2, « Les écologistes sont des “conservateurs”, dans un certain sens »
Antoine Waechter
Président du Mouvement des Écologistes Indépendants.
Résumé. Antoine Waechter préside depuis sa création le Mouvement pour une Écologie indépendante, généralement classé de centre droit. Il défend une écologie localiste, patrimoniale, respectueuse des élites naturelles mais non dénuée d’engagement concret dans les luttes.
La position critique d’Antoine Waechter à l’égard d’une écologie encore déterminée par l’esprit de la lutte des classes, l’amène-t-il à défendre un versant plus conservateur de l’écologie politique ? Retour sur un parcours et une évolution de sa pensée politique.
- Entretien avec Antoine Waechter, réalisé le 10 décembre 2024 par Fabrice Flipo et Bruno Villalba.
- Antoine Waechter, écologue (doctorat de biologie écologie), marié, deux enfants, est né le 11 février 1949 à Mulhouse. Militant et responsable associatif dès l’âge de 16 ans, objecteur de conscience, il prend l’initiative ou participe à de nombreuses actions contre des projets portant atteintes au milieux naturels et aux paysages (autoroute, centrale nucléaire, urbanisation, centrales éoliennes, mise au grand gabarit du canal Rhin Rhône…). Il contribue à la création du premier conservatoire d’espace naturel de France, le Conservatoire des sites alsaciens. Il anime la première campagne d’un candidat (Henri Jenn) désigné comme écologiste dans sa circonscription de Mulhouse, en février 1973, participe à la candidature présidentielle de René Dumont en 1974, puis devient candidat en titre (sans interruption depuis 1977). A l’origine du premier mouvement d’écologie politique en France, avec Solange Fernex, en 1973 (Écologie et Survie), il participe à la création des Verts en 1984, dont il exerce la direction entre novembre 1986 et novembre 1993, en prônant l’indépendance conceptuelle des Écologistes (« L’écologie n’est pas à marier », titre de sa motion victorieuse). Mis en minorité, constatant l’impossibilité de travailler au sein d’une organisation aux comportements « léninistes », il accepte de fonder une nouvelle organisation, le Mouvement Écologiste Indépendant – Les Écologistes (MEI).
- Qu’est-ce qui vous a fait vous engager pour la cause écologique ?
Mon histoire commence avant ma naissance, comme si mon destin était tracé. Lors du bombardement de la gare de Mulhouse en mai 1944, les Alliés ont démoli la maison de mes parents, qui ont été obligés de se réfugier dans la maison de ma grand-mère, à Rixheim, un gros bourg agricole à 6 km de la ville. J’ai grandi au milieu des poules, des canards et des lapins, dans un environnement de prés fleuris et de vergers. Nous habitions rue de la Gare. Avec les copains de la rue, nous allions voir passer les grosses locomotives fumantes. À 4 ans, nous allions seuls à pied à l’école maternelle. À 6 ans, nous avons rejoint notre logement reconstruit, mais j’ai passé tous les week-ends et surtout toutes vacances jusqu’à l’âge de 12 ans (1961) à Rixheim. à cet âge, je savais que je voulais étudier le comportement animal et rejoindre le laboratoire de Rémy Chauvin, qui s’illustrait alors dans l’étude du comportement des abeilles. Je rejoignis ce laboratoire en 1973, mais Chauvin était parti pour la Sorbonne. J’y fis une thèse sur l’écologie et le comportement de la Fouine.
