2, La dénonciation de l’écologie « progressiste » par les jeunes conservateurs français
Basile IMBERT
Doctorant en science politique, CEPEL, Université de Montpellier
Résumé. Depuis le milieu des années 2010, de jeunes acteurs du conservatisme, désireux de positionner leur famille politique en faveur de l’écologie, se sont emparés du nouveau clivage écologique. Avec des entretiens et une analyse de leur production de soi, on montrera qu’ils ont développé une stratégie de dénonciation de l’écologie progressiste qu’ils présentent comme « éparpillée », contre-productive et dangereuse, renouant ainsi avec une rhétorique réactionnaire traditionnelle qu’ils ne viennent guère renouveler.
Mots-clefs : écologie, conservatisme, progressisme, bioéthique, mise en récit.
Si le « souci de la nature » et la « bonne gestion » des ressources naturelles est sur le plan des idées une interrogation historique de l’humanité, la « prise de conscience » écologiste s’est déployée progressivement depuis la seconde moitié du XXème siècle, le plus souvent à partir des expressions des lanceurs d’alertes avant leur structuration partisane dans les années 1970[1]. On peut d’ailleurs considérer avec Simon Persico que l’écologie est à présent un nouveau clivage dans nos sociétés qui traversent une crise écologique existentielle[2]. Comme le souligne le politiste, la question de l’écologie est aujourd’hui
« adossé[e] à un nouveau clivage entre écologie et productivisme dans les démocraties industrielles avancées, qui renvoie aux grands déséquilibres issus de plusieurs décennies de développement économique intensif »[3].
Dès lors, avec l’affirmation progressive de ce nouveau clivage écologiste, de nombreuses familles politiques ou partisanes ont dû se positionner avec plus ou moins de volonté, de facilité et de succès. Parmi elles, les sensibilités conservatrices ont régulièrement essayé de formuler une offre politique écologiste. On proposera ici de s’intéresser à la façon dont, depuis le mi-temps des années 2010 des jeunes conservateurs français se sont emparés de la question écologique, dans un moment politique particulier — celui d’un « réveil » du conservatisme. Mais, avant d’aller plus loin, qu’entend-on dans cette contribution par « jeunes conservateurs » et qui sont les individus qui portent cette écologisation dans la « galaxie » conservatrice française ?
On s’intéresse ici à des acteurs de moins de trente ans se revendiquant du conservatisme et insérés dans différents champs d’une tradition politique qu’ils tentent de « verdir ». Ces « jeunes conservateurs » comptent parmi leurs rangs des rédacteurs de la revue d’écologie intégrale Limite (2015-2022), mais aussi de jeunes militants du parti Les Républicains (LR) qui tentent « l’écologisation » de leur famille politique et qui se définissent comme conservateurs, le plus souvent autour du sénateur Bruno Retailleau ou think-tank Écologie Responsable proche de ce parti. Fondé en 2021 par des jeunes LR désireux de « verdir » leur famille politique, ce think-tank vise à sensibiliser à l’écologie, rassembler les acteurs œuvrant pour la transition écologique, former les militants, formuler des propositions et mettre en valeur les initiatives de la droite partisane en la matière. Si l’on ne peut pas parler d’une « génération » unifiée agissant de concert, il existe tout de même des liens entre ces individus qui ont en commun une volonté de porter une certaine écologie tout en partageant un discours que l’on s’efforcera de mettre en évidence dans cette contribution : celui de la dénonciation des impasses d’une « écologie officielle » ou « progressiste ». Ces discours des jeunes conservateurs s’inscrivent dans la « rhétorique réactionnaire » telle que la décrivait Albert O. Hirschman[4], aux arguments parfois contradictoires : l’effet pervers, l’inanité et la mise en péril. On peut en effet retrouver sa triade appliquée cette fois aux propositions progressistes vertes, ce qui parait confirmer la pertinence de son analyse aux mutations du conservatisme de notre temps. Les réformes portées par les progressistes aggraveraient les problèmes, seraient inefficaces et menaceraient les précieux acquis du passé.
