2. Naviguer entre les divisions : les défis de l’agenda climatique du Brésil entre Bolsonaro et Lula


Denise Vitale

Maîtresse de conférences à l’Université Fédérale de Bahia.

Danielle Hanna Rached

Maîtresse de conférence à l’Institut des Relations Internationales de l’Université de São Paulo.


Résumé. Le cas du brésil montre que si la droite et plus encore l’extrême-droite sont hostiles à l’environnement aussi bien qu’aux peuples autochtones, la gauche est aux prises avec des objectifs qui sont partiellement contradictoires, et donne souvent la priorité au développement et à l’économie sur l’environnement.

Introduction

La crise climatique a été niée et minimisée par les forces politiques de droite du monde entier, considérée presque une invention des progressistes, des écologistes, des scientifiques, des activistes et des gauchistes. Des facteurs structurels tels que les transformations du capitalisme dans les sociétés postindustrielles, et des raisons idéologiques, comme le coût de la transition et le caractère diffus et incertain du risque climatique, ont été identifiés comme déterminants. L’alignement des intellectuels, des scientifiques et des militants sur les forces de gauche rapproche les partis et les dirigeants de gauche de l’agenda climatique et, plus largement, de l’agenda socio-environnemental, ce qui suscite des attentes. En dépit d’un discours emphatique, toutefois, le rapport de la gauche au climat et à l’environnement a été caractérisé par des tensions, des contradictions, des ambiguïtés et des hésitations, comme le montre l’exemple examiné ici, des expériences de la droite et de la gauche au Brésil depuis 1988 et plus particulièrement pendant les gouvernements de Jair Bolsonaro (2018-2022) et de Lula da Silva (2023). C’est aussi l’occasion de marquer les différences entre les positionnements progressistes et conservateurs.

Trois moments se dégagent, au cours de ces presque quatre décennies. Tout d’abord, la période de 1992 à 2015, qui commence après la destitution de la dictature de Collor et l’affirmation d’un projet de centre-gauche, avec la stabilisation monétaire et le retour du Brésil dans le multilatéralisme, en particulier dans les agendas de l’environnement et des droits humains. Ce sont les gouvernements de Fernando Henrique Cardoso 1 et 2 (1994 à 2002), Lula da Silva 1 et 2 (2003-2010), Dilma Rousseff 1 et Dilma 2, qui s’achève avec le coup d’État et la destitution en 2015. Un second moment est alors marqué par la déstabilisation de cet ordre, avec le basculement vers le gouvernement de centre-droit de Michel Temer (2015-2018), puis de radicalisation vers l’extrême droite avec Jair Bolsonaro (2019-2022). Enfin un troisième moment commence en 2023, avec le rejet du projet de l’extrême droite et le retour de Lula da Silva au pouvoir (gouvernement Lula 3).

L’article est divisé en quatre sections : un retour sur le contexte général du Brésil, les origines du recul démocratique contemporain, le programme anti-écologique de Bolsonaro et les tensions internes à la politique de Lula en matière de climat et d’environnement.

Environnement et développement : des tensions anciennes

En 1988, après vingt ans de dictature militaire, le Brésil adopte sa Constitution fédérale. Connue sous le nom de « Constitution citoyenne », elle est le résultat d’un intense processus participatif de la société civile et des mouvements sociaux, aboutissant à un texte protégeant fortement les droits humains et les droits socio-environnementaux. L’un des points forts a été la question indigène, avec la présence des peuples concernés tout au long du processus et la reconnaissance de leur droit originel sur leurs terres. À partir de là, la délimitation des terres indigènes a progressé dans tout le pays, avant d’être abandonnée pendant la période d’inflexion de la droite et de reprendre sous le gouvernement Lula 3. En dépit des différences entre les gouvernements de 1992 et de 2015, le contrat social sous-jacent à la Constitution a donc été respecté, avec la mise en œuvre progressive des droits humains et des droits socio-environnementaux qui y sont garantis.