À 14 ans, armé d’un appareil photographique rudimentaire, je me mis en tête de photographier les nichées d’oiseaux dans les collines de mon village. Aucune ne parvint à maturité : les oiseaux avaient été dénichés par les enfants ou tués par le garde-chasse. Je réagis (le jour de mes 16 ans) en créant le Club des Jeunes Amis des Animaux (JAA) et de la Nature de Mulhouse sur l’exemple des JAA que Jean-Paul Steiger animait dans toutes la France. Je montais pour la première fois à Paris où j’ai croisé Alain Bougrain-Dubourg (que j’accompagnerai plus tard face aux chasseurs de tourterelles), Brigitte Bardot, Michel Simon… Nous fûmes 43 dans notre club dès la première année. Nous nous mobilisons dès la seconde année pour la sauvegarde des collines de mon enfance, menacées par une rocade autoroutière. Nous obtînmes gain de cause. L’action impressionna Michel Fernex qui me proposa de prendre en charge la section départementale de la fédération de protection de la nature (AFRPN[1]). C’est ainsi que je fus mis en contact avec d’autres responsables de fédérations. Face au déferlement du béton et de l’asphalte, à la brutalité des changements produits par les Trente glorieuses, nous avions tous le sentiment d’être des gardiens d’une digue percée de toutes parts, et nos démarches collectives auprès du gouvernement étaient vaines. C’est alors que je proposai de présenter des candidats aux élections législatives de mars 1973, pour toucher le pouvoir là où il est le plus sensible, le bulletin de vote, mais aussi pour témoigner de l’existence d’une autre voie. C’est ainsi que nous créâmes Écologie et Survie début février 1973, qu’Henri Jenn accepta d’être candidat dans ma circonscription, Solange Fernex pour suppléante, et moi que directeur de campagne (je n’avais par l’âge requis pour être candidat). Cette campagne conforta Jean Carlier, alors directeur de l’information à RTL, qu’il était opportun de présenter un candidat à la présidentielle après la mort de Pompidou.
- Vous exprimez une certaine vision nostalgique d’un monde moins complexe ?
Je ne suis pas nostalgique : la nostalgie c’est le regard dans le miroir du passé. Je suis, comme tant d’autres naturalistes de ma génération, en quête d’un paradis perdu que nous avons brièvement connu dans notre jeunesse, avant que le tracteur et le bulldozer ne déménagent le pays. Cette trajectoire de la destruction est toujours à l’œuvre et notre combat c’est de modifier le sens de cette dynamique destructrice. Le drame tient à ce que les jeunes d’aujourd’hui n’ont aucune idée de ce qui fut, une diversité végétale et animale dans les prés et les champs, une harmonie dans les paysages, une certaine tranquillité, bien éloignée du chahut tragique et incompréhensible de deux guerres mondiales. J’ai été bousculé par le décors planté par Aldous Huxley dans le Meilleur des mondes et par la vision minérale des scénaristes de science-fiction. La planète est belle, pourquoi l’enlaidir, l’appauvrir, la stériliser ?
- Les éoliennes entreront-elles ainsi dans le paysage ? Les sondages de l’Ademe montrent des résultats assez favorables.
Je suis très sensible au paysage. Un paysage est un assemblage d’objets, naturels ou non. La beauté naît lorsque ces objets forment un ensemble cohérent à la manière d’une symphonie. Une fausse note et la musique est désagréable. Un parc éolien est une zone industrielle qui n’a pas sa place dans la campagne ou la forêt. Je les accepte dans les ports de Dunkerque et de Fos. Pas ailleurs. Les vrais sondages sont ceux qu’expriment les ruraux confrontés à l’arrivée de ces machines : l’opposition est unanime. Pourquoi le gouvernement a-t-il modifié les règles de la juridiction administrative, réduit le pouvoir des architectes des bâtiments de France, sorti les aérogénérateurs de la règle commune ? Il vous faut un permis de construire pour une cabane de plus de 20 m² et qui fait moins de 12 mètres de haut, alors qu’il n’est pas exigé pour un mât de 200 mètres de haut avec une assise de 200 m² !
- Compte-tenu du changement climatique, ne faut-il pas développer les éoliennes cependant ?
Les éoliennes sont une mauvaise solution pour un vrai problème. L’électricité produite n’étant pas stockée à l’échelle du réseau central, il est nécessaire de compenser un taux de charge réduit (27% en moyenne pour les éoliennes terrestres) par des énergies fossiles immédiatement mobilisables. Les incidences négatives sur l’environnement des aérogénérateurs (sur les paysages, sur le milan royal, le vautour ou l’aigle, sur les chauves-souris – première cause de mortalité d’origine anthropique -, sur l’ambiance sonore et sur la santé des riverains) les disqualifient vis-à-vis d’autres énergies décarbonées. Les 6 réacteurs de Bugey sont réunis dans un enclos de 0,83 km² : une production identique d’électricité avec des éoliennes de 2 MW exige une superficie de 180 km² ! C’est la différence qu’il y a entre une énergie concentrée comme le nucléaire et une énergie diffuse.
