2. Le progrès technique peut-il être conservateur ?
François Jarrige
Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne.
Résumé. François Jarrige montre que le progrès social et le progrès technique poursuivent des objectifs distincts, même s’ils sont interdépendants. La technique n’est donc pas neutre : tout dépend des buts dont elle est investie. Elle prend alors des formes différentes, à l’exemple de la voiture combattue par le journal L’Humanité au motif de la privatisation de l’espace public qu’elle provoque. Ce n’est donc pas « la même » technique mise au service d’autres buts, mais bel et bien une autre technique. L’historien montre aussi que l’histoire dans laquelle nous pensons évoluer entretient l’illusion d’un déroulement comme naturel s’exprimant dans l’expression « on n’arrête pas le progrès », qui est pourtant un slogan publicitaire.
- Le progrès technique est-il toujours progressiste ? Y « renoncer », est-ce « revenir en arrière » ? Plus généralement, l’histoire a-t-elle un sens ? La question se pose fréquemment et pourtant il est bien difficile de trouver un texte de synthèse sur la question, qui énonce clairement ce qui est en jeu. Bifurcation/S a donc choisi de faire appel à François Jarrige, un historien spécialiste de la question.
- Entretien avec François Jarrige, réalisé le 8 janvier 2025 par Benoît Martin et Fabrice Flipo.
- Bifurcation/S. Comment expliquer que les champions du progrès technique actuel soient des conservateurs, à l’exemple d’Elon Musk ? Comment expliquer ce paradoxe apparent ?
Y a-t-il réellement un paradoxe ? Votre question semble suggérer que les promoteurs du progrès technique seraient forcément des défenseurs et des promoteurs du progrès social. Cette idée est erronée. Il convient d’abord de revenir brièvement sur l’histoire de ces notions abstraites souvent utilisées de façon peu rigoureuse. Il y a plusieurs manières de se représenter le temps : comme quelque chose de cyclique, un éternel retour au point de départ, ou une sorte de déclin, une chute ou bien comme un mouvement d’évolution dans le sens d’une amélioration des conditions. François Hartog parle de « régimes d’historicité »[1], soit la façon dont une société se représente l’articulation entre le passé, le présent et le futur.
Le progrès est le régime d’historicité moderne qui s’installe dans les sociétés occidentales à partir de la Renaissance, puis avec les Lumières et qui triomphe au XIXe siècle. Il déploie une conception linéaire du temps, évolutionniste, qui considère que l’avenir sera meilleur que le passé, même si cette conception n’a jamais été totalement partagée et si elle n’a cessé d’être discutée et critiquée. Si l’idée de progrès et de confiance en un avenir meilleur s’inscrit dans une longue généalogie, le sens du mot se transforme au XIXe siècle lorsque le progrès est confondu avec celui des techniques et de leur puissance à modeler le futur. Alors qu’à l’époque des Lumières, le progrès était attendu de l’essor du savoir et de l’éducation, de la réforme politique ou du « doux commerce » entre les hommes, à partir du début du XIXe siècle – marqué par une double révolution politique et industrielle – il est de plus en plus identifié à l’invention technique et à la puissance croissante des équipements voués à dompter la nature.
Cette identification, ou plutôt cette réduction, du progrès à l’essor de la puissance productive et des machines s’accentue au milieu du XIXe siècle, dans le contexte des désillusions et frustrations à l’égard de l’échec des révolutions politiques de 1848. C’est net, sous le Second Empire dans les années 1850-1860, moment où se déploie le chemin de fer, quand la métaphore de la locomotive devient centrale pour penser le progrès comme une sorte de machine qu’on n’arrête pas et qui va tout droit.
Le progrès est alors assimilé à un certain nombre de systèmes techniques présumés capables de générer un progrès social, culturel, etc. A partir de ce moment-là, un lien étroit est fait entre le système économique capitaliste et l’idée de progrès chargée d’accompagner certains choix techniques, de les justifier, de les installer, de les naturaliser comme une évolution inéluctable et non négociable. Nous sommes les héritiers de cette histoire récente.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les promoteurs du progrès technique sont nombreux parmi ceux qu’on classe à gauche comme à droite du spectre politique. Les grands industriels du capitalisme textile qui introduisent les nouveautés techniques et qui promeuvent la machine à vapeur, puis les grands patrons des compagnies ferroviaires, puis ceux de l’industrie automobile et de l’industrie fossile deviennent en même temps des promoteurs du « progrès technique » et des conservateurs dans l’ordre politique. Il ne faut donc pas imaginer que ce serait une nouveauté incarnée par Elon Musk. Le progrès technique, lorsqu’il s’invente et se stabilise comme un imaginaire qui doit accompagner un certain nombre d’évolutions économiques dans le contexte du capitalisme industriel triomphant, est aussi porté par la bourgeoisie conservatrice de l’époque. Si les partisans du capitalisme high tech numérique contemporain sont conservateurs, c’est parce qu’ils craignent par-dessus tout la régulation de leurs activités, avec les risques qu’elle fait peser sur leur taux de profit.
