2. Néolibéralisme et politiques sociales : des discours (de Von Mises et Hayek) à la réalité
Rémy Herrera
Chercheur au CNRS, UMR 8174 Centre d’Économie de la Sorbonne
Rosa Maria MarquesProfesseure d’économie à la Pontifícia Universidade Católica (PUC) de São Paulo.
Résumé :
Nous examinons ici l’écart existant entre la place attribuée à l’État dans les pensées de von Mises et d’Hayek et les politiques appliquées par le néolibéralisme, c’est-à-dire sa taille et son endettement à une époque où l’économie passe sous contrôle du capital porteur d’intérêts. Nous montrons que les idées de ces auteurs, notamment sur les rapports entre l’État et la société, mais aussi en défense de la méritocratie comme moyen d’accès aux biens et services, ont été mobilisées pour justifier la centralité de ce capital et son expansion dans des domaines jusque-là gérés par l’État (Partie I). Puis nous verrons que, contrairement aux discours, les faits indiquent que l’État continue à se développer dans le néolibéralisme, même si son champ d’activités se rétrécit en matière sociale (Partie II).
Mots-clés : (von) Mises, Hayek, État, néolibéralisme, politiques sociales, Sécurité sociale
JEL: I38
Introduction
En matière de politiques sociales, et notamment de protection sociale couvrant les risques liés à l’incapacité de travailler, à la maladie, au chômage et aux faibles revenus[1], s’opposent généralement deux principes qui conditionnent l’accès au bénéfice des prestations accordées : la méritocratie et l’universalité. Ces principes renvoient à des conceptions très différentes du rôle de l’État et de ses relations avec la société et les individus. Le premier est défendu par les penseurs et politiciens néolibéraux. Pour comprendre pourquoi, il conviendra au préalable de s’interroger sur la façon dont le capitalisme actuel envisage les politiques sociales et la place concédée à l’intervention de l’État en ces domaines. Nous choisissons ici d’analyser d’abord les fondements du néolibéralisme à partir de l’examen de deux auteurs majeurs des Écoles autrichiennes, à savoir Ludwig von Mises et Friedrich August von Hayek – austro-étasunien pour le premier, austro-britannique pour le second –, tenus pour avoir radicalisé les positions des adeptes de la forme néolibérale prise depuis plus de 40 ans par le système mondial sous le contrôle du capital porteur d’intérêts (capital argent en tant que capital de crédit) (Partie I). Nous montrerons dans un second temps à quel point les discours de ces auteurs sont éloignés de la réalité de la mise en pratique des politiques néolibérales et ce qui se cache derrière les attaques dirigées contre les dépenses publiques, tout spécialement celles relatives à la protection sociale (Partie II).
Les fondements du néolibéralisme et de la méritocratie
Pour bien saisir l’importance de la méritocratie dans les politiques néolibérales, commençons par examiner les thèses de Mises et Hayek, les plus souvent citées par les think tanks en charge de diffuser leurs idéologies, et qui se sont multipliés dans le monde, surtout depuis les années 2000-2010[2]. L’ouvrage majeur de Hayek, lauréat du prix Nobel d’économie en 1974,
est The Road to Serfdom, publié en 1944[3] ; celui de Mises s’intitule Human Action : A Treatise on Economics, paru en 1949[4]. Tous deux contribuèrent à fonder en 1947, avec d’autres libéraux plus ou moins proches d’eux, la Société du Mont Pèlerin, regroupant des politiciens, philosophes et économistes désireux de promouvoir les « valeurs du libéralisme ».
Mises et Hayek partent l’un comme l’autre de l’idée que l’État exercerait sur les individus le monopole de la coercition. De là viendrait, d’après ces deux auteurs étudiés, la nécessité de rechercher une intervention « minimaliste » de l’État dans toutes les activités vitales pour la société, qu’elles soient économiques, sociales ou politiques. Cette coercition minimale serait celle juste suffisante pour faire fonctionner le marché et, simultanément, pour garantir la liberté individuelle en tant que droit fondamental inséparable du capitalisme. Selon eux, les droits civils et politiques inhérents à la personne humaine, au premier rang desquels figure pour eux le droit de propriété privée, furent conquis initialement au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, en Angleterre notamment, face au pouvoir de l’État[5].