L’hypocrisie qui accompagne le développement de l’éolien en France m’insupporte : les développeurs sont motivés par la production d’euros et non de kWh. Lorsqu’ils se présentent devant une collectivité, ils présentent un bilan financier, pas un bilan de décarbonation. La filière achète l’adhésion à leur projet. Et une minorité les soutient par idéologie.
En 2008, Jean Brière avait interpelé le Conseil national du MEI en demandant de choisir entre un danger certain, la dérive climatique, et un danger hypothétique, celui du nucléaire. Le Conseil a choisi une solution médiane : fermer un réacteur à chaque abaissement d’une consommation équivalente d’électricité. Malheureusement, la France n’est pas inscrite dans une baisse de la demande, bien au contraire.
- Comment réduire les consommations, alors ?
Prenons un exemple, celui de la voiture. Il est possible de réduire de quatre fois la consommation de carburant et les émissions de gaz à effet de serre, en deux temps. Le premier : passer de 12000 km par an (moyenne actuelle) à 6000 km/an. Le second : utiliser un véhicule à 3 litres/100 km. 2 x 2 = 4. Mais, la mise en œuvre de cette équation simple exige : 1) d’investir dans le train du quotidien ; 2) de réduire les mobilités imposées par la distance entre l’habitation, l’emploi et les services, ce qui suppose d’interdire les zones d’activités près des échangeurs autoroutiers pour les placer près des gares et de ne plus mettre de zones commerciales en périphérie des villes ; 3) de recourir à de petites voitures. Cette démarche suppose un changement de culture collective, notamment de cesser d’affirmer son statut social par le poids de sa voiture et de renoncer à une once de liberté en abandonnant son véhicule sur le parking d’une gare.
- Pourquoi maintenir à tout prix le paysage ? Le risque incertain du nucléaire peut-être source d’une destruction irréversible du territoire ! Au nom d’une tradition paysagère, les centrales nucléaires ne portent-elles pas le risque d’une destruction du paysage ?
Les deux accidents majeurs du nucléaire résultent de l’impasse d’une société (l’URSS) et de la suffisance d’ingénieurs qui ont construit des centrales dans un site que l’on savait soumis aux tsunamis (Japon). J’ai retrouvé la même attitude dans d’autres affaires, heureusement aux conséquences moins graves. Le danger du nucléaire civil doit être relativisé au regard de l’impact sanitaire de l’agriculture industrielle et du danger de la production d’engrais (combien de morts à Toulouse et au Liban par l’explosion des usines ?). Le développement du nucléaire suppose un État sans corruption, sérieux sur les questions de sécurité. C’est sa limite : à l’évidence, une partie du monde ne répond pas à ces conditions. Je revendique volontiers d’être le militant de la beauté, celui de la Terre et de mon pays. Un cadre de vie harmonieux rend les gens heureux. Un paysage défiguré par le mépris de certains pour le dessein collectif et le non-sens d’un univers sans âme, sans ancrage dans l’histoire et sans chaleur ne peut pas abriter une société épanouie.
- Comment concilier la technique et le paysage ?
La technique n’est pas l’ennemie du paysage. L’individualisme qui s’affirme contre l’harmonie collective, l’industrialisation qui appauvrit l’architecture et les paysages agricoles, l’esprit de lucre… voilà les ennemies.
- Vous êtes assez critique, de quoi, en fait ? Du libéralisme, du capitalisme, de la modernité, de l’émancipation ? comment vous vous positionnez par apport à tous ces repères ?
Les Écologistes MEI ont opté dès le début pour une économie de marché régulée par l’État. La démocratie ne peut pas s’exercer dans le cadre d’un libéralisme débridé. Il faut une autorité qui fasse respecter les règles validées par le peuple et qui joue le rôle de chef d’orchestre. Un exemple simple. Les antennes relais se sont multipliées sans planification et sans consultation des riverains, avec parfois une concurrence entre opérateurs. Il eut été préférable que l’État mette en place l’infrastructure, la soumette à une étude d’impact et à une concertation publique dans chaque territoire. Puis, imposant la présence des quatre opérateurs sur un même pylône, demande un péage à ces derniers. Le capitalisme, au sens exact du terme, n’est pas à rejeter : c’est le moteur de l’économie. Ce qui est critiquable, ce sont ses excès et ses dérives : à l’État de faire le gendarme.