Je voudrais signaler aussi le travail de Jeffrey Herr, auteur d’un ouvrage très intéressant sur ce qu’il appelle le « modernisme réactionnaire »[2]. Il s’intéresse au fait que dans l’entre-deux-guerres, les régimes fascistes et autoritaires de droite promouvaient la puissance technique, que ce soit les nazis ou l’Italie fasciste. Ces régimes se considéraient comme l’avant-garde et les promoteurs du progrès technique et justifiaient leur autoritarisme comme le seul moyen de maîtriser la puissance des artefacts. D’où le concept de « modernisme réactionnaire ». Herr montre par exemple très bien que les ingénieurs, dans les années 1920 et 1930, ont soutenu le nazisme comme une grande partie des industriels allemands. Ils ont essayé de proposer la synthèse d’une politique réactionnaire et d’une pensée technique progressiste. Les deux ne sont pas contradictoires, mais s’articulent, et c’est exactement ce que nous sommes en train d’observer et de voir aujourd’hui, avec l’émergence du capitalisme fasciste porté par des figures du monde numérique.
- Vous êtes passé un peu vite du XVIIIe au XXe siècle. Au XIXe siècle, ceux qu’on appelle les conservateurs et les réactionnaires se distinguent des libéraux. à ce moment-là, les conservateurs ne sont pas les capitalistes, mais plutôt les propriétaires fonciers, les contre-révolutionnaires, tels que Bonald ou De Maistre, qui ne sont pas des apologues de la technique.
Toutes ces catégories doivent à mon avis être maniées avec prudence car elles sont changeantes, n’ont cessé d’être manipulées dans des directions variées. Le terme réactionnaire émerge avec la Révolution française pour désigner les forces qui s’opposent aux changements au profit d’un retour aux formes d’organisation et aux institutions héritées du passé. Les plus traditionalistes des conservateurs, à l’image de Bonald ou de Maistre, s’expriment avant l’essor de l’obsession pour les techniques. Le conservatisme désigne un courant contre-révolutionnaire hostiles aux héritages de la Révolution française. Mais après le constat de l’impossibilité du retour à l’Ancien Régime, le conservatisme a évolué pour désigner ceux qui défendent l’ordre établi, de moins en moins la monarchie et la société d’ordre, et de plus en plus l’ordre social bourgeois et la Nation.
Après 1848, en France, le conservatisme politique désigne ainsi ceux qui refusent la République et l’égalité sociale. Ils vont définir ce qu’on va appeler progressivement « la droite » dans ses différentes composantes libérales (ou « orléaniste »), bonapartiste, puis nationalistes. Ils veulent maintenir un ordre social inégalitaire qui ne repose plus sur les ordres de l’ancien régime, mais désormais sur les différences de classe. La notion de réaction et l’usage du mot réactionnaire ne cesse d’évoluer elle aussi. Désormais, l’enjeu n’est plus seulement celui de l’égalité des droits, mais de plus en plus l’égalité sociale et donc de la redistribution via l’intervention de l’État. Pour résumer, les conservateurs sont ceux qui se satisfont d’un ordre social inégalitaire et considèrent que, pour faire progresser la société, il faut développer au maximum le système capitaliste via le libéralisme d’un côté et le progrès technique de l’autre. D’ailleurs, c’est à ce moment-là que libéralisme et progrès technique s’identifient, à partir des années 1850-60, dans la théorie économique qui devient le logiciel intellectuel de la pensée conservatrice en Europe. Le progrès technique nécessite de retirer tout ce qui est supposé le freiner, comme les droits de douane ou l’intervention excessive de l’État. Ces cadres intellectuels restent en partie les nôtres aujourd’hui.
Les grands bourgeois du capitalisme fossile (compagnie ferroviaires, minières, industrie textile etc.) peuvent être républicains ou libéraux, mais ils sont aussi conservateurs sur le plan social tout en étant progressistes dans le domaine des techniques. Un conservateur dans le domaine politique veut maintenir des hiérarchies sociales, des inégalités, tout en étant favorable à une transformation matérielle, à l’évolution des infrastructures. On a trop tendance à voir le progrès comme un tout, qui serait à la fois social, politique, économique, technique alors qu’il faut justement distinguer entre plusieurs types de progrès qui peuvent être en contradiction.
- Y a-t-il une histoire du mot « technique », « technologique » ?
