2. Biorégionalisme : les termes de la controverse


Peter Berg et Martin A. Lee

Fondateurs du biorégionalisme

Paolo Stuppia

Université Paris I Panthéon-Sorbonne / California State Polytechnic University, Humboldt


Résumé. Le biorégionalisme est un courant controversé. Ses fondateurs clarifient leur projet, et montrent qu’il n’a rien de commun avec ce que l’extrême-droite a cherché à laisser entendre, usant de stratégies métapolitiques de telle manière à le décrédibiliser aux yeux des progressistes eux-mêmes. Cette entreprise a été menée contre d’autres courants, intellectuels ou concepts. Le résultat est toujours de provoquer une division affaiblissant l’adversaire, qui passe ainsi plus de temps à polémiquer en son sein qu’à empêcher efficacement les conservateurs de progresser dans l’opinion.

Introduction (P. Stuppia)

Le biorégionalisme, courant éco-anarchiste né en Californie dans les années 1970, marqué à la fois par sa proximité avec l’écologie profonde (deep ecology) en raison de son écocentrisme[1] et par ses racines dans la contre-culture des sixties[2], connaît aujourd’hui un important regain de popularité, notamment en France. Sa principale proposition théorique repose sur la création de « biorégions », des unités territoriales nouvelles

« où vivent certaines espèces végétales et animales interconnectées entre elles, ainsi que d’autres caractéristiques naturelles (souvent définies par les bassins versants) et des valeurs culturelles que les humains développent pour vivre en harmonie avec ces systèmes naturels »[3].

Ces biorégions, dans l’idéal, sont autonomes les unes par rapport aux autres, tout en coopérant : des « territoires du vivant » – pour reprendre le titre d’un ouvrage-manifeste de 2018[4] – uniques, résilients et auto-suffisants (dans la mesure du possible), mais ouverts sur le monde.

Pourtant, dès les années 1980, certaines franges de l’extrême-droite européenne se sont saisies du concept de « biorégion » en le détournant. D’après le chercheur Blair Taylor, c’est également le cas un peu plus récemment outre-Atlantique : des partisans de Trump se revendiqueraient actuellement des thèses biorégionalistes pour promouvoir le suprémacisme blanc, dans un « mélange de cooptation cynique et de convictions sincères »[5]. L’écocentrisme est évacué et le préfixe « bio- » est ramené à une autochtonie du sang et de la race, débouchant sur un régionalisme identitaire. La critique du centralisme étatique se mue en une mise en cause du Deep State, à l’exception des corps régaliens, qui demeurent des alliés potentiels. Les traditions locales deviennent les symboles antimodernes d’un paradis perdu et à reconquérir. La défense de la nature est transformée en une rhétorique de la pureté et de l’exclusion, visant à légitimer un ordre social jamais contesté, hiérarchisé, patriarcal, ethniquement homogène.

Si cela ne surprend guère – au fond, plusieurs recherches déjà anciennes montrent que la récupération est l’une des marques de fabrique des offensives néo-conservatrices à l’œuvre depuis l’après-1968[6], l’étonnement est plus fort lorsque les mésinterprétations et instrumentalisations viennent du camp adverse. En France, depuis le début des années 2000, des militants et chercheurs proches de la gauche radicale ont en effet commencé à leur tour à critiquer le biorégionalisme d’outre-Atlantique, en pointant de supposés péchés originels. La contestation d’un progrès scientifique destructeur du vivant, l’intérêt pour les spiritualités païennes ou pour les limites naturelles d’un territoire, l’organisation décentralisatrice préconisée pour le monde à venir ont été tour-à-tour qualifiées d’« ambigus », « confusionnistes », « obscurantistes », lorsqu’ils ne sont pas érigés en symboles d’un tournant idéologique réactionnaire, qui peut être résumé par la formule du politiste Jean Jacob « le biorégionalisme : de la Nouvelle Gauche à la Nouvelle Droite »[7].