- Faut-il alors un pôle public de l’énergie, comme le propose par exemple la CGT ? Avec des entreprises sous le contrôle des travailleurs, des usagers et des collectivités territoriales ?
Ce pôle existe avec EDF.
- Quelle serait votre position sur la modernité et l’émancipation ?
La modernité est un concept sans contenu de valeur. J’y suis confronté quand certains élus et à leur suite les rédacteurs des règlements d’urbanisme érigent la modernité en architecture comme un idéal, qui s’impose. C’est beau ou c’est moche, c’est efficace ou non, c’est respectueux de la culture locale ou non, point ! Je ne suis pas un admirateur de Le Corbusier, à l’exception de la chapelle de Ronchamp et de l’écluse de Niffer. Le moderne est une mode, éphémère par essence.
- À propos de population, vous avez été associé à Fabien Niezgoda[2], qui a eu des responsabilités dans le MEI et avec lequel vous avez publié Le sens de l’écologie politique[3]. Il soutient par ailleurs la thèse du « grand remplacement ».
Les liens se sont distendus avec Fabien Niezgoda en 2018 lorsqu’il a appelé à voter au second tour d’une élection législative pour un candidat du Front national, et les réactions à la gestion de la Covid ont fini par rompre complètement le lien.
La question démographique est au cœur de la crise écologique. Aucun biologiste des écosystèmes et aucun écologiste n’échappe à cette règle : lorsque la charge dépasse les capacités d’un milieu, celui-ci se dégrade. Le poids de l’humanité sur la planète est donné en multipliant le nombre de consommateurs (8 milliards aujourd’hui avec une croissance de 80 millions par an) par la consommation du Terrien moyen. Certains refusent de considérer le premier terme de cette équation en mettant en avant la seule consommation, ce qui revient soit à penser que les pauvres doivent rester pauvres, soit que les Occidentaux doivent réduire de manière substantielle leur niveau de consommation. La première hypothèse est indéfendable et d’ailleurs la révolution consumériste est à l’œuvre presque partout dans le monde. La seconde hypothèse pourrait être une voie souhaitable mais elle est parfaitement illusoire. Quoiqu’il en soit, la Terre ne peut pas supporter 8 milliards de Terriens vivant comme les Européens ou les Américains.
L’émancipation de la femme pour lui permettre de choisir le nombre de ses enfants et de réaliser dans une fonction sociale, la scolarisation des deux sexes et la création d’une assurance vieillesse suffisent, partout dans le monde, à provoquer une diminution de la natalité.
- Comment vous vous situez vous vis-à-vis du conservatisme ?
Les écologistes sont des « conservateurs » dans le sens où ils veulent conserver la beauté du Monde, la biodiversité, la diversité des cultures régionales et des arts de vivre, le patrimoine… mais ils sont aussi des « révolutionnaires » dans la mesure où ils s’insurgent contre une dynamique consumériste du toujours plus et prônent un bonheur dans la modération.
Si le terme de « conservatisme » est utilisé dans un sens différent, constatons que les écologistes du MEI, à la différence des Verts, ne se positionnent pas sur les questions de mœurs, sauf exception.
- C’est l’autonomie comme valeur de base, affirmée dans le texte de base des Amis de la Terre par exemple, que les Verts mettent en avant pour justifier leur intervention dans ce domaine.
Je ne connais pas le texte des Amis de la Terre : quoi qu’il en soit, ce n’est pas notre bible. Les gens s’organisent comme ils l’entendent, tant que leur liberté n’affecte pas l’organisation de la société toute entière. Le message écologiste ne doit pas être parasité par des prises de position susceptibles d’alimenter des polémiques. Une exception : le Conseil national des Écologistes MEI s’est prononcé, en 2019, contre la gestation pour autrui (GPA).
- Pourtant l’adoption est très pratiquée dans l’histoire de l’humanité et de nombreux témoignages sont disponibles qui montrent des expériences réussies.
Ce qui est possible dans une tribu, une famille élargie, n’est pas souhaitable dans une société éclatée. L’important, c’est la transmission. L’enfant n’est pas un objet, mais un être qui se forme par imitation. Le caractère artificiel de la GPA construit le Meilleur des mondes d’Huxley. La demande de GPA répond à l’envie d’un ou deux adultes, pas à celui de l’enfant à naître. Ce n’est pas une posture idéologique de notre part, mais du pragmatisme fondé sur un ressenti.
