2. Du fantasme d’un « écofascisme » menaçant à la réalité d’un « carbofacisme » conquérant : analyse d’un processus de communication politique.
Erwan Lecœur
Sociologue, enseignant chercheur en Sciences de l’information et de la communication (Université Grenoble Alpes, UGA). Membre du laboratoire GRESEC (Groupe de recherche sur les enjeux de la communication).
Résumé. L’écofascisme a suscité nombre de débats, le plus souvent confus et dommageables pour l’écologisme. Ils ont contribué à masquer le véritable péril : le carbo-fascisme » et son corollaire, le « technofascisme ».
Depuis quelques années, nous assistons à une réémergence du terme « écofascisme » dans le débat public, à la suite de plusieurs publications s’interrogeant sur la nature des liens entre l’écologie et une partie de l’extrême droite en France et dans le monde. Cet article propose de repositionner l’analyse de cette notion en examinant son usage dans la littérature scientifique afin d’en questionner sa pertinence, au regard de l’appropriation de certains thèmes écologistes (la nature à protéger, l’effondrisme, ou le survivalisme) par des groupes restreints et quelques intellectuels isolés au sein de l’extrême droite elle-même. Des thèmes souvent détournés de leur sens par l’ajout de dimensions racistes, civilisationnelles (notamment autour de l’idée de déclin), voire guerrières.
On formulera l’hypothèse que l’usage de la notion d’écofascisme, parfois motivé par la volonté d’analyser les liens entre une certaine écologie et des thèmes conservateurs, voire autoritaires, pourrait prêter le flanc à une stratégie de communication d’influence s’inscrivant dans la bataille sémantique menée par la nouvelle droite depuis les années 1970. La plasticité et l’ambiguïté de ce terme (écologie) en font un objet de communication politique qui pourrait alors se retourner contre son projet initial et alimenter une forme d’ « écolobashing ». Le terme d’écofascisme, qui vise à pointer le danger autoritaire que pourrait représenter une écologie radicalisée face aux périls à venir (collapsologie), devient alors source d’amalgames et de confusion dommageable pour l’écologisme.
Enfin, cette menace hypothétique et l’appropriation de l’écologie par quelques courants d’extrême droite apparaît comme relativement négligeable et peu crédible au regard de l’opposition frontale et violente qui se développe depuis des années entre l’écologisme et un « carbo-fascisme » de plus en plus agressif, anti-écologiste et climato-sceptique – une posture désormais dominante au sein de la très grande majorité des mouvements d’extrême droite dans le monde.
Analyse critique du retour de la notion d’écofascisme dans le débat : des raisons et un usage peu convaincants
Le retour de la notion d’écofascisme depuis quelques années semble lié à trois éléments principaux, sans lien direct entre eux mais formant un ensemble convergent.
Le premier point est que plusieurs auteurs d’attentats d’extrême droite justifient leurs actes par des arguments reliant l’environnement à l’excès de population mondiale. Le philosophe Pierre Madelin souligne ainsi
« un lien entre [des] projets nationalistes ou identitaires et engagement écologiste, que les terroristes d’El Paso et de Christchurch ont eux-mêmes nommé “écofascisme”. Depuis, ce lien a suscité un intérêt soutenu dans la presse internationale et de nombreux d’articles sur l’écofascisme ont été publiés dans les mois qui ont suivi »[1].
Ce rapprochement était en effet de nature à attirer l’intérêt des médias et du public autour de ces idées. Il a également suscité l’intérêt de chercheurs, notamment ceux qui suivent de près les mouvements écologistes et d’extrême-droite. Ceux-ci se sont interrogés sur le lien entre ces attentats, manifestement anti-immigrés, et les discours écologistes d’alerte sur la population et les limites écologiques[2]. Une forme fasciste d’écologisme était-elle en train d’émerger ?