La critique du colonialisme occidental, c’est-à-dire les références aux cultures, dénominations et modes d’organisation localisés précédant l’arrivée des Européens, clé de voûte du biorégionalisme d’outre-Atlantique, est par exemple régulièrement passée sous silence au profit des collusions supposées avec une vision identitaire de l’autochtonie ; de même que la nature de la critique de l’État. Ainsi, une carte de l’Europe divisée en « nations émergentes » au sens des régionalismes en vogue dans les années 1970 (Bretagne, Écosse, Pays Basques…), parue en 4e de couverture d’un numéro du journal CoEvolution Quarterly consacré aux biorégions en 1982[8], a été présentée comme un symbole de la collusion des théoriciens du courant avec l’extrême-droite, en présentant les débats théoriques autour des « lieux », « territoires » et (bio-)« régions » dans un sens contraire à celui voulu par les auteurs.

Il ne s’agit là que d’un exemple de mésinterprétation parmi d’autres à la gauche de l’échiquier, qui s’alimente de deux biais principaux : en premier lieu, il s’agit moins d’attaquer des idées en tant que telles que les individus qui les portent, en procédant par le soupçon et l’amalgame, et non par la démonstration argumentée ; ainsi par exemple un ouvrage du politiste Jean-Marc del Percio-Vergnaud dépeignant le biorégionaliste Peter Berg en « pseudo-anarcho-écologiste » réactionnaire, à la limite de l’antisémitisme et du « racisme anti-noir »[9]. Cette manœuvre est réalisée sur la base d’une rhétorique qui essentialise la modernité, considérant par exemple que la non-modernité ne peut pas être porteuse de progrès, par principe et sans qu’il soit nécessaire de se poser la question. En deuxième lieu, un manque de traduction, encore bien réel à l’heure d’Internet. Ainsi, dans un article de 2011 paru dans la revue anarchiste Réfractions, Philippe Pelletier affirme de manière erronée que le journal de Berg s’appelle Raise the Stakes, « que l’on peut traduire par « Dressez des bornes ». Comment interpréter ces bornes ? Doit-on y mettre les bornes territoriales, les frontières ? Un tel programme s’éloigne en tout cas du fameux « ni patrie, ni frontières » brandi par les révolutionnaires et les anarchistes »[10]. Or, l’expression en anglais signifie en réalité « faire monter les enjeux », ce qui n’a donc rien de commun avec la traduction proposée, qui est à charge.

A l’exemple des raccourcis les plus courants, le fait de prétendre qu’Hitler était végétarien et qu’il défendait la cause des animaux[11], à l’instar du philosophe Luc Ferry insinuant que le nazisme proposait l’une des « législations les plus élaborées que l’humanité ait connues en matière de protection de la nature et les animaux »[12]. La juriste Élisabeth Hardouin-Fugier montre pourtant que la loi du 24 novembre 1933 sur la protection animale relevait surtout de la propagande, étant aussi peu appliquée que la plupart des lois de ce régime, et que c’est de toute manière en Angleterre que se trouvaient le cadre le plus protecteur[13]. Une autre manière de jeter la suspicion est de montrer qu’un parti comme le Rassemblement National s’est intéressé au biorégionalisme, sans préciser que c’est sous la forme d’un localisme souverainiste qui n’a rien de commun avec le projet initial sinon le nom. Des évènements ponctuels tels qu’une publication, un dialogue ou une rencontre sont montés en épingle, sur un ton plus accusateur qu’argumentatif. Par exemple, le fait que l’un des textes fondateurs du biorégionalisme ait été republié en 1977 dans les colonnes de The Ecologist, dirigée par l’écologiste conservateur Edward Goldsmith, en dépit du fait que cette revue a bien pu aussi publier des textes de Murray Bookchin. Ou encore un entretien accordé par Peter Berg à Alain de Benoist au début des années 2000[14]. Serge Latouche et le sociologue Alain Caillé furent victimes des mêmes stratégies « métapolitiques », qui consistent à affaiblir la gauche en laissant penser qu’elle est de droite ou qu’elle est infiltrée par des individus de droite.

C’est pour cet ensemble de raisons que, sans vouloir épuiser la question ni nous transformer en avocats du rhizome biorégionaliste d’origine, nous proposons aux lecteurs de Bifurcation/S une conversation tenue en 1998 entre Peter Berg (1937-2011) et le journaliste Martin A. Lee. Le premier est l’un des cofondateurs du mouvement, avec le biologiste Raymond Dasmann, le poète Beat Gary Snyder ou le conservationniste Allen Van Newkirk, entre autres, et l’une de ses principales figures politiques et intellectuelles. Le second est l’auteur de plusieurs livres d’enquête sur les sixties, dont Acid Dreams : The CIA, LSD and the Sixties Rebellion[15], et sur le néofascisme (The Beast Reawakens[16]).