En quoi la dénonciation par de jeunes conservateurs français de l’« écologie officielle ou progressiste » au nom de la préservation de la nature s’ancre-t-elle dans une rhétorique réactionnaire traditionnelle qu’elle ne vient guère renouveler ? Pour répondre à cette question, il faudra d’abord revenir sur le contexte général dans lequel ces jeunes conservateurs font cette dénonciation avant d’en détailler les traductions concrètes. On verra que celle-ci s’inscrit dans un moment double, celui d’une réaffirmation du conservatisme et d’une « écologisation » relative de la société, puis on s’intéressera aux différentes reformulations de celle-ci par les acteurs considérés. Après avoir présenté ce que les jeunes conservateurs considérés entendent par ce terme, on aura ainsi vu que l’écologie « officielle » est dénoncée par ces derniers en ce qu’elle est présentée comme « éparpillée », contre-productive et dangereuse.
Définition et méthodologie
Les jeunes conservateurs se définissent comme les adversaires d’une « écologie officielle » ou « progressiste », à travers leurs écrits, apparitions médiatiques ou en entretien. Il s’agit pour eux se démarquer de l’écologie des « progressistes » incarnée notamment dans le parti Europe Écologie Les Verts (EELV) ou d’autres partis de gauche, des médias progressistes comme Libération ou encore des influenceurs et militants écologistes comme Greta Thunberg ou Camille Étienne, tenants d’une écologie jugée selon eux totalement contre-productive. Tout en gardant à l’esprit que cette catégorie renferme bien des définitions possibles et qu’elle est sujette à des interprétations, on la désignera à la suite dans cette contribution, par souci de simplification, sous l’étiquette « écologie progressiste » ou « écologie officielle », en opposition à celle défendue par nos jeunes conservateurs considérés dont on choisit de reprendre ici la catégorisation.
Au-delà de la littérature, cet article mobilise leur production de soi ainsi que des entretiens, réalisés de 2020 à 2023. Parmi les enquêtés, des rédacteurs de la revue Limite, ainsi que des jeunes militants engagés au côté de Bruno Retailleau, figure de l’aile conservatrice de LRou du think-tank Écologie Responsable proche de ce parti. Si ces jeunes conservateurs sont rattachés à des espaces différents, ils partagent une mise en récit commun que l’on s’efforcera de mettre en lumière.
Les enquêté(e)s ont été sélectionnés parce qu’ils ont été identifiés comme des acteurs mobilisés sur l’écologie au sein cette jeune galaxie conservatrice, présentés ainsi dans les médias et le plus souvent perçus comme tels par les militants de droite interrogés pour d’autres travaux de recherche. Les entretiens semi-directifs, au nombre de 12, ont été réalisés en présentiel ou en visioconférence entre 2020 et 2023 et ont duré entre une demi-heure et deux heures. Deux potentiels enquêtés, un jeune député LR et une essayiste conservatrice, n’ont pas donné suite à notre demande d’entretien.
Tableau 1 : les enquêté(e)s
| Enquêté.e | Tranche d’âge lors de l’entretien | Genre | Profession lors de l’entretien | Est diplômé(e) du supérieur | A écrit dans Limite | A milité à LR et/ou à l’UNI | A vécu dans la ruralité | Vit aujourd’hui à Paris |
| 1 | 25-30 ans | Homme | Journaliste | Oui | Oui | Non | Oui | Oui |
| 2 | 25-30 ans | Homme | Journaliste | Oui | Oui | Non | Oui | Oui |
| 3 | 20-25 ans | Homme | Journaliste | Oui | Oui | Oui | Oui | Oui |
| 4 | 20-25 ans | Femme | Journaliste | Oui | Oui | Oui | Oui | Oui |
| 5 | 20-25 ans | Homme | Journaliste | Oui | Oui | Non | ? | Oui |
| 6 | 18-20 ans ans | Homme | Collaborateur politique | Oui | Oui | Oui | Oui | Oui |
| 7 | 20-25 ans | Homme | Collaborateur politique | Oui | Non | Oui | Oui | Oui |
| 8 | 20-25 ans | Femme | Collaboratrice politique | Oui | Non | Oui | Oui | Non |
| 9 | 18-20 ans ans | Homme | Collaborateur politique | Oui | Non | Oui | Oui | Non |
Un réveil du conservatisme
En dépit d’une relative continuité depuis les années 1960, la droite réactionnaire a pu être considérée comme une famille politique totalement marginalisée ou même « éteinte ». René Rémond ne l’intégrait plus dans sa typologie des droites[5] et Olivier Nay arrête cette tradition avec Charles Maurras en 1944[6]. Les années 2010 sont pourtant le lieu d’un renouvellement pour le moins inédit. Ainsi, en France, des forces conservatrices ont marqué les années 2010-2020 (La Manif Pour Tous, Sens Commun, Reconquête), quand des entreprises médiatiques et éditoriales ont profondément renouvelé le paysage culturel et informationnel (les éditions du Cerf sous la direction de Jean-François Colosimo ou encore CNews sous l’ère Jean-François Bolloré), au point que le politiste Yann Raison du Cleuziou ait évoqué un véritable « renversement de l’horizon politique », marqué par un « renouveau conservateur »[7]. Celui-ci s’est manifesté dans les partis politiques[8] et les mouvements sociaux[9] avec notamment la mobilisation contre l’ouverture du mariage au couple de même sexe sous le quinquennat de François Hollande. Le politiste Laurent de Boissieu relevait aussi en 2016 que :
« de l’engagement partisan, à droite ou à l’extrême-droite, au renouvellement intellectuel d’une pensée conservatrice qui se trouve à l’étroit au sein de l’actuel clivage gauche-droite, toute une génération politique s’est levée et entend peser sur l’avenir »[10].