Chez Mises, l’État doit limiter strictement son rôle à assurer les conditions de la « coopération sociale [entre] entrepreneurs créatifs », sans chercher à intervenir au-delà[6]. D’après Hayek, l’État, exerçant une coercition minimale pour défendre la liberté individuelle et la propriété privée, devrait agir de façon la plus neutre possible, en appliquant la loi à chacun. En d’autres termes, il ne devrait exister aucune exception ni la moindre conditionnalité qui justifierait des mesures ou applications différenciées de la loi générale, en lien avec la situation socio-économique des personnes, en plus des distinctions de genre, de couleur de la peau ou d’auto-identification de l’individu, comme il y en a de multiples exemples à l’époque actuelle[7]. De ce fait, tout interventionnisme étatique excessif, c’est-à-dire au-delà de ce qu’ils définissent comme le minimum pour que fonctionne l’économie, en particulier dans le but de réduire les inégalités, s’oppose à la liberté des individus et a pour conséquence de porter directement atteinte à la démocratie ; ainsi Hayek dans The constitution of liberty[8]. Par conséquent, une planification économique – à plus forte raison si elle est mise en œuvre dans une société socialiste – est synonyme de l’instauration d’un État totalitaire. Lors de son discours de réception du prix Nobel 1974, partagé avec Myrdal, Hayek réaffirma que la planification irait à l’encontre de la liberté individuelle et que sa persistance conduirait inévitablement l’État à une dictature.
Ces deux auteurs sont pourtant moins regardants sur la démocratie dès lors qu’il s’agit d’appliquer les lois simplement générales qu’ils appellent de leurs vœux. Bien que von Mises et Hayek aient fui leur pays d’origine (l’Autriche) après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne, ils se montrèrent pour le moins ambigus face aux régimes fascistes ou néofascistes. Le premier estimait en 1927, en parlant de Mussolini :
« On ne peut nier que le fascisme et toutes les tentatives similaires de dictature sont pleines des meilleures intentions et que leur intervention a sauvé pour le moment la civilisation européenne [face au danger du communisme] »[9].
Le second a visité à deux reprises le Chili à la suite du coup d’État du général Augusto Pinochet – qui le reçut au palais présidentiel en 1977 – et déclaré en 1981 dans une interview donnée à la presse locale : « personnellement, je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique dépourvu de libéralisme »[10], c’est-à-dire socialiste.
Le même Hayek s’attaqua aux mesures engagées au Royaume-Uni par le gouvernement du Parti travailliste, social-démocrate et modéré, qui venait de remporter en 1945, pour la toute première fois, les élections législatives :
« Ce que j’ai déclaré dans ce livre [La Route de la Servitude], et que l’expérience britannique m’a montré de plus en plus clairement, c’est que les conséquences imprévues les plus inévitables de la planification socialiste créent un état de choses dans lequel, si persiste cette même orientation, les forces totalitaires finissent par dominer. […] Mais l’expérience de planification économique menée sous le gouvernement travailliste a poussé cette évolution à un point tel qu’il est douteux désormais que l’on puisse encore dire que l’État de droit prévaut en Angleterre »[11].
Cet « état de droit », ce sont donc les règles évoquées plus haut, et non le droit en général.
The Road of Serfdom était d’ailleurs à l’origine une réponse au rapport Beveridge, dont l’auteur, William Beveridge, était doyen de la London School of Economics, où Hayek était lui-même professeur à l’époque. Ce rapport, aujourd’hui encore cité comme référence par des chercheurs de maintes disciplines, a constitué une étape décisive dans la construction d’une protection sociale au Royaume-Uni. Il incluait une étude détaillée des diverses mesures d’assistance alors appliquées dans le pays, et les comparait avec celles existant à l’étranger. Constatant un retard britannique en la matière, il proposait une série de politiques qui, lorsqu’elles furent enfin mises en œuvre par le Parti travailliste au pouvoir, devaient façonner le National Health System ou système national de santé. L’amélioration du dispositif adopté, en ce qui concerne son efficacité et sa couverture notamment, allait constituer modèle et contribuer à étendre, peu à peu et sous des variantes plus ou moins développées, la protection sociale en Europe occidentale, consolidant du même coup les bases de l’accumulation du capital dans cette région du monde.
