »[28].

Cette thèse est sous-tendue par la théorie complotiste du « marxisme culturel »[29], qui soutient que l’École de Francfort aurait été à l’origine d’un projet visant à détruire les valeurs chrétiennes occidentales. En particulier, Herbert Marcuse aurait décidé de ne plus investir les usines, mais les campus, et plus généralement le domaine culturel (industries culturelles…). Cela correspondrait également plus largement à un changement de sujet politique au sein de la gauche : les femmes, les personnes de couleur, les personnes LBGT+ plutôt que les ouvriers du fait de la perte de dynamisme des luttes ouvrières. Son discours se poursuit en abordant ce qui est la conséquence de cet imaginaire pour l’extrême droite, à savoir la guerre culturelle : « il est de notre devoir moral et de notre responsabilité historique de démanteler l’édifice idéologique du wokisme maladif ». Il s’appuie sur un évolutionnisme inégalitaire – « l’Occident représente le sommet de l’espèce humaine » -, une valorisation du productivisme, et les valeurs du libéralisme classique.

Selon lui, après la seconde Guerre mondiale s’effectue une « inversion des valeurs » . La liberté est alors transformée en libération : « [la nouvelle classe politique de gauche] a remplacé la liberté par la libération, en utilisant le pouvoir coercitif de l’État pour distribuer la richesse créée par le capitalisme ». En Amérique latine, le concept de « libération » occupe une place particulière : théologie de la libération, philosophie de la libération, pédagogie de la libération… . Mais, on comprend mal cependant le lien que Milei établit entre les pensées de la « libération » et l’interventionnisme d’État qui est le plus souvent qualifié de keynesien.  Les droits négatifs, seuls légitimes pour Milei, auraient été remplacés par les droits positifs garantis par l’État. Les mouvements sociaux sont accusés de participer de ce renversement des valeurs et de l’expansion de l’État : « le féminisme, la diversité, l’inclusion, l’égalité, l’immigration, l’avortement, l’environnementalisme, l’idéologie du genre, entre autres, sont autant de têtes d’une même créature dont le but est de justifier l’avancée de l’État par l’appropriation et la déformation de nobles causes ». Ainsi, le féminisme radical aurait dévoyé la recherche d’égalité devant la loi pour tendre à établir un système de privilèges en faveur des femmes et cherche à opposer une moitié de l’humanité à l’autre .Il déroule ensuite à l’appui de cette thèse, les pseudo-arguments classiques de la rhétorique masculiniste qui ont été pourtant maintes fois démontés dans la littérature académique[30]. De même, un écologisme radical aurait renversé la « préservation de l’environnement », laquelle s’incarne chez Milei par un discours climato-négationniste en complet décalage avec des travaux scientifiques tels que les rapports du GIEC, mais en continuité avec le « fascisme fossile » théorisée par le Collectif Zetkin[31], entres autres à partir du premier mandat Trump et de celui de Jair Bolsonaro au Brésil. Milei continue son discours sur ce qu’il considère comme le renversement des femmes en hommes et des hommes en femmes : « depuis ces forums est promu l’agenda LGBT, voulant nous imposer que les femmes sont des hommes et que les hommes ne sont des femmes que si c’est ainsi qu’ils s’auto-perçoivent ». Il cherche à amalgamer homosexualité et pédocriminalité. Le cas des enfants transgenres n’est pas oublié, autre point de fixation de l’extrême-droite. Enfin, il termine son narratif en cherchant à montrer qu’un renversement des valeurs s’est aussi produit en matière de migration, d’une immigration basée sur libre-circulation libérale à un discours de culpabilité coloniale. À l’appui de cela, il présente de manière caricaturale l’immigration extra-européenne contemporaine en Europe comme l’invasion de hordes de criminels.