Ce réveil intellectuel conservateur s’est aussi focalisé sur de nouveaux sujets, alimentant une pensée conservatrice en quête d’un nouveau souffle. Que cela soit sur l’écologie, l’immigration, l’économie, la famille (défendue dans sa version judéo-chrétienne traditionnelle) ou encore le féminisme, le conservatisme a paru se réinventer autour des années 2010. Sur le plan de l’écologie, les acteurs de ce renouveau du conservatisme ont su renouer avec des tentatives déjà lancées depuis les années 1970 en opposition à l’anti-écologisme traditionnel à droite mais sans grand succès. La parution en 2012 de Green Philosophydu britannique Roger Scruton, cité par Giorgia Meloni devenue présidente du Conseil en Italie, a ainsi précédé de quelques années le lancement de la revue d’écologie intégrale Limiteen 2015, ou encore du think-tank Écologie Responsable en 2021.
Des écolos conservateurs ?
De prime abord, les conservateurs peuvent apparaître plutôt anti-écologistes. C’est chez eux que la rhétorique climato-sceptique est la plus prégnante, par exemple[11]. De la même façon, Simon Persico a pu mettre en évidence dans ses travaux la relative désaffection des partis de droite pour l’écologie, le plus souvent réduite à un engagement opportuniste et ce dès la candidature de René Dumont à la présidentielle 1974. Analysant de nouveau cette même élection en 2022, Chloé Alexandre, Esther Hataway et Simon Persico soulignent que si « l’environnement n’est pas l’enjeu central » de l’élection, une clarification des lignes des partis a néanmoins eu lieu : « le climato-scepticisme de l’extrême droite, le techno-optimisme productiviste au centre et à droite, et la critique des modèles industriels de production et de consommation à gauche »[12]. Une continuité est donc observable, situant l’écologie à gauche[13].
Gardons-nous pour autant de penser que les conservateurs ne cherchent pas à se saisir du nouveau clivage écologiste, lequel peut être mobilisé par des pensées très diverses. Pierre Charbonnier estimait ainsi qu’« il serait trop facile, et malheureusement trompeur, de concevoir l’écologie comme un ensemble unifié et entièrement cohérent de normes éthiques et pratiques »[14]. D’après lui, la « culture écologique » peut tout à fait s’inscrire dans une vision conservatrice du monde :
« que ce soit en raison du triomphe du machinisme qui brise les corps et réduit la vie au profit, de la perte des valeurs religieuses et de l’ordre social ou de la dégradation esthétique des paysages par le gigantisme productiviste, le progrès fait face à des contestations multiples [qui] peuvent aussi bien s’inscrire dans la défense conservatrice de l’ordre traditionnel que dans un projet révolutionnaire ou dans une contemplation individuelle et esthétisante de la nature »[15].
Certaines thématiques écologistes peuvent ainsi entrer en résonance avec une vision conservatrice du monde. Cela s’est ainsi vérifié en 2022, lors de la présidentielle, où
« même Éric Zemmour et Marine Le Pen – candidats d’extrême droite, qui longtemps oscillaient entre le déni et le désintérêt face au changement climatique – ont élaboré des promesses électorales autour de l’écologie et des objectifs de baisse d’émissions de gaz à effet de serre »[16].