Le second élément est la montée de la question écologique dans l’opinion publique, en particulier de l’enjeu climatique. Le baromètre de l’Ademe est clair : 2019 a marqué un point d’orgue dans la préoccupation écologique, et en particulier climatique[3]. Tous les groupes politiques ont été tentés de capter cet intérêt et divers groupuscules d’extrême droite ont essayé de proposer une nouvelle approche nationaliste, ou « racialo-compatible » de certaines préoccupations environnementales. On peut notamment évoquer la tentative de l’idéologue du GRECE, Alain de Benoist, et ses propositions de « différentialisme écologique » à tendance ethnique, ou encore la vision Völlkisch et anti-moderne d’un Pierre Vial et son association « Terre et Peuple », proche du druidisme, ainsi que certains collectifs catho-traditionnalistes et leur revue Limites, qui défendent une « écologie intégrale » prônant le respect de toute forme de vie (et donc anti-IVG). Ces courants minoritaires issus de l’extrême droite n’ont pas rencontré leur public.
À l’inverse, pendant la crise Covid, plusieurs organisations activistes écologistes ont subi des cas d’entrisme, de défections et de conspirationnisme « antivax », comme le mouvement des Colibris (cas Louis Fouché), ou d’Alternatiba, qui ont dû réagir[4]. La méfiance, déjà très ancienne, d’une partie de certains mouvements environnementalistes à l’égard du pouvoir médical[5] et des entreprises pharmaceutiques a parfois dégénéré en un « covido-complotisme », créant une situation d’alliance objective avec des pans de la fachosphère, qui tenaient le même discours[6]. Le géographe Antoine Dubiau y a vu une « pente glissante » de l’écologisme vers le fascisme[7]. Il développe plus largement l’idée que l’écologie n’est pas forcément de gauche et qu’elle peut être appropriée par l’extrême droite. Pierre Madelin partage également des inquiétudes concernant un retour possible de tendances fascistes au sein de l’écologie[8]. Ces éléments créent un tissu de suspicion autour de l’écologie politique et de ses véritables intentions. La possibilité d’un écofascisme résulterait alors dans la contingence de deux processus : la fascisation de l’écologie et l’écologisation du fascisme. Antoine Dubiau précise cette double inquiétude :
« la première se définit comme un ensemble de pentes glissantes vers une conception fasciste de l’écologie, dans les approches écologiques courantes. La seconde se rapporte à l’histoire de l’appropriation de l’enjeu écologique par les idéologues fascisants, voire fascistes »[9].
On trouve cette idée également chez Paul Guillibert, qui exprime lui aussi son inquiétude de voir des idées de l’écologie prises en otage par le fascisme, ou même potentiellement coupables de tendances fascistoïdes internes :
« lorsqu’on cherche à penser l’écofascisme en particulier, la question se dédouble : d’un côté, quelles ressources politiques les néofascistes cherchent-ils dans les pensées écologistes ? D’un autre côté, y-a-t-il chez les écologistes contemporains des idées qui témoignent d’une proximité structurelle avec des thèses de type fasciste ? »[10].
Cette crainte, qui anime les auteurs d’ouvrages sur un écofascisme contemporain, postule que
« plus la crise écologique s’aggravera, plus les options démocratiques et émancipatrices dont nous disposons pour y faire face s’amoindriront, et plus au contraire des solutions extrêmes, aujourd’hui encore impensables, risqueront de s’imposer »[11].
L’écofascisme serait donc ici une éventualité, une résultante de l’aggravation de la crise écologique, poussée à son paroxysme, faisant sombrer les sociétés dans un « autoritarisme vert », qui émergerait dans le contexte de la montée d’un « survivalisme » teinté de mixophobie radicale et de préparation à une éventuelle « guerre civile raciale ».
Ces avertissements sont-ils fondés ? On peut en douter. Tout d’abord, ce n’est pas la première fois que l’écologisme est accusé de terrorisme. Dans les années 1990, le Federal Bureau of Investigation (FBI) avait pris au sérieux l’hypothèse d’un « écoterrorisme »[12], à la suite des attentats de Theodore Kascynscki entre 1978 et 1994, plus connu sous le nom de Unabomber. Si les Soulèvements de la Terre ou le Comité invisible ont été accusés d’« éco-terrorisme » par certains de leurs adversaires (Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur), aucun procès n’a permis de démontrer que cette qualification juridique était valable. L’affaire « de Tarnac » (2008) avait montré une grave faillite des services de sécurité intérieure (DGSI) pour se terminer par une relaxe et un « naufrage » de l’appareil d’État, dix ans plus tard[13]. Dans leur activisme, les franges les plus radicales de l’écologisme restent le plus souvent fidèles à la stratégie de l’action non-violente qui a accompagné le mouvement écologiste depuis ses débuts (antinucléaire, blocages de sites, etc.)[14], une stratégie qui peut impliquer la destruction de biens – et en particulier des machines, à la manière des Luddites[15] – mais jamais la volonté de terroriser les populations[16], puisqu’il s’agit de susciter leur sympathie[17].