La thèse de « l’inversion des valeurs » de Milei consiste comme on le voit en une litanie de propos complotistes, de « paniques morales », d’amalgames, sans rapport avec les travaux scientifiques les plus reconnus. Et Milei pourtant est un universitaire ! Car ce qui est inquiétant avec cela, c’est que les arguments scientifiques, établis par des méthodologies rigoureuses, ne semblent plus avoir de prise dans l’espace de la pédagogie publique. Selon Milei, l’inversion des valeurs à laquelle la gauche au sens large se serait livrée depuis la guerre se ramènerait en définitive à une stratégie pour étendre l’État : « le wokisme n’est ni plus ni moins qu’un plan systématique de l’État-parti pour justifier l’intervention de l’État et l’augmentation des dépenses publiques ». On retrouve ici la lecture complotiste qui caractérise la vision du monde de Milei. Dans ce discours, si les thèses qu’il soutient à l’appui de son renversement des valeurs sont contestées, ce n’est pas parce qu’elles ne correspondent pas aux critères de la rigueur scientifique, mais seulement pour des raisons idéologiques : celle de l’idéologie woke. De ce fait, les critiques faites aux types de propos que défend Milei sont assimilées à une atteinte à la liberté d’expression. Milei se présente comme un défenseur de la liberté et c’est ainsi qu’il finit régulièrement ses discours par : « vive la liberté, putain ! »

Le paradoxe d’une apologie d’une liberté liberticide.

Les paléolibertariens sont-ils les grands défenseurs de la liberté comme ils le prétendent ? Nous allons aborder cette question en deux moments. Le premier sera consacré à la présentation des thèses d’un des maîtres à penser de Milei, Hans-Hermann Hoppe. Le deuxième portera sur une comparaison entre les perspectives libertariennes et libertaires.

Les idées liberticides des paléolibertariens

Hans-Hermann Hoppe est un économiste aux idées très controversées. Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les paléolibertariens y souscrivent, mais de montrer comment des positions paléolibertariennes peuvent tout à fait être compatibles avec une vision du monde liberticide. Ses idées sont réputées également avoir été une des sources d’une autre philosophie à la mode dans la droite tech de la Silicon Valley, à savoir le courant autoritaire et anti-démocratique du Dark Enlightenment[32]. L’un des problèmes des paléolibertariens, c’est d’arriver à se distinguer nettement, dans l’espace de la pédagogie publique, d’autres théories proches. La première est le libéralisme classique, qui articule libéralisme économique et libéralisme civil. La libre-circulation des marchandises ne devrait-elle pas conduire à défendre la libre circulation des personnes ? Et si non, pourquoi ? L’existence des libertariens contre-culturels pose aussi problème aux paléolibertariens. En effet, l’anti-étatisme ne conduit-il pas à promouvoir des modes de vie contre-culturels, et non conservateurs ? Ce sont à ces problèmes que s’attaque Hans-Hermann Hoppe, dans Démocratie, le dieu qui a échoué[33].

Pour Hoppe, contrairement aux libéraux, la démocratie libérale n’est pas le meilleur système pour garantir l’économie de marché. En effet, il écrit : «  la démocratie (le règne de la majorité) est incompatible avec la propriété privée (la propriété individuelle et le règne individuel) »[34]. Cette position anti-démocratique a sans doute inspiré la réflexion de Peter Thiel qui affirme dans L’éducation d’un libertarien : « plus important encore, je ne crois plus que démocratie et liberté soient compatibles »[35]. Pour Hoppe, la valeur fondamentale du libertarianisme est le droit de propriété. En tant que conservateur, Hoppe veut absolument dissocier le libre échange et la libre circulation des personnes. Mais surtout, cela le conduit à défendre un point qui nous semble important pour classer les paléolibertariens dans les idéologies d’extrême-droite : la critique du droit de la non-discrimination. Il l’écrit : « en effet, la propriété privée suppose la discrimination »[36]. L’idée qui sous-tend ces positions, c’est qu’un propriétaire ou une association de propriétaires doit être libre d’admettre des personnes sur son territoire ou non y compris sur la base de critères discriminatoires d’ordre ethno-racial. Le droit de propriété est supérieur au principe de non-discrimination. De même, un employeur peut discriminer sur la base des critères que la loi interdit car le principe de non-discrimination ne peut pas venir limiter son droit à user de sa propriété comme il le souhaite.