Bien sûr, c’est un mot qui est aussi complexe que « progrès », et qui ne peut être pensé qu’historiquement, en étant attentif au contexte. La technique au sens grec, désigne un savoir-faire, une habileté à faire quelque chose, l’anthropologue Marcel Mauss le définira au début du XXe siècle comme un « acte traditionnel efficace »[3].
Jusqu’au XVIIIe siècle, il n’y avait pas réellement de représentation unitaire des activités productives, et le mot « technique » demeurait peu utilisé et peu pensé. Ce que nous nommons aujourd’hui « la technique » n’existait pas et la plupart des sociétés ne distinguaient pas de sphère technique distincte pour caractériser leur rapport au monde. Il n’y avait qu’un ensemble de savoir-faire et d’arts et métiers difficiles à regrouper sous une même catégorie, et qui n’étaient pas identifiée à la puissance productive. Par exemple, si vous ouvrez un dictionnaire du XVIIIe siècle, le mot technique peut renvoyer à l’art de se remémorer un poème. Et ça, c’est très étrange pour nous. Vers 1800 le mot « technologie » renvoie quant à lui au discours sur les techniques, à la science des opérations artisanales.
Dans la première moitié du XIXe siècle ces notions acquièrent peu à peu leurs significations actuelles et les notions de « machine », de « technologie » ou de « technique » se transforment alors que la nature est de plus en plus appréhendée comme une ressource productive à exploiter grâce à des moyens techniques. L’âge du machinisme industriel inaugure une vision nouvelle des techniques dont nous héritons. Avec l’avènement d’une société fondée sur la production mécanisée et ses représentations, l’invention acquiert une valeur inédite et ceux qui l’introduisent deviennent peu à peu, à côté des savants et des entrepreneurs, des héros célébrés. Le mot « technique » et ses dérivés renvoient alors de plus en plus à l’activité productive, à la fabrication d’objets et à la manipulation de l’environnement pour accroître la puissance d’agir. En Français le substantif féminin « la technique » désignant les procédés employés dans la réalisation d’une œuvre n’est d’ailleurs attesté qu’en 1842.
- Mais qu’est-ce qu’une technique « productive », quelle est la différence avec un poème ?
Avec l’âge industriel les techniques sont de plus en plus identifiées à la sphère de la production, et plus seulement à une habileté dans la réalisation d’une œuvre. Les techniques désignent alors les équipements et artefacts promus par l’industrie pour accentuer sa capacité à dompter la nature afin d’en obtenir des ressources et de répondre aux multiples besoins sociaux pour communiquer, se déplacer, s’habiller ou se chauffer. Au XIXe siècle, l’avenir est de plus en plus absorbé et façonné par les technologies associées aux combustibles fossiles, le charbon puis le pétrole, dont on attend l’émancipation et l’abondance. Les promesses technologiques annoncent un avenir radieux grâce aux ressources du sous-sol, condition de tous les autres progrès. Après 1840, le système charbon-vapeur concentre ainsi toutes les promesses. L’article « machines » rédigé en 1856 par l’économiste et politicien Joseph Garnier (1813-1881) pour le Dictionnaire d’économie politique illustre parfaitement le nouvel imaginaire qui se donne aussi à voir dans les grandes Expositions universelles à Londres (1851) et à Paris (1855) : les machines, soit « les appareils qui augmentent la puissance de l’homme dans la production » et le « génie d’invention » doivent déboucher sur l’abondance, l’émancipation sociale, mais aussi sur la paix universelle entre les peuples.
- Au cours du siècle, le conservatisme est-il resté une idéologie qui accorde le pouvoir aux élites naturelles, c’est-à-dire à ceux qui arrivent à se distinguer par la force de leurs héritages ? Auquel cas, le conservatisme serait passé d’une élite adossée à la propriété foncière aux capitaines d’industrie
Oui, bien sûr. Le conservatisme désigne une certaine pensée sociopolitique qui considère qu’il y a une hiérarchie naturelle, une inégalité constitutive du fonctionnement des sociétés et qui ne doit pas être remise en cause. Ce qui change, c’est le fondement du pouvoir économique et de ses élites.
