2, L’écologisme n’est pas un conservatisme


Fabrice Flipo

Philosophe, professeur de philosophie à l’Institut Mines-Télécom et chercheur au LCSP (Université Paris Cité). Il travaille sur les questions de changement social et politique.

Laurent Garrouste

Juriste du travail + fichier biographies

Bruno VillalbaProfesseur de science politique à AgroParisTech/Paris-Saclay et membre du laboratoire Printemps (CNRS UMR 8085).


La question est amplement débattue depuis que l’écologisme existe : est-il un progressisme ou un conservatisme ?

Certains précurseurs de l’écologie politique, comme Jacques Ellul, Bernard Charbonneau[1] ou Ivan Illich[2], valorisent l’émancipation du sujet politique au nom de sa liberté fondamentale, de son indépendance à l’égard des forces hétéronomes de la société technique et industrielle (production, technologie…). D’autres, comme Françoise d’Eaubonne[3], revendiquent la capacité de la personne à se constituer face au pouvoir politique. D’autres, encore, comme Cornélius Castoriadis[4] ou encore Serge Moscovici[5], insistent sur sa portée émancipatrice, car elle valorise l’autonomie du sujet, sa capacité d’autorégulation (indépendamment des institutions étatiques ou sociales conservatrices), ou bien encore, car elle permet l’expression utopique du politique. Mais l’écologisme ou écologie politique (termes utilisés de manière interchangeables ici) est aussi considéré par certains observateurs (Philippe Pelletier[6], Stéphane François[7] ou encore Jean Jacob[8]) comme l’expression d’un certain conservatisme : critique du progrès, défense de la nature, des paysages ou de techniques ou d’un ordre passé, tel que celui des peuples autochtones[9].

S’intéressant à ce mouvement voici trois décennies, le sociologue Pierre Alphandéry et ses collègues concluaient à un positionnement « équivoque »[10], relativement à la question de l’émancipation. Le résumé qu’ils proposaient de l’écologisme était pourtant peu ambigu. Pour eux, l’écologisme tentait la synthèse de cinq paradigmes[11] : (1) l’autonomie, dans un contexte où le contrôle de la nature s’avère induire un contrôle de l’homme ; (2) la critique des impasses d’une civilisation fondée sur l’expansion illimitée des désirs, sans pour autant ne rechercher que le primitif et le sauvage, de là « faire mieux avec moins » ; (3) ce qui suppose un changement radical dans l’ordre des valeurs, mettant en avant le don, la gratuité et l’équité, une libération du travail ; (4) d’où un renouveau des formes de vie microsociales et communautaires, contre le centralisme et l’uniformisme, vers plus de solidarité ; (5) et enfin une plus grande autonomie des collectivités territoriales, vers des formes fédérales. Comment ne pas voir également que l’écologisme a contribué et précédé l’altermondialisme, en organisant le premier contre-sommet en 1972, épisode relaté par Claude-Marie Vadrot dans un livre au titre évocateur[12] ? Plus récemment, l’écologisme a réaffirmé cette nécessité d’alliance avec l’ensemble des mouvements sociaux, y compris le mouvement syndical qui est devenu une préoccupation majeure de nombreux écologistes, impliquant une redéfinition revendicative qui cherche à combiner le social et l’écologique, qu’il s’agisse de défendre les retraites ou l’eau comme bien commun. Cette évolution est évidemment pleine de contradictions et se heurte à des pierres d’achoppement (non encore) surmontées. Mais elle est là.

