À la recherche de l’ « écosocialisme »

Dossier coordonné par la rédaction.


Quand l’écologie politique entre pour la première fois en tant que telle dans l’arène politique, en 1974, avec René Dumont, c’est la conviction d’une évidence[1] : le socialisme, en tant que régime rationnel de maîtrise collective des besoins, est la solution. Le , à l’opposé, est le règne du chaos : besoins artificiels, gaspillages, exploitation de la nature et des travailleurs.

Le socia­lisme – pris ici dans un sens géné­rique englo­bant ses variantes commu­nistes, sans s’y réduire – connaît alors d’impor­tants débats mais il fait fond sur une matrice théo­rique commune, au sein de laquelle le marxisme tient une place impor­tante. La plani­fi­ca­tion est l’outil privi­lé­gié, mais elle doit s’entendre de diverses manières : centra­lisme sovié­tique ou décen­tra­li­sa­tion yougo­slave, place du marché, types d’inves­tis­se­ments entre secteurs, impor­tance rela­tive de la souve­rai­neté natio­nale, struc­tures variables de délé­ga­tion et de repré­sen­ta­tion des travailleurs / consom­ma­teurs / citoyens etc. L’écolo­gie poli­tique paraît brouillonne, par contraste, cher­chant ses repères. Elle se range pour­tant déjà assez nette­ment du côté du fédé­ra­lisme et de l’auto­no­mie dont Ivan Illich est « l’idéo­logue et avocat prin­ci­pal »[2], suivant l’écono­miste Serge-Christophe Kolm, fin obser­va­teur des mouve­ments de l’époque. Et elle a la convic­tion d’avoir l’avenir avec elle. Elle déve­loppe donc son propre corpus : Serge Moscovici, Jacques Ellul, André Gorz, Bernard Charbonneau et de nombreux autres[3].

50 ans plus tard, c’est le socia­lisme qui s’est effacé, contre toute attente. Du côté du socia­lisme réel, la Corée du Nord consti­tue un terne repous­soir dicta­to­rial, l’URSS s’est effon­drée, la Yougoslavie a explosé dans une guerre fratri­cide. La Chine connaît un inso­lent déve­lop­pe­ment mais celui-​ci repose sur la combi­nai­son de la férule du PCC et d’un déve­lop­pe­ment capi­ta­liste d’une grande violence. Les révo­lu­tions les plus marquantes (zapa­tisme, Rojava) ne font plus appel ni au corpus marxiste ni même à l’éten­dard socia­liste, même s’ils en reprennent certains thèmes, tels que l’anti­ca­pi­ta­lisme et l’anti-​impé­ria­lisme. Les expé­riences social-​démo­crates ont sombré dans la gestion social-​libé­rale, et les partis qui en sont issus ont souvent cher­ché à rompre avec la matrice socia­liste. D’un autre côté, les pays capi­ta­listes ont socia­lisé une partie impor­tante de leur écono­mie, comme Marx l’avait anti­cipé. Les crises finan­cières sont récur­rentes, mais en partie gouver­nées, certes au prix de nouveaux déséqui­libres écono­miques. Les inéga­li­tés de pouvoir ont explosé, comme l’ont docu­menté par exemple les travaux de l’écono­miste Thomas Piketty[4]. Et la situa­tion écolo­gique connaît une dété­rio­ra­tion peut-​être hors de contrôle.

La droite ne s’étant pas empa­rée sérieu­se­ment de l’écolo­gie[5], celle-​ci reste bien de gauche, ou du centre, à l’image de Corinne Lepage, alliée de François Bayrou. De plus la ques­tion s’est popu­la­ri­sée, et a donc été reprise par les divers partis de gauche. La période au cours de laquelle les écolo­gistes étaient contraints à jouer prin­ci­pa­le­ment le rôle de lanceurs d’alerte est termi­née depuis une dizaine d’années envi­ron, prin­ci­pa­le­ment sous l’influence de la question clima­tique. Cette fonc­tion n’est pas deve­nue super­flue pour autant, mais que l’écolo­gie poli­tique est plus atten­due que jamais sur les ques­tions d’alter­na­tive de société. La vitesse avec laquelle le Nouveau Front Populaire a proposé son programme en France indique peut-​être qu’écolo­gismes et socia­lismes semblent désor­mais capables de s’allier, au moins en cas de menace grave.