Après 2020, la question écologique vit une éclipse dans l’opinion, qui se mesure notamment par la concurrence du thème du « pouvoir d’achat » et la montée d’un « climatoscepticisme »[18] à partir de 2023, très polarisé politiquement :
« Quand les partisans de gauche sont convaincus, les partisans de droite et d’extrême droite doutent. Il y aurait une forme de radicalisation des plus réfractaires au discours écologique et une idéologie de plus en plus forte qui surpasse les faits »[19].
Un vent contraire semble désormais souffler sur l’écologie, qui souffre de nombreuses attaques (médiatiques et politiques) concernant sa dimension « radicale », ou « punitive », dans une sorte de « backlash » anti-écologique[20]. Le désintérêt pour l’écologie semble d’autant plus rapide si l’on se trouve à droite de l’échiquier politique, ce qui est là encore assez classique[21].
Le troisième vecteur qui a mené à redonner une actualité à la notion d’écofascisme est celui qui cherche à attester d’une convergence possible et historique entre écologisme et extrême-droite, en convoquant régulièrement le nazisme et l’action de groupes Völkisch qui auraient influencé les nazis en promouvant la défense d’une Nature mythique, aux relents racistes[22]. C’est un débat ancien, porté par de nombreux auteurs tels que le politologue Jean Jacob[23], le géographe Philippe Pelletier[24] et, plus récemment, Stéphane François[25]. Comme l’a montré Fabrice Flipo[26], trois stratégies sont à l’œuvre, toutes fautives sur le plan de l’analyse. La première consiste à montrer l’existence de thèmes communs pour en déduire des convergences : l’écologisme parle de « vie », et critique certains aspects de la modernité, le nazisme aussi. C’est passer sous silence les multiples divergences et faire ainsi un « amalgame ». Une autre stratégie consiste à se focaliser sur des individus, qui passent du vert au brun. La figure de l’inventeur du concept scientifique et du terme « écologie », Ernst Haeckel (1866), qui s’est engagé très à droite, est parfois cité[27]. La troisième et dernière stratégie se concentre sur quelques groupuscules et les présente comme préfigurant une tendance – sans se demander pourquoi ces mouvements sont restés groupusculaires. Certains de ces amalgames se nourrissent de l’idée que la défense de la nature serait « anti-humaniste », comme le dénonçait Luc Ferry, qui voyait dans l’écologisme une résurgence d’un « Nouvel ordre écologique », qui plongerait ses racine dans le nazisme, et déclarait encore en 2008 que le GIEC était « un groupement où sont cooptés des patrons d’associations qui sont souvent des idéologues écologistes »[28]… Alain Lipietz avait répliqué que « à ce niveau de vulgarité dans le débat, mieux vaut en rire »[29].
Il n’y a, dans les faits, ni « fascisation de l’écologisme » ni « écologisation du fascisme » et rien ne laisse penser à ce jour que ce genre de glissement soit même possible à grande échelle, vu l’ampleur du changement de valeurs que cela engagerait dans chacun des deux mouvements évoqués. L’absence de mouvement écofasciste organisé et cohérent, en France ou en Europe, n’est pas surprenante. Comme le note Antoine Dubiau lui-même, les tentatives de rapprochement entre écologie et extrême droite restent marginales et ne constituent pas un courant politique significatif.