Comment dès lors expliquer cette assimilation de l’écologisme au conservatisme, voire à la réaction ? Tout d’abord, il y a l’imprécision des notions clés utilisées pour disqualifier l’écologie. Plusieurs articles de ce dossier reviennent sur ce problème récurrent. Prenons le cas de la notion de progrès. Elle est centrale, au point qu’elle est devenue un implicite du débat politique : d’un côté les progressistes, et de l’autre les conservateurs ou les réactionnaires. Pourtant l’historien François Jarrige montre que le progrès est un concept assez ambigu, puisque qu’ayant été souvent porté par des conservateurs, au moins en ce qui concerne le progrès technique, depuis le XIXe siècle. Marx avait souligné ce point, montrant que le capitalisme ne générait de progrès que par le jeu dialectique de la lutte des classes[13]. Michael Löwy a montré l’équivocité du romantisme. Bien que critique de la modernité et du progrès, il pouvait être porteur de conservatisme comme d’émancipation[14]. Dans le premier numéro de Bifurcation/S, Alain Lipietz indiquait également que la défense du monde vécu contre l’invasion du modernisme était aussi une lutte émancipatrice[15]. Tout comme le fait de prendre à partie la forme alors dominante de socialisme, comme expansion illimitée de la division du travail et de la croissance économique[16]. La notion de limite percute en ce sens la pensée d’une certaine gauche qui n’a longtemps conçu le progrès social que sous la forme d’une expansion indéfinie ; tension qui conserve d’ailleurs son actualité, comme le montrent Danielle Rached et Denise Vitale dans leur article sur le Brésil.

Dans la plupart des cas, en réalité, les attaques témoignent tant de leur incompréhension du projet politique écologiste que de la notion de « conservatisme ». Dans son article, Basile Imbert souligne à juste titre la relative absence de ce dernier concept dans le vocabulaire politique contemporain. Tout se passe comme s’il n’existait que trois grandes idéologies, hormis l’écologisme : le socialisme et le libéralisme. Le fait est d’autant plus dommageable que les articles d’Erwan Lecoeur et de Paolo Stuppia montrent à quel point ces confusions sont autant d’opportunités pour la stratégie « métapolitique » déployée de longue date par certains courants conservateurs à des fins de combat culturel. Ils cherchent à récupérer les idées de gauche en faisant croire qu’elles sont de droite[17]. C’est pourquoi caractériser le conservatisme[18] est essentiel.

À la différence du libéralisme et du socialisme qui naissent avec la société industrielle et l’époque que l’on qualifie généralement de « moderne »[19], le conservatisme est une idée politique qui semble aussi ancienne que l’humanité, à l’instar du communisme et de l’anarchisme – du moins si l’on en croit les travaux de David Wengrow et de David Graeber qui sont évoqués dans la note de lecture de Fabrice Flipo. Tous les articles de ce dossier cherchent à la caractériser. Elle se distingue par une confiance mise dans un ordre inégalitaire hérité du passé, jugé stabiliser au mieux les relations entre individus, sans qu’ils aient besoin d’en discuter. Elle est une manière de concevoir la politique à partir d’une vision figée des rapports sociaux et s’impose comme un mode de gouvernement dans lequel les classes dominantes assignent à résidence les identités sociales, en alliance souvent conflictuelle avec une partie des classes intermédiaires, dont l’appui est essentiel pour asseoir leur hégémonie.

L’ordre intangible à laquelle cette pensée fait référence est le plus souvent imaginaire, comme le relève Laura Morosini dans sa contribution ; ainsi, la vision de la femme chez les chrétiens conservateurs actuels découle de manière déterminante d’une époque récente, le XIXe siècle, époque particulièrement répressive à l’égard des femmes. L’origine, le contenu et l’horizon du conservatisme ne sont pas éternels. Les arguments qu’il emploie évoluent au fil du temps, à l’exemple d’Antoine Waechter : la lutte antinucléaire d’hier, au nom du refus de l’État totalitaire-nucléaire, s’estompe, tandis que les éoliennes deviennent une cible au nom de la défense du paysage patrimonialisé. L’ordre défendu change, mais il est toujours conçu comme donné, et piloté par les élites « naturelles », seules à même de le « rétablir » quand il est menacé – c’est-à-dire en fait, de le réinventer sans le dire. Au besoin, elles prennent le pouvoir et instaurent un ordre autoritaire. De la dictature militaire au fascisme, différentes options sont possibles. Le conservatisme est donc susceptible de degrés, d’une simple préférence pour l’ordre établi à sa défense volontariste et armée, sous l’égide d’un chef tout puissant. L’idéologie justificatrice de l’ordre peut changer : chrétienne libérale (comme François Fillon ou Wilhelm Röpke[20], inspirateur de la CDU allemande), « illibérale »[21] ou fasciste (comme le RN ou d’autres parties d’extrême droite comme l’AfD allemande), pré-chrétienne (comme Alain de Benoist[22]) ou encore monarchiste et corporatiste, à l’exemple des royalistes[23].