Cette alliance masque cepen­dant des diver­gences impor­tantes, qui ne manque­ront pas de ressor­tir. Difficile de prévoir si elles provo­que­ront l’émer­gence de compro­mis ou de frac­tures. Dans ce chassé-croisé durable entre socia­lisme et écolo­gie poli­tique, qu’est-ce qui pose problème ? Pourquoi l’un ne peut-​il pas simple­ment fusion­ner avec l’autre ? Les obstacles sont mani­fes­te­ment impor­tants, sans cela 50 ans de débats et de rencontres en seraient venus à bout. Ou alors ?

Ce premier numéro tente de bali­ser le débat, de telle manière à en saisir les points de bascule ou de bifur­ca­tion. Il multi­plie les éclai­rages à partir d’angles et de posi­tions diffé­rentes. Le dossier est composé de six articles, et trois entre­tiens qui viennent le complé­ter. Suit ensuite le Varia, puis les rubriques.

L’histo­rien Timothée Duverger ouvre le dossier. Il retrace l’évolu­tion du parti socia­liste, sous le prisme de son atti­tude par rapport à la ques­tion écolo­gique. Il s’accorde avec l’analyse déjà ancienne de Guillaume Sainteny[6] pour qui la posi­tion du PS est direc­te­ment corré­lée au score des partis écolo­gistes : s’ils montent, le PS s’écolo­gise, s’ils baissent, il délaisse la théma­tique. Il utilise de plus des sujets secon­daires pour lais­ser penser qu’il fait de l’écolo­gie. Il préfère parler de « d’envi­ron­ne­ment » et de « cadre de vie ». Il a tendance à consi­dé­rer le sujet comme un domaine spécia­lisé, délé­guable et confi­nable, et non comme un projet de société à part entière, à rebours de ce que reven­diquent les écolo­gistes. Ces désac­cords se reflètent dans les débats sur le péri­mètre des minis­tères[7].

La situa­tion est compa­rable en Belgique, d’après l’histo­rien Jonathan Piron. La prise de conscience se fait égale­ment sous la pres­sion des événe­ments. Comme leurs homo­logues fran­çais[8], les écolo­gistes belges cherchent à se distin­guer de « l’envi­ron­ne­men­ta­lisme », et montrer qu’ils ont un projet de société, pas seule­ment un souci de protec­tion de la nature, ni une science : l’écolo­gie. Là encore, ce sont les pous­sées élec­to­rales du parti vert qui contraignent les autres forma­tions à s’inté­res­ser à la ques­tion. Mais les écolo­gistes sont aussi jugés ambi­gus : ce qu’ils refusent est plus net que ce qu’ils proposent. En Belgique aussi, l’élar­gis­se­ment
de la conscience écolo­gique contri­bue à rappro­cher les partis. Mais des diver­gences persistent, en parti­cu­lier autour du produc­ti­visme.

Le fond de l’affaire est toujours la défi­ni­tion, créa­tion ou décou­verte de « l’écoso­cia­lisme », synthèse tant espé­rée par toutes et tous. Le socio­logue Michael Löwy est dans la même démarche, mais sur une posi­tion radi­cale et anti­ca­pi­ta­liste. Il avance la néces­sité d’une sortie des règles domi­nantes de l’écono­mie de marché, pas simple­ment pour chan­ger les rapports de propriété mais avec l’objec­tif d’une trans­for­ma­tion civi­li­sa­tion­nelle de l’appa­reil produc­tif, hors du déve­lop­pe­ment. Il met en avant les relec­tures récentes de Marx, notam­ment par John Bellamy Foster[9] et Kohei Saïto[10]. Il prône une plani­fi­ca­tion écolo­gique, qui doit être parti­ci­pa­tive. Il rappelle que l’on assiste à une conver­gence entre décrois­sance et socia­lisme ces dernières années, ce qui parais­sait en effet peu probable, ne serait-​ce que voici une ou deux décen­nies.