Le cas d’Hervé Juvin illustre assez bien les deux derniers points. Ancien conseiller en « écologie localiste » du RN et fondateur d’un mouvement du même nom, il a perdu toute influence et sa thématique elle-même a disparu. Il affirmait ainsi que « l’homme doit défendre son biotope contre les espèces invasives. Il faut protéger les écosystèmes, à commencer par les écosystèmes humains que sont les nations »[30]. Cependant, il n’aura jamais eu d’influence réelle sur le programme, ni sur les positionnements des porte-parole du parti à la flamme ; ni les cadres, ni les militants, ni surtout leurs électeurs ne veulent en réalité parler d’écologie, au sens des grands enjeux planétaires et des conséquences du mode de vie des pays riches. Les élus du RN et leurs alliés refusent même systématiquement de voter la moindre mesure écologique ; au niveau local comme au niveau européen, ils soutiennent en permanence les industries polluantes et les activités les plus nocives pour l’environnement et la santé (automobile, tabac, chimie, agriculture intensive). Il n’y a jamais eu d’engagement écologique sérieux de ce côté-là de l’échiquier politique, et les rares envolées lyriques sur le biotope à préserver ne visent en réalité qu’à tenter de récupérer une partie de la « panique écologique » qui se développe dans l’opinion, pour essayer de la détourner vers une « panique identitaire »[31].
L’écofascisme : un faux débat sur l’écologie et une stratégie masquant le carbo-fascisme, tendance majeure de l’extrême droite
Comment expliquer, alors, que le concept suscite autant d’intérêt et que les accusations contre l’écologisme soient à ce point récurrentes ? Et comment qualifier le positionnement de la droite et de l’extrême-droite, si elles ne sont pas « écofascistes » ?
Outre les raisons évoquées, l’une des causes pourrait être que l’écologie apparaît comme une ressource disponible, un cadre conceptuel crédible, que ses adversaires peuvent mobiliser, malgré elle, voire contre ses idées, car trop peu protégée par les écologistes eux-mêmes, dans le champ politique et médiatique. Guillaume Sainteny a montré que l’écologie politique peine à définir une vision du monde qui soit « complète », au sens où elle aurait un avis décidé sur toutes les questions. Si elle s’est historiquement construite en opposition aux idées d’extrême droite[32], elle n’a jamais réussi à proposer une définition suffisamment claire de l’idéologie qu’elle entend défendre, ni de la place qu’elle veut prendre dans l’histoire des idées, pour décourager toute tentative de récupération. Bruno Villalba évoque, quant à lui, un « bricolage idéologique permanent »[33], agrégeant des connaissances disparates (sciences du vivant, critique des effets de la civilisation technique…) avec des institutions militantes et leurs propres savoirs, nés de la politisation dans les luttes locales, des expériences cumulées des combats électoraux… L’écologie politique serait une « pensée fragmentée », ne voulant pas imposer un cadre trop rigide ni une « vérité » (révélation de la crise écologique) trop en rupture avec le champ politique traditionnel. Les partis Verts ont assez peu travaillé leur discours intellectuel ou leur positionnement idéologique en comparaison des libéraux ou des socialistes par exemple, et se sont cantonnés à produire des « solutions gestionnaires » pour tenter de modifier les « modes de vie », en un sens plus libéral, ou auto-gestionnaire, que socialiste[34].
L’assimilation de l’écologisme à un courant proche du fascisme – ou pouvant le devenir – peut alors être envisagé comme une stratégie de communication politique visant à porter l’anathème, pour discréditer les idées écologistes qui avaient séduit de larges pans de la population au cours des dernières décennies, ainsi que certaines institutions qui les portent. Les mises en cause et les attaques menées début 2025 par des élu-es de droite et d’extrême droite contre l’OFB (Office français de la biodiversité) ou l’Ademe sont révélatrices de cette tendance « anti-écologiste » en progression. Il s’agirait d’une nouvelle version d’anti-écologisme, portée par des acteurs intéressés, qui sont généralement des défenseurs d’un technocapitalisme conquérant[35]. Ce constat est également celui de David Chavalarias et de son équipe (CNRS) sur le « dénialisme » en ligne[36]. Il est moins question d’analyse que d’affrontement médiatique et politique, où tous les coups et amalgames sont permis. Dans ce registre, l’écolobashing tient une place importante, avec son lot d’agressions verbales et « d’infox » distillées massivement sur les réseaux sociaux numériques et autres médias. À l’ère du « clash », comme le montre Christian Salmon, l’important n’est plus d’avoir un récit cohérent mais d’être capable d’apparaître fortement dans le flux incessant des échanges de plus en plus brutaux et agressifs[37]. L’adversaire désigné est l’écologisme des « bobos », un concept d’ailleurs inventé par l’extrême-droite pour discréditer la gauche aux yeux des classes populaires[38]. Il est d’ailleurs piquant de relever que l’autoritarisme imputé aux écologistes par Jean-Marie Le Pen était rapproché non de l’extrême-droite, mais de l’extrême-gauche ; d’où le qualificatif de « pastèques » qu’il avait inventé en 1989 : verts dehors, rouges dedans.