De contre-rapport Beveridge, ce livre d’Hayek est rapidement devenu une attaque simultanée contre le nazisme et contre le socialisme, dans la mesure où l’auteur y soutient que leurs racines sont communes et doivent se repérer dans le renforcement de l’État face à l’individu et dans une planification centralisée de l’économie qui détruit la concurrence :
« Le pouvoir décentralisateur correspond forcément à la plus petite somme absolue de pouvoir, et le système de concurrence est le seul capable de réduire au minimum, en décentralisant, le pouvoir exercé par l’homme sur l’homme. […] Si nous avons échoué dans notre première tentative pour créer un monde d’hommes libres, nous devons réessayer. Le principe directeur selon lequel une politique de liberté pour l’individu est la seule qui mène réellement au progrès reste aussi vrai aujourd’hui qu’au XIXe siècle »[12].
Aussi, chez Hayek, concurrence sur le marché, primauté de l’individualisme et « démocratie des consommateurs » sont-elles indissociables. Son ouvrage était un brûlot contre une époque, celle de cette réalité historique de l’après-guerre qui amena au pouvoir des socialistes et même des communistes dans plusieurs pays capitalistes et exigea de nouvelles politiques économiques se démarquant du laissez-faire pour tenir compte tant des besoins de la reconstruction que de la nécessité de créer des zones tampons face à l’avancée de l’Union soviétique en Europe centrale et orientale. L’interventionnisme actif de l’État dans la sphère économique et sociale était alors bienvenu et, pour ainsi dire, la norme. Des penseurs ou politiciens très divers, de l’économiste Joseph Schumpeter au général Charles de Gaulle, en passant par le sociologue Karl Mannheim, en convenaient d’ailleurs[13]. À partir des années 1970, toutefois, les idées d’Hayek nourrissent l’idéologie néolibérale qui se déploie.
Dans Human Action, von Mises exprime quant à lui avec netteté sa position sur la place du marché et l’intervention de l’État dans le capitalisme, ainsi que sur les conséquences qui en découleraient : « en économie de marché, l’individu est libre d’agir dans les limites qui lui sont imposées par la propriété privée. Ses choix sont sans appel. Ses concitoyens devront le prendre en compte à l’instant de décider de leurs propres actions. La coordination des actions autonomes de tous les individus s’effectue grâce au fonctionnement du marché. La société ne dit à un individu ni ce qu’il doit faire ni ce qu’il ne doit pas faire. Et il n’y a aucune nécessité de rendre obligatoire la coopération par des ordres ou des interdictions. La non-coopération se pénalise elle-même. S’adapter aux exigences de l’effort productif de la société et chercher à atteindre ses propres objectifs personnels n’entrent pas en conflit. Aussi une institution étatique n’est-elle pas nécessaire pour arbitrer des conflits qui n’existent pas ». Il poursuit :
« Hors du champ de la propriété privée et du marché se trouve le monde de la contrainte ; soit les barrières que la société organisée a construites pour protéger la propriété privée contre la violence (…) ; voilà le domaine de la coercition, distinct de celui de la liberté. Ce sont des règles séparant ce qui est légal ou illégal, permis ou interdit ; c’est l’appareil implacable composé d’armes, de prisons, de potences et des personnes qui les manient, toujours prêtes à soumettre par la force ceux qui osent désobéir »[14].
À cette contraction du champ d’intervention étatique se joint l’idée selon laquelle l’État serait, par nature, inefficace, puisque échappant en large partie à la loi du marché, en particulier à la responsabilité totale que l’individu doit porter de ses actes. Von Mises prend l’exemple des drogues. Elles génèrent certes une dépendance. Mais en quoi l’État serait-il qualifié pour intervenir ? Et si ce fait était accepté, pourquoi ne pas intervenir dans tous les domaines ? Il n’est pas tant question ici du niveau de l’impôt que d’une défense de la non-ingérence de l’État. Ceci justifie en particulier d’empêcher le progrès de politiques sociales telles que celles qui se sont structurées au sortir de la Seconde Guerre mondiale, tout particulièrement en Europe. Hayek ne se contente pas de tenir ces interventions étatiques pour paternalistes ; il les interprète comme amenant in fine une altération de ce qu’il appelle le « caractère du peuple », en particulier sa propension à assumer une responsabilité individuelle[15]. C’est par son mérite seul que l’individu devrait couvrir les risques dits « de la vie ». Tel est le fondement de cette « méritocratie » : l’individu se fait par lui-même, ou plus exactement adossé à la propriété et à la famille. Il n’est donc pas question d’égalité des chances, seulement d’ouverture des carrières à tous[16]. D’où leurs défenses de l’éducation privée, de la santé privée, des fonds de pension, entre autres.