Ce dialogue, publié en 1998 dans les colonnes de Raise The Stakes, la revue de la Planet Drum Foundation (network-phare du courant, fondé en 1973 par Berg et Judy Goldhaft, qui en est encore la directrice aujourd’hui), s’inscrit dans un contexte particulier : la naissance de l’altermondialisme, un an avant ses débuts officiels dans les rues de Seattle. Les accusations de connivence entre les extrêmes s’opposant à la mondialisation étaient alors déjà monnaie courante, tout comme les confusions entre une vision émancipatrice de la Terre et des territoires (« think global, act local ») et une autre plus réactionnaire.

En abordant les malentendus et confusions apparus en Europe à propos de la biorégion et du biorégionalisme, cette conversation ne prétend pas clore le débat mais éclairer les idées en les remettant dans leur contexte d’origine, offrant ainsi une base plus fiable pour orienter les débats. Les échangent montrent que le biorégionalisme est ancré dans une vision cosmopolitique de la communauté, qui n’a rien de commun avec le fascisme ni avec les groupuscules réactionnaires qui se font passer pour « écologistes » et ne sont en réalité que royalistes ou « moyenâgistes ». Un autre point qui ressort est aussi le recours à un vocabulaire tiré de la psychanalyse de Reich, très en vogue à cette époque. Et que l’État-nation, loin d’être un rempart contre le fascisme, en est plutôt l’expression.

Si le biorégionalisme n’appartient pas exclusivement à ses fondateurs et est traversé par nombre de débats, ce texte inédit en français, publié avec l’aimable autorisation de Judy Goldhaft et Martin A. Lee, contribue à dissiper certaines mésinterprétations et à replacer les choses dans leur juste perspective.

Biorégionalisme versus fascisme : une conversation sur les lieux, l’appartenance ethnique, la mondialisation et le déclin de l’État-nation

  • Article initialement publié en 1998 dans Raise the Stakes, The Planet Drum Review#28, Reinhabitation or Global Monoculture.

Les biorégionalistes en Europe sont confrontés à des malentendus quant à l’utilisation du langage biorégional. Le fascisme – généralement associé à l’État-nation – a commencé à s’approprier la rhétorique du régionalisme pour mobiliser des soutiens. Cela signifie-t-il qu’il existe un lien entre le biorégionalisme et le fascisme ? Peter Berg et Martin Lee répondent par la négative et montrent comment le biorégionalisme propose en réalité une alternative au nationalisme et à la mondialisation.

Peter Berg (PB). Quelle est la différence entre la perspective biorégionaliste et ces idées racistes et réactionnaires du fascisme, comme « le sol et le sang » ? Pourrait-elle être absorbée par elles ? Et les régionalismes traditionnels européens[17] sont-ils si profondément ancrés et imprégnés de chauvinisme et de provincialisme que le biorégionalisme ne s’imposera jamais comme une alternative réaliste ?

Martin A. Lee (ML). Il n’y a rien d’intrinsèquement fasciste dans les régionalismes. En fait, les mouvements fascistes – nationalistes à l’extrême – sont historiquement antithétiques aux régionalismes. L’émergence des États-nations en Europe a eu pour conséquence d’absorber et de supprimer une mosaïque géographique faite de duchés, fiefs et cités-États préexistante à la division en pays. Les dirigeants néofascistes européens en sont conscients. Ils ont montré leur habileté à répondre à ces frustrations régionales et à convertir les désillusions en votes.

PB. Une façon plus simple de contrôler les gens.