- Les moyens changent, mais l’idéologie est la même
Oui, même si les formes de l’idéologie se transforment aussi. Jusqu’au début du XIXe siècle, le pouvoir politique est lié à la propriété foncière et à la question de l’héritage dynastique. Ce qui fonde le pouvoir du souverain sous l’ancien régime, c’est à la fois Dieu, le fait de s’inscrire dans une lignée généalogique et la propriété foncière. Cette dimension religieuse et foncière va être peu à peu mise de côté au profit du capital au sens économique, c’est-à-dire…
- Un pouvoir plus mobile, tel que les usines, les entrepôts, les marchandises…
Oui, le pouvoir et la richesse ne vont plus venir uniquement de la terre, mais de la capacité à accumuler et à concentrer du capital qui s’incarne notamment dans des techniques. Au cours du XIXe siècle, les positions conservatrices passent de l’ancienne aristocratie à la « nouvelle aristocratie » comme la désignent les socialistes des années 1840, c’est-à-dire la bourgeoisie détentrice des capitaux qui promeut l’essor des forces productives auxquelles s’identifient de plus en plus ce qu’on appelle aujourd’hui technique. Cette nouvelle élite « féodalo-industrielle » fonde des usines dont la puissance et le pouvoir reposent sur leur capacité à contrôler les forces productives, via notamment des équipements techniques de plus en plus complexes et des moteurs plus puissants. Mais il ne faut pas non plus séparer trop étroitement ces deux élites. Si une partie des élites bourgeoises se sont construites en révolte ou en rupture avec les anciennes, une partie est constituée de grands agriculteurs et modernisateurs investissant dans le capitalisme industriel. Il n’y a pas de rupture brutale dans la substitution d’une élite à une autre, mais de multiples formes de symbioses. D’ailleurs, les grands bourgeois du XIXe siècle vont souvent reprendre les codes sociaux, les imaginaires et les représentations de l’ancienne aristocratie.
- Comment expliquer que le socialisme ait épousé cette conception du progrès d’une manière si peu critique, et que pour lui le progrès soit devenu le progrès capitaliste, corrigé par une redistribution des profits ?
C’est un point fondamental à mon sens, et c’est justement ce qui se joue aujourd’hui. Le socialisme est un néologisme apparu vers 1830, en réaction à la prolifération du mot « libéralisme ». Pour permettre le progrès des sociétés, il ne faut pas faire confiance aux seuls intérêts individuels et aux individus atomisés, mais repenser le lien social, réinventer des formes communautaires. Les Saint-simoniens, les Fouriéristes, puis les premiers communistes en France illustrent ces courants divers. En réalité, ces premiers socialistes sont d’abord très critiques à l’égard d’un machinisme identifié aux intérêts des capitalistes, puis peu à peu ils vont chercher à redéfinir le progrès et les techniques au service de l’émancipation du plus grand nombre. Après 1870, le marxisme va s’imposer alors que les divers socialistes s’institutionnalisent sous la forme de partis politiques.
Les premiers socialistes sont d’abord ambigus à l’égard du progrès technique[4]. Dans un premier temps, dans les années 1830-1840, ils regardent la nouvelle puissance productive du capitalisme avec méfiance comme beaucoup de leurs contemporains et cherchent à trouver le moyen de le dompter au service du plus grand nombre. C’est la vaste querelle sur les machines, source d’exploitation de la main-d’œuvre. Le socialisme va se réapproprier l’imaginaire du progrès technique en cherchant à l’articuler au progrès social, contre l’individualisme libéral. Pour eux, le problème n’est pas la puissance productive ou les techniques, mais leur mode de propriété. Se développe alors un antagonisme entre des capitalistes conservateurs qui conçoivent le progrès technique à partir du libéralisme, et des socialistes qui l’envisagent à partir d’une propriété collective, soit l’État, soit via des formes de coopératives comme dans les mouvements autogestionnaires. D’où l’idée d’une sorte de neutralité de la technique, qui signifie en réalité que la technique ne fait pas problème, n’est pas une question digne d’intérêt.
Pourquoi font-ils cela ? Je pense que c’est une tentative pour conquérir le soutien du public et des milieux populaires en se réappropriant les bouleversements techniques dans un sens plus égalitaire, via la mise en place d’institutions, de règles de droit et de systèmes de redistribution des bénéfices du progrès technique. Mais la conséquence est de ne plus poser la question des techniques et de ce qu’elles font au social, aux milieux ; enjeu qui se réouvre aujourd’hui avec la question écologique. D’un côté, les libéraux considèrent que le progrès technique doit être poussé à son maximum, grâce à une liberté maximale, et de l’autre, les socialistes appellent à la socialiser, en mettant en place des régulations, etc. C’est la raison pour laquelle l’idée forte de la deuxième moitié du XIXe siècle est qu’il faut pousser au maximum les forces productives.
La question écologique rappelle que ce qu’on appelle technique, n’est que de l’écologique, c’est-à-dire un moyen de faire circuler et redistribuer des ressources naturelles et des flux de matières. Ce sont des équipements qui permettent d’extraire des matières pour produire un effet et qui rejettent, à la fin du processus, des déchets. C’est ce qui permet de construire le cycle de la matière, de le réorienter en vue de certaines fins, souvent la quête de profit. L’idée au XIXe siècle est que les limites matérielles pourraient toujours être repoussées éternellement grâce au progrès technique.
Cette mise de côté de la question environnementale pendant 150 ans n’est plus possible aujourd’hui, parce que la question écologique a pris une nouvelle dimension, la conscience des limites matérielles et planétaires s’est installée alors que parallèlement la confiance dans les promesses technoscientifiques mirifiques ne fonctionne plus.