Alors que les Français se seraient « convertis » à l’écologie[17], il est peu étonnant de voir des conservateurs s’en emparer, à l’image de Gaultier Bès et Marianne Durano. Ce jeune couple catholique (respectivement nés en 1988 et 1991) s’est rendu célèbre en cofondant le mouvement des Veilleurs, défenseur d’une écologie « humaine » refusant la PMA et la GPA, et en occupant les places publiques, puis en théorisant l’écologie « intégrale », avant de se retirer dans un éco-hameau chrétien décroissant. On ne reviendra pas ici sur les riches débats des dernières années autour de la notion d’« écologie intégrale », ses origines, sa réception et sa critique[18], mais on s’intéressera à la façon dont celles et ceux qui s’en réclament tentent de faire entendre une autre voix en matière d’écologie que celle de l’émancipation.
Les jeunes conservateurs face à l’écologie « officielle » : la stratégie de dénonciation d’une écologie « volée » et « éparpillée » par les « gauchistes »
Nés dans un monde qui traversait déjà la crise écologique, ces jeunes ont conscience qu’ils doivent se positionner sur le nouveau clivage et tenter « l’écologisation » de leurs familles politiques. Quelles sont leurs références intellectuelles ?
Leur travail de réappropriation témoigne au premier abord d’un certain confusionnisme. Si l’ombre d’Alain de Benoist plane parfois sur leurs travaux, on retrouve pêle-mêle Bernanos, Weil, Pasolini, Ellul ou Illich ainsi que le philosophe Michéa et l’écrivain Houellebecq. Ils sont surtout mobilisés pour leur critique du libéralisme — bien qu’un penseur libéral comme De Jouvenel puisse aussi être mobilisé. Certaines constances apparaissent, cependant : une critique appuyée de la technique ; un rejet du progrès perçu comme idéologie, puisque, comme l’a noté Yann Raison du Cleuziou, « la catastrophe écologique engagée sape les fondations de l’idée de progrès »[19] ; une porosité avec l’extrême-droite ; un appui prononcé sur l’« enracinement » et sur la « beauté » ; une dénonciation de l’écologie « officielle » qu’ils opposent le plus souvent à une « écologie intégrale ».
C’est sur ce dernier point que nous aimerions porter notre réflexion pour saisir comment les jeunes conservateurs considérés désireux de se réapproprier l’écologie ont développé une stratégie de dénonciation de celle-ci dans sa vision progressiste. Pour ce faire, nous allons tout d’abord étudier la mise en récit d’une écologie « volée » et « éparpillée » par les progressistes avant de s’intéresser aux discours sur la nécessité d’une écologie authentiquement conservatrice. Enfin, on verra les logiques derrière les discours sur l’inefficacité de l’écologie dans sa version progressiste. On aura ainsi mis en évidence les principaux éléments de dénonciation de l’écologie « officielle » par les jeunes conservateurs étudiés ici.
Lorsqu’on s’intéresse aux prises de position des jeunes conservateurs enquêtés en matière d’écologie, la première idée qui vient est celle d’une écologie qui aurait été « volée » par la gauche, dans sa version libertaire, par les « gauchistes » ou, à partir de 2023, les tenants du « wokisme ». En entretien, en 2023, un enquêté affirme ainsi que « EELV et la gauche font croire qu’ils sont les seuls à avoir un programme écologique, mais ce ne n’est pas vrai ! ». Pour l’essayiste et polémiste Eugénie Bastié, l’écologie est « un thème aujourd’hui préempté par le gauchisme culturel »[20] et dès la première tribune des acteurs de Limite, le ton est d’ailleurs donné puisqu’il existerait des « détenteurs de l’écologie officielle » qui refuseraient de partager leur monopole de l’écologie et marginaliseraient quiconque en proposerait une approche différente[21]. Les conservateurs doivent donc se réapproprier l’écologie, puisque comme le souligne ainsi le député LR de la Loire Antoine Vermorel-Marques « la gauche a préempté le sujet parce qu’on le lui laissé »[22].
Cette mise en récit ressort aussi en entretien chez cette militante et candidate aux législatives LR conservatrice en entretien en 2023 :
« Ǫuand on voit les écolos qui nous parlent d’écologie, c’est pour eux une question de la PMA chez les trans. Je trouve que l’écologie a le dos large ! […] C’est une blague d’utiliser l’écologie pour, en fait, faire passer les délires LGBT, la lutte contre les trucs sexistes et compagnie et tout le délire woke à mort ; je trouve ça honteux comment on peut utiliser un truc aussi sensible et aussi précieux que la nature pour faire passer une autre dimension politique… je trouve ça malhonnête ! ».