Non seulement le paléolibertarien justifie la discrimination – semblant ainsi rompre avec le libéralisme politique -, mais il justifie également l’intolérance, et donc potentiellement la limitation de la liberté d’expression des personnes qui ne pensent pas comme lui – cela à l’inverse de l’image de défenseurs absolus de la liberté d’expression que se donnent les paléolibertariens. Ainsi, Hoppe écrit : « en revanche, une société dans laquelle le droit d’exclusion est entièrement restitué aux propriétaires privés serait profondément inégalitaire, intolérante et discriminatoire »[37]. Il s’agit ici en particulier pour Hans Hoppe d’exclure physiquement les libertariens contre-culturels de la société libertarienne, au motif qu’ils se montrent trop tolérants avec les modes de vie alternatifs : consommation de drogues, homosexualité… En effet, l’enjeu pour Hoppe est de mettre en avant que les libertariens contre-culturels n’ont pas leur place dans le mouvement libertarien et au-delà même dans la société libertarienne telle qu’il la conçoit. La société libertarienne conservatrice est incompatible avec les partisans de la démocratie et du communisme, mais également avec certaines formes d’écologisme ou encore l’homosexualité par exemple. Ainsi, il semble bien que les paléolibertariens, qui se présentent comme les défenseurs de la liberté d’expression, sont comme souvent avec l’extrême-droite, surtout des défenseurs de leur propre liberté d’expression, et tout à fait susceptibles de théoriser la remise en question de la liberté d’expression de ceux et celles qui ne pensent pas comme eux, sur la base de principes libertariens.

Contre-pédagogie publique : Libertariens et libertaires

La contre-pédagogie publique désigne des discours et des pratiques qui s’intéresse à contrer les narratifs publics mythifiants comme ceux promus par les paléolibertariens[38].

Il semble intéressant pour cela de revenir à la distinction entre libertariens et libertaires. L’émergence du libertarianisme, comme courant politique dans les années 1960, a entraîné une confusion avec le courant libertaire. En effet, le même terme de « libertarian » est utilisé en anglais pour les deux courants alors qu’ils ne relèvent pas de la même histoire et des mêmes fondements théoriques[39]. De ce fait, certains anarchistes (ou libertaires) considèrent qu’au fondement de la philosophie des libertariens ne se trouve pas la liberté, mais le droit de propriété qui est mis au-dessus de tout. Ces anarchistes (ou libertaires) les appellent alors plutôt propriétariens[40]. En particulier, il s’agit ici de discuter une thèse présente chez Milei : l’affirmation que le « wokisme » conduirait nécessairement à plus d’État. Cette thèse est-elle nécessairement vraie ?  Certes, par exemple, lorsque Stiglitz écrit Les routes de la liberté, il oppose au narratif paléolibertarien une défense de l’intervention étatique dans l’économie. Mais y-a-t-il un lien entre l’étatisme et les revendications de non-discrimination des minorités ? Ce que Milei et une partie de la droite complotiste appelle « le marxisme culturel » renvoie à une évolution de la gauche avec l’émergence aux USA de la Nouvelle gauche (New Left). Celle-ci en opposition avec la gauche traditionnelle, tournée uniquement vers les luttes salariales, s’ouvre à des nouvelles luttes : écologisme, féminisme, luttes homosexuelles… Or est-ce que les revendications de la Nouvelle Gauche sont nécessairement étatistes ? Dit autrement, la position étatiste constitue-t-elle la seule alternative à la position paléolibertarienne ? Absolument pas. Il est intéressant à cet égard de noter que le penseur libertaire Murray Bookchin compte parmi les figures de la Nouvelle gauche américaine. Il soutient les revendications féministes, écologistes ou encore homosexuelles. Pour autant, son projet de société n’est pas étatiste. Le courant socialiste libertaire auquel il appartient montre bien que l’utopie paléolibertarienne n’est pas la seule alternative à l’étatisme, mais en outre que tous les courants politiques défendant le socialisme et les nouveaux mouvements sociaux ne sont pas étatistes. L’étatisme n’est qu’une voie possible pour ces courants comme le souligne Bookchin : 