ML. C’est une manière de manipuler une aspiration régionaliste profonde, le désir primordial de se lier aux lieux, qui a été piétiné mais pas complètement étouffé durant l’ère des États-nations. Le Vlaams Blok en Belgique est un exemple de parti de masse néofasciste présentant une orientation régionaliste explicite. Réclamant un État flamand indépendant et dépourvu d’immigrés, il est actuellement le parti recueillant le plus de votes à Anvers, la plus grande ville de Flandre et la deuxième plus grande ville de Belgique. Parmi ses principaux dirigeants figurent des vétérans du réseau terroriste d’extrême-droite européen, des négationnistes de l’Holocauste et des criminels condamnés qui ont récemment opéré un relooking politique pour se rendre plus acceptables aux yeux du grand public. Le régionalisme fait partie de leur arsenal discursif trompeur. Par opportunisme, le Vlaams Blok et d’autres organisations néofascistes en Europe jugent avantageux d’aborder des questions importantes pour les biorégionalistes : l’écologie, l’appartenance ethnique, l’identité culturelle, la monoculture mondiale[18]. Il existe de nombreux précédents historiques à cela. Lorsque vous regardez une carte de l’Europe occupée conçue par les stratèges géopolitiques du Troisième Reich, par exemple, vous constatez qu’elle est divisée en groupes autochtones et non en États-nations.

PB. Des peuples.

ML. Oui, des peuples. De manière similaire, la Waffen-SS était composée de diverses composantes ethniques – la division wallonne, la division flamande, et ainsi de suite. Certains de mes amis antifascistes considèrent cela comme une preuve que le régionalisme est intrinsèquement fasciste. Moi, je regarde cette carte et je conclus que les nazis étaient des stratèges habiles.

PB. Donc, le fascisme est une perversion moderne qui accompagne le développement de l’État-nation. Le fascisme appartient à l’État-nation. Pas d’État-nation, pas de fascisme.

ML. L’émergence de l’État-nation est une condition sine qua non du fascisme. Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne et l’Italie, les deux pays où les mouvements fascistes sont arrivés au pouvoir, étaient de jeunes États-nations.

PB. Je pense que la tension générée par le processus, l’énergie qui est mécaniquement nécessaire pour transformer ces lieux régionaux divers en un État-nation était si grande qu’elle a généré d’immenses émotions contraires. L’Allemagne a été inventée par Bismarck en 1872.

ML. Depuis, les Allemands essaient de maintenir une identité nationale fragile. Avec pour résultat beaucoup de surcompensations psychologiques agressives. Pour les Allemands, la nationalité est toujours mêlée aux questions épineuses de la race et de l’ethnicité. Votre sang détermine si vous êtes allemand ou non. Vous n’avez pas besoin de parler la langue allemande ou même de vivre dans ses frontières pour obtenir la citoyenneté. Tout ce que vous avez à faire, c’est de montrer une carte indiquant que votre grand-père, par exemple, appartenait au Parti nazi avant d’être envoyé en Russie aux bords de la Volga. Ce sont le sang et l’ethnicité qui définissent la citoyenneté allemande, plutôt que le lieu de naissance[19].

PB. En somme, le fascisme se focalise sur le « peuple ».

ML. Le « volk ».

PB. Et nous, nous parlons du « lieu ». Les habitants d’un territoire sont différents du « peuple », au sens de race ou de groupe ethnique. La distinction entre biorégions est écologique, pas ethnique. La biorégion du Sonora, dans le désert du Sud-Ouest, est extrêmement différente, qualitativement et quantitativement parlant, de la biorégion Cascadia, au nord-ouest de la côte Pacifique[20]. Tous ceux qui y vivent ont le devoir d’essayer d’interagir de manière appropriée avec leur écosystème, c’est-à-dire avec des systèmes naturels distincts. Il s’agit en cela d’une éthique partagée.

ML. Ce que tu décris n’a que très peu à voir avec le fascisme, qui promeut une éthique d’exclusion sous le couvert d’« ethno-différentialisme ». Les leaders d’extrême-droite ont réalisé une percée significative chez les européens en jouant un tour de magie autour du racisme. Ils savent que, de nos jours, tenir un discours sur la « race supérieure » ne fait plus recette. Ils minimisent donc la notion de suprématie blanche, en la remplaçant par un discours sur la préservation de l’identité et du patrimoine culturel de tous les peuples. Jean-Marie Le Pen, le leader néofasciste du Front National, devenu une force politique majeure en France, a dit des choses comme : « j’aime les Arabes d’Afrique du Nord, mais ils devraient rester en Afrique du Nord ». Il ne dira pas publiquement que les Arabes sont sales ou inférieurs. Au contraire, Le Pen insistera sur le fait qu’il aime et qu’il respecte tellement ces peuples qu’il les aidera à préserver leur identité unique et leurs traditions. Bien sûr, Le Pen souhaite également préserver et protéger l’identité française. C’est pour cette raison que les migrants doivent être expulsés – pour maintenir et renforcer l’identité de tous les peuples. Tous les peuples ont droit à leur propre identité, un droit à être différents, selon Le Pen et les xénophobes qui partagent ses idées en Europe. C’est ce langage insidieux que les fascistes utilisent aujourd’hui. Cela met en évidence le paradoxe du racisme contemporain, qui peut être exprimé à la fois en niant ou en affirmant l’identité d’une autre personne ou d’un groupe ethnique. Les fascistes promeuvent donc une éthique d’exclusion sous le prétexte « ethno-différentialiste ».