Au cours de cette période cependant le contexte international a évolué vers le néolibéralisme, la mondialisation économique et l’émergence de nouveaux acteurs. Dans ce contexte, et face à la demande croissante de la Chine, les gouvernements successifs ont donné la priorité à l’exportation de matières premières (minéraux, céréales, pétrole, bois, etc.), ce qui a conduit le pays à une désindustrialisation progressive et finalement de grande ampleur, d’une part, et, d’autre part, à une pression extractiviste croissante sur le territoire, ce secteur accroissant considérablement sa représentation et son pouvoir au sein du Congrès national, par suite. Si l’agenda socio-environnemental s’est appuyé sur l’expertise et l’engagement de la ministre Marina Silva (2003-2008) dont la marque de fabrique a été la réduction de plus de 80 % de la déforestation en Amazonie, les gouvernements Lula et Dilma Rousseff, guidés par une vision développementaliste,  ont également développés des projets d’infrastructure incompatibles avec les programmes environnementaux et climatiques, tels que le barrage géant du Belo Monte ou la détournement d’une partie des eaux du fleuve São Francisco vers les terres sèches du Nord-Est, avec de nombreux de déplacements de population à la clé.

Le départ de Marina Silva du gouvernement Lula 2 en 2008 et l’arrivée de Dilma Rousseff au gouvernement ont été emblématiques, car marquant la victoire du développementalisme. Ce n’est pas un hasard si Marina a quitté le Parti des travailleurs pour fonder son propre parti, Rede Sustentabilidade. De 2008 à 2015, la priorité a été donnée aux produits de base, qui ont été au centre des crises politiques et économiques, exacerbées par l’opération Lava-Jato, ont créé les conditions nécessaires à l’affaiblissement de l’agenda environnemental, même si le portefeuille comptait des ministres raisonnablement engagés, tels que Carlos Minc et Isabela Teixeira.

La tension entre la protection de l’environnement et le développement est constante depuis 1988. Elle s’est progressivement aggravée à partir de 2008, avant de basculer avec le gouvernement Bolsonaro. Plus que la défense du développement, celui-ci s’est aligné avec l’agenda de l’extrême-droite mondiale, pour laquelle l’enjeu climatique et ses activistes sont des ennemis à combattre. Les écologistes, les peuples autochtones, les défenseurs des droits humains et socio-environnementaux, les ONG, les journalistes, les artistes et d’autres acteurs sont devenus la cible du gouvernement. Plus largement, c’est la survie même de la démocratie qui était en jeu.

Étudiant la relation entre les partis populistes de droite et l’agenda climatique, Matthew Lockwood a passé en revue les explications structurelles et idéologiques[1]. Pour les premières, l’hostilité au climat est portée par des groupes « laissés pour compte » de la mondialisation, mais aussi par des élites et des travailleurs impliqués dans des secteurs à forte intensité de carbone, tels que l’exploitation minière et l’industrie lourde. En Allemagne, les négationnistes ont ainsi un revenu et un niveau d’éducation aussi élevé que les activistes climatiques. Des raisons idéologiques interviennent donc. Pour Lockwood, la politique climatique est une cible parfaite pour les populistes. Elle n’est pas seulement technique et complexe, mais marquée par « des niveaux élevés d’incertitude, des délais longs, des impacts sur de multiples secteurs, des problèmes d’action collective internationale et des bénéfices diffus »[2], ce qui favorise à la fois les théories du complot et les clivages nationalistes. Le fil conducteur du populisme de droite étant l’anti-élitisme et l’anti-cosmopolitisme, les écologistes et les spécialistes du changement climatique paraissent en être de parfaits représentants, déconnectés des aspirations concrètes de la population, tournées vers l’emploi et la stagnation économique.