Les racines des diver­gences sont donc plurielles : stra­té­gies élec­to­rales, prio­ri­tés, soutien ou non dans la popu­la­tion ou encore matrices théo­riques distinctes.

La récep­tion de l’œuvre d’André Gorz indique cela. Cet auteur est souvent consi­déré comme incar­nant une possible synthèse. Mais la philo­sophe Céline Marty montre combien sa récep­tion est diffé­ren­ciée. Sa critique du capi­ta­lisme est bien­ve­nue du côté des anti­ca­pi­ta­listes, mais sa mise en cause du travail suscite des réti­cences fortes. Les écolo­gistes relèvent le produc­ti­visme latent de Gorz, quant à eux.

Le philo­sophe Serge Audier, au travers de sa lecture de Hayek et de Polanyi, esquisse diffé­rentes tradi­tions d’écolo­gisme et de socia­lisme, et montre combien il serait aven­tu­reux de tirer des conclu­sions trop rapides. Le socia­lisme plani­fi­ca­teur comporte de l’écolo­gisme, tandis que ce dernier comporte aussi des traits socia­listes. Ainsi les Bolchéviks mettent-​ils très tôt en place des parcs natio­naux[11]. L’aver­sion forte de l’écolo­gisme pour tout diri­gisme et sa critique du projet d’expan­sion des forces produc­tives le rapproche toute­fois du socia­lisme asso­cia­tion­niste de William Morris ou de Robert Owen, comme le souligne égale­ment Michael Löwy.

Ajoutons un mot sur l’appel à Marx, qui ressort égale­ment de manière régu­lière du côté anti­ca­pi­ta­liste. Audier souligne combien les relec­tures en faveur d’un Marx écolo­giste sont aussi unila­té­rales que celles qui faisaient de lui autre­fois le père d’un maté­ria­lisme histo­rique très méca­nique. Si Marx parle de l’épui­se­ment des sols, c’est aussi pour saluer Liebig, l’inven­teur de l’agri­cul­ture à base d’apports miné­raux. Quand Marx parle de climat, comme le relève Saïto, c’est en un sens ancien, déjà présent chez Aristote ou Montesquieu, de climat local, et non global. Le concept de « méta­bo­lisme », enfin, est assez courant à l’époque ; et il est utilisé de longue date en écono­mie écolo­gique, bien avant les travaux écomarxistes.

Il est d’autant plus diffi­cile de tirer l’écolo­gisme de Marx qu’on ne pouvait déjà pas trou­ver de socia­lisme. C’est une diffi­culté que les théo­ri­ciens socia­listes ou commu­nistes les plus impor­tants, tels que Charles Bettelheim[12], Serge-Christophe Kolm[13] ou Edvard Kardelj[14], ont géné­ra­le­ment reconnu. On ne trouve chez Marx ni théo­rie du socia­lisme, ni de l’État moderne, et encore moins de critique des formes domi­nantes de socia­lisme au XXe siècle, puisqu’elles ont toutes pris place long­temps après la mort de l’auteur du Manifeste du Parti Communiste. Savoir ce que Marx en aurait pensé divise les socia­listes entre eux depuis plus d’un siècle. On peut se deman­der si c’est vrai­ment le débat le plus impor­tant… D’autant qu’écolo­gisme et socia­lisme ne font pas le tour des enjeux. Quatre caté­go­ries devraient être présentes, au moins : race, classe, genre, et écolo­gie. De là diverses confi­gu­ra­tions, qui ne convergent pas spon­ta­né­ment, et dont il faudrait faire l’histoire. Le point fort de Marx, par contre, c’est l’analyse du capi­ta­lisme au prisme de la lutte des classes, qui a une influence déter­mi­nante sur ce dont l’avenir sera fait, quoiqu’on en pense.