- Qu’est-ce qui justifie ces engagements, sont-ils à fondement religieux ?
Non, le Mouvement réunit toutes les pensées. Pour ma part, je ne renie pas ma culture chrétienne, mais si elle accompagne ma spiritualité et ma non-violence, elle ne me dicte pas mes positions politiques. Notre société a besoin de spiritualité. Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas, disait Malraux. J’adhère à cette formule. Notre société soufre d’une orientation matérialiste qui autorise l’industrialisation de la vie. Pouvons-nous chanter un alléluia à la beauté de la vie si nous n’avons pas une spiritualité capable de relier notre existence à celle des autres êtres vivants ? Cette spiritualité est aussi un lien entre tous les membres d’une société en donnant une morale au sentiment collectif.
- Vous associez individualisme et égoïsme
L’un des quatre piliers de la naissance d’Écologie et Survie en 1973 était le personnalisme de Jacques Ellul, qui rejette le communisme comme l’individualisme égotique, au profit d’individus responsables capables de faire des choix en fonction du collectif dans lequel ils sont, mais dans lequel ils ne se dissolvent pas.
- Pour limiter l’égoïsme, par exemple celui encouragé par le luxe, ne devrait-on pas nationaliser les entreprises de Bernard Arnault ?
Je ne crois pas que faire disparaître l’élite financière rend service à la société. Tous les monuments que nous admirons, le patrimoine de l’Humanité depuis les Égyptiens, les Grecs, les Romains, a été produit par cette élite. La société doit veiller à ce que cette richesse soit honnête et justifiable.
- Vous êtes écologue de profession, est-ce que l’écologie de la conservation a influencé votre démarche politique ?
Mon engagement intellectuel, professionnel et politique forme un tout cohérent, mue par une insatiable curiosité de la nature, mais aussi par une révolte face aux mécanismes de destruction. C’est la même révolte aujourd’hui que celle de l’adolescent mobilisant il y a 60 ans pour la protection des oiseaux dans les collines. J’approche parfois le société humaine comme un entomologiste observant la fourmilière et son agitation, une distanciation bien utile, induite par ma formation d’éthologiste.
La conservation des espèces nous place parfois en contradiction, celle de devoir gérer la réussite. La protection du Loup permet le retour de l’espèce, et mobilise les éleveurs contre lui. Les botanistes demandent la régulation des chamois réintroduit dans les Vosges il y a 60 ans parce qu’ils font disparaître la flore singulière des sommets. Que ferons-nous si nous réussissons à sauver le Grand hamster, aujourd’hui au bord de l’extinction en Alsace, mais hier encore considéré comme nuisible par les agriculteurs ?
- Vous avez évoqué avoir organisé des blocages au début de votre carrière, quelle est la différence entre le bon et le mauvais blocage ?
C’est une bonne question, qu’il m’est arrivé de me poser : c’est celle de la légitimité. Nous tirions notre légitimité de l’agression que nous ressentions, et le temps ne nous a pas donné tort. Le blocage est légitime lorsque la démocratie n’est pas respectée et que l’action de force (non violente) est la seule expression possible. Valérie Giscard d’Estaing et François Mitterrand avaient promis en 1981 la mise en œuvre du référendum d’initiative populaire (ou citoyenne comme l’on voudra) au niveau local. Nous l’attendons toujours. Je ne dis pas que la population a toujours raison, mais elle seule a une vraie légitimité pour accepter ou refuser que l’on porte atteinte au territoire qu’elle habite.
- Positionnez-vous sur les notions de progrès et de modernité ?
Les écologistes ne brandissent pas le drapeau du progrès, car cette notion est ambiguë. Elle désigne une évolution certes, mais vers quoi ? Vers l’abîme ? En 350 après Jésus-Christ, les Romains ont construit, à 30 km de chez moi (à Augst), une maison dotée d’un chauffage central, de l’eau courante, d’une salle de bain, de toilettes. En 1990, la maison que j’ai achetée après la mort du dernier occupant ne disposait d’aucun de ces éléments de confort, à part l’eau. Cela relativise la notion d’évolution. Lorsque nous nous battions contre telle autoroute ou telle centrale nucléaire, on nous répondait : c’est le progrès, c’est une évolution inéluctable, on ne peut pas s’y opposer. Cette logique d’un processus qui s’impose à nous, sans sélectivité et sans choix conscient, est insupportable.