PB. La société serait-elle plus stable si tous les Savoyards vivaient en Savoie ? Plus que s’il y a aussi des Nord-Africains, des Turcs etc. qui vivent en Savoie ? Comment un mutualisme basé sur l’écologie peut-il répondre à cela ?

ML. Tout revient à la question de l’identité. L’identité française, telle qu’invoquée par Le Pen, est anhistorique, essentialiste, immuable. Vous êtes Français, Allemand, Russe ou autre par essence, selon une éternelle pureté du sang qui doit être protégée de tout danger venu de l’extérieur. Vu de cette manière, le droit à la différence finit par donner raison aux diverses phobies qui peuvent être liées au métissage. Des membres de groupes néonazis allemands se livrent à des débats absurdes sur le fait de savoir s’il est politiquement incorrect pour eux de manger une pizza italienne plutôt qu’une saucisse bavaroise. Voilà à quel point leur politique identitaire fasciste est déformée, réduisant la question de l’appartenance à une préférence de principe pour son propre groupe ethnique. C’est fondamentalement différent du concept d’identité biorégionale, ancrée dans un lieu qui n’est ni statique, ni exclusiviste. L’identité biorégionale est existentielle plutôt qu’essentialiste. Elle perçoit la différence non comme une menace à éliminer, mais comme quelque chose à négocier dans le cadre d’un projet global en évolution, impliquant de se recréer soi-même, de redéfinir son identité par une pratique de réappropriation. Nous ne naissons pas simplement avec une identité liée à notre sang ; nous devons cultiver notre identité en entretenant une relation consciente avec le lieu où nous vivons, notre biorégion. Du moins, c’est ainsi que je le comprends. Et toi, comment décrirais-tu ce qui compte le plus dans l’identité biorégionale ?

PB. Qui suis-je ? Où suis-je ? Et que vais-je en faire ? Une version de l’identité pourrait être : je suis un citoyen de la ville de San Francisco, dans un comté particulier de l’État de Californie, aux États-Unis, dans le soi-disant « Monde Libre ». Une autre version pourrait être : je suis un citoyen de la biorégion Shasta, à la confluence des rivières Sacramento, San Joaquin et de la baie de San Francisco, sur le versant Nord de la ceinture Pacifique, dans la biosphère planétaire de l’univers. Une identité différente. Très différente. L’identité biorégionale repose sur l’écologie des lieux – l’écosystème, la continuité et la particularité des systèmes naturels dans un bassin versant spécifique. Je suis membre de l’espèce homo sapiens, interdépendant avec d’autres espèces dans la biorégion et de la biosphère. Je vais réhabiter le lieu où je vis afin de préserver la biosphère planétaire et, in fine, ma propre espèce en son sein. Et j’ai l’intention de développer une culture appropriée à cette activité : la biorégion est une idée culturelle.

ML. Le biorégionalisme est une médecine de l’identité. Il offre un contexte holistique pour en repenser les questions d’identité. Il n’a rien à voir avec ce faux enracinement romantique qui fait rage dans le folklore que les nazis invoquent toujours et qui relève davantage d’un défaut de localisation que d’une réelle connexion à la planète Terre. La mondialisation économique, qui déracine des masses de personnes et détruit la cohésion sociale, sert les intérêts des démagogues fascistes. Bien qu’elle soit motivée par des objectifs économiques, le rouleau-compresseur standardisant de la mondialisation implique également des mutations culturelles profondes. Les gens ne craignent pas seulement de perdre leur emploi, mais aussi leur identité culturelle particulière. Les dirigeants fascistes exploitent habilement ces peurs, exacerbées par les migrations à grande échelle et les restructurations économiques, deux manifestations-clés de la mondialisation.