Les démocraties, quant à elles, sont en difficulté, notamment parce que les cycles électoraux à court terme entravent l’élaboration de politiques climatiques à long terme. Le succès ou l’échec dans la compétition électorale est généralement dicté par la capacité d’un responsable politique à résoudre les problèmes immédiats. David Runciman, qui étudie l’histoire de la démocratie, résume le problème : « les démocraties donnent la priorité aux expériences immédiates sur les expériences futures, à la simplicité sur la complexité, à l’instinct sur la science »[3]. En outre, les démocraties ont des difficultés à faire face à la grande puissance économique qui alimente la crise climatique, prospère à court terme et lutte contre le changement.

La démocratie en crise : du néolibéralisme à la fragmentation de l’espace public

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’humanité a décidé de donner une chance à la paix. La création des institutions de Bretton Woods en 1944 et des Nations unies en 1945 a consacré le multilatéralisme, avec ses promesses d’espoir, de dialogue et de droit. La coopération internationale, le libéralisme, la démocratie et les droits humains étaient les mots clés d’un possible ordre mondial pacifique. Ce mariage semblait devoir durer éternellement. Alors que le marché (l’économie) assurait la croissance économique et les impôts pour constituer l’État, l’État, à son tour, assurait les conditions nécessaires au fonctionnement du marché, en particulier le cadre juridique, les droits civils et politiques et le monopole de la force. Entre ces deux niveaux, un espace public s’est formé et, grâce à la pression sociale et politique, il a lentement progressé vers plus de pluralisme et de droits, sociaux, raciaux, de genre, et environnementaux.

Que la démocratie ne soit pas pour autant un long fleuve tranquille était malgré tout une évidence. Après la chute du mur de Berlin en 1989, le discours proclamait que le capitalisme avait triomphé et que la démocratie, sa contre-partie politique, devait être la nouvelle normalité. Les nombreuses études qui se sont intéressées aux transitions vers la démocratie libérale de l’Europe de l’Est (régimes socialistes) et de l’Amérique latine (dictatures militaires) ont mis en évidence les difficultés liées au manque de culture démocratique ou aux inégalités sociales et économiques. Néanmoins, elles ont souligné la nécessité d’approfondir la démocratie par le biais de mouvements participatifs et populaires, en renforçant la société civile et en responsabilisant les citoyens. Parallèlement, les études sur la gestion publique et les politiques publiques ont souligné l’importance de réformer l’État par des pratiques de cogestion, de responsabilisation et de publicité. Une plus grande légitimité et une plus grande efficacité dans les relations privé-public faisaient presque consensus dans les années 1990 et au début des années 2000.

Le néolibéralisme prône au contraire le démantèlement de l’État-providence et la déréglementation financière, d’où une concentration croissante des revenus et une accentuation de l’exclusion sociale. La crise économique de 2008 a intensifié le mécontentement à l’égard de la démocratie libérale et a permis aux mouvements d’extrême-droite de se renforcer et d’accéder au pouvoir. L’effondrement de la bulle immobilière aux États-Unis a suscité un mécontentement généralisé de la population, ouvrant la voie à la montée de leaders démagogiques et populistes, tel Donald Trump élu en 2016. La symbiose entre le libéralisme économique et politique était rompue, car le premier, prenant une configuration libertarienne, a commencé à voir le second comme un obstacle, conduisant à des processus d’autocratisation. Et le néolibéralisme s’est finalement allié au néofascisme[4].

Ces évolutions interviennent alors que la structure de la communication a profondément changé. L’avènement des smartphones et de l’internet de masse a radicalement transformé la formation des subjectivités. La médiation entre chaque individu et la collectivité était autrefois construite à travers un flux complexe de communication (journaux, magazines, radio, télévision), organisé en majeure partie par des rédacteurs ou des leaders d’opinion. En dépit de leur caractère oligopolistique et largement alliés au capital, un souci existait de vérification de l’information. La presse dite tabloïd et à sensation était minoritaire et connue pour sa piètre qualité. Avec le numérique, n’importe quel individu peut publier une nouvelle qui devient virale, simplement parce qu’elle a choqué et suscité l’engagement, ou par la valeur de la personne qui a publié, mesurée en nombre d’abonnés. C’est un changement radical. Chaque sujet est désormais à la fois auteur et destinataire d’un message instantané, sans temps de critique, de contradiction, d’examen ou de réflexion[5]. D’où une implosion de la sphère publique et de l’idée même de public et de commun qui, pendant la modernité, avait été un espace ouvert entre le privé et l’étatique.