L’État et la protection sociale dans le néolibéralisme
La période de l’État Providence d’après-guerre résultait d’une combinaison singulière – et à vrai dire exceptionnelle – de facteurs politiques, sociaux et économiques impossible à retrouver[17], mais qui a introduit un changement déterminant par rapport à ce qui avait été observé depuis la fin du XIXe siècle et l’entrée du capitalisme dans sa phase qualifiée d’impérialiste[18]. Ce moment historique fut marqué par ce qu’on a appelé le « compromis keynésien », consistant en un accord trouvé entre gouvernement, patronat et syndicats, reposant sur l’accélération des gains de productivité grâce à l’adoption de nouvelles méthodes de travail. Il en avait découlé des hausses concomitantes du taux de profit et des salaires réels, ainsi que l’instauration ou l’amplification des systèmes de protection sociale. Le capital engagé dans la production – le « capital industriel » de Marx[19] – était à l’époque encore dominant, quand le capital porteur d’intérêts voyait son essor restreint par les accords de Bretton Woods, complétés par des réglementations nationales[20]. Une fois épuisé le cycle de reproduction du capital antérieur, fondé sur l’accroissement des gains de productivité et leur partage entre le capital et le travail, les liens du capital porteur d’intérêts furent rompus et, au plan idéologique, une place centrale fut alors attribuée au marché en concurrence et à un État peu interventionniste, « minimaliste ». C’est à partir de là que la finance allait gagner de plus en plus de terrain jusqu’à finir par occuper une position dominante dans les mécanismes économiques de la société capitaliste.
Mais que signifie au juste État minimaliste ? S’agit-il d’un État de petite, voire très petite taille, comme maints penseurs ou politiciens néolibéraux le disent ? Les faits démontrent plutôt que, sous le néolibéralisme, dans la plupart des pays capitalistes du Nord, l’État a continué à étendre sa présence, les dépenses publiques exprimées en niveau comme en proportion du PIB ayant poursuit le plus fréquemment leur augmentation, en dépit des discours sur l’État minimaliste. Ce que préconisent les auteurs néolibéraux, ce n’est pas tant la baisse des dépenses publiques, contrairement à ce qui est souvent prétendu, mais l’abandon de la responsabilité étatique dans un maximum de champs d’activités, notamment sociales, de façon à ouvrir davantage d’espaces au capital financier pour son accumulation – y compris sous des formes variées de capital fictif. En contrepartie, ce processus s’accompagne généralement d’une présence accrue de l’État dans d’autres domaines, surtout ceux de la sécurité et de la production d’armes. Même dans les pays qui ont encouragé une privatisation poussée de leurs entreprises publiques et réduit leur participation dans l’organisation et le financement des questions sociaux, en confiant presque entièrement la santé et l’éducation au secteur privé, il n’y a pas eu de réduction des dépenses publiques. Au contraire, ces dernières ont augmenté en pourcentage du PIB, comme le montre le Tableau 1[21]. Cette hausse des dépenses publiques en proportion du PIB peut être expliquée par la volonté de l’État de maintenir la cohésion sociale, ou même la souveraineté nationale.
Tout comme les dépenses de l’État, la dette publique n’a pas cessé d’augmenter (Tableau 2). Il convient de rappeler que les titres publics constituent l’une des composantes principales du capital fictif, dont l’expansion fulgurante s’effectua à compter des années 1990. Pour contenir cette croissance des dépenses publiques, risquant de rendre insupportable le fardeau de la dette, les gouvernements ont introduit divers mécanismes temporaires ou permanents[22]. Au Brésil, cela s’est concrétisé par des restrictions de budgets décidées dès la décennie 1990 avec l’adoption d’un amendement constitutionnel gelant le niveau des dépenses sur 20 ans. Ce dispositif entra en vigueur en 2017, sous le gouvernement Temer. Le gel incluait les dépenses sociales, mais excluait le paiement du service de la dette. Le régime budgétaire plus flexible approuvé sous le troisième mandat de Lula débuté en 2023 autorisait davantage de marges de manœuvre côté dépenses, mais exigeait un équilibre préalable des comptes publics, ce qui fit baisser les budgets sociaux et empêcha de compenser les pertes enregistrées sous les gouvernements Temer et Bolsonaro. Quand bien même l’intention des concepteurs de la politique économique est d’alléger le niveau de la dette publique, les créanciers de cette dernière agissent en sens opposé, préférant que cet endettement soit renouvelé afin qu’ils perçoivent son service – les intérêts – à l’infini.