Le conservatisme peut donc être antilibéral, critique du progrès et de la rationalité sous toutes ses formes, et donc de l’État, qui est l’instrument souvent privilégié, au profit des ordres locaux et familiaux. Il défend une méritocratie adossée à la liberté sans l’égalité, comme le montrent Rémy Herrera et Irène Pereira. Il peut aussi être très critique du capitalisme et de l’ordre de l’argent. Il lui importe de combattre les fauteurs de troubles : les révolutionnaires, les anarchistes (dans leur refus de l’autorité de l’ordre comme principe légitime de gouvernement), les communistes (dans leur combat pour l’évolution des conditions et l’égalité), et aujourd’hui également les « wokistes » et les écologistes. Tous cherchent en effet à se réapproprier l’ordre commun. C’est d’ailleurs le sens du concept de « woke », à l’origine, avant d’être détourné, puisqu’il vient de « wake », qui désigne l’état éveillé par rapport à l’état endormi ou somnambule, expression qui qualifie assez bien l’objectif d’une large partie de la littérature écologiste, par rapport à l’état de la planète et la soumission à l’ordre productiviste et consumériste.

L’écologisme recèle-t-il en son sein des tendances conservatrices ? Proximité n’est pas similitude comme le précise Bruno Villalba dans le dossier. Certes, les écologies politiques critiquent une certaine modernité, sa rationalité sans mesure (au point qu’elle devient contre-productive, selon les analyses d’Illich), de ses ambitions technologiques démesurées (Ellul, Gorz…), de son extension consumériste généralisée (Castoriadis, Marcuse…), sa nature foncièrement productiviste, dont l’exploitation de la nature est une dimension clé. Elle aurait une certaine tendance rousseauiste à idéaliser des ordres prémodernes tels que celui des sociétés dites « primitives », ou encore la référence à la nature ou à la vie. Mais ces critiques n’ont en aucune manière comme finalité de défendre une vision fermée de l’histoire et des sociétés humaines. La mise en cause de la rationalité moderne n’aboutit pas à une apologie de la religion ni du destin, ni à s’en remettre aux élites naturelles. Au contraire, l’écologisme ne cesse de valoriser l’absence d’équilibre, de stabilité dans notre rapport au monde et cherche à préserver les possibilités de coévolution entre les humains et la biosphère. La référence à la vie est adossée à des savoirs solidement établis, qu’ils soient modernes (écologie scientifique) ou non. Le rapport est plus coopératif qu’agonistique, d’où la référence à Kropotkine[24] plus qu’au darwinisme social (au demeurant fort éloigné à la pensée de Darwin lui-même) dont se repaissent en général les conservatismes, en cherchant à renvoyer chacun exclusivement à sa responsabilité individuelle, avec le souci d’éviter tant la démocratie que l’égalité. La nature renvoie au milieu de vie, tel que saisi par la connaissance rationnelle, moderne ou non, mais aussi comme une instance critique de la culture et donc de l’ordre établi, à l’instar des Lumières. Jean Ehrard explique en effet que « dans le combat que livrent les « philosophes » l’idée de nature est leur arme la plus efficace, à la fois contre la tyrannie du surnaturel et contre l’artifice de certaines conventions sociales »[25]. C’est quasiment du Serge Moscovici dans le texte[26]. Enfin l’écologisme sait de longue date que les primitifs n’existent pas sans les civilisés, les deux catégories faisant miroir l’une à l’autre, comme le relevait déjà Bernard Charbonneau[27]. En dépit de toutes les accusations dont il est l’objet, aucune écologie de droite n’est à l’horizon, et encore moins d’extrême-droite[28].