La crise de la démocratie et son remplacement par des autocraties ainsi que la crise de la communication font de la lutte contre la crise climatique un défi encore plus grand. Face au coût élevé de la transition vers une économie à faible émission de carbone, les acteurs politiques, qui sont tous soumis à des contraintes de court terme telles que conserver le pouvoir, ont beaucoup de mal à promouvoir des actions solides en faveur de projets de long terme. Les leaders d’extrême droite se contentent de nier ou d’ignorer le problème. En cohérence avec leur projet populiste visant à se libérer de tout contrôle formel, ils ne sont pas confrontés à ce défi de l’articulation entre le court et le long terme. Les dirigeants du centre ou du centre-gauche qui valorisent encore la science reconnaissent le problème, mais les solutions semblent ambiguës, hésitantes et souvent paradoxales.

L’agenda anti-environnemental du gouvernement Bolsonaro

En 2018, le Brésil a élu un candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro. Il s’agissait d’une rupture totale dans la politique brésilienne, même si elle faisait suite à la vague ouverte par l’élection de Donald Trump. Si un candidat d’extrême droite pouvait se présenter à la présidence des États-Unis et l’emporter, pourquoi un phénomène similaire ne se produirait-il pas au Brésil, dans une démocratie beaucoup plus faible et plus jeune ?

Bolsonaro est entré en politique après avoir quitté l’armée pour cause d’indiscipline. Alors qu’il était soldat, il a dénoncé les salaires trop bas et a été emprisonné pour avoir projeté de faire exploser des casernes. Cela lui a donné une certaine notoriété et, en 1989, il est élu au conseil municipal de Rio. Le Brésil sortait alors de vingt ans de dictature militaire. Les droits humains, la démocratie participative et l’État-providence étaient inscrits dans la nouvelle « Constitution citoyenne » du pays. Les mouvements sociaux et la société civile étaient alors puissants et organisés. Ils ont joué un rôle majeur dans la destitution de Fernando Collor, le président de droite élu en 1989, qui s’était présenté contre Lula. De 1993 à 2015, la présidence brésilienne a été assurée par les sociaux-démocrates (1993-2002) et par la gauche (2003-2015). Bien que se situant dans les limites du Consensus de Washington et du néolibéralisme, un ordre assez stable avait été établi.

En 2015, Bolsonaro est un député fédéral presque totalement inconnu et sans importance. Il vote en faveur de la destitution de Dilma, et dédie ce geste à Coronel Ustra, un tortionnaire bien connu du régime militaire. Il fait alors comprendre à une grande partie de la société brésilienne qu’il est un dirigeant fort, prêt à remettre le pays sur la voie de « l’ordre et de la stabilité », le sortant de l’affaire dite « Lava-Jato » (lavage de voitures), une enquête judiciaire pour corruption qui a conduit Lula et d’autres hommes politiques en prison, et qui s’avéra avoir été conçue pour barrer la route à Lula. Bolsonaro a construit un discours mythique sur la période dictatoriale, la décrivant comme un âge d’or de valeurs morales, de croissance économique et d’absence de corruption. C’est l’une des plus grandes « fake news » de la politique brésilienne. Le film I’m Still Here (Je suis toujours là), qui vient de recevoir l’or aux Oscars, démonte brillamment cette illusion et rappelle à quel point la dictature militaire brésilienne a été brutale et destructrice.