Tableau 1. Dépenses publiques en proportion du PIB : échantillon de pays, 1990-2022 (en pourcentages)
| Pays | 1990 | 2000 | 2005 | 2010 | 2015 | 2018 | 2022 |
| États-Unis | – | – | 33,73 | 41,48 | 35,48 | 35,37 | 33,4 |
| Japon | 29,96 | 36,55 | 34,6 | 38,55 | 38,02 | 37,53 | 44,09 |
| Allemagne | – | 47,76 | 46,82 | 48,14 | 44,14 | 44,46 | 49,48 |
| Royaume-Uni | 35,01 | 34,05 | 38,44 | 44,81 | 40,28 | 38,78 | 44,3 |
| Grèce | 37,97 | 46,43 | 45,56 | 52,51 | 50,68 | 46,92 | 52,5 |
| Espagne | 41,13 | 39,11 | 38,48 | 46,03 | 43,89 | 41,72 | 47,11 |
| Italie | 54,02 | 46,54 | 47,24 | 49,93 | 50,32 | 48,54 | 56,74 |
| Portugal | 42,26 | 42,84 | 46,74 | 51,9 | 48,15 | 43,37 | 44,76 |
| France | 50,13 | 51,65 | 53,29 | 56,88 | 56,8 | 55,66 | 58,34 |
Source : Élaboration propre des auteurs d’après les données du Fonds Monétaire International (2023)[23].
Tableau 2. Dette publique en proportion du PIB : échantillon de pays, 1980-2018 (en pourcentages)
| Pays | 1980 | 1990 | 2000 | 2010 | 2018 |
| États-Unis | 41,27 | 62,16 | 53,16 | 95,4 | 106,91 |
| Japon | 48,81 | 64,3 | 137,89 | 207,85 | 237,13 |
| Allemagne | 30,25 | 40,89 | 59,07 | 82,31 | 61,69 |
| Royaume Uni | 40,69 | 27,2 | 37,1 | 75,24 | 86,77 |
| Grèce | 22,53 | 73,15 | 104,93 | 146,25 | 184,25 |
| Espagne | 16,17 | 41,46 | 57,96 | 60,06 | 97,09 |
| Italie | 53,52 | 92,34 | 109,22 | 119,68 | 135,48 |
| Portugal | 35 | 56,43 | 50,34 | 90,69 | 120,13 |
| France | 20,83 | 35,58 | 58,88 | 85,26 | 98,39 |
Source : Élaboration propre des auteurs d’après les données du Fonds Monétaire International (2023).
Un aspect important du projet néolibéral consiste à introduire, dans la gestion des affaires de l’État, certains critères de gestion fondés sur la mise en concurrence et la recherche d’excédent caractéristiques des méthodes utilisées par les grandes entreprises privées. Les frontières entre les sphères publique et privée s’en trouvent dès lors estompées et quelquefois même éliminées, le secteur marchand gagnant du terrain dans la réalisation des missions de services publics. L’un des objectifs majeurs des idéologies et des politiques néolibérales est non seulement d’offrir des espaces de plus en plus étendus à la disposition du capital pour son accumulation, mais encore de transformer l’État en un outil destiné à servir le plus efficacement possible non pas tant les citoyens que les capitalistes les plus puissants dans leur quête incessante de profits. Aussi les « réformes » néolibérales de l’État appliquées dans la plupart des pays du système mondial capitaliste au cours des quatre dernières décennies, ont-elles superposé deux processus distincts, mais connectés : d’une part, la privatisation des entreprises publiques, et, d’autre part, l’adoption de principes jusque-là antagonistes à l’histoire et au fonctionnement des secteurs d’activités non marchands. Dardot et Laval parlent à ce sujet de transformations externe et interne de l’État : la première met fin à son rôle de producteur ; la seconde l’institue comme régulateur, mais « mobilise de nouveaux instruments de pouvoir et, avec eux, structure de nouvelles relations entre État et sujets sociaux »[24].