Depuis quelques années, les lignes de la confrontation sont devenues plus nettes, en France comme dans le reste du monde : les nationalistes s’opposent aux écologistes, donnant ainsi une nouvelle actualité à l’expression « écologie ou barbarie »[39]. Derrière l’appellation d’écologie « positive » utilisée par le RN, qui s’opposerait à l’écologie « punitive » de l’écologisme, il n’y a en réalité rien de concret : ni tentative, ni élément de programme, ni projet, ni même une volonté de faire semblant de croire qu’il faudrait répondre à la crise écologique et à la crise climatique. Dans les faits, la majorité des officines créées ces dernières années dans le giron du RN ou de Reconquête (les deux principaux partis d’extrême droite en France) sont clairement des outils climatosceptiques destinés à combattre les discours écologistes dans tous les domaines. L’exemple récent de l’association « Action écologie » est emblématique car elle rassemble des libertariens de droite, des néofascistes et des personnalités de la droite traditionnelle autour d’un slogan explicite : « dénonçons les excès de l’écologisme »[40].
Quand plus de 80 % des gens pensent que la société est « en déclin »[41] et que plus de 65 % des Français estiment qu’un effondrement de la civilisation est possible[42], les angoisses et les peurs nourrissent des recherches de solutions qui peuvent être contradictoires. D’un côté, les écologistes qui, depuis longtemps, alertent sur la situation et tentent de proposer des solutions coopératives et démocratiques ; de l’autre, une extrême droite qui instrumentalise ces peurs et propose des solutions d’exclusion et de repli sur soi. On retrouve ici toute l’ambiguïté du célèbre roman Malevil, qui met en scène une situation post-explosion nucléaire dans laquelle il faut se protéger des « autres »[43]. Le concept de « survivalisme » est souvent évoqué, avec ses connotations sémantiques de lutte pour la survie et la préparation au combat dans un contexte de sauvagerie[44]. Mais il s’agit encore d’un raccourci, qui se nourrit de séries et films sur ces thèmes, et de quelques survivalistes médiatiques et réputés sur les réseaux sociaux numériques. Dans les faits, les milieux collapsologues écologistes sont résolument non violents, culturellement ouverts à la diversité et se consacrent plutôt à la création de Bio-régions réparatrices[45], des oasis de plantes nourricières, qu’à l’édification de tours de guets ornées de meurtrières[46]. Les études sur les catastrophes montrent également qu’une situation d’effondrement peut déboucher sur une solidarité spontanée et inédite, comme le montre Rebecca Solnit[47], et le choix de la coopération et de l’entraide est possible, voire probable, comme le proposent Pablo Servigne et Gauthier Chapelle dans un ouvrage qui fait suite à leur célèbre opus Comment tout peut s’effondrer[48].
Conclusion : écologie, fascisme, des visions du monde en opposition
L’expression « écofascisme » serait ainsi une forme de leurre, une alerte sans objet réel, effectif ou actuel, une discussion prospective qui occupe les écologistes et les divise. Elle fait clairement le jeu de la stratégie politique confusionniste mise en place de longue date par la Nouvelle droite néo-païenne ou le courant catho-traditionnaliste. Le débat sur l’écofascisme ressemble à s’y méprendre à ce qu’une perspective gramscienne qualifierait de « bataille du vocabulaire », qui préside à tout combat pour « l’hégémonie culturelle »[49]. Réussir à jeter le soupçon « d’écofascisme » sur l’écologisme serait ainsi une réussite, de leur point de vue.