Arrivé au pouvoir, Bolsonaro met en place des programmes hostiles à l’environnement et aux peuples indigènes. De manière réactionnaire, il reprend le modèle de la dictature militaire. En dépit de ce qui a été accompli par la coopération internationale et la conscience humaine envers l’environnement depuis 1972, notamment la Conférence de Rio de 1992, Bolsonaro agit comme s’il était encore dans les années 1970. Les peuples autochtones sont sommés de s’assimiler à la culture dominante. Leurs terres n’ont plus à être respectées, quelle que soit leur fonction de conservation. Il n’y a pas de coup d’État ; le but est plutôt d’être élu à la présidence par le biais d’élections régulières et, une fois au pouvoir, de transformer le régime en une autocratie, de l’intérieur. Le discours populiste de droite, pour lequel « les droits humains sont des droits pour les criminels » ou « la liberté est une valeur absolue », s’est avéré efficace. Les programmes illibéraux que Bolsonaro met en œuvre ont été une forme de « cupinização da democracia », « termitisation de la démocratie », suivant l’expression de la ministre du tribunal suprême fédéral, Carmen Lucia. Ils consistent en des réductions budgétaires et de personnel dans les secrétariats et les organes exécutifs, de manière à les rendre incapables de remplir leurs fonctions, ce qui permet à l’exécutif de contourner les mécanismes traditionnels de responsabilité.

D’un point de vue rhétorique, les discours de Bolsonaro s’inscrivent dans le modèle populiste décrit par Nadia Urbinati, car ils fonctionnent essentiellement de manière négative, générant du soutien par l’exclusion[6]. La volonté affichée de retour au légalisme strict et le nationalisme sont des stratégies utilisées pour légitimer, par le biais de la communication directe sur les réseaux sociaux, la mise en œuvre d’anti-agendas discrétionnaires. La conception procédurale du « peuple » est peu à peu défigurée, au profit d’une conception « possessive » de ce peuple, qui s’incarne dans le personnage d’un leader supposé fort. Le conflit est exclu et les voix dissidentes n’ont plus de place.

Le même processus est observé dans le cas des droits humains, notamment en ce qui concerne les questions de genre. La coalition des forces militaires et des réactionnaires religieux a fait du genre une cible privilégiée, en particulier sous l’action des mouvements néo-pentecôtistes et des catholiques ultra-conservateurs. Là aussi, la stratégie a consisté en une réduction de l’accès aux droits et aux politiques publiques, par exemple en rendant difficile ou presque impossible l’accès aux services d’avortement légal ou aux programmes de santé dédiés. Les attaques discursives contre les minorités fonctionnent également comme des contre-feux, détournant l’attention du public en cas de question embarrassante pour le gouvernement, à l’exemple de l’implication du fils de Bolsonaro dans la milice et dans les enquêtes pour corruption. Les statistiques attestent d’une forte augmentation des féminicides, des violences contre les groupes LGBTI et des exécutions policières depuis 2019. Bien que la causalité stricte soit difficile à prouver, ce type de violence a trouvé une légitimation symbolique avec Bolsonaro et ses discours quotidiens.

Dans le domaine de l’environnement, le cas de l’Amazonie peut faire figure d’exemple, en raison notamment de son rôle clé dans la lutte contre le changement climatique. Le Brésil est le septième plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre[7], et une partie importante vient de la destruction des forêts. Les institutions créées pour protéger l’Amazonie ont été publiquement discréditées par le gouvernement Bolsonaro, mises sous tutelle ou tout simplement démantelées. Un exemple bien connu est l’accusation de mensonge qui a été portée contre le directeur de l’Institut national de recherche spatiale (INPE), Ricardo Galvão. Le gouvernement l’a licencié après que la publication des données sur la déforestation ait montré une forte augmentation des incendies.