De la même façon, un militant LR proche de Bruno Retailleau souligne en entretien en 2024 que « la gauche a utilisé l’écologie un peu comme bouclier et derrière, ils y ont mis toute leur idéologie ; je pense qu’il faut qu’on fasse pareil nous aussi. Derrière la planète, moi aussi, je veux mettre mon idéologie ! ». Ce vol de l’écologie par les « gauchistes » aurait selon les jeunes conservateurs conduit l’écologie à un « éparpillement » qui lui nuirait. Comme l’affirment Eugénie Bastié et Paul Piccarreta en 2015,
« toute écologie véritable prend soin de la création toute entière, et la dérive libertaire de l’écologie, qui conduit certains Verts officiels à défendre pêle-mêle la GPA, l’avortement et la bande de Gaza, relève de l’imposture ».
Cet éparpillement de l’écologie dans des sujets qui n’auraient plus rien à voir avec l’écologie originelle et « qui sont tous tellement barbants et même agaçants » serait mortifère, selon un militant des Jeunes Avec Retailleau en entretien en 2023, quand un autre enquêté en 2022 espère que sa famille politique proposera autre chose que l’« écologie officielle » :
« la décroissance, pour nous, ce n’est pas cohérent et ce n’est pas crédible parce que ce n’est pas faisable. On ne peut pas retourner dans un village, vivre dans une yourte et élever deux vaches ! ».
Une écologie qui s’arrêterait au milieu du chemin
Les discours des jeunes conservateurs mettent également en avant l’idée que la logique écologiste n’a pas été poussée jusqu’au bout par les acteurs progressistes. En effet, pour ces jeunes écologistes conservateurs, au-delà de sa perdition dans d’autres causes non prioritaires, l’écologie dominante ne serait pas allée au bout de ses prétentions — loin de là ! —, par « aveuglement idéologique ». Ainsi, le souci de la préservation de la vie et de la nature aurait dû les conduire jusqu’à un conservatisme « authentique », faisant par exemple un lien avec les enjeux de bioéthiques, qui sont pour eux indissociables d’un engagement écologiste sincère. Paul Piccarreta estime ainsi qu’« Europe Écologie-Les Verts n’a rien inventé », et que l’« écologie “de gauche” n’a fait que la moitié du chemin dans sa réflexion »[23]. Il en veut pour preuve par exemple que les écologistes « se mobilisent contre la pollution des cours d’eaux qui ont des effets stérilisants sur la population marine », tout en réclamant « la reconnaissance juridique des transsexuels »[24]. Il y voit une incohérence, et même une « impasse » : comment peut-on défendre la descendance dans la nature et en quelque sorte l’interdire chez les humains ? Le député européen LR François-Xavier Bellamy fait également un lien entre les OGM et la modification du génome humain, dans son essai Demeure[25].
Pour ces jeunes conservateurs, comme a pu le noter Jean-Louis Schlegel,
« il s’agit d’être “conservateur” authentiquement, intégralement, radicalement, dans la vie quotidienne comme dans les combats publics : conservateur de la planète dans toutes ses dimensions, mais aussi conservateur du corps humain, de la famille, du domestique, du local “face aux ravages créés par le techno-libéralisme” »[26].
C’est ainsi la démarche de Gautier Bès, Marianne Durano et Axel Rovkam, pour qui aller au bout de l’engagement écologiste se traduit pour une opposition à la contraception, à rebours des positions des écologistes progressistes. « La banalisation des OGM ou des pilules contraceptives qui bouleversent, non sans impact sur la santé humaine, les rythmes et les lois de la nature » sont ainsi dénoncés[27], quand l’individualisme progressiste est rendu responsable de la crise écologique et doit donc être combattu, là où les écologistes « officiels » l’encouragent au nom de la liberté individuelle. De la même façon, le modèle de la famille traditionnelle ne doit pas être combattu, comme il le serait à gauche, mais bien encouragé ainsi que le soulignent ces jeunes écologistes conservateurs :
« Promouvoir une écologie intégrale, c’est défendre le droit de chacun à bénéficier d’un toit qui lui soit propre. Qu’il s’agisse d’une famille nucléaire ou de l’humanité globale, toute communauté a besoin d’un lieu adapté, d’un espace où vivre harmonieusement tout en permettant aux générations futures d’y vivre à leur tour. […] Du PACS au mariage et à l’adoption soi-disant pour tous, en passant par la déjudiciarisation progressive du divorce, la famille n’est plus un fait indubitable, mais un choix subjectif toujours soumis à renégociation. Quand la famille-foyer explose, la famille-marché s’impose »[28].