- Mais la technique, c’est aussi l’augmentation de l’espérance de vie, la vaccination, la collecte et le traitement des eaux usées, l’arrivée du gaz, puis plus tard, de l’électricité, non ?
Oui, la technique c’est tout cela, et bien d’autres choses encore, c’est pourquoi le terme est trop large et flou et nécessite de préciser de quoi l’on parle, d’où aussi les efforts pour distinguer entre low et high tech par exemple, ou encore entre des technologies démocratiques et autoritaires comme le faisait Lewis Mumford[5].
L’espérance de vie et l’amélioration de la santé sont l’argument immédiatement objecté à toute interrogation et toute critique à l’égard de telle ou telle trajectoire technique, comme si nous allions tous mourir sans le système technique actuel, et que rien d’autre n’était possible. On revient à ce problème de catégorie trop vaste évoqué plus haut. Ce qu’on appelle « progrès technique », en général, c’est ce qui s’est de fait installé, en réalité, il existe et a toujours existé de nombreuses trajectoires possibles oubliées parce que ce ne sont pas celles qui se sont imposées, mais qui l’auraient pu et nous aurions eu un autre monde. Si cela nous paraît naturel, c’est parce que les autres possibles ont été invisibilisés, et le sont en permanence dans la publicité et les multiples célébrations des techniques.
Les avancées techniques ont entraîné une augmentation indéniable du niveau de vie, mais surtout dans certaines régions des pays occidentaux à partir des années 1880. C’est aussi une question d’échelle et d’espace. Et ce résultat n’a été rendu possible que grâce aux conflits sociaux, c’est-à-dire au mouvement ouvrier et aux luttes pour négocier la distribution des gains de productivité permis par l’accroissement de la puissance productive. Les grèves pour diminuer la durée du travail ou augmenter les salaires ont permis de domestiquer les impacts du changement technique et d’améliorer les niveaux de vie des classes moyennes et populaires occidentales qui ont progressivement pu accéder à la consommation. Mais n’oublions pas cependant que les classes populaires de nombreuses régions du monde en ont aussi été victimes, notamment dans les pays colonisés parallèlement pour fournir des matières premières et des ressources. C’est un point important.
- Y a-t-il des trajectoires techniques alternatives dans lesquelles les individus ont une espérance de vie de 80 ans ?
J’en suis à peu près persuadé. La difficulté vient de savoir comment comparer, car les possibles alternatifs par définition sont ceux qui n’ont pas eu lieu. Rappelons tout de même que les progrès dans l’espérance de vie tiennent pour l’essentiel à des innovations simples : l’hygiène, le fait de se laver les mains, d’accéder à une alimentation variée et suffisante, associé à quelques nouveautés médicales comme les antibiotiques ou la vaccination. Les faibles taux d’espérance de vie des sociétés anciennes tiennent d’abord au taux de mortalité infantile important, du fait des mauvaises conditions d’hygiène et des difficultés de l’accouchement.
Une alimentation variée et suffisante ne demande pas nécessairement de systèmes techniques lourds et complexes, comme l’IA et les robots auxquels s’identifie de plus en plus le « progrès ». La vaccination est aussi une technique simple qui voit le jour au XVIIIe siècle pour lutter contre la variole, avant d’être systématisée à l’époque de Pasteur et de contribuer à faire disparaître des épidémies effectivement dramatiques. Ces techniques simples expliquent l’essentiel de l’espérance de vie contemporaine. Il n’est donc pas irréaliste d’imaginer une société low-tech sans ce grand système technique complexe, lourd et dépendant des fossiles, qui permettrait une espérance de vie élevée.
Des exemples célèbres comme le Bouthan aujourd’hui ou Cuba montrent des exemples de sociétés encore largement agraires et peu insérées dans le consumérisme technologique globalisé, où les espérances de vie sont relativement élevées, près de 80 ans grâce à un système de santé égalitaire[6].
Relevons en outre que l’espérance de vie tend à stagner dans de nombreux pays, aujourd’hui, y compris ceux dits développés comme les États-Unis ou la Russie, du fait notamment des maladies environnementales[7]. Le grand laboratoire pharmaceutique qui oriente les politiques d’innovation privilégie les progrès high tech permettant de soigner les maladies rares, ce qui coûte cher et n’a pas d’effet sur le plus grand nombre. C’est l’une des raisons d’ailleurs de la crise du système de santé actuel alors que d’autres politiques de santé sont possibles. En bref, il y a eu des progrès spectaculaires dans l’hygiène et la santé depuis trois siècles, mais il serait simpliste de les expliquer uniquement par ce « progrès technique » entendu comme un tout.