Dans ce contexte, les trois entre­tiens sont éclai­rants à plus d’un titre. La philo­sophe étasu­nienne Nancy Fraser se dit en faveur d’un anti­ca­pi­ta­lisme de marché, ce qui indique peut-​être une conver­gence pola­nyienne avec les écolo­gistes, autour de cette idée de socia­li­sa­tion du marché[15] ; mais elle ne va pas jusque-​là. Elle ne se prononce pas non plus sur la place de l’écono­mie sociale et soli­daire, cepen­dant, à laquelle l’écolo­gie poli­tique donne une place impor­tante[16]. Elle entend régu­ler l’écono­mie « du haut » par la plani­fi­ca­tion, point qui fera sans doute débat dans le détail, par exemple sur les choix éner­gé­tiques : le nucléaire ne se plani­fie pas de la même manière que les éner­gies renou­ve­lables. Plus large­ment son apport à la construc­tion du corpus écoso­cia­liste est inté­res­sant. Elle s’efforce en effet d’inté­grer à la matrice socia­liste les dimen­sions du genre, de la race et de la nature, non pas comme des problé­ma­tiques subor­don­nées mais comme autant de contra­dic­tions actives dans le fonc­tion­ne­ment réel du capi­ta­lisme dont le dépas­se­ment ne saurait être pensé en en faisant abstrac­tion.

Luc Foulquier montre que l’inté­rêt mani­festé par les commu­nistes pour la ques­tion écolo­gique est ancienne, et se posi­tionne de manière diffé­rente. Le PCF sous­crit à la Charte Mondiale de la nature (1982) et ses mili­tants sont présents dans de nombreux combats locaux, tels que la lutte contre les boues rouges de la Montedison en Corse. Le programme « Changer de cap » qui précède le Programme Commun comporte un petit volet sur les atteintes à l’envi­ron­ne­ment. Luc Foulquier, alias Guy Biolat, publie en 1973 un livre très complet sur la ques­tion[17], avalisé par le parti. Le PCF compte égale­ment des écologues célèbres parmi ses proches, tel François Ramade qui rédige les manuels d’écolo­gie à desti­na­tion des étudiants[18]. Le remar­quable mémoire de Victor Michel confirme les propos de Foulquier[19], qui a publié en 2013 une note réca­pi­tu­la­tive sur ces ques­tions[20]. La ques­tion divise toute­fois les commu­nistes, qui ont égale­ment tendance à sous-​trai­ter la ques­tion, non pas aux Verts mais à une asso­cia­tions ad hoc située dans leur giron : le Mouvement National de Lutte pour l’Environnement (MNLE).

Trois désac­cords profonds avec la matrice de l’écolo­gie poli­tique ressortent nette­ment. Tout d’abord, la société commu­niste repose sur le déve­lop­pe­ment le plus impor­tant possible des forces produc­tives, qui tienne compte des équi­libres avec la nature. D’où un désac­cord au moins partiel avec les écolo­gistes sur le poten­tiel que recèlent les sciences et les tech­niques, puisque les courants écolo­gistes les plus radi­caux se distinguent par leur critique de la produc­tion, comme le relève le théo­ri­cien anglais Andrew Dobson[21]. Serge Moscovici estime aussi que « le mode de produc­tion est, de manière directe ou indi­recte, la cible majeure »[22]. Désaccord « partiel », disons-​nous, car les utopies et pratiques écolo­gistes sont moins critiques du déve­lop­pe­ment tech­nique qu’elles ne le recon­naissent, ainsi l’usage abon­dant du numé­rique, en pratique ou dans les utopies telles qu’Ecotopia[23]. Un second désac­cord porte sur la part qui relève du centra­lisme et celle qui revient à l’auto­no­mie, et derrière cela, deux concep­tions de la démo­cra­tie, dont l’une peut diffi­ci­le­ment se dire plus démo­cra­tique que l’autre, car aucune des deux ne suffit entiè­re­ment à elle-​même. Un troi­sième désac­cord concerne la nature de l’obstacle à surmon­ter, vers une société écolo­gique et plus large­ment éman­ci­pée. Pour Foulquier, le grand capi­tal est l’obstacle prin­ci­pal. L’absence rela­tive de cet enjeu dans l’écolo­gisme pose en effet ques­tion. Cette diver­gence s’exprime aussi en termes de stra­té­gie de terrain : pour les écolo­gistes, il n’est pas évident que les luttes ouvrières soient plus effi­caces pour aller vers l’écolo­gie. Et en cas de contra­dic­tion entre les deux, Foulquier fait bel et bien de l’écolo­gie un « front secon­daire », comme il l’assume d’ailleurs ouver­te­ment : l’emploi passe devant l’envi­ron­ne­ment, quand il faut choi­sir. Il y a là un désac­cord profond avec l’approche écolo­giste, qui se trouve toute­fois rela­ti­visé dans le récent Plan Climat du PCF, qui signale un chan­ge­ment de cap à ce sujet, puisqu’il s’agit d’une véri­table stra­té­gie de recon­ver­sion indus­trielle, diffé­ren­ciée suivant les classes sociales. Mais le PCF prio­ri­sera-​t-​il l’écolo­gie, le moment venu ? Et l’écolo­gisme se mettra-​t-​il à défendre une écolo­gie plus popu­laire ?