Pour ce qui est des retraites, l’Amérique latine est l’une des régions où furent promues le plus de réformes remplaçant en tout ou partie les régimes publics de répartition par des systèmes privés de capitalisation – où seuls les salariés cotisent, et où ils touchent à proportion de leur contribution, matérialisant ainsi leur « mérite ». La première expérimentation de ce type eut lieu au Chili en 1981, sous la dictature du général Augusto Pinochet, et servit de modèle pour celles qui suivirent. Il y eut en effet par la suite des « réformes » au Pérou en 1993 et en Colombie en 1994, introduisant un régime privé de capitalisation en parallèle au régime public, avec contributions déterminées, mais bénéfices indéterminés. L’année 1994 marque aussi l’adoption d’un système mixte en Argentine, suivie par l’Uruguay deux ans plus tard. Puis ce fut le tour de la Bolivie et du Mexique (1997), ainsi que du Salvador (1998) où fut substitué un régime public par la capitalisation privée. La vague néolibérale s’acheva dans la région en 2001 au Costa Rica (avec système mixte), 2003 en République dominicaine, 2004 au Nicaragua (passant à la capitalisation) et en Équateur (système mixte) et 2008 au Panama. Le Brésil connut trois réformes, la plus brutale ayant lieu sous le mandat Bolsonaro en 2019.
En dehors du continent latino-américain, ont aussi été réalisées des « réformes » dans les pays d’Europe centrale et orientale ou de l’ancienne Union soviétique[25]. En Afrique, de telles politiques ont également été appliquées au Nigeria (2004) et au Ghana (2010), notamment, après que leurs gouvernements aient entamé un virage néolibéral.
Mais les effets de cette conception du mérite se heurtent aux réalités des aspirations des peuples. Une étude récente de l’Organisation internationale du travail a montré que, parmi tous les pays ayant ainsi « réformé » leur régime de retraites, 18 avaient annulé, puis inversé le mouvement de privatisation, totalement ou partiellement[26] – le plus souvent après les désastres causés par la crise financière de 2008[27]. Les résultats de 30 années de privatisation ont été, notamment, de : baisser les taux de couverture ; détériorer les montants de prestations (d’où une capacité de substitution réduite par rapport aux revenus perçus durant la vie active) ; aggraver les inégalités de revenus (le dispositif n’étant plus redistributif), mais aussi de genre ; élever les coûts et donc accentuer les pressions budgétaires, déjà fortes ; ou encore fragiliser la gouvernance par captation des fonctions de régulation et de supervision. L’étude conclut que c’est le secteur financier, et plus exactement les fonds de pension, qui a pu disposer et bénéficier de l’épargne-retraite des populations de ces pays. « Cette captation », peut-on lire, « correspond à la situation où une agence de régulation, créée pour la défense de l’intérêt public, agit au profit de certains groupes d’intérêt économique du secteur qui devrait faire l’objet de la régulation »[28]. Un tel constat vient confirmer la volonté du capital porteur d’intérêts d’entrer en force dans les « affaires sociales » pour élargir son champ d’activités et tenter d’y trouver des opportunités de profits plus élevés.
De fait, les fonds de pension constituent l’un des investisseurs institutionnels les plus puissants au sein du capitalisme dominé par la haute finance[29]. Cette puissance provient tant des masses de capitaux qu’ils manipulent qu’à leur capacité de les déplacer extrêmement vite dès que de nouveaux placements à haut rendement se présentent à eux – ce, sans se soucier des éventuelles conséquences socio-économiques que leurs décisions risquent d’occasionner, y compris sur leur propre viabilité.
Le cas du Chili de temps de la dictature du général A. Pinochet est « exemplaire » à cet égard. L’accès aux services de santé y a été stratifiés comme suit : les personnes disposant des revenus les plus élevés ont acheté des plans de santé sur le marché ; les couches moyennes ont pu opter pour des modalités de libre choix avec prestations fournies par des institutions privées, en effectuant des co-paiements ; et les travailleurs les plus pauvres ou au chômage ont quant à eux reçu le service minimum fourni par les unités sanitaires de l’État, quand ils pouvaient apporter la preuve de leur condition de pauvreté[30]. Puis, dans les années 1990, ce fut au tour de la Colombie, alors sous gouvernements de droite ou d’extrême droite, de privatiser son secteur de la santé. Celle-ci n’est donc plus qu’accessible « au mérite », celui-ci se mesurant donc à la capacité individuelle ou plus exactement familiale à engranger de l’argent.