- Est-ce pour toucher les gens ? Par exemple, culpabiliser de ne pas avoir de portable, au motif qu’on peut sauver des vies avec, même si cela ne se produit très rarement et que dans la réalité cet appareil sert surtout de point d’entrée à l’industrie culturelle ?
Oui, je le crois, la santé est instrumentalisée pour faire accepter des choix techniques qui n’ont que peu de rapport avec elle. Il faudrait faire l’histoire du cadrage des controverses technologiques par des arguments sanitaires. Étudier comment l’argument de la santé est devenu un mode de légitimation faisant passer des choix techniques qui deviennent ensuite difficilement réversibles.
Élisée Reclus et de nombreux penseurs au XIXe siècle disaient déjà que chaque progrès se payait d’un régrès. Ce mot a eu beaucoup moins de postérité que celui de progrès. Le régrès désigne la dégradation. Un progrès technique apporte un certain nombre de puissances d’agir nouvelles, mais produit aussi des effets néfastes. Et comme le progrès technique est surtout un argument publicitaire pour vendre de la marchandise sur un marché, en créant du désir, il faut dissimuler les régrès. Ce mécanisme s’est mis en place depuis la fin du XIXe siècle, notamment autour de certains objets emblématiques comme la voiture.
De là vient par exemple l’expression « on n’arrête pas le progrès »[8]. Elle commence à être utilisée dans la presse populaire et dans les journaux de promotion du sport automobile dans les années 1890. A ce moment-là, tout le monde se demande à quoi vont servir les véhicules motorisés à essence, puantes et dangereuses, réservées à une petite élite. C’est l’époque où L’Humanité écrivait que l’automobile incarne la domination bourgeoise, parce qu’elle conduit à privatiser l’espace public aux dépens des classes populaires, à une époque où on se déplaçait avec des animaux ou à pied. Il y a même des régions où l’on interdisait la voiture, par exemple en Suisse, parce que son usage faisait trop de morts. Cette critique de l’automobile a été à l’origine d’une grande peur, un peu comme ce qui se passe aujourd’hui avec le numérique. Les industriels ont craint les régulations étatiques qui risquaient de freiner le développement de cet objet qui annonçait alors un marché potentiellement gigantesque. Ils vont donc naturaliser l’objet technique en le présentant comme l’aboutissement d’une évolution technique naturelle symbolisant le progrès. Dans ce contexte, la presse automobile publie des articles qui utilisent l’expression « on n’arrête pas le progrès », ce qui veut dire ne pas taxer l’automobile, ni réguler son utilisation.
- Avec les enjeux écologiques, comment ne pas se demander si le numérique, la mobilité ou l’avion ne vont pas devoir être mis en cause, au profit d’une transition nécessaire. Est-ce acceptable socialement, vu les habitudes prises et cet imaginaire d’un axe irréversible du temps, vers une société de plus en plus mobile ?
L’idée que le progrès passe par une accélération des transports devient vraiment centrale dès le milieu du XIXe siècle : transport physique des marchandises et des humains, mais aussi transport de signes et communication. Les réseaux ferroviaires, les techniques de la motorisation automobile vont aboutir au moteur à explosion et se mettre en place entre 1840 et 1860. Le télégraphe, le téléphone et tous ces modes de communication à distance s’étendent en France comme en Angleterre et aux États-Unis. A partir de ce moment-là, l’accélération de la mobilité devient l’indicateur privilégié du progrès. Défaire cet imaginaire de la mobilité est extrêmement important parce que c’est l’un des piliers de l’imaginaire plus vaste du progrès dont nous sommes les héritiers.
Nous sommes dans une sorte d’utopie idéologique, reposant sur l’idée que tous les humains sur Terre devraient avoir une sorte de droit fondamental à être intégralement mobiles et à se déplacer d’un point de la planète à un autre de manière quasi instantanée. C’est évidemment problématique, avec 8 milliards d’habitants. Je ne tiens pas là un discours moral ou idéologique, mais un calcul. Quand l’ingénieur Jean-Marc Jancovici a dit qu’on devrait tous avoir un quota de quatre voyages aériens par vie au maximum, il a suscité le scandale, mais il a raison, il faudra réduire les mobilités. C’est un privilège des élites des pays occidentaux. La majorité de la population mondiale n’a pas encore d’accès à l’avion, ni même à une mobilité rapide.
C’est là qu’on rencontre une tension avec le social, car le problème d’une technique vient de sa généralisation. C’est pourquoi la question écologique semble être un frein à la question sociale entendue comme émancipation du peuple par l’accès aux techniques. Mais l’égalité ne devrait pas être définie de la sorte, ni se résumer au droit de prendre l’avion pour aller en vacances. L’égalité, c’est autre chose, quelque chose de beaucoup plus beau. Et ce raisonnement peut être étendu à bien d’autres enjeux de consommation.