L’entre­tien avec Alain Lipietz, écono­miste, mili­tant et élu écolo­giste, confirme que l’écolo­gisme ne se construit pas seule­ment sur la protec­tion de la nature à laquelle Nancy Fraser tend à renvoyer l’écolo­gisme non socia­liste dans sa tota­lité, mais plutôt à partir du « monde vécu », et en parti­cu­lier ce qu’il comporte de perte, du fait de la moder­ni­sa­tion. Cette dernière n’est pas refu­sée non plus dans son prin­cipe, mais plutôt suivant ses moda­li­tés, ce qui rapproche l’écolo­gisme du socia­lisme. Parmi ces pertes, la nature, au sens des zones peu anthro­pi­sées, telle que le Plateau du Larzac. Cette thèse va à l’encontre d’analyses telles que celle de William Cronon[24] et d’autres approches marxistes, pour qui la nature n’est qu’une valeur bour­geoise ; thèse qui était la convic­tion de Lipietz, avant qu’il ne prenne conscience de son carac­tère erroné.

Si les commu­nistes fran­çais préfèrent parler d’« envi­ron­ne­ment », c’est au moins pour deux raisons : parce que l’écolo­gie est une science, inca­pable d’établir une poli­tique, et parce qu’elle ne suffit pas, en tant que science, à saisir les impli­ca­tions de l’acti­vité humaine sur les milieux. Cette mise à distance de la science et de la poli­tique est justi­fié par l’épisode stali­nien, qui a marqué les commu­nistes, en ayant tragi­que­ment voulu confondre les deux ; passif que l’écolo­gie poli­tique ne porte pas sur ses épaules. Cette obser­va­tion rapproche cepen­dant le PCF de l’analyse d’Alain Lipietz, qui souligne combien l’écolo­gisme part du monde vécu.

Ce point conduit à une remarque géné­rale : la propen­sion de chaque acteur à ne saisir les autres courants poli­tiques que de l’exté­rieur, voire à se cari­ca­tu­rer entre eux, ce qui ne faci­lite pas la conver­gence, on s’en doute. Le regard que les uns portent sur les autres révèlent aussi des angles morts. Les écolo­gistes utilisent bel et bien les forces produc­tives qu’ils critiquent ; ils sont inévi­ta­ble­ment perçus comme « puni­tifs » ou « dogma­tiques », quand ils poussent des mesures qui ne font pas sens pour les travailleurs. En retour, les commu­nistes sont bel et bien produc­ti­vistes. Deux concep­tions du capi­ta­lisme émergent, soit comme propriété privée des moyens de produc­tion soit comme proces­sus d’accu­mu­la­tion, qui ne sont pas symé­triques. Le marché peut être mis au service d’une décrois­sance, et l’accu­mu­la­tion peut être plani­fiée. Ce sont donc deux anti­ca­pi­ta­lismes distincts. L’expé­rience du Nouveau Front Populaire permet­tra peut-​être de dépas­ser ces repré­sen­ta­tions faus­sées du réel, et s’atta­cher à discu­ter des vraies diver­gences, plutôt qu’abon­der en postures.