PB. Au fur et à mesure que la mondialisation progresse, elle puise de plus en plus de force dans l’État-Nation tout en remplaçant son rôle. Elle prend en charge des fonctions traditionnellement gérées par l’État-Nation, comme la régulation des devises, des tarifs, du commerce et des investissements. Dans le même temps, l’État-nation s’expose à des transferts de pouvoirs de toutes sortes, comme en Russie, dans les Balkans, en Afrique. En Californie, il y a aujourd’hui au moins deux tentatives de modification des frontières pour passer de deux à quatre comtés. L’autorité sur ce qui est immédiatement accessible à chacun tend à se recentrer à un niveau plus local. Ainsi, ce processus a deux facettes ; le grand perdant, celui qui se rétrécit, c’est l’État-nation.

ML. Les principaux acteurs de l’économie mondiale sont les firmes multinationales et ces sociétés ou clubs supranationaux connus sous des acronymes tels que l’OMC, l’UEM, l’AMI, le GATT, l’ALENA[21]. Ces organismes sapent à la fois les prérogatives traditionnelles de l’État-nation et certaines conceptions du pouvoir politique, de la représentation. En même temps, la mondialisation déclenche une réaction ultranationaliste. La mondialisation et le fascisme se nourrissent mutuellement. Ce sont les deux faces d’une même médaille. L’État-nation est peut-être en train de disparaître, mais non sans bruit et fureur.

PB. Il est inévitable que l’État-nation disparaisse. A partir de là, les jeux sont ouverts. Vous pouvez dire : « avant qu’il ne disparaisse, je veux en faire partie ». Ou encore : « avant qu’il ne disparaisse, nous pourrions arriver au pouvoir ». Mais il va disparaître. Je ne dis pas que l’État-nation va simplement s’évanouir. Son pouvoir continuera à se réduire à ses deux extrémités. Récemment, 250 000 britanniques ont défilé à Londres pour protester, en clamant le slogan « vous ignorez nos campagnes ». C’est parce que le gouvernement britannique ne peut pas gérer les zones rurales. Tony Blair a abandonné l’Écosse. Il ne pouvait pas la gérer. C’était comme s’il disait : « oui, vous pouvez avoir votre liberté, parce que je ne peux plus vous nourrir ». Le leader du Scottish National Party l’a résumé en une phrase incroyablement claire : « si nous entrons dans l’Union européenne, ce ne sera pas en tant que Grande-Bretagne. Ce sera en tant qu’Écosse ». On ne peut pas le dire plus clairement. S’ils veulent s’impliquer dans quelque chose qui retire le pouvoir au sommet de l’État-nation, alors ils le feront en tant que quelque chose qui reprend le pouvoir à la base de l’État-nation.

ML. Mais si vous êtes contre la mondialisation, contre les bureaucraties transnationales comme l’Union européenne, vous serez alors probablement catalogué comme un nationaliste rétrograde. Beaucoup de gens, y compris à gauche, considèrent l’État-nation comme le dernier rempart contre la mondialisation. Ils espèrent que l’État-nation pourra préserver le maillage de la sécurité sociale et les lois environnementales. Mais les solutions centrées sur l’État-nation visent, au mieux, à maintenir un statu quo qui est déjà très problématique.

PB. Les personnes les plus méfiantes vis-à-vis de la perspective biorégionale sont celles les plus investies dans l’État-nation. Très souvent, les gens de gauche[22] considèrent l’État-nation comme l’autorité centrale indispensable pour mener à bien leurs actions. En plus de vouloir exprimer leurs valeurs politiques à travers une autorité centrale, ils sont terrifiés par ce qui pourrait arriver en l’absence de cette autorité centrale. Sans une force nationale de police, ils craignent que les fascistes ne prennent le pouvoir et ne nous forcent à marcher au pas.

ML. En vous appuyant sur l’État-nation, vous ne favorisez pas une alternative biorégionale, qui devrait être l’un des axes principaux de l’opposition à la mondialisation.