« Pour dire les choses le plus directement possible : je suis inquiet de la mentalité technocratique très répandue et de l’opportunisme politique qui menacent de remplacer l’écologie sociale par une nouvelle forme d’ingénierie sociale. Pendant une certaine période, il a semblé que le mouvement écologiste pourrait réaliser son potentiel libertaire, qui est celui d’un mouvement en faveur d’une société non hiérarchique. Renforcé par les tendances les plus radicales des mouvements féministes, gay, révolutionnaires ou communautaires, il semblait que le mouvement écologiste allait se mettre pour de bon à concentrer ses efforts sur la transformation des structures fondamentales de notre société antiécologique »[41] 

Dans ce texte de février 1980, Murray Bookchin dénonce justement le fait que le mouvement écologiste prenne une voie plus institutionnelle et considère que les branches les plus radicales des nouveaux mouvements sociaux seraient susceptibles d’éviter cette dérive.

Conclusion

La pédagogie publique des paléolibertariens s’affirme et s’arrime dans les instances du pouvoir étatique. Elle promeut un nouveau narratif basé sur la perversion des valeurs libérales par certains mouvements sociaux d’émancipation. Qu’importe si la recherche scientifique démontre l’inanité de ce discours et explique combien il s’appuie sur des thèses complotistes. La démonstration scientifique est discréditée par principe, tout comme les oppositions politiques. Au nom de sa vérité idéologique, cette pédagogie publique renverse la valeur même de la liberté : leur (dys)utopie peut conduire plutôt à un monde liberticide qui assume d’être intolérant à l’égard de leurs opposants.


[1] Robert Nozick, Anarchie, État et utopie, Paris, PUF, 1974.

[2] Whitney McIntosh, « Libertarianism: An Emergent Field », Reviews in American History, 2024, vol. 52, n°4, p. 359-369.

[3] Sébastien Caré, Les libertariens aux États-Unis : sociologie d’un mouvement asocial, Rennes, PUR, 2010. OpenBook mis en ligne le 27 août 2015.

[4] Dominique Cardon, Culture numérique, Presses de Sciences Po, 2019, p. 46-55.

[5] John P. Barlow, Déclaration d’indépendance du Cyberespace, Éditions Hache/essais, 1996.

[6] Sebastien Caré, op. cit.

[7] Nathanel Wallenhorst, Qui sauvera la planète ? Arles, Actes Sud, 2022.

[8] Audrey Millet, Woke washing: capitalisme, consumérisme, opportunisme, Paris, Les Pérégrines, 2023.

[9] Pour des raisons de place, nous avons limité les notes de bas de page, et donc réduit les renvois à des articles de presse mentionnant les faits évoqués (sauf lorsque nous reprenions des citations) pour privilégier les références académiques pourtant sur des recherches de fond.

[10] Sébastien Caré, op. cit.

[11] Sébastien Caré, « Elon Musk n’a pas toujours été libertarien, il va d’abord là où ses intérêts sont », 20 Minutes, 17 janvier 2025.

[12] Adrien Tallent, « Facebook, antichambre du trumpisme », Esprit, 2022/5, p. 14-17.

[13] Camille Boulenguer, « Elon Musk à la Maison-Blanche : entre idéologie et gouvernance, quel avenir pour la politique états-unienne ? », Blog de l’IRIS, 11 décembre 2024.

[14] Arnaud Leparmentier, « Les obsessions d’Elon Musk : repeupler la planète et “détruire le virus woke” », Le Monde.fr, 13 août 2024.

[15] Même si Hoppe critique Milei, il sait que ce dernier se réclame de lui : le fond des idées y est, les divergences portent sur les stratégies à mettre en place pour réaliser l’objectif, voir cette conférence en ligne de Hoppe: https://www.youtube.com/watch?v=Kh7pZpWUEaU

[16] Joseph Stiglitz, Les routes de la liberté, Arles, Actes Sud, 2025.