Bolsonaro a également corseté l’autorité d’organismes importants d’inspection et de protection de l’environnement tels que l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama) et l’Institut Chico Mendes pour la conservation de la biodiversité (ICMBio). Le décret n°9.760/2019 a créé une possibilité de « conciliation environnementale », écartant ainsi les mesures les plus coercitives. La situation s’est aggravée en 2021, lorsque l’Instruction normative MMA/ICMBio/Ibama 1/2021 a exigé que les sanctions environnementales soient validées par un supérieur hiérarchique dépendant du gouvernement, créant « un pouvoir discrétionnaire large et sans restriction »[8]. Par ailleurs la FUNAI, l’organisme chargé de mettre en œuvre les politiques liées aux communautés indigènes, a été autorisée à délivrer des certificats de propriétés privées établies sur les territoires indigènes, dans un processus de légalisation de l’accaparement des terres[9].

Ces quelques exemples fournissent un petit échantillon de la politique environnementale brésilienne pendant le gouvernement Bolsonaro. Un rapport indique que plus de 524 actes normatifs ont été mis en œuvre durant la période avec des objectifs similaires à ceux qui viennent d’être décrits[10]. Pour la plupart, ils sont passés par des outils infra-légaux tels que des décrets et des ordonnances, pour saper le travail des agences de protection de l’environnement et de tous les dispositifs de responsabilité formels ou informels créés pour prévenir les dommages socio-environnementaux. Le recours à ces outils s’explique par le fait qu’ils sont de la compétence de l’exécutif au Brésil, avec peu de surveillance de la part des autres pouvoirs du gouvernement (Congrès national et pouvoir judiciaire).

Les politiques environnementales de Lula et leurs tensions

L’environnement, et en particulier la protection de l’Amazonie, est au cœur du discours de politique étrangère actuel de Luis Ignacio Lula da Silva, de nouveau élu en 2022. Que Lula nomme de nouveau Marina Silva au ministère de l’Environnement et du Changement climatique a été un signe crucial de la place des politiques environnementales et climatiques dans ce nouveau gouvernement. A ceci s’ajoutait la création d’un ministère des peuples autochtones dirigé par Sonia Guajajara, une dirigeante populaire bien connue. L’arrivée de Lula a provoqué un changement indéniable, en matière de protection de l’environnement et des droits des autochtones[11]. Ainsi, la superficie totale déboisée en Amazonie a diminué de 30,6 % en 2024[12]. Le Brésil a également présenté une contribution déterminée au niveau national (CDN) plus ambitieuse lors de la COP29. Cependant, deux tensions sont apparues, révélant une position ambiguë et hésitante.

La première est d’ordre économique. Malgré les discours, le gouvernement Lula maintient le modèle de développement économique basé sur l’exploitation des ressources naturelles. Des mégaprojets très controversés ont été engagés ou maintenus en ignorant les principes chers à l’action environnementale, tels que les principes de précaution et de prévention, tels que la centrale hydroélectrique de Belo Monte, la déviation d’une partie des eaux du fleuve São Francisco par un système de canaux, l’Initiative pour l’intégration des infrastructures régionales de l’Amérique du Sud (consortium pour développer le commerce au sein de la zone) et le Programme d’accélération de la croissance basé sur des partenariats publics-privés[13]. Tous ces projets ont été mis en œuvre sous prétexte qu’ils étaient nécessaires au développement stratégique du pays, malgré les risques environnementaux. Le cas n’est pas isolé. Eduardo Gudynas a proposé de parler de « néoextractivisme » pour qualifier de nombreuses politiques des gouvernements progressistes d’Amérique latine, qui défendent la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale mais, de manière quelque peu contradictoire, intensifient le modèle de développement économique basé sur l’exploitation et l’exportation des ressources naturelles[14].