Faire de l’écologisme un grand tout unifié serait toutefois trompeur. Bien des courants existent et de nombreuses typologies sont disponibles. Une première distinction fait consensus, opposant l’environnementalisme, simple « protection de la nature » qui s’en tient à une activité sectorielle, étroite, et l’écologisme qui renvoie à la question plus générale de la quête de « sociétés écologiques », d’un « nouveau paradigme », avec les mêmes accents, dans le discours prophétique, parfois, que les hérauts du mouvement socialiste naissant au XIXe siècle. Pour Yves Frémion, ce sont deux courants différents, qui n’ont pas la même histoire ni les mêmes pères[29]. Alphandéry confirme que les auteurs les plus fréquemment cités dans le mouvement écologiste ont tous mis en cause le réductionnisme de l’écologie environnementaliste[30]. Ce courant est évacué dès la première page par Dominique Simonnet[31]. Pourtant l’examen des programmes des partis et des rapports annuels des associations montre que la frontière n’est pas si nette. Des associations présentées comme environnementalistes comme France Nature Environnement peuvent également avoir une analyse relativement poussée et multidimensionnelle des territoires[32]. Difficile de dire, en réalité, jusqu’à quel point les « environnementalistes » sont « écologistes », ou vice-versa. L’observation vaudrait également pour le socialisme, longtemps adossé quasi-exclusivement à la question du travail. La diversité interne à ces organisations sectorielles est grande. C’est aussi le cas du mouvement ouvrier. Parmi les adhérents de Force ouvrière, par exemple, dans les années 2000, le vote va de l’extrême droite (18 %) à l’extrême gauche (5 %), en passant par le PS (42 %) et la droite UDF-RPR (40 %)[33].

Du côté des écologies politiques, quatre positions pourraient se dégager. La première est une écologie plutôt conservatrice, mais pas d’extrême-droite. Elle est incarnée par la revue Limite, ou par certains aspects, Antoine Waechter. Elle a une conception locale et patrimoniale de la nature, et plus généralement de la vie. Elle est plutôt libérale, mâtinée de spiritualité, peu critique du capitalisme bien qu’elle en appelle vigoureusement à sa régulation, contre le néolibéralisme. Elle n’est pas « paléolibertarienne » non plus : les différences sont importantes, avec les courants politiques décrits par Irène Pereira. Cette conception la rend cependant peu soucieuse de lutter contre certains thèmes majeurs de l’offensive politique réactionnaire, sur l’immigration, les droits des femmes ou des LGBT. Mais elle a été d’un appui puissant, par exemple pour mettre en place ce Green New Deal soutenu un temps par Ursula von der Leyen, de la CDU allemande et présidente de la Commission européenne, qui a été balayé par des forces plus conservatrices encore. La deuxième est une écologie sociale-libérale, réformiste. Elle correspond à un social-écologisme, positionné au centre-gauche, qui se satisfait en partie de ce Green New Deal. Le marché est socialisé à la manière de Polanyi. Le troisième courant correspond à l’écosocialisme proprement dit, d’inspiration marxiste mais lui-même divers. Il va des aspirations à la planification écologique[34] aux perspectives proposées par exemple par André Gorz. Un désaccord important porte sur le rôle possible de l’État et donc celui de l’initiative décentralisée, notamment de l’économie sociale et solidaire. Un dernier courant pousse la rupture et la critique du développement plus loin encore. C’est le cas de Thierry Sallantin qui défend une position anti-industrielle radicale, qu’il qualifie « d’artisanaliste »[35], rappelant le monde dépeint par William Morris[36], dans lequel les objets sont durables et peu nombreux, et la démocratie directe règne. Mais ce courant peut également se confondre avec des démarches ésotérique et irrationalistes, fétichistes, qui débouchent sans trop s’en rendre compte sur des ordres conservateurs, à l’exemple d’Edward Goldsmith ou de Jerry Mander[37] admirant les sociétés primitives. L’article d’Eric Doidy ébauche cette problématique qu’il faudrait creuser davantage, mais qui doit inspirer la prudence. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, donc, les radicalismes peuvent aussi exacerber les divergences : d’un côté la « planification écologique » de « l’outil de production » et de l’autre la révolution moléculaire et « la ZAD partout ».