Comment faire ? Si j’avais la solution à ce problème, je ne serais pas là, mais on pourrait commencer par taxer et restreindre les mobilités les plus scandaleuses, pour faire accepter des restrictions de mobilité aux classes populaires des pays occidentaux, et a fortiori <aux classes populaire des pays non occidentaux. Donc, par exemple, interdire les jets privés.
- L’intérêt capitaliste n’est-il pas de maintenir un horizon de solutions technologiques supposées résoudre tous les problèmes, mais qui recule au fur et à mesure qu’on avance comme l’avion à hydrogène ? Cela dit, si on avait demandé aux gens si le vol dans l’espace était possible, il y a 150 ans ou 200 ans, la réponse aurait sans doute été négative…
Bien sûr, les promesses technologiques et la réactivation d’un imaginaire du progrès technique sert les intérêts économiques dominants, en ouvrant des marchés pour leurs produits et en reculant l’horizon d’une restriction des consommations. Je ne sais pas qui sont « les gens », mais dans les années 1970 on imaginait l’an 2000 avec des voitures volantes et les premiers récits de conquête spatiale commencent à apparaître il y a un siècle avec l’apparition du mot « science-fiction ».
Prenons un exemple très simple : la machine à vapeur, véritable totem de l’entrée dans le capitalisme industriel et du « progrès technique ». Elle est présentée à l’époque comme une technique miraculeuse devant résoudre les inégalités sociales en augmentant la productivité et en allégeant les tâches, mais aussi devant mettre fin à la déforestation massive, et à la pénurie de combustible. Rappelons que la croissance économique aux XVIIe et XVIIIe siècles repose surtout sur le bois et l’intensification du travail humain et animal, et atteint une limite. Les mines de charbon se présentent comme un miracle permettant de dépasser toutes les limites environnementales.
Par la suite, les usages s’ajoutent les uns aux autres à l’échelle mondiale, même si on peut avoir l’impression à l’échelle de la France que les énergies se succèdent au lieu de s’additionner : toujours plus de charbon, de pétrole, de nucléaire et désormais d’énergies renouvelables nouvelles, telles que le photovoltaïque et l’éolien. Cela montre que les solutions consistent souvent à déplacer les problèmes et non à les résoudre, en repoussant par exemple les déchets et les pollutions dans d’autres régions du monde. Cela s’est passé avec la désindustrialisation. La baisse de la pollution urbaine entre 1950 et 1990 vient en partie de l’exode des usines vers l’Inde ou la Chine.
Ce qu’on appelle le « techno-solutionnisme » consiste à proposer une solution technique apparemment simple face à un problème complexe. Il permet d’une part de faire du profit, c’est-à-dire de vendre des marchandises et d’accompagner de nouvelles branches d’activité ; d’autre part de ne rien changer aux modes de vie, organisations sociales et imaginaires. La réduction des transports, par exemple, implique une réorganisation de nos modes de vie pour rapprocher le lieu de domicile du lieu de travail. La voiture électrique ne change presque rien, en revanche.
- Est-ce que le fait aussi de cadrer les problèmes en termes d’utilité individuelle ne permet pas aussi d’éviter tous les problèmes complexes ?
Oui, bien sûr, mais de quelle utilité parle-t-on ? Les désirs des gens sont ventriloqués, au lieu d’être interrogés. Les gens voulaient-ils tous être équipés d’un smartphone ? Non, bien sûr. « Les gens », c’est la catégorie floue par excellence, puisqu’il y a de multiples catégories sociales et groupes aux intérêts et représentations souvent divergentes. C’est plus souvent un argument politicien ou publicitaire pour faire passer des décisions. Je pense que beaucoup de gens veulent de la sobriété et avoir accès à des choses simples pas trop loin de chez eux, et non faire du tourisme spatial ou être connectés en permanence.
Axer sur « l’utilité » vise à masquer les régrès et les effets collectifs, en flattant la satisfaction individuelle. S’ils étaient rendus visibles, on commencerait à vouloir les réguler, les freiner, les abandonner. L’individualisme est donc l’outil fondamental par lequel nous finissons par utiliser des marchandises dont nous n’avons pas vraiment besoin. La question de la technique est renvoyée finalement à une série de satisfactions individuelles déconnectées entre elles, occultant les dimensions collectives. D’ailleurs, l’histoire des techniques est aussi l’histoire de l’abandon, de l’arrêt et de l’interdiction des techniques, à l’exemple du Concorde, du DDT ou de l’amiante, pourtant présentés comme des solutions miraculeuses. Dans l’histoire des techniques, on ne voit que celles qui ont subsisté, qui ont finalement été adoptées, qui se sont imposées, mais les possibles ont toujours été très ouverts. C’est pourquoi l’historien David Edgerton suggère de ne pas culpabiliser d’être contre l’innovation, puisqu’en fait toute l’histoire des techniques est largement constituée d’échecs, d’abandons et de promesses non tenues[9].