Les contradictions ont atteint un niveau record en 2023 lorsque l’IBAMA, l’agence environnementale brésilienne, a été critiquée par d’importants membres du gouvernement après avoir rejeté la demande de Petrobras, l’entreprise pétrolière et gazière publique, d’exploration dans une zone écologiquement sensible comme celle située près de l’embouchure du fleuve Amazone. Dans une déclaration adressée au Guardian[15], Petrobras a défendu ses plans comme un moyen nécessaire pour parvenir au développement durable et à la transition énergétique, illustrant ainsi la situation sans issue dans laquelle se trouvent de nombreuses économies. Dans l’état actuel des choses, il est très contradictoire de prétendre que le pays est un leader mondial du climat, et pour le prouver d’accueillir la COP 30 à Belém, une première au Brésil et en Amazonie, et de défendre et d’explorer en même temps le pétrole dans l’embouchure du fleuve Amazone.

La seconde tension est politique et institutionnelle. Le Congrès national est dominé par les réactionnaires, au sens où la majorité de ses membres sont fermement opposés aux politiques de transformation sociale engagées dans la période antérieure, depuis 1988. Depuis les années 1990, avec le cadre global du néolibéralisme, l’économie brésilienne s’est de plus en plus concentrée sur l’agro-industrie, ce qui a permis une bonne croissance du PIB, mais a rendu le pays dépendant du secteur primaire et de son pouvoir. Les représentants du caucus BBB (« bœuf, balles et Bible », ou « Boi, Bala, e Bíblia » en portugais) ont augmenté et, dans la mesure où le PT a régressé sous la pression populaire, les progressistes ont également décliné.

L’Observatorio do Clima, une coalition d’organisations de la société civile axée sur la politique du changement climatique, dénonce le fait qu’il existe actuellement 28 projets de loi, qu’il nomme un « paquet de destruction » du climat, qui sont en gestation au Congrès national[16]. Parmi eux figurent des propositions de loi autorisant l’exploitation minière dans les unités de conservation (5 822/19), régularisant l’occupation des terres publiques (510/21 et 2 633/20) et assouplissant ou supprimant complètement le processus d’octroi de licences pour plusieurs activités polluantes (2 159/21).

Les Brésiliens se soucient de l’environnement et s’inquiètent des conséquences de la crise climatique[17], mais cette préoccupation n’a pas encore été traduite dans les votes, ou a été supplantée par une préoccupation économique plus immédiate. Un exemple clair de ce décalage est la réélection du maire de Porto Alegre en octobre dernier, une ville qui a été inondée en avril dernier. Bien qu’il y ait eu une candidate de l’opposition non négationniste et préoccupée par le climat, son appartenance au PT a hypothéqué ses chances, en dépit d’un déplacement de Lula vers le centre, même si l’histoire du parti rappelle des souvenirs de gauche. Cette déconnexion entre les citoyens et leurs représentants est qualifiée de crise de la représentation. Si elle n’est pas contrôlée, la crise de la représentation menace notre démocratie et constitue un terrain fertile pour l’émergence de personnalités comme Bolsonaro, créant un cercle vicieux entre démocratie et processus d’autocratisation.

Conclusion

Le cas du Brésil montre que les gouvernements de droite et d’extrême-droite sont assurément hostiles tant aux écologistes qu’aux peuples autochtones. Mais les gouvernements de gauche tels que celui de Lula n’ont pas non plus été à la hauteur des attentes, en raison des tensions économiques et politico-institutionnelles. Aucun gouvernement récent n’a produit d’avancée significative en matière de politiques climatiques, qui continue d’être un problème difficile pour tout gouvernement, en particulier dans les pays en développement ; ceci, dans un contexte de populisme et de dégradation de la démocratie. Les programmes de protection du climat et de l’environnement sont pris entre les feux croisés du cercle vicieux entre les revers démocratiques et les processus d’autocratisation. Si une réaction est attendue après la nouvelle élection de Trump, il est urgent de chercher des lacunes dans la politique en renforçant les mouvements populaires et sociaux pour résister et semer les graines d’un avenir meilleur. Le Plan Climat Participatif du Ministère Brésilien de l’Environnement est un effort dans cette direction. Changer notre situation actuelle réside dans la capacité d’organisation, de mobilisation et de résistance des groupes sociaux les plus touchés par l’urgence climatique.