Mais c’est bien le rejet de la procréation artificielle de l’être humain, plébiscitée par les écologistes progressistes, qui paraît le plus mis en avant dans leurs pendants conservateurs. Interrogé par La Croix en 2019, François-Xavier Bellamy affirme ainsi que :
« si nous sommes vraiment écologistes, il faut proposer une écologie intégrale, qui se préoccupe de l’environnement, mais aussi de l’humain de demain. L’Europe doit prendre la tête d’une initiative juridique internationale pour interdire l’eugénisme, la marchandisation du corps et la gestation pour autrui »[29].
Il est rejoint ici par les auteurs de Nos Limites pour qui PMA et GPA doivent être combattues :
« Tout, tout de suite : tout manque, tout désir doit être immédiatement comblé, même dans le cas d’une impossibilité naturelle intrinsèque, par le truchement de la technique, car ma pulsion fait loi. Et tant pis pour l’enfant qu’on aura privé délibérément de père ou de mère (une vraie discrimination en remplace une fausse), et tant pis pour les embryons inutiles, fantômes dans les limbes des laboratoires. Aucune limite, même éthique, ne doit s’opposer au déploiement du désir individuel institué en droit. Ici comme ailleurs, le client est roi : vouloir, c’est pouvoir »[30].
Si cet argument de l’association de la procréation médicalement assistée à l’agro-industrie et aux OGM est commun à tous nos enquêtés, il est qualifié de « forme d’imposture intellectuelle » par Miguel Benesayag et Léo Coutellec pour qui « ce qui est alors appelé ‘écologie intégrale’ produit des raisonnements fermés où il devient impossible d’être à la fois contre les OGM et pour l’ouverture de la PMA aux couples homosexuels »[31]. Pour autant, des rédacteurs de Limite s’agacent et se défendent des accusations d’homophobie dont ils ont souvent fait l’objet, notamment dans la presse et les milieux militants, comme a pu également le faire, sur le même sujet, José Bové. En entretien en 2022, un rédacteur de la revue précise ainsi d’emblée être pour l’adoption des couples homosexuels – « enfants extrêmement heureux » souligne-t-il –, tout en étant opposé PMA et GPA « même pour les couples hétérosexuels ».
Des logiques contre-productives
Au-delà de cette idée que les progressistes auraient « volé » la question écologique, en se l’appropriant d’une façon trop partielle, en plus, les jeunes conservateurs soutiennent également que les propositions progressistes en matière d’écologie sont contre-productives pour la préservation de l’environnement. C’est notamment le cas sur deux thèmes significatifs : la limitation des naissances et l’habitation individuelle en pavillon, qu’il convient d’expliciter.
Dès son premier numéro, la revue Limite affichait en Une le slogan « Décroissez ! Multipliez-vous ! », dans un double clin d’œil à la Genèse et à l’idéologie décroissante de la revue. À rebours du mouvement No Kids, ces jeunes conservateurs pensent que refuser la parentalité est contre-productif pour la cause écologiste. En effet, puisque selon eux c’est bien la volonté de préserver une terre habitable pour les générations futures qui peut motiver les humains à adopter un mode de vie vertueux pour l’environnement, les inviter à ne pas faire d’enfants est la meilleure façon de les rendre inconscients. Dans son ouvrage L’Enfant est l’avenir de l’homme, Aziliz Le Corre, journaliste du JDD et ancienne rédactrice de la revue Limite, propose ce qui est présenté en bandeau comme « la réponse d’une mère à la génération No Kids ». Comme elle le souligne dans une interview, ne plus vouloir avoir d’enfant
« démontre, plus profondément, l’incapacité d’une partie de la population à renoncer à son confort de consommateur […] L’aventure de l’engendrement vient battre en brèche la logique consumériste […], tisse un lien indéfectible en faisant entrer dans ce monde un être qui n’est pas soumis à l’obsolescence, seulement à sa propre finitude – qui nous rappelle la nôtre et nous rend responsables »[32].