Peu après, de l’autre côté de l’Atlantique, les pays d’Europe centrale et orientale ou issus de l’ex-URSS firent de même. Il s’agissait souvent là d’exemples extrêmes. En d’autres endroits, la montée en force du secteur privé et de la logique des marchés s’est réalisée différemment. Tantôt la détérioration de la capacité financière du secteur public à procurer les services de santé adéquates a accéléré la promotion des plans de santé et d’assurance privés, principalement dans les classes sociales les plus favorisées. Tantôt furent introduits, comme on l’a vu, des critères de gestion, d’allocation et d’évaluation des ressources calqués sur ceux utilisés dans les grandes entreprises privées[31]. L’intégration de ces principes et indicateurs par les États capitalistes est telle que ces derniers ont pu être qualifiés de gouvernements « d’entreprise »[32].
Conclusion
Le plaidoyer de Mises et Hayek en faveur d’un État minimaliste intervenant seulement pour que fonctionne la société, prévale la concurrence et soient garanties la liberté individuelle et la propriété privée, ne constitue qu’une facette du discours dont avait besoin le capital. D’une part, le capital porteur d’intérêts fut longtemps placé sous contrôle et peinait à retrouver sa liberté de mouvement ; d’autre part, le capital engagé dans la production de marchandises qui, dans une tentative pour récupérer un taux de profit jugé satisfaisant et orienté à la hausse, avait besoin de déréguler le marché du travail. Le fait est que l’un et l’autre de ces deux objectifs ont été atteints, à n’en pas douter. C’est la raison pour laquelle le discours sur la liberté ne peut être compris comme une nécessité individuelle, mais doit plutôt l’être comme un besoin de tous les citoyens formant nation et, au-delà, monde. Dans cette optique, les intérêts de classe, y compris bien sûr ceux des fractions dominantes des classes dominantes – la haute finance –, sont présentés par les penseurs et les politiciens néolibéraux actuels comme inexistants, pour ne laisser subsister qu’une population indistincte.
Lorsque domine le capital porteur d’intérêts, l’État n’est pas de petite taille et encore moins peu interventionniste. Ainsi, pour ce qui regarde sa taille, elle ne fait que s’accroître, et se renforce nettement dans certains domaines, spécialement ceux des appareils étatiques de répression et de destruction (essentiellement, les dépenses dites « d’ordre public et de sécurité intérieur » et de production d’armes). Il tend à se rétrécir dans les domaines que les capitaux privés souhaitent pénétrer (ou ont déjà pénétrés), tels que l’éducation, la santé et les retraites. Il se réfère alors aux pensées de Mises et Hayek afin de justifier l’accès aux biens et services dans ces domaines, en utilisant le critère de revenu, qui traduit la méritocratie de la façon la plus concrète possible. Ce critère n’exclut cependant pas que l’État ait des programmes destinés aux plus pauvres (par exemple, dans la santé et l’éducation de base), étant donné qu’il est indispensable de maintenir la cohésion sociale et de garantir que ces individus acquièrent des compétences minimales pour leur entrée sur le marché du travail et leur vie sociale. C’est néanmoins dans de telles conditions qu’au cœur des politiques sociales, opère un phénomène pernicieux d’annihilation du collectif et de renforcement de l’individualisme, sur lequel s’appuient, entre autres, les fonds de pension poussant à l’adoption de régimes de capitalisation, avec cotisations déterminées et prestations indéterminées, mais aussi à celle de plans de santé privés. Des programmes médiatisés par les revenus de chacun se développent alors, en lieu et place de solutions collectives et solidaires.
[1]Il s’agit là d’une définition restreinte de la protection sociale, laquelle est dans certains pays bien plus étendue, en particulier au logement ou à l’éducation, entre autres.
[2]César Vargas Neide et Rosa M. Marques, « Concepção de educação de think tanks liberais no Brasil e governamentabilidade neoliberal », Revista Pesquisa & Debate, vol. 33, n° 2, 2021, p. 33-67.