La contri­bu­tion de la poli­tiste Christelle Terreblanche apporte un contre-​point issu d’un pays en déve­lop­pe­ment : l’Afrique du Sud. Les ques­tions écolo­giques et la critique du déve­lop­pe­ment sont remises dans un contexte qui montre tant leur ancien­neté que leur actua­lité. Il montre notam­ment que la lecture propo­sée par l’anthro­po­logue Viveiros de Castro est fausse, quand elle attri­bue la respon­sa­bi­lité de la crise écolo­gique à une « méta­phy­sique occi­den­tale » consi­dé­rée comme « la fons et origo de tous les colo­nia­lismes »[25].

D’une part, parce que la moder­nité n’est pas seule­ment euro­péenne, et cela, les auteurs afri­cains, indiens ou chinois l’ont montré et reven­di­qué de longue date[26]. Le colo­nia­lisme n’est pas non plus l’apanage de l’Occident. D’autre part, parce que les peuples autoch­tones ne sont pas forcé­ment un modèle d’éman­ci­pa­tion. Cette discus­sion imprègne le recours à l’« ubuntu », en tant que ressource autoch­tone, non-​occi­den­tale, non-​moderne et qui offre pour­tant un appui pour penser l’éman­ci­pa­tion, ayant partie liée tant à ce que la moder­nité appelle socia­lisme qu’à ce qu’elle nomme écolo­gisme. Le contexte dans lequel ces idées prennent place est égale­ment très diffé­rent de celui de pays indus­tria­li­sés tels que l’Allemagne, qui n’ont pas de peuples autoch­tones, à la diffé­rence du Canada, du Japon (les Aïnous), des États-Unis et de la France avec les Kanaks. Les modes de vie déve­lop­pés coexistent avec ceux qui ne le sont pas. Les alliances et enjeux sont donc distincts. Certaines tensions sont toute­fois simi­laires, par exemple entre les gains que permet le déve­lop­pe­ment en termes d’espé­rance de vie, et le souci écolo­gique ; la ques­tion de l’usage du char­bon indique cela.

Bien que se situant hors dossier, l’article publié en Varia contri­bue aussi à éclai­rer la problé­ma­tique sous l’angle global. Il illustre en quelque sorte un moment dans le parcours de Gorz, quand il s’inquié­tait de l’écart crois­sant entre les pays indus­tria­li­sés et les autres, poin­tant le carac­tère problé­ma­tique des projets de « commu­nisme riche », en tant qu’ils lais­saient la majeure partie du monde de côté. Dans une approche de justice envi­ron­ne­men­tale, ou écolo­gique, l’écono­miste Juan Martinez-Alier et ses co-​auteurs montrent en effet comment la major du pétrole TotalÉnergie instaure un partage entre la dépen­dance au pétrole au Nord et l’extrac­ti­visme et son cortège de maux au Sud.

La rubrique « concepts » s’inté­resse au concept de nature. Le philo­sophe Fabrice Flipo revient sur les prin­ci­pales défi­ni­tions dispo­nibles, dans la tradi­tion de l’éman­ci­pa­tion. Il montre que le prix à payer pour son aban­don est élevé, et trop peu mesuré par des auteurs tels que Bruno Latour, Philippe Descola ou Viveiros de Castro. Les réti­cences de Nancy Fraser et d’Andreas Malm[27] sont donc justi­fiées. C’est aussi la raison pour laquelle les courants d’idées qui veulent en finir avec le concept de nature sont « équi­voques » : ils peuvent aussi être inter­pré­tés comme étant conser­va­teurs. C’est un débat déjà ancien dans l’écolo­gisme[28]28, que les critiques du concept de nature semblent igno­rer.