Les écologismes émancipateurs partagent le souci d’établir un rapport particulier à la nature : lui accorder une place qui ne soit pas celle d’une simple ressource ni celle d’un simple patrimoine, et en conséquence redéfinir radicalement sa place dans la vision d’un projet de société que certains choisissent de définir comme écocentrique ou biocentrique. Le conservatisme est foncièrement incapable, soucieux qu’il est de défendre un ordre humain inégalitaire contre tout ce qui peut le menacer. Les exemples de Trump ou de Milei sont éloquents à cet égard, comme le rappelle la philosophe Irène Pereira. Ils sont technophiles et entretiennent avec le milieu un rapport radicalement « cartésien », prédateur, symbolisé par la maxime trumpienne : « drill, baby drill », dont le sous-texte sexiste est révélateur de la naturalisation de l’ordre patriarcal qu’il promeut. Autrement dit, l’écologisme procède bel et bien d’une extension des droits de l’être humain vers ceux de la nature au sens général, comme le montre Bruno Villalba, que l’on parle des écosystèmes (écocentrisme) ou du vivant (biocentrisme), et de toutes les variantes que l’on puisse trouver autour de ces deux pôles. Ce qui est en jeu est un bouleversement de l’ordonnancement juridique, y compris constitutionnel, qui place la nature, les écosystèmes et le vivant en son cœur.

En retour, c’est tout l’ordre social qui est mis en cause, et notamment les modes de vie, concept explicitement mobilisé par Donald Trump[38] : artificialisation des terres, empreinte carbone etc. Le rapport conservateur à la nature est instrumental. Concrètement, s’il faut choisir entre la compétitivité ou la force et la nature, c’est cette dernière qui passe en second. C’est leur virilité que les dirigeants autoritaires aiment manifester dans l’affrontement avec la nature, ou la possession de grands prédateurs, à l’instar d’un chef qui mate une grève ou une révolte. Parler « d’écofascisme » dans ce contexte n’a donc pas grand sens, comme le montre Erwan Lecoeur. Aucun régime fasciste n’a été protecteur de la nature, sinon de manière très secondaire, dans un océan de dévastation. Il en sera de même demain. Au lieu de la vague menace écofasciste agitée par certains, la réalité est celle d’un trumpisme dont la dimension de destruction de la nature (exploitation tous azimuths des ressources minières y compris des énergies fossiles) et de combat idéologique anti-écologique (secondarisation de l’enjeu du réchauffement climatique) est constitutive.

La distinction entre l’écologisme et le conservatisme s’affirme encore dès lors qu’il s’agit d’interroger la place de l’individu dans un ordre naturel, qui lui octroie une place définitive – ceci, alors que la nature elle-même, au sens scientifique d’un ordre observé et susceptible de preuve, ne prescrit rien de tel. Afin de respecter l’ordre de la tradition ou de Dieu, hommes et femmes sont contraints de rejouer sans cesse la même partition. Au tournant des années 1990, quand cette identité a été bousculée par les revendications féministes et LGBTI, une partie de la mouvance conservatrice de la droite s’est saisie de la question écologique pour proposer une conception de la nature ne faisant que refléter leurs options politiques. Yann Raison du Cleuziou saisit ce moment à travers la revue Limite qui tente de fédérer les oppositions à l’émancipation des genres, en instrumentalisant la question écologique. Leur « écologie intégrale » se ramène surtout à réaffirmer la pertinence de l’ordre familial traditionnel. C’est la raison pour laquelle les jeunes conservateurs sont pris dans des contradictions difficilement dépassables, comme le montre Basile Imbert. La politiste Magali Della Sudda en arrive approximativement aux mêmes conclusions, à partir d’une étude sur le féminisme conservateur. Il est curieux d’observer que cette focalisation contre les revendications des mouvements LGBTI s’est retrouvé dans certaines franges du mouvement anti-industrialiste, qui a développé une charge véhémente à leur encontre, les accusant de se faire les complices du techno-capitalisme, alors que le discours anti-trans est une matrice de l’offensive conservatrice avec le soutien de la Big Tech[39].