La menace réelle qui pèse sur l’écologie vient d’ailleurs et s’incarne dans son exact opposé. Elle pourrait être appelée « technofascisme » ou « carbo-fascisme » (ou « fascisme fossile »)[50]. Pierre Madelin reconnaît que c’est la forme la plus répandue[51], mais qu’une « porosité » serait possible avec l’écofascisme[52]. Conquérant et menaçant, ce courant résolument anti-écologique est en plein essor outre-Atlantique et apparu au grand jour depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, suivie de son allié Elon Musk au début de 2025. Ce mouvement affiche clairement sa force et sa volonté de puissance, avec l’annonce de conquêtes territoriales à venir (Panama, Groenland, Canada, Gaza…), un retournement brutal des équilibres géo-stratégiques mondiaux (Ukraine), et le déclenchement d’une guerre commerciale (droits de douane) contre la plupart de ses anciens partenaires (Mexique, Canada, Europe…). Il y a bel et bien un rapport entre le fascisme et l’écologisme, mais il est radicalement antagonique et opposé à tous niveaux. Ce mouvement anti-écologique est massif et mondial, organisé et soutenu par de puissants groupes d’intérêts et par des États autoritaires : la Russie de Poutine, l’Inde de Modi, ou les États-Unis de Trump.
Pour ces régimes, les partis politiques, les ONG, les institutions internationales (ONU, OMS), les médias indépendants et les associations environnementales sont vus comme des ennemis à abattre car ils représentent des obstacles à la pollution et à l’accumulation sans limite. Ce retour de bâton a des conséquences bien réelles, en termes de moyens de pression et d’intimidation. Diverses méthodes sont en progression : campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux, procès- bâillon (contre Greenpeace aux États-Unis), intimidations de journalistes et activistes, répression par les États. Michel Forst, rapporteur des Nations Unies pour la Convention d’Aarhus, s’en inquiète[53]. Mais il s’agit aussi d’assassinats et de morts[54], comme le constatent la plupart des acteurs de l’écologie dans le monde et en France. Plus près de nous, c’est l’abandon de politiques structurantes en France, en Europe (avec le Green deal voté par l’UE) et dans le monde qui s’annonce. L’anti-écologisme est devenu un moteur des populismes[55].
Comme le rappelle Juliette Grange, au fil de son exploration du sujet :
« L’écologie scientifique et l’écologie politique sont aux antipodes des utilisations des thématiques environnementales par l’ultra-droite. L’écologie est à la fois cosmopolitique et démocratique. […] L’écologie est transfrontalière de par la logique même de ses objets de préoccupation (la biodiversité, le réchauffement climatique, la pollution chimique). Les tentatives de l’ultra-droite internationale pour “écologiser” des mots d’ordre confessionnels ou partisans sont donc des entreprises antidémocratiques et anti-écologiques »[56].
On peut alors proposer, en guise de conclusion, qu’en dehors de quelques tentatives groupusculaires et d’intellectuels organiques restés minoritaires à l’extrême droite dans leur volonté d’utiliser la « panique écologique » au service de leurs idées, il n’y a pas et il n’y a jamais eu de mouvement « écofasciste » massif et organisé. Le fantasme de la menace écofasciste en dit plus sur certains de ses inventeurs et épigones que sur l’évolution potentielle d’une écologie, qui reste historiquement et résolument un mouvement non violent et fondamentalement démocratique. C’est même, pour de nombreux spécialistes, sa spécificité historique : la volonté d’améliorer et de nourrir la démocratie, comme projet ; comme l’avait documenté, au travers de son analyse de l’histoire de l’écologie politique en Belgique, le regretté Benoît Lechat[57], ou la plupart des spécialistes, dont Dominique Bourg[58].
[1] Pierre Madelin, La tentation écofasciste : écologie et extrême-droite, Montréal, Écosociétés, 2023. p. 12.
[2]Collectif, À vous de choisir. L’écologie ou la mort, Paris, Pauvert, 1974 ; Paul R. Ehrlich et Anne H. Ehrlich, La bombe P, Paris, Fayard, 1972.
[3]Lettre « Ademe Stratégie », n°72, février 2025.
[4]William Andureau, « Les paradoxes de Louis Fouché, le docteur antivax », Le Monde, 8 juin 2021.