[1]Matthew Lockwood, « Right-wing populism and the climate change agenda: exploring the linkages », Environmental Politics, vol. 27, n°4, 2018, p. 712-732.

[2]Ibid., p. 13.

[3]David Runciman, The Confidence Trap : a History of Democracy in Crisis from World War I to the Present, Princeton, Princeton University Press, 2013, p. 314.

[4]Wendy Brown, « Neo-liberalism and the End of Liberal Democracy », Theory & Event, vol. 7, n°1, 2003 ; In the Ruins of Neoliberalism: The Rise of Antidemocratic Politics in the West, New York, Columbia University Press, 2019.

[5]Jürgen Habermas, A new structural transformation of the public sphere and deliberative politics,  New York, Polity Press, 2023.

[6]Nadia Urbinati, Me the people: how populism transform democracies, Harvard, Harvard University Press, 2019.

[7]Johannes Friedrich, Mengpin Ge, Andrew Pickens et Leandro Vigna, « This Interactive Chart Shows Changes in the World’s Top 10 Emitters », World Resources Institute, 10 décembre 2020. https://www.wri.org

[8]Lais Modelli, « Servidores do Ibama denunciam que fiscalização ambiental está paralisada após decisão de Salles », G1, 2021. https://g1.globo.com

[9]Conselho Indigenista Missionário (Cimi), « Nota do Cimi contra a Instrução Normativa n°09/2020 da Funai », cimi.org.br, 29 avril 2020.

[10]Instituto de Estudos Socioeconômicos, « Dando nome aos Bois: Análise das medidas infralegais para o meio ambiente nos primeiros dois anos do Governo Bolsonaro », Inesc.org.br, 27 mai 2021.

[11]Danielle Rached, « Environmental Authoritarianism: A Case Study of the Bolsonaro Government (2019-2021) », Verfassung und Recht in Ubersee, vol. 55, 2022, p. 542-571 ; Marta Machado, Denise Vitale et Danielle Rached, « Indigenous women against Bolsonaro’s government in Brazil: Resisting right-wing authoritarianism and demanding climate justice », In Cathi Albertyn et al., Feminist Frontiers in Climate Justice Gender Equality, Climate Change and Rights, New York, Edward Elgar Publishing, p. 268-293.

[12]Roberto Peixoto et Kellen Baretto, « Inpe: taxa de desmatamento cai 30% na Amazônia e 25% no Cerrado », G1, 2024. https://g1.globo.com

[13]Danielle Rached, et Denise Vitale, Lula e a Política Externa brasileira sobre meio ambiente: central ou lateral ?, Folha de S. Paulo, São Paulo, 2023, p. 3.

[14]Eduardo Gudynas, « Diez Tesis Urgentes sobre el Neoextractivismo: contextos y demandas bajo el progresismo sudamericano actual », in « Alternativas a una economía extractivista », CAAP e FLACSO, 2009 ; « O novo extrativismo progressista na América do Sul: teses sobre um velho problema sob novas expressões », in Philippe Léna et Elimar Pinheiro do Nascimento (dir.), Enfrentando os limites do crescimento. Sustentabilidade, decrescimento e prosperidade, Garamond e IRD, Rio de Janeiro, 2012, p. 303-318.

[15]Constance Malleret, « Pristine forests and grinding poverty: why shouldn’t Brazil’s Amapá state embrace oil wealth? », Guardian, 9 juillet 2024.

[16]Observatorio do clima, « Novo pacote da destruição ameaça direitos socioambientais », 2024. https://www.oc.eco.br

[17]See the report “Climate Change according to the perception of Brazilian Citizens”. https://itsrio.org/wp-content/uploads/2022/03/Percep%C3%A7%C3%A3o-sobre-queimadas_Report_ENGLISH.pdf