Ce lourd dossier est suivi des quatre rubriques et de deux varias, ainsi que d’une note de lecture déjà évoquée.

C’est l’écologie scientifique qui occupe la rubrique « concepts », sous la plume l’écologue Frédéric Ducarme. Il revient sur les principaux repères qui structurent cette science, non sans rappeler qu’ils sont dépendants d’un contexte culturel et ne sauraient évidemment être tenus pour « universels » sans précaution. Ils ne sont pas purement relatifs non plus. La réalité qu’ils saisissent dépend simplement des outils mis en œuvre.

La rubrique « sources » revient quant à elle sur un épisode peu connu : la création du premier parti écologiste, socialiste et indépendantiste en Polynésie française, dans les années 1970, face à des implantations nucléaires qui suscitaient également des doutes en France métropolitaine – comme le montre la référence à Jean Giono.

La rubrique Lamayaz (« luttes ») propose quant à elle une interview croisée entre la CGT et le Réseau Action Climat France, autour d’une revendication commune : la production d’une petite voiture électrique abordable, sur le territoire métropolitain. Elle montre bien comment les luttes procèdent, et pourquoi elles peuvent assez peu prétendre se substituer les unes aux autres. Cette complémentarité est partiellement conflictuelle, cependant, pouvant diverger à court, moyen ou long terme suivant les cas.

La rubrique Esthétique donne quant à elle la parole à Juliette Prissard, représentante des producteurs audiovisuels français à Bruxelles, qui brosse le tableau des enjeux dans ce secteur. Elle montre que l’invasion de nos espaces publics par les plate-formes numériques, à la faveur de la Covid, menace tout autant la planète que nos imaginaires.

Les varias comprennent l’article de Rémy Herrera et de Rosia Marques qui a déjà été évoqué et la contribution de Jean-Marie Harribey, qui s’interroge sur les montants qui pourraient être dégagés si un revenu maximum était mis en place. Ce ne sont pas moins de 100 à 200 milliards qui pourraient ainsi être dégagés.


[1] Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous.  Textes pionniers de l’écologie politique, Paris, Seuil, 2014.

[2] Ivan Illich, Œuvres complètes, Paris, Fayard, t. 1, 2004 et t. 2, 2005.

[3] Françoise D’Eaubonne, Écologie, féminisme. Révolution ou mutation ? éditions ATP, 2018 (1978).

[4] Cornélius Castoriadis et Daniel Cohn-Bendit, De l’écologie à l’autonomie, Paris, Seuil, 1981.

[5] Serge Moscovici, « La polymérisation de l’écologie », in Le défi écologiste, Paris, L’Harmattan, 1993, pp. 14-25.

[6] Philippe Pelletier, Le puritanisme vert. Aux origines de l’écologisme, Paris, Le Pommier, 2021.

[7] Stéphane François, « L’écologie politique : entre conservatisme et modernité », Temps Présent, avril 2012 ; Les Verts-Bruns. L’écologie de l’extrême droite française, Lormont, Le Bord de l’Eau, 2022.

[8] Jean Jacob, « Du droit de servir de fumier, ou la face cachée de l’écologie », Esprit, n°2, 1994, p. 26-38.

[9] Robert Jaulin, La paix blanche – introduction à l’ethnocide, Paris, Seuil, 1970.

[10] Pierre Alphandéry, Pierre Bitoun et Yves Dupont, L’équivoque écologiste, Paris, La Découverte, 1991.

[11] Ibid., p. 133.