[3]Friedrich August von Hayek, The Road of Serfdom, Londres, Routledge Press, 1994 (1944).
[4]Ludwig von Mises, Human Action: A Treatise on Economics, New Haven, Yale University Press, 1998 (1949).
[5]Carlos Solano Barba (dir.), La reforma social en América Latina en la encrucijada, décembre, Buenos Aires, CLACSO – Fundación Carolina, 2009.
[6]Von Mises, op. cit., p. 49.
[7]Hayek, op. cit., p. 158.
[8]Friedrich August von Hayek, The Constitution of Liberty, Chicago, The University of Chicago Press, 1960.
[9]Ludwig von Mises, Liberalism: A Socio-Economic Exposition, Kansas City, Andrews McMeel, 1978 (1927).
[10]Friedrich August von Hayek, « Entrevista a Friedrich von Hayek, líder y maestro del liberalismo, por Renée Sallas », El Mercurio, 12 avril 1981, p. D8-D9.
[11]Hayek, op. cit., 1994, p. 22.
[12]Ibid., p. 147 et p. 222.
[13]Tony Judt, Pós-guerra: História da Europa desde 1945, São Paulo, Objetiva, 2008.
[14]Von Mises, op. cit., 1998, p. 824.
[15]Hayek, op. cit., 1994, p. 19.
[16]John Rawls, Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987 (1971), §12.
[17]Rosa M. Marques, A Proteção social e o mundo do trabalho, São Paulo, Bienal, 1997; Rémy Herrera, Confronting Mainstream Economics for Overcoming Capitalism, New York, Palgrave Macmillan, 2022.
[18]Vladimir I. Lénine, L’Impérialisme stade suprême du capitalisme, Paris, Éditions sociales, 1945 (1917).
[19]Karl Marx, Le Capital, Livre III, Paris, Éditions sociales, 1978.
[20]Rosa M. Marques et Paulo Nakatani, O que é Capital fictício e sua crise, São Paulo, Editora Brasiliense, 2009.
[21]Rosa M. Marques, Marcel Guedes Leite, Solange E. Berwig et Marcelo Álvares de Lima Depieri, Pandemias, Crises e Capitalismo, São Paulo, Expressão Popular, 2021.
[22]Elva Bova, Fiscal Rules at a Glance, Washington D.C., IMF, 2015.
[23]International Monetary Fund, Government Expenditure, Washington D.C., IMF, 2023.
[24]Pierre Dardot et Christian Laval, La Nouvelle Raison du Monde, Paris, La Découverte, 2010, p. 272.
[25]Hongrie et Kazakhstan (1998) ; Croatie et Pologne (1999) ; Lettonie (2001) ; Bulgarie, Estonie et Russie (2002) ; Lituanie et Roumanie (2004) ; Slovaquie (2005) ; Macédoine du Nord (2006) ; République Tchèque (2013) ; Arménie (2014).
[26]Venezuela en 2000, Équateur en 2002, Nicaragua en 2005, la Bulgarie en 2007, Argentine et Slovaquie en 2008, Pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) et Bolivie en 2009, Hongrie en 2010, Croatie, Macédoine (du Nord) et Pologne en 2011, Russie en 2012, Kazakhstan en 2013, République tchèque en 2016 et Roumanie en 2017.
[27]Organisation internationale du Travail, Reversão da Privatização de Previdência, Genève, OIT, 2019.
[28]Ibid.
[29]François Chesnais, La Finance mondialisée, Paris, La Découverte, 2004 ; Rosa M. Marques et Paulo Nakatani, op. cit., 2009; André Paiva Ramos, Marcel Guedes Leite, Marcelo Álvares de Lima Depieri et Rosa M. Marques, Para entender a economia brasileira: as questões em seu devido lugar, São Paulo, Expressão Popular, 2024.
[30]Fabián A. Cortés Moraga, Thereza C. Coelho Bahia et Clara A. Sanabria Prada, « Trajetória da privatização do sistema de saúde chileno: 1924-2005 », Saúde e Debate, vol. 41, n°125, 2020, p. 541-555.
[31] Mariana Ferreira Ribeiro Jansen, Tendências e contratendências de mercantilização: as reformas dos sistemas de saúde alemão, francês e britânico, São Paulo, Thèse de doctorat, USP, 2016.
[32]Dardot et Laval, op. cit.