C’est donc bien parce que l’on a des enfants que l’on devient écologiste, pour leur transmettre un monde habitable. Comme le soutient au cours de l’un de nos entretiens un rédacteur Limite en 2022, la limitation des naissances est une « pensée très anti-humaine […] J’aime la joie du slogan « décroissez multipliez-vous ! » et suis attaché au modèle de la famille nombreuse. C’est extrêmement capitaliste ce raisonnement ‘combien coûte l’enfant’ ».
La même logique revient avec l’éloge du pavillon et de l’habitation individuelle chez certains jeunes conservateurs, contre la loi Zéro Artificialisation Nette (ZAN). Là aussi, le remède serait pire que le mal, puisque l’habitation individuelle permet à ses habitants d’être sensibles et connectés à une nature qu’il faut défendre. Comme l’affirme ainsi en entretien un militant LR conservateur :
« Je pense que le ZAN n’est pas forcément une bonne politique publique écolo […] c’est humainement et politiquement impossible […] Tout un tas d’écologistes aujourd’hui nous expliquent que [le modèle de la maison individuelle] est passéiste et que l’avenir est au collectif. Pour moi, non ! Et je pense même que dans une maison individuelle, on peut permettre aux citoyens d’avoir des gestes écoresponsables beaucoup plus forts que dans l’habitat collectif ! ».
Ces deux exemples montrent que pour les jeunes conservateurs enquêtés, seule une écologie des valeurs, enracinée dans les territoires, est efficace, là où le modèle de l’écologiste urbain déconnecté entre deux avions est forcément mortifère pour l’environnement.
Derrière cet argument se joue en creux un trope qui revient souvent en entretien comme dans la production de soi de ces jeunes conservateurs : l’écologiste progressiste serait un citoyen du monde cosmopolite urbain, là où l’écologiste conservateur serait enraciné dans un terroir, disposition qui lui permettrait dès lors d’être plus éco-efficient. Comme le souligne ainsi en entretien un militant conservateur LR,
« quelqu’un qui est enraciné dans son territoire, dans son village ou dans sa ville a plus envie de le protéger parce qu’il y est attaché que quelqu’un qui doit partir dans une métropole pour faire ses études et y vivre ensuite parce qu’il n’y a que des jobs là-bas, qui voyage beaucoup et qui est dans une société monde qui, évidemment, est beaucoup plus connectée. Et la société monde, ce n’est pas seulement la société de la mondialisation économique. C’est aussi une société monde en termes de valeurs et de repères. Et c’est là où le conservatisme a quand même quelque chose à dire ».
Conclusion
Les jeunes conservateurs français ont développé depuis le milieu des années 2010 une stratégie de dénonciation de l’écologie progressiste. Arguant que l’écologie originelle leur aurait été volée par les militants de l’écologie progressiste, dont ils ont tenté de montrer l’aspect inabouti et contre-productif, ils ont développé une pensée originale, principalement arc-boutée autour d’une écologie intégrale où l’enracinement et l’attachement à la bioéthique demeurent le principal point d’ancrage, réactivant ainsi une pensée réactionnaire que l’on a pu considérer « en sommeil ». Mais l’on constate que les grands enjeux qui mobilisent les écologistes « officiels » sont relativement absents ; en particulier, la question climatique ou la solidarité Nord-sud. De plus les jeunes conservateurs enquêtés se heurtent à une famille politique et à des partis peu enclins à l’écologisation[33], et qui affirme au contraire son tournant climato-sceptique, notamment dans sa formulation « trumpienne ».
À l’heure où l’écologie apparaît comme un véritable champ de bataille idéologique, politique et médiatique, connaître les stratégies des acteurs conservateurs ou réactionnaires peut permettre pour autant d’affirmer davantage une vision émancipatrice de l’écologie et invite à repenser certaines de ses ambiguïtés. Ainsi peut-on se demander ce que Bernard Charbonneau pouvait bien avoir en tête, quand il affirmait, dans Le feu vert – autocritique du mouvement écologique, que l’écologisme
« à la fois révolutionnaire et conservateur (…) ne doit pas avoir honte d’être conservateur, loin de là, il doit arracher ce terme à une droite qui ne conserve plus rien du trésor accumulé par la terre et les hommes »[34].
Nos jeunes conservateurs ne sont en réalité pas aussi écologistes que ce qu’ils le prétendent.
[1]Cette contribution doit beaucoup, par leurs relectures, leurs échanges et leurs encouragements à mon directeur de thèse Christophe Roux et à Fabrice Flipo, que je remercie sincèrement.