La seule évolution que je qualifierais de « progrès » est civilisationnelle, celle qui fait passer l’humain d’être instinctif, déterminé par ses pulsions, à l’état de conscience et de responsabilité. Or, sur ce terrain-là je ne constate aucune évolution. Un dessin publié, me semble-t-il, dans La Gueule Ouverte, illustre le progrès par le passage de la massue préhistorique à la bombe atomique. Le XXe siècle a montré le tragique d’une régression sous la forme de massacres de masse « industrialisés ». Le XXIe siècle n’a pas mieux démarré : l’Humanité est menacée par la dégradation de l’environnement physique de la Terre, mais sur la frontière russo-ukrainien, au Moyen-Orient, au Soudan et dans bien d’autres régions du Monde les humains continuent de s’entre-tuer.
- Les Gilets Jaunes se sont révoltés contre la taxe carbone, perçue comme injuste, faut-il des politiques plus justes, faire payer les riches ?
Je ne sais pas si la taxe carbone est une bêtise, mais, en tout état de cause, si elle a suscité de telles réactions, c’est qu’elle n’avait pas été expliquée. La question n’est pas de savoir si les riches doivent payer plus qu’en proportion de leurs revenus : tout le monde doit contribuer à l’inéluctable adaptation aux défis existentiels d’aujourd’hui. Au demeurant, la taxe carbone n’avait pas pour principal objet d’alimenter les caisses de l’État, mais d’orienter les Français vers une consommation moins carbonée. Cet objectif demeure.
La principale question, dans cette transition difficile qui heurte inéluctablement les habitudes de consommation, est celle de la légitimité des décisions. Une décision apparaîtra comme légitime si toutes les composantes de la société y prennent part. Et si aucune composante n’est lésée par la décision majoritaire. Dans ce jeu démocratique, les populistes n’ont pas leur place car leur discours conforte l’égoïsme corporatiste.
- La Suisse n’a-t-elle pas une empreinte écologique élevée ?
La Suisse est l’un des pays les plus démocratiques de la planète. Son empreinte écologique par tête d’habitant est inférieure à celle de la France et à celle de l’Union européenne : elle est 22ème dans le classement des pays du monde : ses émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 9% en 25 ans[4]. La dernière révolte populaire date de 1798, et elle fut limité à un canton ; la dernière guerre fut une guerre civile en 1847. D’aucun affirme que la dernière émeute eut lieu après la victoire de la Suisse contre la France à l’Euro de foot en 2021 : ce trait d’humour décrit bien l’esprit des Helvètes.
Les réponses des citoyens appelés aux urnes pour répondre aux nombreuses questions qu’il leur est demandé de trancher (247 référendums depuis 1875) démontrent globalement du bon sens et de l’intérêt pour la « chose publique ». Bien sur certains choix, qui peuvent être soumis à un nouveau référendum, peuvent laisser songeur. La démocratie, c’est aussi le risque que le peuple se trompe.
[1] Association fédérative régionale de protection de la Nature.
[2] NDLR : Fabien Niezgoda a été cadre du MEI de 2010 à 2017 ; il est actuellement professeur agrégé d’histoire et de géographie et auteur.
[3] Antoine Waechter et Fabien Niezgoda, Le sens de l’écologie politique – une vision par-delà droite et gauche, Paris, Sang de la Terre, 2017.
[4] Ndr : la Suisse est plutôt 18ème émetteur mondial par habitant largement devant l’Allemagne (26ème), ou la France (48ème), avec le chiffre de 12 tonnes équivalent CO2 (https://www.myclimate.org/fr-ch/sinformer/faq/faq-detail/qui-produit-du-co2/. 67 % des émissions sont provoquées hors du territoire national, ce qui conduit à une empreinte carbone particulièrement peu élevée dans ce périmètre, mais très lourde pour la planète. Confédération Suisse, Supplement to Switzerland’s Long-Term Climate Strategy – NDC 2031-2035, 29 janvier 2025, https://unfccc.int.