- Le numérique semble immatériel et sans limites, alors qu’on parle de plus en plus des neuf limites planétaires
Cette idée étrange d’absence de limites a été portée comme on l’a dit par la science économique qui s’invente au XIXe siècle pour légitimer les nouvelles trajectoires capitalistes. Ses deux arguments principaux sont l’expansion de l’échange et l’innovation technique. Elle ne cesse ensuite d’être réactivée par des industriels soucieux de développer leur modèle économique. C’est une économie de la promesse qui cherche à capter les investissements et l’intérêt du public. Le numérique s’inscrit dans ce schéma. Plus spécifiquement, il est aussi une réponse aux inquiétudes écologiques des années 1970, avec le rapport au Club de Rome, les alertes environnementales, etc. L’informatisation a été présentée à partir des années 1980 comme la voie vers une société immatérielle, horizontale, propre et fluide. Ce discours triomphe dans les années 1990 avec la « société de la connaissance ». Le dégrisement a commencé vers 2010, quand il est devenu difficile de cacher que le numérique n’était qu’une intensification des flux matériels avec de nombreux régrès[10]. Ainsi, d’après l’OCDE, la consommation mondiale de matériaux tous secteurs confondus va doubler d’ici 2060, passant de 89 milliards de tonnes en 2011 à 167 milliards de tonnes[11].
- De plus en plus d’agriculteurs envisagent l’agroécologie comme à un « retour aux sources », à des savoir-faire dits traditionnels. N’est-on pas ici en plein conservatisme ?
Au début du XXe siècle, presque la moitié de la population active travaillait dans l’agriculture en France, bien moins en Angleterre, mais plus dans d’autres pays. Or l’imaginaire du progrès incluait la disparition du paysan qui commence à être considéré comme un frein à la modernisation. Il est devenu l’incarnation du conservatisme, de la réaction, comme un obstacle à éliminer. Dans ce contexte, l’agroécologie n’est pas un retour aux sources, mais un système intégrant les leçons de l’écologie scientifique au sujet du vivant. Si elle est conservatrice, c’est au sens où elle refuse en partie les grands équipements tels que la mécanisation lourde, la chimie, etc. Elle est moderne car elle prend en compte les découvertes scientifiques et émane d’agronomes critiques qui s’opposent aux révolutions vertes des années 1970. L’impression de « retour aux sources » vient de ce que ces savoirs ont redécouvert la pertinence de pratiques utilisées avant le XXe siècle et la chimie, pour lutter contre les épidémies ou les ravageurs des cultures, tels que l’utilisation de plantes, d’insectes ou des engrais organiques. Les trajectoires capitalistiques sont présentées comme l’incarnation du progrès, les autres paraissent alors toutes « revenir en arrière »… Cela nous empêche de penser un autre avenir, l’alternative ne se réduit pas au retour en arrière ou à la poursuite des tendances en cours, elle consiste à imaginer un autre futur.
[1]François Hartog, Régimes d’historicité, Paris, Seuil, 2003.
[2]Jeffrey Herf, Le modernisme réactionnaire. Haine de la raison et culte de la technique, Montreuil, L’Échappée, 2018
[3]Marcel Mauss, « Les techniques du corps », Journal de psychologie, vol. XXXII, n°3-4, 1936.
[4] François Jarrige (dir.), Dompter Prométhée. Technologies et socialismes à l’âge romantique (1820-1870), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2016.
[5]Lewis Mumford, Le mythe de la machine. Technique et développement humain, Paris, Encyclopédie des Nuisances, 2019 (1966).
[6]Voir le classement du pays suivant les Objectifs de Développement Durable (ODD) : https://dashboards.sdgindex.org/s
[7]Suivant les ODD, les États-Unis sont 46e, et le Bouthan 61e, avec un score respectivement de 74,4 et 72,5, en dépit d’un écart de 1 à 6 en termes de niveau de vie en parité de pouvoir d’achat, et de 1 à 22 en écart monétaire brut.
[8]François Jarrige, On arrête (parfois) le progrès, Paris, L’Échappée, 2022
[9]David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Paris, Seuil, 2013.
[10]Steffen Lange, Johanna Pohl et Tilman Santarius, « Digitalization and energy consumption. Does ICT reduce energy demand ? », Ecological Economics, vol. 176, 2020, p. 106760 ; Fabrice Flipo et Jacques Combaz, « Le numérique face à ses responsabilités planétaires Un état des lieux », Techniques de l’Ingénieur, no AG126, 2024.
[11]OECD, Global material resources outlook to 2060 – Economic drivers and environmental consequences, 2018.