[5]Anahita Grisoni, Sous les pavés, la terre : culte du bien-être et nouveaux métiers : la naturopathie en transformation à la conquête du marché, Thèse de doctorat, 2011.
[6] Plusieurs hashtags conspirationnistes de la fachosphère : #dictaturesanitaire #antivax ##stopdictature ont été diffusés dans des groupes environnementalistes et on retrouve des figures de l’extrême droite tel qu’Alain Soral derrière certaines opérations de séduction de vlogueurs antivax et antipass (Casasnovas, Fouché, etc.)
[7] Antoine Dubiau, Écofascisme, Caen, Grévis, 2022.
[8] Pierre Madelin, op. cit., p. 65-105.
[9] Antoine Dubiau, op. cit., p. 15.
[10]Paul Guillibert, « La racine et la communauté », Mouvements, vol. 104, n°4, 2020, p. 84-95.
[11]Pierre Madelin, op. cit., p. 17.
[12]https://archives.fbi.gov/archives/news/testimony/the-threat-of-eco-terrorism
[13]« Tarnac, les leçons d’un naufrage », Le Monde, 14 avril 2018. Éditorial.
[14]Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non violente, Paris, Fayard, 1972.
[15]Nicolas Chevassus-au-Louis, Les briseurs de machines : de Ned Ludd à José Bové, Paris, Seuil, 2006.
[16]La notion « d’intimidation des populations » est souvent considérée comme distinctive. Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, Les médias face au terrorisme : Manuel pour les journalistes, Paris, 2017, p. 20.
[17]José Bové et Gilles Luneau, Pour la désobéissance civique, Paris, La Découverte, 2004.
[18]Ademe, op. cit., 2024. Voir aussi les enquêtes « Fractures françaises » du Cevipof, vagues 9 à 11.
[19]Anaïs Rocci, « Assiste-ton vraiment à une montée du climatoscepticisme en France ? », The Conversation, 6 février 2025.
[20]Théodore Tallent, Backlash écologique : quel discours pour rassembler autour de la transition ?, rapport de la Fondation Jean-Jaurès, 23 avril 2024.
[21]Simon Persico, « “Déclarer qu’on va protéger la planète, ça ne coûte rien”. Les droites françaises et l’écologie (1971-2015) », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, vol. 44, n°2, 2016, p. 157-186.
[22]Johann Chapoutot rappelle la destruction systématique de la nature par le nazisme : « Nazisme, environnement, écologie », La Pensée écologique, n°4, 2019, p. 26-30.
[23]Jean Jacob, « Du droit de servir de fumier, ou la face cachée de l’écologie », Esprit, n°2, 1994, p. 26-38 ; Le retour de l’Ordre Nouveau, Paris, Droz, 2000 ; « Le biorégionalisme, de la nouvelle gauche à la nouvelle droite », La Pensée, n°350, 2007.
[24]Philippe Pelletier, Le puritanisme vert. Aux origines de l’écologisme, Paris, Le Pommier, 2021.
[25]Stéphane François, « L’extrême droite française et l’écologie. Retour sur une polémique », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, vol. 44, n°2, 2016, p. 187-208.
[26]Fabrice Flipo, « Existe-t-il une écologie d’extrême-droite ? », Terrestres, 2022 ; « Écofascisme : notion éclairante ou piège idéologique ? », Terrestres, 2023.
[27]Daniel Gasman, The Scientific Origins of National Socialism: Social Darwinism in Ernst Haeckel and the German Monist League, New York, Routledge, 2004, p. XVII.
[28]Luc Ferry, Le Nouvel ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’Homme, Paris, Grasset, 1992. Débat avec Nathalie Kosciusko-Morizet, « Quelle écologie pour aujourd’hui ? », Le Figaro, 8 juillet 2008.
[29]Alain Lipietz, Qu’est-ce que l’écologie politique ? La grande transformation du XXIe siècle, Paris, La Découverte, 1999, p. 34.
[30] Hervé Juvin, « L’homme doit défendre son biotope contre les espèces invasives », Site officiel d’Hervé Juvin, 13 mars 2019.