PB. Actuellement, l’État-nation joue le rôle que les groupes régionaux devraient assumer. Mais au sein de la Bioregional Association of the Northern Americas, par exemple, certains ne veulent pas que leur vision du biorégionalisme soit dénaturée ou englobée dans des formulations politiques standard. Je m’intéresse à faire de l’Association une force de contrepoids à la mondialisation. Que dirais-tu de renforcer l’armature des biorégionalistes, contre les mondialistes ?

ML. Cela peut sembler une entreprise décourageante, compte tenu du pouvoir immense exercé par les firmes globales. Évidemment, on ne devrait pas considérer le biorégionalisme comme un simple outil d’organisation politique. C’est bien plus que cela. Comme je l’ai déjà dit, c’est une médecine de l’identité. Et c’est quelque chose de puissant.© 1998 Planet Drum Foundation. Pour obtenir l’autorisation de reproduction, écrivez ou appelez au 415-285-6556 ; mail@planetdrum.org, P.O. Box 31251


[1]Bron Taylor, « Deep ecology and its social philosophy: A critique », in Eric Katz (dir.), Beneath the surface: Critical essays in the philosophy of deep ecology, Cambridge, Mass, MIT Press, 2000.

[2]Alice Gaillard, Les Diggers. Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968), Montreuil, L’Échappée, 2014.

[3] Planet Drum Foundation, Mission Statement, 2011.

[4]Mathias Rollot, Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Paris, François Bourin, 2018.

[5]Blair Taylor, « Alt-right ecology: Ecofascism and far-right environmentalism in the United States », in Bernhard Forchtner (dir.), The far right and the environment, London, Routledge, 2019.

[6] La reprise des thèses gramsciennes de l’hégémonie culturelle en étant le symbole ultime, comme le montrait déjà Pierre-André Taguieff au milieu des années 1990. Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle Droite, Paris, Descartes & Cie, 1994.

[7]Jean Jacob, « Le biorégionalisme, de la nouvelle gauche à la nouvelle droite », La Pensée, n°350, 2007.

[8]https://wholeearth.info/p/coevolution-quarterly-winter-1981

[9]Jean-Marc del Percio-Vergnaud, Quête du Graal postmoderne et temps des tribus: une nouvelle révolution conservatrice, Éditions Matériologiques, 2015, p. 527-530.

[10]Philippe Pelletier, « “Indigènes de l’univers”. Des anarchistes et le territoire », Réfractions, n°21, 2008, p. 11-22.

[11]Mathias Rollot, Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Paris, François Bourin, 2018.

[12]Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Paris, Gallimard, 1992, p. 25.

[13]Élisabeth Hardouin-Fugier, « La protection législative de l’animal », Écologie politique, vol. 24, n°1, 2002, p. 51-70.

[14]Paolo Stuppia, « Ré-habiter la Terre. Cinquante ans d’utopies biorégionalistes », Développement durable et territoires. Économie, géographie, politique, droit, sociologie, vol. 13, n°2, 2022.

[15]Martin A. Lee et Bruce Shlain, Acid dreams: The complete social history of LSD : The CIA, the sixties, and beyond, New York, Grove Press, 1992.

[16]Martin A. Lee, The Beast Reawakens: Fascism’s Resurgence from Hitler’s Spymasters to Today’s Neo-Nazi Groups and Right-Wing Extremists, New York, Routledge, 2013.

[17] Ndt: l’expression originale est Traditional place-located constructs in Europe.

[18] Ndt: Global monoculture.

[19]Ndt: ce point est quelque peu exagéré par les deux auteurs, qui ne sont pas de fins connaisseurs de l’Europe. Ils reprennent les stéréotypes courant accordant la nation à la France et le peuple à l’Allemagne. En réalité les enjeux de la citoyenneté sont assez proches, dans les deux pays ; voir Riva Kastoryano, « Nationalité et citoyenneté en Allemagne aujourd’hui », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 70, n°2, p. 3-17, 2001.

[20]Ndt : de la côte pacifique du continent nord-Américain.

[21]Ndt : Organisation Mondiale du Commerce, Union Économique et Monétaire (Union européenne), Accord Multilatéral sur l’Investissement, General Agreement on Tariffs and Trade, Accord de Libre-Échange Nord-Américain.

[22] Ndt: Liberals.or progressives.