Le Texte de Base des Amis de la Terre (1977) est la première contri­bu­tion de la rubrique « sources », placée sous l’égide de l’histo­rien Alexis Vrignon, qui le présente. Ce docu­ment illustre parfai­te­ment le projet de société des écolo­gistes, dont chacun peut voir à quel point il se distingue d’un simple « envi­ron­ne­men­ta­lisme » qui
ne s’inté­res­se­rait qu’à la protec­tion de la nature. Cette diffé­rence est constam­ment reven­di­quée par l’écolo­gisme[29]. C’est ce qui permet de soute­nir, d’ailleurs, que les « pensées du vivant » sont un envi­ron­ne­men­ta­lisme, et non un écolo­gisme.

La rubrique « lamayaz » entend propo­ser un éclai­rage sur les luttes, sous une forme très ouverte, récit, photo­re­por­tage, bande dessi­née ou autre. Erwan Molinié éclaire la situa­tion des canniers à la Réunion, en tant qu’ils sont pris entre l’expo­si­tion à des produits toxiques et la néces­sité de combattre les mauvaises herbes, avec une effi­ca­cité suffi­sante du travail, pour que leur exploi­ta­tion soit rentable. Le socio­logue souligne l’hypo­cri­sie à laquelle les plan­teurs font face, entre alter­na­tives impra­ti­cables et préco­ni­sa­tions d’usage inadap­tées.

La dernière rubrique est consa­crée à l’esthé­tique, qui accueillera des contri­bu­tions sous diverses formes, graphiques ou non. La philo­sophe Anna Longo en explique le sens et propose une première contri­bu­tion, à partir des travaux de Günther Anders. Ce dernier en appelle à un art soucieux des effets qu’il produit, en matière de trans­for­ma­tion sociale. Il n’est plus ques­tion seule­ment de figu­rer ou de repré­sen­ter, ni simple­ment d’accu­mu­ler un patri­moine cultu­rel, mais d’en ques­tion­ner le contenu, au regard des enjeux écolo­giques. La faculté sensible est ressai­sie comme levier de l’action.

Ce premier numéro se conclut sur une note de lecture, consa­crée à l’ouvrage de Bernadette Bensaude-Vincent et de Gabriel Dorthe, Les sciences dans la mêlée (2023). Ce qui a retenu l’atten­tion du philo­sophe Luca Paltrinieri, c’est l’appel des auteurs à bifur­quer d’une concep­tion surplom­bante de la raison, accueillant la parole des sciences avec défé­rence, vers une « culture de la défiance », deman­dant des comptes et donnant sa place à la société civile à but non-​lucra­tif. La défiance ne se confond pas avec la méfiance : elle n’exclut pas, elle déploie une « épis­té­mo­lo­gie civique » atten­tive aux raisons déployées par les acteurs, et pas seule­ment à leur force abso­lue ou leur auto­rité.

Ce premier numéro est-il à la hauteur du projet ? Nous l’espé­rons, et si tel n’est pas le cas, nous ferons tout pour amélio­rer la qualité des prochains. Nous serons donc très atten­tifs aux retours qui nous seront faits.


[1] Dumont, René, Seule une écologie socialiste…, Paris, Robert Laffont, 1977.

[2] Serge-Christophe Kolm, La tran­si­tion socia­liste. La poli­tique écono­mique de gauche, Paris, Le cerf, 1977, p. 76.

[3] Alain Lipietz, Qu’est-ce que l’écolo­gie poli­tique ? La grande trans­for­ma­tion du 21ème siècle, Paris, La Découverte, 1999 ; Fabrice Flipo, Nature et poli­tique – anthro­po­lo­gie de la globa­li­sa­tion et de la moder­nité, Paris, Amsterdam, 2014 ; Alexis Vrignon, La nais­sance de l’écolo­gie poli­tique en France. Une nébu­leuse au cœur des années 68, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.

[4] Thomas Piketty, Brève histoire de l’égalité, Paris, Seuil, 2021.

[5] Simon Persico, « “Déclarer qu’on va proté­ger la planète, ça ne coûte rien”. Les droites fran­çaises et l’écolo­gie (1971-2015) », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, vol. 44, no. 2, 2016, p. 157‑186.