[31]Sur les « trois paniques » (écologique, économique et identitaire), voir Alain Caillé, Extrême droite et autoritarisme partout. Pourquoi ? La démocratie au risque de ses contradictions, Bordeaux, Le bord de l’eau, 2023.
[32]Guillaume Sainteny, L’introuvable écologisme français ? Paris, PUF, 2000.
[33]Bruno Villalba, L’écologie politique en France, La découverte, 2022, p. 9. Voir aussi Erwan Lecœur, Des écologistes en politique, Paris, Lignes de repère, 2011.
[34]Sur la question des « modes de vie », voir Fabrice Flipo, Changer les modes de vie. Une dialectique matérialiste, par-delà le plan et le marché, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2024.
[35]La tendance est ancienne, voir Patrick Troude-Chastenet, « La planète bleue est-elle en péril vert ? Actualité et permanence de l’anti-écologisme », Écologie & Politique, n°66, 2023, p. 129-148.
[36]David Chavalarias, Paul Bouchaud, Victor Chomel et Maziyar Panahi, Les nouveaux fronts du dénialisme et du climato-scepticisme, Deux années d’échanges Twitter passées aux macroscopes, 2023.
[37]Christian Salmon, L’ère du clash, Paris, Fayard, 2019.
[38]Gérard Mauger, « Mythologies : Le “beauf” et le “bobo” », Lignes, n°3, 2014, p. 130-140.
[39]Erwan Lecœur et Claire Monod (dir.), « Écologie ou Barbarie », Propos, #5, août 2024.
[40]Lucie Delaporte, « Action Écologie, autopsie d’une offensive anti-écolo issue de l’extrême droite », Mediapart, 19 janvier 2025.
[41]« Fractures françaises 2024 » (Cevipof, Le Monde, Ipsos), et « Baromètre de la confiance politique » (février 2025).
[42]Enquête Ifop pour la Fondation Jean Jaurès (2019), https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2020/02/la-france-patrie-de-la-collapsologie.pdf
[43]Robert Merle, Malevil, Paris, Gallimard, 1972.
[44]Stéphane François, « Survivalistes d’extrême droite : quand les théories racistes s’ancrent dans nos territoires », Fragments sur les Temps Présents, 8 décembre 2021. https://tempspresents.com/
[45]Tel que le propose l’Institut Momentum : https://institutmomentum.org/les-bioregions-visions-reparatrices
[46]Projet porté par la coopérative écologiste « Oasis en tous lieux » : https://cooperative-oasis.org/
[47]Rebecca Solnit, A Paradise Built in Hell: The Extraordinary Communities that Arise in Disasters, New York, Viking, 2010.
[48]Gauthier Chapelle et Pablo Servigne, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Paris, Les liens qui libèrent, 2019.
[49]Concept développé par Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison, 1929-1935, repris par les stratèges de la Nouvelle droite sous la forme d’une « bataille du vocabulaire », pour gagner les esprits (métapolitique).
[50]Zetkin Collective, Fascisme fossile. L’extrême droite, l’énergie, le climat, Paris, La Fabrique, 2020.
[51]Pierre Madelin, op. cit., p. 12.
[52]Ibid., p. 225.
[53]Michel Frost, Répression par l’État des manifestations et de la désobéissance civile environnementales: une menace majeure pour les droits humains et la démocratie, février 2024.
[54]On dénombre 2106 morts (assassinats) de défenseurs de l’environnement entre 2012 et 2023, selon l’ONG Global Witness. https://globalwitness.org/
[55]Matthieu Goar, « La lutte contre la transition écologique, un nouveau levier du populisme », Le Monde, 28 janvier 2025.
[56]Juliette Grange, « écofascisme et écologie intégrale, ou l’utilisation de l’urgence écologiste par les extrémismes de droite »,Cités, n°92, Paris, PUF, 2022, p. 43-55.
[57] Benoît Lechat, Écolo, la démocratie comme projet. Tome 1 : 1970-1986. Du fédéralisme à l’écologie, Bruxelles, Etopia, 2015.
[58]Dominique Bourg, « L’écologie est-elle autoritaire, voire fasciste ? Ou bien résolument démocratique ? », La Pensée écologique, n°4, 2019, p. 1-13.