[2]Johan Rockström et al., « A safe operating space for humanity », Nature, vol. 461, n°7263, p. 472-475 ; Linn Persson et al., « Outside the safe operating space of the planetary boundary for novel entities », Environmental science & technology, 2022, vol. 56, n°3, p. 1510-1521 ; sixième rapport du GIEC, 2023.
[3]Persico Simon, Un clivage, des enjeux : une étude comparée de la réaction des grands partis de gouvernement face à l’écologie, thèse de science politique, Institut d’études politiques de Paris, 2014, p. 16.
[4]Albert Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.
[5]René Rémond, Les Droites aujourd’hui, Paris, Louis Audibert, 2005, p. 116-134.
[6]Olivier Nay, Histoire des idées politiques, Paris, Armand Colin, 2021.
[7]Yann Raison du Cleuziou, « Un renversement de l’horizon du politique. Le renouveau conservateur en France», Esprit, n°10, 2017.
[8]Jérôme Fourquet, À la droite de Dieu, Paris, Le Cerf, 2018.
[9]Gaël Brustier, Le mai 68 conservateur : que restera-t-il de la Manif pour tous ?, Paris, Le Cerf, 2014.
[10]Laurent de Boissieu, « Ǫu’est devenue la génération « Manif pour tous » ? », Le Débat, vol. 191, n°4, 2016.
[11]Antonin Pottier, « Le discours climato-sceptique : une rhétorique réactionnaire », Natures Sciences Sociétés, vol. 21, n°1, 2013, p.105-108.
[12]Chloé Alexandre, Esther Hathaway, Simon Persico, « L’écologie partout, les écologistes ailleurs », in Vincent Tiberj et al., Citoyens et partis après 2022 : éloignement, fragmentation, Paris, PUF, 2024, p. 117-132.
[13]Vanessa Jérôme, Militer chez les Verts, Paris, Presses de Sciences Po, 2021 ; Alexis Vrignon, France grise, France verte : une histoire environnementale depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2022.
[14]Pierre Charbonnier, Culture écologique, Paris, Presses de Sciences Po, 2022, p. 14.
[15]Ibid., p. 173.
[16]Chloé Alexandre, Esther Hathaway et Simon Persico, op. cit.
[17]Philippe Coulangeon, Yoann Demoli, Maël Ginsburger et Ivaylo Petev, La conversion écologique des Français, Paris, PUF, 2023.
[18]Miguel Benasayag, Léo Coutellec, « Nos limites ne sont pas les leurs. De la nécessité d’une approche critique de la notion de limite », Écologie & politique, vol. 57, n°2, 2018, p. 117-132.
[19]Yann Raison du Cleuziou Yann, op. cit.
[20]Eugénie Bastié, « La droite et l’écologie aux sources d’un conservatisme vert », Le Figaro, 2 novembre 2020.
[21]Eugénie Bastié et Piccarretta, « La sagesse de Noé contre les technocrates de la Cop21 », Le Figaro, 30 novembre 2015.
[22]Alexandre Pedro, « Chez les républicains, la recherche d’une écologie de droite », Le Monde, 29 septembre 2023.
[23]Romain Gonzales, « « Emmanuel Macron est une arnaque » – un entretien avec Paul Piccarreta », Vice, 31 mars 2017.
[24]« Entretien avec Paul Piccarreta », Le Prisme, mai 2016.
[25]François-Xavier Bellamy, Demeure : Pour échapper à l’ère du mouvement perpétuel, Paris, Grasset, 2018.
[26]Jean-Louis Schlegel, « Les limites de Limite », Esprit, n°1, 2018.
[27]Gaultier Bes, Marianne Durano et Axel Rovkam, Nos Limites. Pour une écologie intégrale, Paris, Le Centurion, 2014, p. 71.
[28]Ibid., p. 33-34.
[29]Charlotte Belaïch, « Pour les Républicains, un thème sans grands intérêts », Libération, 8 mai 2019.
[30]Gaultier Bes, Marianne Durano et Axel Rovkam, op. cit., p. 67-68.
[31]Miguel Benasayag et Léo Coutellec, op. cit.
[32]Alexandre Devecchio, « Aziliz Le Corre : l’aventure de l’enfantement vient battre en brèche la logique consumériste », Le Figaro, 26 septembre 2024.
[33]Simon Persico, op. cit.
[34]Bernard Charbonneau, Le feu vert – autocritique du mouvement écologique, Paris, L’Échappée, 2022 (1980), p 164.