[6] Guillaume Sainteny, Les Verts, Paris, PUF, 1997 (Que Sais-Je ?).

[7] Florian Charvolin, L’inven­tion de l’envi­ron­ne­ment en France, Paris, La Découverte, 2003.

[8] Dominique Simonnet, L’écolo­gisme, Paris, PUF, 1979 (Que Sais-Je ?).

[9] John B. Foster, Ecology against capi­ta­lism, New York, Monthly Review Press, 2002 ; « Marx and the rift in the univer­sal meta­bo­lism of nature », Monthly Review, vol. 65, no. 7, décembre 2013 ; « Planned Degrowth : Ecosocialism and Sustainable Human Development », Monthly Review, juillet 2023.

[10] Kohei Saïto, La nature contre le capi­tal. L’écolo­gie de Marx dans sa critique inache­vée du capi­tal, Paris, Syllepse / Page 2, 2021.

[11] Audier, Serge, L’âge productiviste, Paris, La Découverte, 2019, p. 259.

[12] Charles Bettelheim, Problèmes théo­riques et pratiques de plani­fi­ca­tion, Paris, Maspéro, 1966.

[13] Serge-Christophe Kolm, La tran­si­tion socia­liste. La poli­tique écono­mique de gauche, Paris, Le Cerf, 1977.

[14] Edvard Kardelj, Les contra­dic­tions de la propriété sociale dans le système socia­liste, Paris, Anthropos, 1976.

[15] Karl Polanyi, La Grande trans­for­ma­tion (1944) Paris, Gallimard, 1983.

[16] Alain Lipietz, Qu’est-ce que l’écolo­gie poli­tique ? La grande trans­for­ma­tion du XXIe siècle, Paris, La Découverte, 1999.

[17] Guy Biolat, Marxisme et envi­ron­ne­ment, Paris, Éditions Sociales, 1973.

[18] François Ramade, Éléments d’écolo­gie – écolo­gie fonda­men­tale (1994), 2e éd., Paris, Dunod,
2004 ; François Ramade, Éléments d’écolo­gie – écolo­gie appli­quée (1995), 2e éd., Paris, Dunod, 2005.

[19] Victor Michel, « Le Parti commu­niste fran­çais et l’écolo­gie : une occa­sion manquée au cœur des années 1968 », Mémoire de M2, Université de Rennes 2, 2019. https://www.cala­meo.com/books/
0066242501c33064c1197.

[20] Luc Foulquier et Roland Charlionet, L’être humain et la nature, quelle écolo­gie ? Manifeste pour un déve­lop­pe­ment humain durable, Paris, Fondation Gabriel Péri, 2013, https://gabriel­peri.fr/​librai­rie/notes-​actes/letre-humain-​et-​la-​nature-​quelle-ecolo­gie/

[21] Andrew Dobson, Green poli­ti­cal thought, London, Routledge, 2003.

[22] Serge Moscovici, in Jean-Paul Ribes, dir., Pourquoi les écolo­gistes font-​ils de la poli­tique ?, Paris, Seuil, 1978, p. 54.

[23] Ernest Callenbach, Ecotopia (1975), Berkeley, Heyday Books, 2004.

[24] Cronon William, Uncommon ground: Rethinking the human place in nature, Norton & Company, New York & London, 1995.

[25] Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques canni­bales. Lignes d’anthro­po­lo­gie post-​struc­tu­rale, Paris, PUF, 2009, p. 9.

[26] Kenneth Pomeranz, Une grande diver­gence, Paris, Albin Michel, 2021 ; Shmuel N. Eisenstadt, « Multiple moder­ni­ties », Daedalus, vol. 129, no. 1, 2000, pp. 1‑29.

[27] Andreas Malm, Avis de tempête. Nature et culture dans un monde qui se réchauffe (Paris: La Fabrique, 2023).

[28] Alphandéry, Pierre, Bitoun, Pierre et Dupont, Yves, L’équivoque écologiste, Paris, La Découverte, 1991.

[29] Simonnet, L’écologisme, Paris, PUF, 1979 (Que Sais-Je?).