[12] Claude-Marie Vadrot, Déclaration des Droits de la Nature, Paris, Stock, 1972.

[13] Karl Marx, Le Manifeste du Parti Communiste, Paris, 10/18, 1962 (1847).

[14] Michael Löwy et Robert Sayre, Révolte et mélancolie – le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1992 ; Romantisme anticapitaliste et nature, Paris, Payot, 2022.

[15] Alain Lipietz, « L’autonomie au cœur de la revendication écologiste », Bifurcation/s, vol. 1,  n°1, 2024, p. 103-117.

[16] Serge Latouche, L’invention de l’économie, Paris, Albin Michel, 2005 ; François Perroux, L’économie au XXe siècle, Paris, PUF, 1964 ; Gilbert Rist, Le développement, histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

[17] Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle Droite, Paris, Descartes & cie, 1994.

[18] Robert Nisbet, Conservatism, London, Open University Press, 1986 ; René Rémond, Les droites aujourd’hui, Paris, Louis Aubibert, 2005 ; Clarisse Berthezène et Jean-Christian Vinel, Conservatismes en mouvement, Paris, EHESS, 2016 ; Philippe Labrecque, Comprendre le conservatisme, Montréal, Liber, 2016 ; Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin, Le dictionnaire du conservatisme, Paris, Le Cerf, 2017.

[19] Immanuel Wallerstein, « Trois idéologies ou une seule ? La problématique de la modernité », Genèses. Sciences sociales et histoire, n°9, 1992, p. 7-24.

[20] Wilhelm Röpke, A humane economy. The social framework of the free market, Chicago, Henry Regnery Co, 1960.

[21] Bertrand Badie, « Les régimes illibéraux dans un jeu mondialisé », Revue Défense Nationale, vol. 861,  n°6, 2023, p. 124-129.

[22] Alain De Benoist, Vu de droite, Paris, Labyrinthe, 2001 (1977) ; Demain la décroissance, Paris, Edite, 2007.

[23] https://www.actionroyaliste.fr/notre-ecologisme-integral/

[24] Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Lormont, Les Liens qui Libèrent, 2017.

[25] Jean Ehrard, L’idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1994 (1963), p. 252.

[26] Serge Moscovici, La société contre nature, Paris, UGE, 1972 ; Hommes domestiques et hommes sauvages, Paris, Christian Bourgois, 1979.

[27] Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone, Paris, Encyclopédie des Nuisances, 2002 (1969), p. 161.

[28] Simon Persico, « “Déclarer qu’on va protéger la planète, ça ne coûte rien”. Les droites françaises et l’écologie (1971-2015) », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, vol. 44,  n°2, 2016, p. 157-186.

[29] Yves Frémion, Histoire de la révolution écologiste, Paris, Hoëbecke, 2007, p. 9.

[30] Alphandéry et al., op. cit., p. 133.

[31] Dominique Simonnet, L’écologisme, Paris, PUF, 1979, p. 3 (Que Sais-Je?).

[32] https://fne.asso.fr/ville-et-territoires

[33] Michel Pigenet, « Force ouvrière : une forteresse incontournable », Mouvements, n°1, 2006, p. 47-52.

[34] Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024.

[35] Thierry Sallantin, « Qu’est-ce que l’écologie radicale ? », 8 mars 2015, <https://www.partage-le.com/2015/03/08/quest-ce-que-lecologie-radicale-thierry-sallantin/>, .

[36] William Morris, Nouvelles de nulle part ou Une ère de repos, roman d’utopie, Paris, Société Nouvelle de Librairie et d’Edition, 1902.

[37] Jerry Mander, In the absence of the sacred – The failure of technology and he survival of Indian Nations, Berkeley / Los Angeles / London, Sierra Club Books, 1991.

[38] 2024 GOP Platform – MAGA, p. 3. https://rncplatform.donaldjtrump.com/

[39] Renaud Garcia, « Les acceptologues. Les “minorités de genre” au service de la fabrication des enfants », Écologie & politique, n° 2, 2022, p. 93-112.