[17] Jennifer A. Sandlin et al., « Public pedagogy theories, methodologies, and ethics », Oxford research encyclopedia of education, 2020.

[18] Razmig Keucheyan, « Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite “respectable”. Enquête sur une success story intellectuelle », Revue du crieur, 2017/1, p. 128-143.

[19] Citons à titre d’exemple : Achraf Ben Brahim, Pourquoi l’extrême droite domine la toile : le grand remplacement numérique, Paris, Éditions de l’Aube, 2023 ; Maxime Dafaure, « “To redpill a normie” : les stratégies de communication de l’alt-right et la voix politique d’extrême droite sur Internet », Revue française d’études américaines, vol. 180, n°3, 2024, p. 89-104.

[20] https://www.youtube.com/@howtobitcoin_fr. 8240 abonnés en février 2025.

[21] Citons Louis Bachaud, « La manosphère anglophone: tour d’horizon et revue de la littérature », Revue française des sciences de l’information et de la communication, n°28, 2024. Cécile Morin, « Le renouvellement de l’antiféminisme dans la manosphere: idéalisation de la tradition et individualisme masculiniste », Le Temps des médias, n°2, 2021, p. 172-191.

[22] Baptiste Roger-Lacan, « Argentine : pourquoi Milei a gagné ? Graphiques clefs », Le Grand Continent, 27 novembre 2023.

[23] Observatoire des multinationales, Le réseau Atlas, la France et l’extrême-droitisation des esprits, 2024, p.12.

[24] Sylvain Laurens, « Derrière la ‘crise’ du free speech : l’université rêvée des industriels libertariens », Mouvements, n°4, 2022, p. 126-136.

[25] La notion d’internationale renvoie ici à l’idée avancée par Ugo Palheta : Ugo Palheta, La nouvelle internationale fasciste, Paris, Éditions Textuel, 2022.

[26] Fernando Pittaro. « Milei à Davos : le discours intégral », Le Grand Continent, 25 janvier 2025. https://legrandcontinent.eu/fr/2025/01/25/milei-a-davos-le-discours-integral-2

[27] Frédérick Gagnon. « Quelle guerre culturelle? Les médias américains et québécois et le mythe de la polarisation de la société américaine », Études internationales, vol. 40, n°3, 2009, p. 395-416.

[28] Toutes les citations qui suivent sans mention de références sont extraites du Discours de Milei à Davos.

[29] François Debras, « Javier Milei et le marxisme culturel », Espace de Libertés: Magazine du Centre d’Action Laïque, n°514, février 2024.

[30] Voir par exemple Francis Dupuis-Déri. La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2018.

[31] Collectif Zetkin, Fascisme fossile : l’extrême droite, l’énergie, le climat, Paris, La Fabrique, 2020.

[32] Norman Ajari, « Dark Gothic MAGA : Elon Musk, la néoréaction et l’esthétique du cyberfascisme », Lundimatin. 31 janvier 2025.

[33] Hans-Hermann Hoppe. Démocratie, le dieu qui a échoué, Vol. 12, 2020 (2001). BoD-Books on Demand.

[34] Ibid., p .34.

[35] Peter Thiel, « The education of a libertarian », Cato Unbound,  30 avril 2014. https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian

[36] Hans-Herman Hoppe, op. cit., p. 248.

[37] Ibid., p. 251.

[38] Jannelle Grant, « Liberating curriculum : A pedagogy of publicness that counters dominant culture », Journal of Public Pedagogies, n°6, 2021, p. 123-136.

[39] Voir à ce sujet : Irène Pereira, Le féminisme libertaire, Paris, Le cavalier bleu, 2024.

[40] Denge, « Libertariens : propriétariens, étatistes et capitalistes », Bibliothèque Anarchiste, 2017. https://fr.anarchistlibraries.net/library/denge-libertariens-proprietariens-etatistes-et-capitalistes?v=1564877338

[41] Murray Bookchin, « Lettre ouverte au mouvement écologiste », Socialter, 12 juillet 2022 (1980).  https://www.socialter.fr/article/murray-bookchin-lettre-mouvement-ecologiste